Le rapport (stage ou autre) Pourquoi et comment ?

Le rapport (ou mémoire) de stage (ou de projet) a pour objectif de rapporter votre travail ou vos recherches, d’en rendre compte, soit pour être évalué, soit pour transmettre à d’autres vos résultats. Par conséquent, il doit être compréhensible par le plus grand nombre et ne doit pas relater votre vie…

Prenons connaissance de ses parties dans l’ordre.

1. La page de garde

La page de garde est une page qui permet de garder à l’esprit qui a écrit le rapport ou mémoire, quand, pour quoi et dans quel contexte. Elle peut comporter une image ou un schéma qui rend le travail plus personnel. Elle doit comporter

– le ou les logo(s) de l’établissement universitaire

– le ou les logo(s) de l’entreprise dans laquelle le stagiaire aura effectué son stage, s’il s’agit d’un rapport de stage.

– le titre de votre rapport (votre sujet de stage, parfois en plus court)

– votre prénom et votre NOM (votre PRÉ-nom devance votre NOM)

– le prénom et le NOM de vos enseignants tuteurs et tuteurs d’entreprise.

 2. Le sommaire

Le sommaire représente la somme du contenu du rapport. Il doit être rédigé dans la même police que le reste du rapport. Il ne faut pas le confondre avec le plan.

L’introduction et la conclusion de votre rapport ne doivent pas porter de numéro. En effet, ces deux passages ne sont pas des « parties » à proprement parler ; ni l’introduction ni la conclusion font réellement partie de l’essentiel du travail rapporté ou du raisonnement global abordé dans le stage ; elles doivent au contraire, l’une, introduire les parties constituant le rapport, l’autre, conclure ces parties, c’est pour cela qu’elles sont essentielles malgré tout.

Pensez toujours que vos lecteurs ou auditeurs, parfois, n’écoutent ou ne lisent que l’introduction et la conclusion… il est bon d’avoir cela à l’esprit lorsque vous rédigez ces parties.

Le sommaire doit être généré automatiquement grâce à la fonction « Style et mise en forme » (choisir un niveau de titre pour chaque titre) et « Insertion, Table et Index, Table des matières » (si vous ne savez pas faire, demandez à votre prof-maman ou votre prof-papa préféré…)

 3. Les remerciements

Les remerciements s’adressent au début du rapport, tandis qu’à l’oral, ils se font en fin d’exposé, et ne doivent pas être écrits sur votre diapositive.

Ils se situent en début de rapport pour éveiller la bienveillance des lecteurs avant la lecture.

MAIS ils se situent en fin de soutenance orale pour (r)éveiller la bienveillance des auditeurs avant qu’ils ne vous interrogent et ne vous évaluent.

Vous devez remercier les gens les plus proches (tuteurs et aide à la rédaction), avant de remercier les responsables de service, en particulier quand ils ne sont pas amenés à lire votre travail.

4. L’introduction

À quoi sert-elle ? L’introduction sert, comme son nom l’indique, à introduire, soit présenter, le travail qui va suivre. Elle doit permettre, tel un entonnoir, de guider le lecteur vers le sujet précisément abordé dans le mémoire ou le rapport. Pour remplir cette fonction de guide, elle est généralement composée de 3 mouvements :

– une accroche destinée à interpeller l’attention du lecteur sur un sujet en rapport avec celui du mémoire. L’accroche doit naturellement conduire au thème du rapport ;

– la problématique, généralement énoncée sous la forme d’une question à laquelle le rapport est destiné à répondre ;

– l’annonce du plan, qui propose une première série de réponses synthétiques et globales à la problématique qui précède et qui permet au lecteur de savoir comment l’auteur a organisé sa pensée afin d’y répondre. Vous annoncez de quelles parties se compose votre rapport (et non pas se décompose, comme vous l’écrivez parfois maladroitement).

Dès l’introduction, le lecteur peut donc évaluer les qualités rédactionnelles de l’auteur, sa capacité à situer son travail dans un contexte plus vaste (accroche et thème), à formuler la problématique et à montrer, par l’annonce du plan, que son travail a bien pour objectif de répondre à cette problématique.

L’introduction, même si elle se place en début de rapport, comme son nom l’indique, doit être rédigée à la fin… c’est seulement à la fin de votre travail que vous aurez le recul nécessaire pour pouvoir le présenter.

5. Le développement

  • 3 parties en progression dynamique :

Des études montrent depuis environ 2500 ans que le cerveau humain retient particulièrement bien un raisonnement en trois étapes. Une étape de stabilisation (contexte / explication), une étape de nœud (le cœur de votre travail, la partie la plus intéressante et la plus difficile, celle où vous montrez que le problème est épineux) et l’étape de résolution ou de dénouement (vous apportez des solutions ou un dépassement du problème, vous montrez que vous êtes capable de prendre du recul).

  • des titres explicites

Vos titres doivent exprimer et résumer le contenu de chaque partie, sous la forme d’une phrase ou d’un groupe nominal.

Si les titres sont « présentation du sujet / hypothèses de solution / solutions définitives », ils sont trop vagues et ne conviennent par conséquent pas à votre rapport en particulier.

La forme syntaxique des titres doit être homogène de part en part du rapport : si vous choisissez des groupes nominaux, il faut conserver des groupes nominaux. Idem pour les autres formes.

6. La conclusion

À quoi sert-elle ?

La conclusion doit comporter un bilan professionnel et un bilan personnel. Avec l’expérience, peut-être cette partie se nommera Bilan. N’oubliez pas de terminer par les points positifs que vous avez à apporter.

Elle doit être rédigée dans la foulée du développement. Vous savez alors à ce moment sur quels points vous souhaitez vous attarder et quels éléments de votre travail vous voulez mettre en valeur.

Pensez qu’il s’agit de la dernière occasion de défendre votre travail et envisagez la possibilité que le lecteur ne lise que l’introduction et la conclusion. Il est donc très important de soigner ces parties.

 

Plan et sommaire : à ne pas confondre !

Les 7 commandements du PLAN

(ou la stratégie de communication, l’organisation de votre pensée)

  • Il se comprendre comme un plan d’attaque, une stratégie.
  • Il répond à la problématique, qui est souvent une question.
  • Il présente le fil conducteur de votre raisonnement.
  • Il doit montrer votre esprit de synthèse.
  • Sa formulation (même au brouillon) doit être homogène (soit des verbes, soit des groupes nominaux, mais pas un mélange des deux).
  • Sa formulation doit être précise (évitez les titres « fourre-tout » du type : projet, objectifs, résultats : si les titres conviennent à tout rapport, ils ne conviennent à aucun…)
  • Le plan ne doit pas dépasser 3 parties : imaginez que vous vous apprêtez à raconter quelque chose à quelqu’un. Vous n’allez pas énumérer d’abord toutes les parties de ce que vous comptez lui raconter ; vous allez au contraire tâcher d’être synthétique et de présenter l’ensemble en deux, trois, maximum quatre points…

Le plan peut se concevoir ainsi :

  1. Les FAITS (ce qui est établi, donné, l’entreprise, le matériel, le contexte)
  2. Les MÉFAITS (ou plus exactement les problèmes, ce à quoi il va falloir trouver une solution. Montrer en quoi c’est épineux et difficile, rappelez-vous qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire… mais tout n’est qu’une histoire de communication…)
  3. Les PARFAITS (c’est-à-dire vos solutions, vos résultats…)

Soigner vos titres ! Pas de fourre-tout ! Pas de valise ! mais de la précision !!

LE SOMMAIRE EST DANS UN RAPPORT !

Le sommaire représente la somme du contenu du rapport. Il doit être rédigé dans la même police que le reste du rapport. Il ne faut pas le confondre avec le plan.

L’introduction et la conclusion de votre rapport ne doivent pas porter de numéro. En effet, ces deux passages ne sont pas des « parties » à proprement parler ; ni l’introduction ni la conclusion font réellement partie de l’essentiel du travail rapporté ou du raisonnement global abordé dans le stage ; elles doivent au contraire, l’une, introduire les parties constituant le rapport, l’autre, conclure ces parties, c’est pour cela qu’elles sont essentielles malgré tout.

Pensez toujours que vos lecteurs ou auditeurs, parfois, n’écoutent ou ne lisent que l’introduction et la conclusion… il est bon d’avoir cela à l’esprit lorsque vous rédigez ces parties.

Le sommaire doit être généré automatiquement grâce à la fonction « Style et mise en forme » (choisir un niveau de titre pour chaque titre) et « Insertion, Table et Index, Table des matières ». (si vous ne savez pas faire, demandez à votre enseignant préféré le plus sympathique… et s’il ne sait pas faire, moquez-vous…)

LE PLAN EST DANS UN DIAPORAMA !

On lui consacre même une diapositive spécifique et obligatoire qui suit la ou les diapositives proprement introductives.

Vous présenterez donc votre plan (qui n’est pas un sommaire, donc n’écrivez pas bêtement « sommaire » sur cette page) qui propose les réponses à la question que vous venez de poser en problématique (c’est souvent votre sujet). Cette diapositive doit exposer en 3 (ou 4 points) votre travail sous la forme cohérente de groupes nominaux, phrases courtes, questions ou autres (mais pas un mélange de tout).

Faites en sorte que l’on y perçoive rapidement votre raisonnement global.

