Le cerveau a-t-il un sexe ?

Ci-dessous retranscrit un article avec lequel je ne suis plus totalement en accord. Pour le comprendre, lire aussi ceci.

Neurobiologiste et directrice de recherche à l’institut Pasteur, Catherine Vidal 9782746506251est en guerre contre les stéréotypes véhiculés ces dernières années dans les médias et la télévision : « I faut désintoxiquer les gens de la bêtise ambiante ! » Il faut le savoir, et la neurobiologiste le crie haut et fort : la totalité des arguments cités plus haut*, et repris en boucle dans les médias, sont réfutés depuis longtemps… par la science.

La théorie du corps calleux de 1982 ? (tu mourras moins bête 😉 Invalidée en 1997 par une enquête sur deux mille personnes qui ne montre aucune différence entre hommes et femmes. La femme serait la plus douée pour parler ? Une gigantesque étude menée en 2004 n’a révélé aucune différence entre les sexes concernant les capacités dans ce domaine. la théorie des hémisphères gauche (langage) et droit (représentation spatiale) ? Lancée dans les années 70, avant l’IRM, en pleine mode du yin et du yang, elle est complètement dépassée : l’imagerie cérébrale montre que les deux hémisphères fonctionnent en permanence en interaction, chez les deux sexes. La testostérone rend les hommes agressifs, et l’œstrogène, les femmes émotives et sociables ? Les récents progrès des neurosciences prouvent que l’être humain échappe à la loi des hormones : son cortex surdéveloppé, siège des fonctions cognitives les plus élaborées (langage, conscience, imagination…), n’est guère réceptif aux fluctuations hormonales, contrairement à celui des animaux. La préhistoire et ses atavismes ? Nous n’avons aucune trace de la répartition des tâches chez l’homme préhistorique. Le stéréotype de l’homme chasseur et de la femme au foyer est hérité du XIXè. Claudine Cohen a bien expliqué comment les imaginatifs scientifiques de l’époque ont calqué leur vision de la cellule familiale conservatrice du XIXè sur la préhistoire, et combien ces représentations persistent aujourd’hui.

« Les auteurs des livres qui véhiculent ces clichés ne font pas forcément volontairement de la désinformation, dit la neurobiologiste. Nous baignons dans une culture où le rôle des uns et des autres restent bien différents, marqués. Il y a les métiers d’hommes et de femmes. Inconsciemment, c’est intégré par chacun. Il faut faire un effort intellectuel pour penser autrement ». Les travaux des anthropologues Françoise Héritier en Afrique et Maurice Godelier en Nouvelle-Guinée ont pourtant montré qu’il existe une grande diversité dans la répartition des tâches selon les sociétés. Dans certaines tribus africaines, ce sont les femmes qui marchent des kilomètres tous les jours pour la cueillette et assurent les deux tiers de l’alimentation du groupe. Le mythe de l’homme des cavernes en prend un coup (de gourdin).

Malgré tout, les hommes et les femmes ont bien un cerveau différent. Le sexe génétique de l’embryon (XX et XY) induit la formation des organes sexuels. des hormones sexuelles différentes vont ainsi imprégner le cerveau et influencer la formation des neurones. Mais cela concerne uniquement la reproduction : « Pour tout le reste, toutes les différences de comprotement entre les hommes et es femmes sont essentiellement dues à la société, à la culture et à l’éducation. Pas aux hormones, ni aux gènes » explique Catherine Vidal.

Mais alors, comment expliquer que les chasseurs de gènes, ceux de l’amour romantique, de l’intuition féminine et des préférences sexuels parviennent à faire publier leurs recherches fumeuses dans les meilleures revues scientifiques ? Pour celles-ci, c’est l’assurance de retombées médiatiques. En 1999, une étude sur le « gène » de la fidélité conjugale publiée par l’hebdomadaire Nature défraya la chronique. Il y a aussi les arrières-pensées idéologiques. Nombreux aux États-Unis, présents dans les milieux néoconservateurs, ces chercheurs déterministes estiment que tout est joué à l’avance : les capacités, les défauts, les appétences, la morale. Les méchants naissent méchants. Les hommes incapables de trouver le beurre dans le réfrigérateur. Risque majeur du déterminisme : légitimer l’ordre social par l’ordre naturel. « Les femmes sont nulles en math », lançait peu ou prou Lawrence Summers, le directeur de Harvard, en 2005. Ce fut un tollé : il dut démissionner. Sa pique aura provoqué une nouvelle étude pour faire le point sur la question. Le rapport en a été publié en septembre 2006. Ses conclusions ? ‘Les études sur la structure du cerveau […] ne montre pas de différences entre les sexes qui pourraient expliquer la sous-représentation des femmes dans les professions scientifiques […] : cette situation est le résultat de facteurs individuels, sociaux et culturels. » Ouf !

Alors, hommes, femmes, tous pareils ? Non, tous différents. « Grâce aux nouvelles techniques d’imagerie cérébrale, on sait que la variabilité individuelle l’emporte sur la variabilité entre les sexes. » explique Catherine Vidal. c’est la grande découverte de ces dernières années : la plasticité du cerveau. Avec sa centaine de milliards de neurones plongés dans un bouillonnement électrique permanent, son million de milliards de synapses, il conserve nombre de ses secrets et continue d’alimenter les fantasmes. mais on est sûr d’une chose : il évolue du beceau jusqu’au cercueil. Le bébé naît avec tous ses neurones, mais 90% de ses connexions se feront dans les vingt années après sa naissance. Si les zones qui commandent la main gauche d’un violoniste professionnel ou celles de l’orientation dans l’espace d’un chauffeur de taxi sont surdéveloppées, difficile de l’imputer à un gène. l’expérience forge ce qui bourdonne sous nos fronts. Un jeune garçon sera mis très tôt sur un terrain de foot. Il développera son sens de l’orientation spatiale. Une petite fille habituée à rester à la maison dans une sphère consacrée à l’échange parlera plus vite. Dès sa prime enfance, l’être humain est inconsciemment imprégné d’un schéma identitaire auquel il doit se conformer pour être accepté par le groupe. On ne dit pas à une fille « Que tu es costaude !! », ni à un petit garçon « Que tu es joli ! ».