Les fautes fréquentes… jetez y un œil !

Quelles questions puis-je me poser ?

a) Syntaxe (la phrase quoi…)

Est-ce que chacun de mes verbes est précédé d’un sujet ?

Est-ce que CE QUE je crois être une phrase comporte bien un verbe et un sujet ?

Est-ce que cette unité a vraiment un sens ?

Mes phrases ne sont-elles pas trop longues ?

Ne puis-je pas reformuler ce pavé indigeste par une énumération logique ?

Ne puis-je pas remplacer le verbe FAIRE fourre-tout (répugnant…) par un vrai verbe :  « je vais vous faire une présentation… » deviendrait « Je vais présenter » (inutile d’écrire VOUS)

Pensez donc à séparer par des virgules vos compléments circonstanciels :

« Après avoir réalisé la FAO, on génère le programme que l’on convertit au format ISO. »

Pour le placement des virgules, relisez votre rapport à voix haute.

ET & AUSSI :

ATTENTION / On ne commence pas une phrase par ET, encore moins par AUSSI.

(AUSSI en début de phrase requiert (= exige, demande) une inversion du sujet et du verbe et signifie « par conséquent»)

Et ma mamie est arrivée. Aussi elle avait un panier de bonbons.

NON !!!!!! écrivez plutôt (mais pas dans votre rapport ;) 

Ma grand-mère est arrivée et portait un panier de bonbons.

 

b) Grammaire : 

Commencez par vérifier l’orthographe des sons en é :

  • les verbes et les participes passés:
    • été ou était ? penser ou pensé ? attention à créer : il crée mais il a été créé / elle a été créée.
  • Les pluriels et les féminins (noms et adjectifs)
  • Confusion entre a et à

Employez un lexique précis

(= plus efficace et persuasif) digne d’un « scientifique »… ne restez pas dans le flou. Remplacez : (utilisez la fonction Word « remplacer »)

Faire par exécuter, produire, effectuer, accomplir, agir, procéder, fabriquer, pratiquer

Il faut par il est nécessaire, indispensable, utile, important

Ceci a des avantages par ceci présente des avantages.

« Nous avons eu des problèmes, des difficultés » par « nous avons rencontré des problèmes ».

« Nous avons bénéficié d’aides. Nous avons obtenu des résultats. »

Quelques exemples de fautes courantes :

(utilisez la fonction Word « remplacer »)

Expressions courantes :

« En fait, » est suivi d’une virgule et ne prend pas de E. (comme « le fait de »)

« faire partie de » prend un E ; prendre « le parti de » n’en prend pas : pour une fois, c’est logique !!

« tout d’abord, » est suivi d’une virgule et s’écrit comme ça… et pas autrement.

Orthographe

« Arrête » signifie « cesse » (du verbe arrêter)

Arête d’une figure ou d’un poisson ne prend qu’un R.

Châssis

Dysfonctionnement

Cotes, cotations et dimensionnements (et non la côte, dure, que vous monterez sûrement si vous parvenez un jour à vous exprimer parfaitement !…)

L’envie prend un E (sauf en poésie du XVIIème siècle)

Si le besoin s’en fait sentir (et non sans fait)

L’entretien ne prend que deux T… mais au milieu.

VOIRE prend un E dans les expressions « je ne t’aime pas, voire je te hais. »

On écrit peaufiner (qui affine la peau, qui fait la peau fine, telle est l’origine de l’expression)

A fortiori, a posteriori, a priori

et encore…

Un envoi et il envoiE

Un emploi et il emploiE

Un essai et il essaiE

Un travail et il travaiLLE

J’ai dû prend toujours un accent circonflexe pour être facilement distingué de « du lard ou du cochon »… la preuve, une fois accordé, due, dus, dues perd son chapeau…

 

AJOUTEZ en commentaire VOS PROPRES NOTES concernant vos propres fautes !! Et ne parlez plus comme une vache espagnole…

L’introduction

À quoi sert-elle ? L’introduction sert, comme son nom l’indique, à introduire, soit présenter, le travail qui va suivre. Il est donc inutile d’introduire l’introduction… sous peine de passer pour un psychopathe maniaque…

Elle doit permettre, tel un entonnoir, de guider le lecteur vers le sujet précisément abordé dans le rapport ou la soutenance, à l’écrit comme à l’oral. Pour remplir cette fonction de guide, elle est généralement composée de 3 mouvements :

– une accroche destinée à interpeller l’attention du lecteur sur un sujet en rapport avec celui du mémoire. L’accroche doit naturellement conduire au thème du rapport ;

– la problématique, généralement énoncée sous la forme d’une question à laquelle le rapport est destiné à répondre ;

l’annonce du plan, qui propose une première série de réponses synthétiques et globales à la problématique qui précède et qui permet au lecteur de savoir comment l’auteur a organisé sa pensée afin d’y répondre. Vous annoncez de quelles parties se compose votre rapport (et non pas se décompose, comme vous l’écrivez ou le dites parfois maladroitement).

Bon à savoir…

JUGÉ EN UN CLIC !!! Il ne faut que quelques lignes ou quelques minutes au lecteur ou à l’auditeur pour se faire une idée du travail de l’étudiant et le juger… Vous avez la même attitude envers un youtubeur ou, tout simplement, quelqu’un qui s’adresse à vous.

Dès l’intro, le lecteur ou l’auditeur va donc juger des qualités rédactionnelles ou organisationnelles de l’auteur, sa capacité à situer son travail dans un contexte plus vaste (accroche et thème), à formuler la problématique et à montrer, par l’annonce du plan, que son travail a bien pour objectif de répondre à cette problématique : c’est par conséquent le moment de montrer le fil conducteur de votre travail ! de montrer que vous êtes cohérent ! 🙂

RÉDIGÉE À LA FIN, mais placée au début, bien sûr. L’introduction, même si elle se place en début de rapport, comme son nom l’indique, doit être rédigée à la fin… c’est seulement à la fin de votre travail que vous aurez le recul nécessaire pour pouvoir le présenter.

À L’ORAL et pour les soutenances de STAGE : mieux vaut présenter l’entreprise dès l’introduction, en guise d’accroche (pourquoi pas ?) de façon à laisser toute la place nécessaire au déroulement de votre travail. Je vous conseille fortement d’accrocher votre public avec un objet issu de votre travail.

Écrit-on ou non le titre « Introduction » ?

OUI À L’ÉCRIT, OUI SUR LE RAPPORT : Le lecteur est seul avec votre rapport, il doit trouver l’introduction qui se trouve sur une page à part et qui porte le titre « introduction ».

– NON À L’ORAL, NON SUR LE DIAPORAMA : Dès que vous parlez, vous êtes dans l’introduction ; en fait, vous ÊTES l’introduction, vous mimez l’accroche ! Il est inutile de préciser que vous allez « faire l’introduction » comme il est inutile de préciser que vous allez « dire bonjour ».

Normes et bureautique (rapport & diaporama)

 

Ces normes ne proviennent pas du caprice de Mme Pille, elles sont issues des exigences universitaires nationales.

LE RAPPORT

Mise en page générale

– Numéroter de toutes les pages (sauf la page de garde)

– Utiliser la fonction « Saut de page » pour changer de page (menu « Insertion »)
– Justifier tous les paragraphes (aligner sur la gauche comme sur la droite) avec la fonction « Justifier le texte » prévue par les outils de mise en forme.

 

Police et ponctuation

– Choisir et conserver une police identique pour tout le document (Times ou Calibri), taille 12 pour le corps du texte, 14 ou 16 pour les titres.

– Espacer les mots par UNE espace[1], et non pas deux ou trois.

– Ne pas négliger la ponctuation : les points, les virgules et les points de suspension (…) ne sont pas PRECEDES d’une espace mais sont SUIVIS d’une espace. Les deux points, le point virgule, le point d’exclamation et le point d’interrogation sont précédés et suivis d’une espace. Les parenthèses sont précédées d’une espace à l’ouverture seulement et suivies d’une espace à la fermeture (sauf si elles sont directement suivies d’un point).

– Espacer les paragraphes de 1,5. Le retrait (ou alinéa) n’est plus obligatoire.

Les titres

– Si vous souhaitez centrer les titres, le faire avec la fonction « Centrer le texte » prévue par les outils de mises en forme (et non pas avec des flèches ou la barre d’espacement).

– Utiliser la taille 14 ou 16, en gras (Bold). Le soulignement des titres n’est plus obligatoire.

Ne laisser aucun titre en bas de page.

LE DIAPORAMA

  • Numéroter toutes les pages : cela permet au public de revenir rapidement sur un passage, un schéma, un tableau etc.
  • Inscrire votre NOM ou votre Prénom NOM ou votre adresse mail (si et seulement si elle permet la lecture aisée de votre Prénom NOM) : l’auditoire doit pouvoir retrouver votre nom, voire le moyen de vous joindre, surtout en entreprise.
  • Utiliser une Police sans serif (Arial ou Calibri)
  • Ne pas descendre en deçà de 18 – y compris pour les tableaux et schémas -c’est illisible.

 

 

 

 

 

  • Ne pas écrire trop de texte : privilégiez les mots clés et les expressions courtes. N’écrivez aucune phrase !

Pour en savoir davantage sur le rapport et le diaporama, n’oubliez pas d’aller voir :

[1] Une espace est, en typographie, un caractère particulier qui permet d’insérer un espacement blanc dans le texte. L’espace sert le plus souvent de séparateur de mots. Une espace est souvent appelée un blanc. (Wikipedia, Espace (typographie) https://fr.wikipedia.org/wiki/Espace_(typographie))

Masculin par défaut, féminin par qualité [1/2]


Partie [1/2] Cinglons des mouches !

 Le masculin est le grand oublié de la langue française !

Le masculin ne l’emporte pas sur le féminin… Le masculin, c’est par défaut qu’il l’est !

A vrai dire, quand il y a un homme, c’est flou ! Un seul homme dans un groupe, et tous les sexes disparaissent. Mais le sien n’apparaît jamais ! Regardons plutôt…

Cet homme est achevé, il n’est pas aimé.

É est la marque du participe.

Si c’était la marque du masculin, alors ÉE serait la marque d’un masculin doté d’un E ; le féminin serait le masculin et un supplément… d’âme… féminine ?

Où est la marque de l’homme ? C’est l’absence de marque qui nous indique que c’est un homme. C’est un homme… par défaut !

Où sont les hommes ? Le masculin brille par son absence.

N’est-ce pas un scandaleux procès d’intention que véhicule la langue depuis quelques siècles que nous ne parlons plus latin ?

Cette femme est heureuse.

Là oui, on sait que c’est une femme : la langue s’allonge pour saisir le féminin : –se !

Je propose donc, pour une totale égalité, qu’on rajoute un signe ressemblant à ce qui les distingue de nous, le dessin d’un sexe masculin : o!o

Cet homme est achevéo!o, il n’est pas aiméo!o. Cette femme est aimée.

Chacun sa marque. Jusqu’ici tout va bien, mais…

Il y a des gens cinglés.

Là, on ne sait pas s’il n’y a des hommes ! Et si quelques femmes se cachaient là-dedans ? En tout cas, ils sont plusieurs.

Nous pourrions donc avoir 3 écritures sans ambiguïté :

Il y a des gens cinglé-e-o!o- s. (des femmes et des hommes le sont)

Il y a des gens cinglé-e-s. (des femmes le sont)

Il y a des gens cinglé-o!o-s. (des hommes le sont)

 On sait qu’il y a des hommes et des femmes.

Oui, mais combien ? Peut-être les hommes cinglés sont-ils plus nombreux que les femmes ? Peut-être sont-elles en minorité ? Il faudrait le préciser :

Ecrivons leur nombre :

Il y a des gens cinglé-5e-3o!o-s

 Zut, il y a plus de femmes. En outre, Robert, qui est un gros masculiniste, a une couille plus grosse que l’autre et il tient à ce que ça se sache. Mais c’est le seul. Celui qui a trois couilles préfère que cela n’apparaisse pas dans l’écriture. Et ma foidéfaillante, il a droit à cette discrétion. Ce qui donne :

Il y a des gens cinglé-5e-2o!o+1o!O-s

Toutefois, il nous reste un problème d’interprétation : Cingler, c’est au sens figuré qui veut dire « fou » ou au sens propre qui veut dire « frappé » avec des ceintures, des baguettes ou des… verges ?

On peut le préciser avec un pr pour propre et fig pour figuré. Pas de problème.

Il y a des gens cinglépr-5e-2o!o+1o!O-s

 Oh, mais je ne l’avais pas vu ! IL Y A pire : IL Y A « il y a » !! et « il nous reste », et « Il faut »… pourquoi cet impersonnel usurpe-t-il le « Il » en principe masculin ? Le masculin est-il l’égal de l’impersonnel ? Du flou ? De l’indéterminé ? C’était déjà masculin par défaut… voilà que c’est rien ou masculin ou neutre ou impersonnel ou indéterminé… tout ceci étant considéré comme équivalent… le masculin est noyé. Corrigeons :

Je propose que IL l’indéterminé soit marqué d’un phallus barré ilo!o tandis que Ilo!o sera la marque de IL=garçon. Oui, on peut lire Lolo… ce qui n’est pas hyper viril.

Ilo!o y a des gens cinglépr-5e-2o!o+1o!O-s

La suite sans rire 

Masculin par défaut, féminin par qualité [2/2]

Partie [2/2] : Soyons un peu sérieux… ou : si l’on veut cesser de cingler des mouches…

 

  1. D’où vient cette absence de masculin ?

Un peu d’étymologie et quelques nouvelles des peuplades ancienne-o!o-s (oui car elles étaient constituée-o!o-s d’hommes aussi…)

La forme « aimé » vient du latin amatus (où le masculin -us est bien visible) ou amata (où le -a féminin est bien visible). Il existe même le neutre amatum, où le neutre en -um est bien visible.

La finale (-us ou –a ou -um) est tombée avec le temps et c’est amat– seul qui a donné aimé.

Aimé n’est donc pas vraiment la forme du masculin à proprement parler… c’est la forme du participe passé. Elle n’indique le masculin que par défaut du féminin : comme nous ne marquons pas le masculin, c’est masculin par défaut.

On va m’objecter que –us, c’est deux lettres tandis que -a, c’en n’est qu’une ? Que -ος en grec, c’est également deux lettres tandis que -η ou – α n’en sont qu’une. Mais il s’agissait souvent de voyelles dites longues, comptant ainsi deux temps. En outre, cette finale du féminin a une très longue histoire, bien plus longue que la finale du masculin, tellement brève que d’ailleurs, elle a disparu, comme nous l’avons noté.

Dans les langues anciennes comme le latin, le grec ou le sanskrit, où tout est détaillé et précisé, sans équivoque, genre, nombre, cas… où l’on accorde parfois avec le nom le plus proche, l’on peut cependant rappeler à notre souvenir la place des hommes… omnipotents, omniprésents, qui avaient droit de vie et de mort sur leur épouse et leurs enfants etc.

Dans la langue chinoise, « elle » et « il » se disent tous deux ! Parfaite égalité. Ils s’écrivent différemment cependant : le signe pour tâ 她 « femme » comporte deux signes « humain-féminin », le signe pour 他 « homme » contient « humain-masculin » ! Parfaite égalité. Mieux ! Le fameux « bonjour » chinois nihaô nǐ 你hǎo 好inscrit le signe féminin dans le dessin  » beau, bon »… « Bonjour » évoque le bien fait féminin. On aurait donc pu imaginer qu’à force de désigner indifféremment par des femmes et des hommes, les locuteurs chinois auraient acquis par conditionnement une parfaite vision égalitaire des sexes. Voire une légère préférence pour les femmes, sculptée qu’elle serait par l’image du féminin toujours positif dans le « bonjour » répété quotidiennement… Qu’en est-il réellement des femmes dans la société chinoise ?

Y a-t-il vraiment un lien à cet endroit de la langue, entre la langue et la pensée, le fonctionnement de la société ?

  1. Les formes dites féminines…

Que veut dire « femme » ? d’où vient ce mot ? Il signifie littéralement « qui allaite » (racine indo-européenne *dhe-). Or, aujourd’hui, n’est pas non-femme qui n’allaite pas… une telle signification explicite au vu et su de tous serait scandaleuse ! Heureusement, tout le monde ou presque a oublié l’étymologie de « femme ». Cependant, au nom de ce passé, doit-on s’appeler « humaine » ? Par souci de stricte égalité ? Ou doit-on envisager la possibilité de l’oubli de cette première signification… et que le signe désormais passé en langue ne véhicule plus vraiment l’idéologie qui s’y accollait jadis ?

N’oublions pas dans notre grande générosité que vir, qui signifie « homme » en latin au sens sexué du terme, et qui a donné viril en français, implique la notion de force. Autrement dit, les faiblards sont bannis du genre. Est-ce là aussi bien juste ? Parlons des couillus, justement.

Les langues véhiculent des idéaux. Quand elles véhiculent des tabous ou des formes de dénigrements, ça saute aux yeux. Par exemple, un couillon est un imbécile. Ça vient de « couille », qui sont de petites sacoches[1] tandis que « testicules » sont les témoins (testis). Témoin de quoi ? de la virginité. Cela conduit certains chercheurs à supposer que coexistèrent dans l’antiquité deux formes d’une même langue, celle des femmes et celle des hommes. Pour les femmes grecques, la couille est une ὄρχις, « ce qui est distant », voire « ce qui pendouille » (*or-ghi, *er- « être relâché, être distant ») – on le retrouve dans orchidée. Suivant la même hypothèse, en grec, le sein μαζός (mazos) ou μαστός (mastos) aurait été créé du point de vue de la femme, la mère nourrice tandis que les hommes le désignent du nom de στηνίον (stênion) ou στῆθος (stêthos, que l’on retrouve dans stethoscope) qui signifient « gonflement »…[2]

Dans son article « Les catégories du genre et les conceptions indo-européennes », Meillet remarque que les langues indo-européennes distinguaient un genre animé d’un genre inanimé – et c’est tout ! Par la suite, dans le déploiement de ces catégories animé / inanimé, on note que bien souvent, l’animé est devenu féminin. Par exemple, udan désigne l’eau en tant qu’élément physique tandis que le mot âpah « eau » en sanskrit renvoie à l’eau en tant qu’élément divin, magique. La nature sacrée, le féminin créateur etc.

Pour nous faire encore plaisir à nous, les femmes… notons également que les noms d’action (indo-européen en -ti) sont pour la plupart dès l’origine des noms féminins. Les femmes portent en leurs noms la création, la procréation, l’ajout / le supplément (uxor « épouse » en latin [3]) ou le nourrissage, ainsi que l’action… ce qui est loin d’être dévalorisant dans une société de chasseurs-cueilleurs telle qu’elle dut être durant des millénaires… ce qui était bien plus essentiel à la survie que d’aller faire le guignol en assemblée ou de se coller des plumes dans les poils pour faire le paon.

Dans notre monde – heureusement souvent profane, nous nous offusquons de la portée symbolique d’éléments hérités de l’histoire de notre langue en oubliant son histoire et comment elle s’est formée.

Or, il peut être bon de garder une trace de ce passé sexiste, c’est-à-dire où chacun avait un rôle assigné selon son sexe et d’avoir à l’œil ce témoignage pour ne pas oublier d’où nous venons et pour éviter d’y retourner !

  1. Un peu d’explication sur l’écriture

Une chose est la langue, une autre est son écriture. Or, dans ce domaine, personne n’a jamais fait compliqué quand on peut faire simple.

Les choix d’écriture de nos langues ont répondu à ce besoin de simplification et de rapidité. Le devanagari, qui a permis de noter le sanskrit, avait occulté les voyelles dans ses premières formes, tout comme l’écriture de l’hébreu ou de l’arabe. C’est à cause des risques de confusion pour interpréter les textes religieux que l’on a cherché le moyen de les faire apparaître.

En français moderne, c’est l’appendice masculin qui a sauté (désolée messieurs) : soit c’est féminin et on note, soit c’est masculin et on ne le précise pas. Pourtant, s’il y a une langue qui aime conserver des traces et des traces (et les TH et les PH), c’est bien le français !! Alors quid du phallus ?

 

Conclusion

On ne peut pas modifier une langue par décret. On peut obliger des enfants à l’écrire de telle ou telle façon, mais ils rencontrent déjà de grandes difficultés dans cet apprentissage. Quand on voit émerger les systèmes d’abréviation… les sms… on constate que les locuteurs souhaitent par dessus tout aller vite en laissant le soin au contexte de décrypter les ambiguïtés.

On peut en revanche obliger à voter des lois qui garantissent l’égalité des hommes et des femmes devant la loi, devant leurs droits et leurs devoirs.

La politesse et le respect ne résident pas dans ces écritures hésitantes et compliquées de l’identité sexuelle. Il paraît qu’on a plein de sexes d’ailleurs… comment les représenter tous ?

C’est le vœu fou de faire correspondre exactement le signe et le signifié… ce qui est un doux rêve absurde.

 

[1] « Couille » vient de l’occitan colha, provenant du latin coleus (culleus) « bourse, petit sac ».

[2] Revue des études arméniennes, 1984, pp. 317-325, Le langage des femmes en indo-européen d’après les isoglosses arméniennes, grecques et albanaises, de Knobloch,

[3] Revue philologique, LVII, 1983, pp.13-19, Une hypothèse sur uxor, Pierre Flobert.

Pour mémoire, mon mémoire de DEA sur la racine *Gen (engendrer) et les racines liées à la famille ici.

Un point sur les TOPOI

Le topos est un lieu commun des études en sciences humaines, et ceci sans mauvais jeu de mot. Regardons un peu son origine grecque ; nous constatons que d’espace, endroit, concret, figuré à sexe féminin ou développement de la rhétorique, le topos revêt plusieurs acceptions.

En grec, le τόπος, mot masculin, désigne un « lieu, endroit », comme le précise le Bailly :

« I. espace de terrain, en gén. emplacement.

II. pays, territoire, localité

III. traité de médecine endroit ou place d’un mal, d’une maladie

IV. endroit d’un ouvrage

V. terme de balistique distance, portée

VI. terme de rhétorique et de dialectique 1. Fondement d’un raisonnement (Aristote) – 2. Sujet ou matière d’un discours (Isocrate) 3. Parties essentielles de la rhétorique 4. Lieu commun

VII. Lieu ou occasion de faire une chose (obscur) »

Ou le Chantraine :

« τόπος : m. « région, lieu (en Égypte : district), emplacement, partie du corps », notamment « sexe féminin », dit tardivement d’emplacements funéraires (cf. Kubinska, Monuments funéraires, passim), notamment de la tombe d’un martyr ; le mot a d’autre part désigné un développement, un lieu commun dans la rhétorique, le thème d’un discours […]. »

Le topos peut donc désigner dans tous les cas une figure, un outil ou un modèle qui peut être appelé à jouer un rôle dans un contexte rhétorique ou argumentatif ; ce modèle ayant pour fonction de représenter ce à quoi la pensée verbale, qu’elle soit dialectique ou imaginative, se réfère pour se construire et être interprétée ; ce modèle renvoie donc à ce qui semble être en partage entre plusieurs locuteurs. Il peut être la preuve qu’une idéologie est commune ; il peut être un modèle de ce qui garantit l’échange et la compréhension – si tant est qu’on puisse le montrer et le mesurer – entre deux interlocuteurs.

Le terme grec contient déjà en puissance – et ce n’est pas étonnant – le topos d’Aristote – fondement d’un raisonnement – d’une certaine façon le topos d’Aristoxène – espace / distance – le topos littéraire – lieu commun, ainsi que le topos linguistique – plus proche du topos aristotélicien.

L’article Topos du Vocabulaire de la stylistique de Mazaleyrat renvoie directement à l’article Lieu :

« 1 / Le lieu commun, ou topos de la rhétorique, est analysable en termes de figure macrostructurale de second niveau : développement discursif et argumentatif correspondant à un modèle fixe et répertorié, n’ayant d’existence figurée que par sa répétition et la pragmatique de l’art des Belles-Lettres (par exemple la prosopographie ou la communication).

2 / Segment du discours sur le lequel se déploie une structure figurée.

  1. Figure ; Rhétorique ; Pragmatique. »

Mazaleyrat / Molinié (1989 : 202)

Dans cette définition, on voit apparaître l’idée que le topos est vraisemblablement attaché à un contexte argumentatif et qu’il implique une répétition, ou du moins, l’idée que le récepteur aura reconnu telle ou telle figure comme « fixe et déjà répertoriée ». Nous allons voir comment ces éléments se retrouvent dans les différentes acception du topos que nous allons examiner.

  1. Le Topos aristotélicien
  2. Le Topos d’Aristoxène de Tarente
  3. Le Topos en littérature
  4. Le Topos en linguistique

1. Le Topos aristotélicien

Les Topiques d’Aristote constituent une œuvre mineure du philosophe. Il s’agit de l’un des six traités que les éditeurs ont regroupés sous le titre d’Organon, parce qu’il présentait ce point commun avec les autres qu’il s’intéressait lui aussi à la logique. Comme nous l’avons évoqué plus haut, la tradition aristotélicienne tenait la logique pour l’instrument de la science et non pas pour une science à part entière.

Cette œuvre d’Aristote est présentée et préfacée par Jacques Brunschwig (1967 et 2007) comme décevante et construite de façon aléatoire, décousue, suivant un mode de composition additif. Elle fait partie de ces travaux d’Aristote qui, loin d’être destinés au public, étaient en réalité réservés à l’étude de ses disciples et n’avaient d’autre fonction que celle de consigner un ensemble d’idées, de recettes, de conseils ou de source de réflexion ; c’est également ce que nous pourrons dire au sujet des Problemata dont il sera question plus loin. Néanmoins, cette œuvre présente une particularité non négligeable au regard des préoccupations d’établissement des textes : il s’agit d’une des premières œuvres complètes et sûrement authentiques que nous ayons conservées d’Aristote. Les topiques sont même considérées comme suffisamment attestées pour être utilisées comme point d’appui dans la datation des autres ouvrages.

Nous trouvons dans les Topiques une liste de « lieux », qui ont donné son titre à l’ouvrage, et qui sont présentés comme des règles ou des recettes d’argumentation, destinées à pourvoir d’instruments efficaces une activité très précisément déterminée, celle de la discussion dialectique.

Brunschwig ne manque pas de nous faire remarquer que pour son apport à la dialectique, cette œuvre d’Aristote est bien moindre que l’apport platonicien :

« On ne saurait définir en peu de mots le contenu de la notion de dialectique chez Platon ; ce contenu a d’ailleurs sensiblement évolué, depuis la technique socratique de la réfutation, dans les premiers dialogues, jusqu’à la méthode de la division du Sophiste et du Politique, en passant par la science universelle et suprême de la République. Mais Platon n’a jamais cessé de confier à ce qu’il appelait la dialectique les intérêts les plus vitaux de la connaissance et de l’esprit ; il pourrait servir de porte enseigne à tous ceux qui, comme Hegel ou Marx, ont investi cette notion d’une valeur éminemment positive. En revanche, Aristote a mérité d’inspirer la terminologie de tous ceux qui, comme Kant, l’ont employée en un sens à quelque degré péjoratif. »

Brunschwig (1967 : X)

Peut-être que l’effort aristotélicien de présenter les outils et recettes de la dialectique a fini par vider l’intérêt de la dialectique pour la recherche de la vérité ; en effet, il ne faut pas oublier que la dialectique était un moyen d’atteindre la vérité et la connaissance, et non pas seulement un moyen d’argumenter et d’emporter l’adhésion d’un adversaire.

Brunschwig tente d’expliquer la déception que l’on peut, d’après lui, ressentir à la découverte des Topiques en ces termes :

« Le geste essentiel des Topiques est peut-être celui par lequel Aristote, cessant de voir en la dialectique une méthode qui pose un problème de pratique, décide d’y voir une pratique qui pose un problème de méthode. »

Brunschwig (1967 : XII)

Au-delà du jeu de mot, Brunschwig explique qu’Aristote, plutôt que de poursuivre la recherche des conditions dans lesquelles devait être menée une dialectique conduisant à la vérité s’attache dans cet ouvrage à recenser des outils.

Pour ce qui nous regarde ici, il y a plus décevant et plus inattendu : nous ne trouvons pas de définition du topos dans les Topiques d’Aristote. Nous comprenons que les topoi sont des lieux qui doivent être multiples et en quelque sorte interchangeables pour permettre de rebondir dans le jeu de la discussion et de l’argumentation. Ce qu’il appelle topos est présenté comme un outil producteur de propositions, capable de déterminer, à partir d’une proposition donnée, une ou plusieurs propositions différentes, entretenant avec la première la relation de prémisses à conclusion ; un même lieu doit pouvoir traiter une multiplicité de propositions différentes, et une même proposition doit pouvoir être traitée par une multiplicité de lieux différents.

La construction des topoi prend place dans l’Organon qui mentionne les catégories et les prédicats, à savoir ce que l’on peut attribuer à un objet, ce que l’on peut prédiquer, soit précisément : l’accident, le genre, le propre et la définition.

Nous n’avons pas besoin d’entrer dans le détail de la prédication chez Aristote, mais nous devons avoir une idée même imprécise du prédicat pour comprendre ce que Brunschwig explique ensuite de la construction du topos :

« Les lois constitutives des lieux sont donc les lois qui régissent, d’une manière générale, l’attribution d’un prédicat à un sujet au titre d’un prédicable déterminé. La topique du genre, par exemple, est la collection des conditions nécessaires et des conditions suffisantes d’une proposition de forme S a pour genre P. Cet ensemble de conditions, à son tour, peut être considéré comme le développement de la définition du genre ; il est clair en effet que c’est l’essence du genre qui détermine les conditions nécessairement attachées à toute prédication opérée au titre du genre. On peut en dire autant de chacun des autres prédicables : les topiques partielles qui leur correspondent sont le développement de leurs définitions respectives. »

Brunschwig (1967 : LI)

Notre propos n’étant pas de comprendre en détail la notion de topos chez Aristote, retenons pour le moment, que le topos est le lieu de rassemblement des conditions nécessaires et suffisantes pour qu’une proposition soit vraie.

« Sont probables les opinions partagées par tous les hommes ou par presque tous, ou par ceux qui représentent l’opinion éclairée et pour ces derniers par tous, ou par presque tous, ou par les plus connus et les mieux admis comme autorité. »

Aristote, Topiques, I, 1, 100b21 (traduit par Bélis, 1986 : 58)

De ce que nous avons saisi, dans un souci dialectique de recherche de la vérité, un topos doit rassembler des éléments qui s’apparentent plutôt aux prémisses des démonstrations et aux axiomes plutôt qu’aux points de vue partagés par tous ou par une majorité des locuteurs ; dans le topos aristotélicien comme dans le topos en linguistique, le topos est rattaché à l’opinion admise par le plus grand nombre. La différence fondamentale réside dans le fait que le topos aristotélicien doit intervenir dans la construction d’un discours et dans la rhétorique comme un outil permettant d’atteindre la vérité tandis que le topos désigne, en linguistique, ce que le linguiste, qui étudie un discours, repère et formalise comme une opinion connue, admise et partagée, sinon par tous, du moins par le plus grand nombre. Remarquons en outre qu’une proposition admise par le plus grand nombre n’est pas nécessairement la même qu’une proposition admise par l’opinion éclairée.

2. Le Topos d’Aristoxène de Tarente :

Dans les écrits d’Aristoxène, nous avons rencontré une autre acception de topos, assez éloignée de celles que l’on vient de définir. Dans le Traité d’Harmonique, Aristoxène précise que le topos qu’il tente de délimiter n’est pas l’espace physique dans lequel se propage le son ; Annie Bélis (1986) rapproche le topos aristoxénien de la notion de « tessiture », d’ « amibitus », que nous connaissons.

« Le terme τόπος doit donc recevoir deux traductions françaises : « espace » sonore, lorsqu’il désigne l’écart maximum entre deux sons grave et aigu que puissent produire une voix ou un instrument ; et « lieu », lorsqu’il s’agit des limites du déplacement des sons mobiles du tétracorde, au sens où nous disons un « lieu géométrique ». »

Bélis (1986 : 135)

Les précisions d’Aristoxène concernant le topos nous conduisent à l’identifier comme le lieu où l’on croit voir une différence essentielle entre l’espace de l’ « aigu » et du « grave » tel qu’il est défini dans les Problemata d’Aristote et chez Aristoxène de Tarente. En effet, chez le premier, la façon de présenter « grave » et « aigu » s’appuie sur une conception géométrique de la disposition des sons dans l’espace ; en revanche, Aristoxène, dans son souci de se démarquer de ces prédécesseurs, revendique à plusieurs reprises le fait de pouvoir appuyer son jugement sur l’expérience des sens, sur l’exercice des oreilles entraînées. Ces prédécesseurs utilisaient les représentations géométriques pour qualifier ou désigner les intervalles, et il est fort probable que cette conception de la disposition des sons provienne de l’usage même des instruments, comme le montre Annie Bélis (1986 : 136) ; on peut d’ailleurs la mettre en relation directe avec le nom des cordes et des notes qu’elles produisent :

Les Grecs eux-mêmes ont cherché à comprendre l’origine de l’appellation des notes : Aristide Quintilien explique que les Anciens baptisèrent « hypate » la première note du premier tétracorde, parce qu’ils appelaient « hypate » ce qui venait le premier ; la dernière note du tétracorde est dite « nète », parce que les Anciens qualifiaient de « nète » ce qui est extrême.

« Aristide Quintilien se réfère probablement à la position des cordes d’un instrument qui serait entre les mains d’un musicien : la nète, qui est la plus aiguë des cordes, est aussi la corde la plus proche de l’exécutant ; l’hypate en est la plus éloignée.

Ces dénominations sont donc intimement liées à une pratique instrumentale, et concernent précisément des cordes : corde nète, code hypate. »

Bélis (1986 : 136)

Bélis note que la représentation des sons sur une échelle verticale était peut-être étrangère à l’imagination des Grecs ; on trouve quelques références aux notions de « haut » et de « bas », respectivement ἄνω et κάτω, mais qu’elles n’ont pas toujours trouvé la justification de leur emploi.

Pour décrire la disposition des sons, nous pouvons répertorier, peu ou très employées, des représentations qui font référence à leur place sur l’instrument, des représentations renvoyant à une échelle sonore plutôt verticale et disposant l’aigu vers le haut, des représentations qui associent les sons aux longueurs d’onde, notamment dans la description des relations harmoniques que l’on peut déceler entre différents intervalles. C’est en somme pour se démarquer de ces représentations qu’Aristoxène prend soin de définir le topos de son expérimentation des sons au début du Traité et utilise plutôt « grave » et « aigu », conformément à ce qui est audible, ce dont on fait l’expérience par nos sens.

Fait remarquable : jamais Aristoxène n’utilise les termes ἄνω et κάτω ; il dit toujours ὀξύ et βαρύ, peut-être par fermeté doctrinale : il répugnerait à emprunter des appellations propres à la pratique instrumentale et se refuse à prendre pour critère de jugement l’aulos ou la lyre. Mais, plus vraisemblablement, il ne pourrait le faire sans dénaturer le système de spatialisation qu’il a édifié depuis ses fondements, par lequel il structure tout l’espace sonore.[i]

« Dès à présent se devine l’originalité d’Aristoxène : en finir avec les arpenteurs d’intervalles, qui sous prétexte de les mesurer, les traitent comme des segments de droite, en géomètres. Sa terminologie spatiale s’édifie dès les premières pages du Traité, où l’on n’a vu trop souvent qu’une suite d’évidences lourdement développées. »

Bélis (1986 : 137)

Le topos d’Aristoxène, puisqu’il est un lieu physique, n’entretient aucun rapport avec le topos aristotélicien, ni même avec ceux qui suivent ; l’un est à entendre au sens propre tandis que l’autre est à comprendre au sens figuré. Néanmoins, l’analyse de certains problèmes d’Aristote et de certains passages du Traité d’Aristoxène, notamment par les outils du modèle topique présenté plus bas, apporte des éléments supplémentaires qui contribueront à la compréhension du topos selon Aristoxène, lui qui, au contraire d’Aristote dans les Topiques, proposent de définir le topos tout au long de son traité.

Nous avons proposé une rapide définition des topoi tels qu’ils sont développés dans les Topiques d’Aristote ainsi que le topos aristoxénien. L’explication concernant les premiers s’imposait pour saisir les raisons qui ont poussé la sémantique ducrotienne, puis raccahienne à choisir topos pour nommer l’outil sémantique que nous allons présenter ensuite. Les topoi en littérature n’entretiennent qu’un rapport très éloigné ou indirect avec les notions qui sont en rapport avec une description du fond idéologique – qu’ils soient véhiculés par les mots de la langue, topoi lexicaux, ou occasionnellement convoqués, topoi dynamiques – nécessaires à la compréhension des énoncés.

3. Le Topos en littérature :

En littérature, un topos est un « lieu commun », presque un poncif ou un cliché selon la stylistique ; un topos est un thème au sujet duquel écrivains et essayistes ont déjà beaucoup écrit. C’est un thème éculé.

On trouve également, dans un contexte littéraire plus métalinguistique, cette définition de Ducrot du topos littéraire :

« L’étude comparative et évolutive de motifs historiquement prégnants formant une configuration stable : c’est ce qu’on désigne comme topos. »

Ducrot (1972 / 1995, p. 642)

Comprenons qu’à un niveau plus théorique, le topos est une étude qui requiert la synthèse des topoi littéraires tels que nous venons de les définir ; ils seront réunis sur l’observation de leur récurrence dans le temps, récurrence qui leur confère la caractéristique de stabilité apparemment propre au topos, selon cette définition.

La récurrence et la stabilité ne sont pas des caractéristiques neutres ou de moindre importance pour l’essai de travail comparatif que nous menons ici ; en effet, pour Aristote, si le topos est le lieu où se trouvent les prémisses qui permettent le développement d’une pensée dialectique menant vers la vérité, c’est justement parce que ces prémisses sont elles aussi caractérisées par la récurrence et la stabilité.

Néanmoins, si, dans le cas du topos littéraire, la stabilité est conférée par la récurrence, dans le cas du topos d’Aristote, la récurrence est autorisée par la stabilité. Pour ce qui regarde les prémisses ou axiomes, il est essentiel à leur nature d’être stable et fiable ; c’est à partir de cette caractéristique qu’ils pourront être exploités de façon récurrente. Pour le topos littéraire, c’est l’usage et la récurrence de l’usage qui fabrique la stabilité du topos.

Nous nous permettons pour le moment de rapprocher – sans les assimiler – ce processus de fabrication du topos de celui de cristallisation de l’idéologie dans les mots.

Les topoi se stabilisent et forment des lieux communs auxquels il devient de plus en plus aisé de se reporter ; les mots au fur et à mesure de leur emploi se chargent d’idéologie dont il devient de plus en plus difficile de se défaire.

4. Le Topos en linguistique :

a) Apparition de la notion de topos

Le modèle topique apparaît au cœur de la Théorie de l’Argumentation dans la Langue dans les années 80. Ducrot et Anscombre ont recours à la notion de topos pour mieux décrire certains aspects, notamment argumentationnels, de certains mots de langue.

La notion de topos, notion centrale de la théorie des topoi (TT), s’avère un modèle adapté pour expliquer comment et sur quoi se fondent les enchaînements d’arguments dans un discours argumentatif. La théorie des topoi soutient que l’enchaînement d’énoncés à visée argumentatif ne peut exister que parce qu’il existe des principes généraux qui en garantissent la cohérence. Nous sommes presque tentée, ici, de rapprocher ce garant du topos dont parle Aristote ; néanmoins, n’oublions pas qu’Aristote souhaitait énumérer et définir les topoi qui permettraient à un enchainement argumentatif et dialectique d’atteindre la vérité. La sémantique dont nous nous occupons vise à décrire la langue telle qu’elle est et tient compte de tous les discours, aussi éloignés soient-ils d’un effort dialectique tendant vers la vérité. Les topoi d’Aristote devaient être des outils dialectiques garantissant la cohérence d’un discours argumentatif. Les topoi de Ducrot sont tout à fait différents : ils désignent ce sur quoi des interlocuteurs d’une même langue s’appuient plus ou moins consciemment pour se comprendre et argumenter – de façon plus ou moins explicite – en faveur des points de vue qu’il faut adopter pour se comprendre.

« Mais en quoi consiste exactement ce rapport sur lequel l’argumentation est fondée, rapport que le locuteur n’asserte pas, mais prend pour acquis au moment où il construit son discours argumentatif ? Le point important pour moi est que ce rapport général, emmagasiné, sous forme de lieu commun, dans la « sagesse » collective, ce « topos », au sens aristotélicien, que l’on exploite au moment où l’on argumente, ne relie pas un fait à un fait, ni même une classe de faits identiques entre eux à une autre classe de faits identiques entre eux, mais une échelle graduée de faits. »

Ducrot (1982 : 147)

Même si Ducrot fait ici directement référence au topos aristotélicien, il faut bien comprendre, comme nous l’avons précisé plus haut (6.3.2.) que le philosophe exprimait un ensemble de règles qu’il fallait suivre pour atteindre un objectif tandis que Ducrot propose un outil ou un modèle de description de la langue.

La notion de topos au fur et à mesure de son exploitation revêt un aspect plus formel pour devenir un véritable outil d’analyse sémantique et le principal modèle de la TAL.

« La TAL se caractérise par l’hypothèse suivante : lorsqu’un énoncé E se présente comme destiné à suggérer la conclusion C, il le fait en vertu d’une règle d’inférence graduelle , présentée comme partagée par l’ensemble des interlocuteurs, et présentée comme générale. Ces règles, qui sont de la forme

//plus (ou moins) X est P, plus (ou moins) Y est Q//

sont appelées topoi (au singulier : topos). »

Raccah (1992, 74-75)

C’est la SPV qui détache définitivement le topos aristotélicien du topos de la TAL, puis conserve au cœur de sa sémantique le modèle topique peu à peu abandonné par Ducrot.

« Les règles de ce type ont été appelées topoi (au singulier topos) en hommage à Aristote ; il s’agit cependant ici de concepts techniques ne renvoyant plus aux lieux d’Aristote (sauf pour leurs connotations). »

Raccah (1990 : 182)

Pour illustrer la notion de topos, nous reprendrons un exemple classique synthétisé par Chmelik (2007) :

« Pour illustrer la manière dont fonctionnent les topoi, nous reprenons un exemple classique. L’enchaînement argumentatif qui apparaît dans l’énoncé

Il fait beau, sortons donc !

est basé sur le principe, sur la règle selon laquelle le beau temps entraîne l’agrément, le bien être dehors et que l’on peut exprimer par le topos :

//+le temps est agréable, +on est heureux dehors//

Dans les formulations citées ci-dessus, ainsi que dans l’exemple choisi, il apparaît qu’un topos met en rapport deux propriétés, entre lesquelles il établit un lien : une propriété P attribuée à un objet O, qui est attachée à l’argument A, et une propriété P’ attribuée à un objet O’, qui est attachée à la conclusion C. Dans l’exemple, la propriété P, « agréable », est attribuée à l’objet O, « temps », et la propriété P’, « heureux dehors », est attribuée à l’objet O’, « des êtres humains ». »

Chmelik (2007 : 245)

b) Exemple de topos de « marbre »

Afin de mieux nous faire comprendre, nous allons exploiter cet exemple truculent extrait de Belle du Seigneur d’Albert Cohen :

« La locomotive lança follement son désespoir et il rentra, s’assit sur la banquette de velours rouge, soupira d’aise, sourit à sa femme. Quelle belle poitrine elle avait. Du marbre, mon vieux, si tu voyais ça, je te prie de croire que je vais me régaler ce soir. »

(Belle du Seigneur : 666)

Rappelons pour mémoire qu’Adrien Deume ne s’adresse véritablement à personne d’autre qu’à lui-même ; sa femme n’est pas là et il n’a aucun interlocuteur dans ce wagon auquel il pourrait déclarer : « je te prie de croire que je vais me régaler. »

C’est cette dernière précision qui nous permet d’envisager le « marbre » de la poitrine de sa femme comme un qualificatif positif. Dans ce contexte, le « marbre » est associé à l’idée de fermeté et à son aspect lisse, doux et régulier.

Nous pouvons donc formuler le topos suivant :

//+ la poitrine est de marbre, + on va se régaler.//

c) Caractéristiques d’un topos

Le concept de topos est actuellement défini par la Sémantique des Points de Vue non plus comme un simple garant mais comme une catégorie de garants (cf Raccah, 2002). La SPV qui le reprend à son compte le caractérise par les points suivants :

– Il est graduel

– Il est présenté comme général et partagé par tous.

* En effet, il est graduel puisque si + P, +Q, alors –P, -Q. Les propriétés P et Q sont elles-mêmes graduelles. Le lien établi entre les deux propriétés par le topos, clairement formalisé ici comme forme de garant, est également graduel.

Pour qu’un topos soit efficace dans son rôle descriptif, il ne faut pas oublier d’en préciser, bien entendu les conditions :

Le topos est graduel, mais néanmoins, il se cantonne dans un certain intervalle au-delà duquel il n’est plus valable. Il y a un seuil au-delà duquel la fermeté du marbre serait d’une dureté inappropriée à la métaphore du départ, qui cherche à qualifier positivement des seins.

Le topos est graduel, contenu dans un intervalle et doit être rattaché à un domaine. Il est ici rattaché au corps humain, au corps d’une femme en particulier et employé métaphoriquement de surcroît.

D’autres exemples de l’emploi de « marbre » donneraient lieu à une explication par un tout autre topos :

« Elle a un cœur de marbre, je n’ai aucune chance de l’infléchir ».

« Il est resté de marbre devant ses prières ».

Invoqueraient plutôt le topos suivant :

//+ le coeur est de marbre, + on est inflexible//

Remarquons incidemment que le cœur et la poitrine ne partagent pas les mêmes avantages à être et demeurer de marbre. Cela dit, ce ne sont justement pas les mêmes qualités que l’on attribue au marbre qui sont convoqués dans l’un et l’autre topos. En effet, pour ce qui regarde le premier topos,

//+ la poitrine est de marbre, + on va se régaler.//

Le marbre de la poitrine permet d’évoquer son aspect lisse, doux et régulier, ferme, comme nous l’avons précisé plus haut.

Dans le second topos,

//+ le coeur est de marbre, + on est inflexible//

Le marbre du cœur sert à rendre compte de la dureté et de la pérennité : ce qui est directement en rapport avec l’inflexibilité d’un cœur ou d’un caractère.

Nous avons dégagé deux topoi ; nous resterons néanmoins concentrés sur le premier, dans un premier temps, pour poursuivre plus efficacement notre présentation du concept de topos.

Le topos est graduel et met en relation deux propriétés que l’on peut considérer comme des échelles : le lien entre ces deux échelles est lui-même graduel, ce qui signifie que le degré attribué à X dans le champ topique P implique un degré attribué à Y dans le champ topique Q.

« L’énoncé E qui indique que l’entité X possède la propriété P1 place ainsi cette propriété P1 à un certain degré sur l’échelle orientée et graduelle du champ topique P. Par l’application du topos, le locuteur présente son énoncé comme destiné à viser une conclusion telle que l’entité Y qui correspond à X (le plus souvent, X lui-même) possède une propriété Q1, située sur l’échelle du champ topique Q, à un degré équivalent à celui auquel X est situé sur P. »

Bruxelles et Raccah (1992 : 64)

* Le deuxième point qui caractérise un topos est :

Il est présenté comme général et partagé par tous.

Il est très important de bien noter qu’il est présenté comme général et partagé par tous, c’est-à-dire qu’il est présenté comme valable pour tous les interlocuteurs.

« D’autre part, […] le topos est donné comme général, en ce sens qu’il vaut pour une multitude de situations différentes de la situation particulière dans laquelle le discours l’utilise. En disant « Il fait chaud. Allons à la plage ! », on suppose non seulement que le beau temps du jour dont on parle rendra ce jour-là la plage plus agréable, mais qu’en général la chaleur est, pour la plage, un facteur d’agrément. »

Ducrot (1995 : 86)

Il faut prendre garde à considérer que « général » ne signifie par « universel » et que « présenté comme » indique que le topos n’est justement pas une prémisse ou un axiome.

En revanche, il est généralement accepté par la majorité des interlocuteurs.

Que le topos soit présenté comme général et comme partagé par tous nous intéresse au plus haut point ; en effet, il peut alors fonctionner comme l’indicateur ou le témoin de croyances ou d’idéologies partagées par tous ou un grand nombre d’interlocuteurs.

« Ces topoi, qui font le lien entre les connaissances linguistiques et connaissances du monde, font partie du « bagage cognitif » des locuteurs ». »

Raccah (1990 : 182)

d) Discussions et applications du modèle topique

« Pour ce qui regarde la forme des topoi, exprimée // +P, +Q //, elle a donné lieu à de nombreuses discussions aboutissant à la nécessité de prendre en compte les différentes formes de topoi que l’on peut exprimer à partir d’un seul.

Ainsi un topos, dit concordant, fixant pour ses deux échelles P et Q le même sens de parcours, peut apparaître sous les formes, que j’appellerai converses, « +P, +Q » et « –P, –Q » […]. De même un topos discordant, attribuant à P et à Q des directions de parcours opposées, peut se présenter sous les deux formes converses : « +P, –Q » et « –P, +Q ». »

Ducrot (1995 : 87)

Cependant, là où Ducrot introduit deux formes distinctes du même topos, Raccah et Anscombre parlent eux de deux topoi distincts exprimant la même croyance.

« Voici pour ce qui regarde un désaccord en ce qui concerne la relation des formes topiques.

Une seconde remarque qui concerne la relation des formes des topoi touche à leur nécessaire réciprocité :

Je signale, en passant, que l’on peut, théoriquement, multiplier encore par deux le nombre des FT construites à partir de P et Q. Il suffit d’intervertir les échelles : à une FT « -P, -Q// » correspond par exemple une FT réciproque « -Q, -P ». »

Ducrot (1995 : 87)

Cette caractéristique est apparue essentielle dans une application des topoi à l’intelligence artificielle. Voici la synthèse qu’en propose Chmelik :

« Ainsi, Raccah (1990) explique que si l’on accepte la croyance formulée par un topos //+P, +Q//, on accepte aussi la réciproque du même topos, //+Q, +P//. L’interversion des champs topiques recouvre les remarques que nous avons évoquées concernant le rapport entre causalité de re et causalité de dicto. »

Nous citons ici les exemples de Raccah (1990) avec la numérotation de l’auteur pour illustrer l’importance des formes réciproques des topoi.

« Dans le contexte d’une discussion concernant un véhicule automobile, considérons les deux énoncés suivants (qui ne sont pas censés former ici un enchaînement) : (16) Si le circuit de refroidissement est bouché, le moteur a brûlé. Et (17) Si le moteur a brûlé, le circuit de refroidissement est bouché.

Raccah (1990, p. 189)

Ces deux énoncés peuvent, en termes de topoi, se décrire de la manière suivante : T16 //+le circuit de refroidissement fonctionne mal, +le moteur chauffe// T17 //+le moteur chauffe, +le circuit de refroidissement fonctionne mal// L’auteur définit la différence entre les deux cas en opposant la source de leur validité : Le premier topos est dérivé de lois physiques ; sa « validité » est, en quelque sorte, garantie par la validité des connaissances scientifiques et techniques concernant le domaine. J’appellerai les topos de ce type des topoi descriptif. En revanche, la validité du deuxième topos (T17) n’est pas garantie par les connaissances du domaine : il s’agit d’une hypothèse, présentée comme probable par le locuteur, d’une heuristique reposant sur un savoir faire : T17 indique où rechercher une cause possible au fait que le moteur chauffe. J’appellerai les topoi de ce type des topoi heuristiques. On aura sans doute remarqué que T17 est la réciproque de T16. D’une façon générale, la réciproque d’un topos descriptif est un topos heuristique et vice-versa. »

(Raccah, 1990 : 189)

Ce phénomène, comme l’explique Raccah (1990), trouve son importance, entre autres, en intelligence artificielle, dans « la génération d’explications des raisonnements d’un système expert » (Raccah, 1990 : 193)

e) Le modèle topique et la description de la signification

Si nous avons mentionné les questions relatives aux relations des champs topiques ainsi que la distinction entre topoi descriptifs et heuristiques, c’est pour les laisser désormais comme répondant à des préoccupations qui ne sont pas les nôtres.

Les préoccupations qui sont les nôtres concernent plus directement la sémantique et la description de la signification. Nous allons montrer à présent ce que l’on peut attendre du modèle topique pour aboutir à la description de la signification.

L’hypothèse première (H1) de la TAL prétend que l’enchaînement d’énoncés argumentatifs est le résultat de la volonté d’un locuteur de faire admettre à son interlocuteur un certain nombre de points de vue

« Dans la mesure où, d’après H1, les enchaînements argumentatifs sont vus comme des manifestations d’argumentations, il est alors tentant d’admettre que ces enchaînements convoquent des topoi, qui deviennent ainsi, c’est ce que dit H2, une partie constitutive de leur sens, et doivent donc être mentionnés dans leur description sémantique.

Ducrot (1993 : 238-239)

[…] décrire la phrase par les topoi convoqués lorsque ses énoncés servent d’arguments dans le discours. C’est ce que propose H3. Une phrase serait décrite comme un paquet de topoi, censés représenter son potentiel argumentatif. »

Ducrot (1993 : 239)

Poussant plus avant l’élaboration du modèle topique appliqué à la sémantique, la SPV propose deux nouvelles pistes de réflexion concernant d’une part l’origine elle-même des topoi et d’autre part, l’interdépendance des propriétés d’un topos.

En effet,

« En disant, à propos de quelqu’un,

Il est intelligent, il comprendra ce problème

on attribue à cette personne, non pas n’importe quelle forme d’intelligence, mais précisément celle qui peut entraîner la compréhension du genre de problème dont on parle. »

Raccah (1990 : 92)

Il apparaît essentiel de prendre en compte dans la description topique la nécessaire interdépendance des deux propriétés.

C’est pour répondre à ce besoin que la SPV introduit la notion de champ topique qui a pour but d’apporter de nouveaux éclairages aux deux pistes de réflexion concernant l’émergence des topoi dans les enchaînements argumentatifs et l’interdépendance des propriétés d’un topos.

f) Le topos lexical ou intrinsèque

Pour répondre aux deux questions concernant le rôle des topoi dans les enchaînements argumentatifs ainsi que la dépendance apparente des deux propriétés d’un topos, les sémanticiens travaillant sur les topoi, et notamment Bruxelles et Raccah, font l’hypothèse de l’existence de topoi attachés aux mots du lexique.

« Il s’agit ainsi de voir comment les topoi évoqués sont reliés aux significations des mots utilisés. Nous cherchons donc, dans l’état actuel de nos travaux, à trouver des descriptions lexicales qui puissent être à l’origine des topoi évoqués par les phrases, topoi dont l’existence était seulement postulée par nos descriptions des connecteurs et opérateurs. »

Bruxelles et al. (1993 : 90))

Certains topoi seraient associés aux mots de façon intrinsèque et se trouveraient convoqués à chaque emploi de ces mots dans des énoncés. En revanche, d’autres topoi, que l’on appelle extrinsèques, surgiraient eux, des constructions linguistiques, des croyances individuelles ou collectives.

Reprenant ces hypothèses, Raccah (1990) poursuit et développe le modèle topique et le concept de topos, en apportant des distinctions plus fines concernant les champs topiques.

Voici comment il définit le rapport entre un topos et des champs topiques :

« Un topos peut être conçu comme un couple de champs topiques, couple dont le premier terme est l’antécédent du topos et le deuxième terme, le conséquent. Un champ topique est, en gros, une « façon de voir » une entité, une propriété ou une relation. Cette façon de voir est, elle-même, déterminée par la façon dont on voit une autre entité, une autre propriété ou une autre relation : c’est-à-dire par un autre champ topique. On peut ainsi représenter un champ topique par une chaîne de champs topiques emboîtés les uns dans les autres, de telle sorte que chaque champ topique est caractérisé d’une part, par un champ conceptuel (l’entité, la propriété ou la relation), et d’autre part, par le champ topique qu’il contient, lequel est lui-même caractérisé par un champ conceptuel et par le champ topique qu’il contient, et ainsi de suite jusqu’à un champ topique élémentaire. Ce dernier étant un principe de valuation, introduit une gradation dans le champ topique qui le contient. »

Raccah (1990 : 195)

Ce qui conduit Raccah à déterminer les conditions qui constituent la définition d’un champ topique :

« Le couple (X, Y) est un champ topique si et seulement si l’une des deux conditions suivantes est respectée :

  1. X est un champ conceptuel et Y est une valeur (bien ou mal)

ou

  1. X est un champ conceptuel et Y est un champ topique.

Raccah (1990 : 195)

À chaque champ topique CT correspond un topos, qui lui est canoniquement associé : il s’agit du couple (CT, CT’), où CT’ est le premier champ topique enchâssé dans CT.

Raccah (1990 : 196)

À chaque mot (pour le moment, je n’ai envisagé que les adjectifs qualificatifs et les verbes intransitifs), est associé un ou plusieurs champs topiques (s’il y en a plusieurs, le mot est argumentativement ambigu, phénomène qui se produit assez souvent, même dans le cas des mots informativement non-ambigus ; cf. Raccah 1987). Un champ topique associé à un mot est dit intrinsèque à ce mot. Un topos intrinsèque à un mot est le topos canoniquement associé à un champ topique intrinsèque à ce mot. »

Raccah (1990 : 196)

Si nous reprenons pour illustration notre exemple extrait de Belle du Seigneur, voici ce à quoi nous pouvons aboutir :

« La locomotive lança follement son désespoir et il rentra, s’assit sur la banquette de velours rouge, soupira d’aise, sourit à sa femme. Quelle belle poitrine elle avait. Du marbre, mon vieux, si tu voyais ça, je te prie de croire que je vais me régaler ce soir. »

(Belle du Seigneur : 666)

Extrait à partir duquel nous avons formulé le topos suivant :

//+ la poitrine est de marbre, + on va se régaler.//

Si nous voulons à présent décrire « marbre » sous la forme des topoi qu’il évoque, nous formulons le champ topique suivant où X est un champ conceptuel et Y un champ topique :

(CC1) X est « marbre », (CT1) Y est « fermeté / douceur »

Voici le champ topique CT, dont la structure est champ conceptuel CC1 et champ topique CT1. Nous obtenons :

CT : <CC1, CT1>

Ce champ topique CT1 peut-être décomposé à son tour en :

X est « fermeté / douceur », Y est « bon, agréable. »

Où Y représente une valeur.

On peut alors obtenir un topos dont l’antécédent est CT lui-même et le conséquent CT1 :

De CT  : <CC1, CT1>, on peut construire le T : // + CT, + CT1//

Soit topos : // + marbre, + fermeté / douceur //

Topos dont la structure serait d’après ce qui précède :

T : //<CC1,CT1>, CT1//

Soit // <« marbre », « fermeté / douceur »>, « bon, agréable »//

Ce topos est canoniquement associé au champ topique CT.

L’hypothèse du modèle topique consiste à défendre l’idée que ce topos est intrinsèquement lié au mot « marbre », qu’il lui est canoniquement associé. C’est ce qui nous permet de le désigner sous le nom de topos intrinsèque ou topos lexical.

TM : //<CC1,CT1>, CT1//

TM : //+CT, +CT1//

Soit topos de « marbre » : // <« marbre », « fermeté / douceur »>, « bon, agréable »//

Topos de « marbre » : // + fermeté / douceur, + bon, agréable //

Le topos canoniquement associé à « marbre » dans les énoncés du type :

« Elle a un cœur de marbre, je n’ai aucune chance de l’infléchir ».

« Il est resté de marbre devant ses prières ».

Serait bien évidemment bien différent, voire opposé. Cela nous permet de dire que « marbre » fait partie des mots argumentativement ambigus, comme la possibilité en a été évoquée plus haut.

La SPV présentée précédemment adopte le modèle topique en réponse aux questions précédentes : le topos et la façon dont les champs topiques sont encastrables les uns dans les autres sont une façon de rendre compte de l’enchaînement argumentatifs des énoncés. En effet, pour passer d’une propriété à une autre, il est nécessaire d’adopter les points de vue dont le topos cherche à rendre compte. Les champs topiques et les champs conceptuels correspondent aux points de vue qu’il est nécessaire d’adopter pour comprendre un énoncé.

Dans l’étude qui nous intéresse, à savoir décrire en termes de topoi « grave » et « aigu » dans un certain nombre de textes grecs, nous chercherons à savoir si ces mots précisément sont argumentativement ambigus, s’ils convoquent toujours le même ou les mêmes topoi ; et si cela n’est pas le cas, nous émettrons des hypothèses sur les raisons qui pourraient expliquer l’existence d’une telle ambiguïté.

Nous verrons en les étudiant si les topoi mis au jour sont intrinsèques / lexicaux ou s’ils sont extrinsèques.

Un topos extrinsèque, par définition serait celui qui ne serait pas inscrit au départ dans la signification du mot. Un exemple fréquemment fourni nous suffira pour en comprendre la différence essentielle avec le topos intrinsèque :

« Pierre est riche : il a bcp d’amis. » ou « Pierre est riche : il est donc avare. »

La forme topique : de riche < + posséder, + être sollicité, entouré > et <+ posséder, – donner> n’est pas dans la signification de « riche ». Il s’agit donc là de topoi ajoutés qui viennent du réservoir idéologique que toute langue possède à une époque donnée. Il peut s’agir de proverbes, de slogans, d’idées reçues. (Anscombre, 1995 : 57). La SPV appelle le topos extrinsèque topos dynamique.

Conclusion

Nous avons choisi le cadre épistémologique de la SPV parce qu’il apportait des réponses à nos exigences et interrogations exposées précédemment ; nous voyons là que les outils d’analyse, en l’occurrence ceux fournis par le modèle topique, peuvent nous permettre de décrire une partie de l’idéologie cristallisée dans la langue.

« Cette conception de la langue et des moyens de décrire ses aspects sémantiques, qui prend racine dans l’œuvre et la pensée d’Oswald Ducrot, tout en proposant une délimitation entre sémantique, pragmatique et cognition, situe aussi la sémantique clairement dans le domaine des sciences de la société, puisqu’elle permet de formuler des hypothèses sur la transmission sociale des croyances partagées au moyen de la langue, qui peut être vue comme une sorte de volant d’inertie des croyances socialisées. Ainsi, s’il est vrai que toute interprétation d’énoncé suppose la construction d’un point de vue et que cette construction est contrainte par la langue, qui transmet ainsi les points de vue qu’elle a, en quelque sorte, ratifiés, même (et surtout…) les énoncés qui se présentent comme neutres et objectifs, en supposant des points de vue qui ne s’affichent pas explicitement et qui sont pourtant indispensables à leur compréhension, constituent des instruments idéologiques. »

Raccah (2002 : p. 68)

Nous avons ciblé les différences essentielles entre les topoi linguistiques et littéraires, entre le topos aristotélicien et le topos aristoxénien. Nous espérons que ces précisions vous aideront à mieux connaître le topos en linguistique et à le distinguer des topoi aristotélicien et aristoxénien, tout en percevant malgré tout la lointaine relation idéologique entre tous ces topoi.

[i] En réalité, nous trouvons des occurrences de le Traité Rythmique d’Aristoxène de Tarente, mais il ne renvoie pas aux mêmes objets.