En définitive, on peut se demander pourquoi des homo sapiens aussi évolués que nous peuvent bien se ruer sur ces best-sellers qui expliquent nos comportements par une biologie de bazar : « Le succès de ces théories tient au fait qu’elles sont rassurantes, répond la neurobiologiste. Elles nous donnent l’illusion de nous comprendre et de nous sentir moins responsable de nos actes, de nos lacunes. »

Il sera plus difficile d’admettre que, non, monsieur, vous n’aurez plus d’excuses pour le beurre dans le frigo ; non, madame, plus d’excuses pour ces satanés créneaux ! Le cerveau évolue : entraînez-le !

TeleramaNicolas Delasalle, journaliste à Télérama, Extrait Télérama, Février 2007 p. 18

* Plus haut, l’article faisait l’inventaire des clichés du style : l’homme bénéficie d’une meilleure capacité d’orientation dans l’espace, la femme est meilleure diplomate, est plus douée pour communiquer. L’homme est désordonné et perd ses affaires : la femme aime que les objets soient rangés, elle est mieux organisée. les hommes conduisent trop vite, les femmes assez mal… etc.

Question subsidiaire : Le sexe a-t-il un cerveau ?

Apollon, un dieu misogyne ?

Peut-on dire qu’Apollon était un dieu misogyne ? Peut-on le dire sous prétexte qu’il est fils de Zeus, le dieu patriarche et dominateur ? Peut-on dire cela parce qu’il est souvent rapproché d’un dieu solaire, par opposition aux déesses lunaires ?

La Naissance de la Tragédie grecquePeut-on le dire parce que Nietzsche, dans La Naissance de la Tragédie (1872) grecque l’oppose à Dionysos, divinité plus proche de la nature non domestiquée et de tout ce que les grecs renvoyaient au féminin ? Ou bien serait-ce au nom du meurtre du serpent Python, meurtre grâce auquel il s’empara de l’oracle de Gaia, la déesse Terre, mère de Chronos le Temps et grand-mère de Zeus et qui fit de lui le dieu de la divination ? Bref, peut-on s’amuser avec les symboles et les analogies ?

Oui, tant qu’on ne lutte pas avec véhémence pour défendre n’importe quelle point de vue au nom de n’importe quelle lubie…

Nous connaissons Apollon le musicien, le joueur de lyre, le chef des neuf muses et leur protecteur ; c’est d’ailleurs de celui-ci qu’il s’agit chez Nietzsche, cet Apollon qui aime l’ordre et le calme, contrairement à Dionysos, dieu de la nature désordonnée et joueur de flûte (enfin d’aulos, sorte de flûte antique à double anche). Mais Apollon le musicien, le solaire, ce qu’on oppose aisément au Dionysos nocturne, ne se dessine sous ce jour qu’à partir du Vème siècle av JC.

Dans l’Iliade, donc un ou deux siècles avant, Apollon est celui qui a construit Troie et qui protège les troyens contre les Grecs qui les assaillent pour reprendre Hélène. C’est du moins la version poétique de l’histoire ou encore le prétexte sexuel, car on parle également d’une guerre dont l’issue aurait permis aux grecs d’élargir leur passage vers l’orient…

Il est déjà clairement le dieu de la divination, don qu’il aurait reçu de Zeus sont père et transmis à plusieurs personnages légendaires, dont Calchas et Cassandre, qui tiennent des rôles importants dans l’Iliade.

Le roman soliloque de Wolf, (Cassandre, Stock, 1983-2003, p.160) l’évoque, cela n’est peut-être pas sans lien avec le meurtre de Python, qui était le gardien de l’oracle de Gaia de Delphes. Les prêtresses, appelées Pythies ou Pythonisses, étaient des prophétesses, comme Cassandre, et pourraient être perçues comme des résurgences de vieilles déesses mères. De ce meurtre ou de cette usurpation, il devient le dieu qui illumine l’esprit, même si ses réponses demeuraient souvent obscures, hermétiques !

Pourquoi cette partie de la légende d’Apollon (dieu solaire) tuant le serpent Python (pour prendre sa place) ne symboliserait-elle pas le passage d’une société matriarcale à une société patriarcale ? Si les prêtresses ou prophétesses pythonisses, sous la tutelle nouvelle d’Apollon (au vu des mythes, cette nouvelle tutelle pourrait dater peut-être du IIème millénaire av JC) étaient les derniers témoins de la persistance des déesses-mères, de la Grande Déesse, depuis lors encadrée par une divinité tutélaire ?

Dans le Traité des religions de Mircea Eliade ((Chapitre La Lune et la mystique lunaire (1)), plusieurs éléments pourraient nous porter à le penser… On y apprend en effet que les humains d’un âge pré-néolithique associaient volontiers la lune, l’eau, la femme et le serpent parce que la lune rythme le temps créant des cycles de naissance, de mort et de renouveau ; qu’elle agit sur les eaux, les marées, la végétation, la fécondité des femmes ; le serpent étant alors perçu comme un symbole de renouveau pour sa mue et un détenteur de science, prophétique et chtonienne, parce qu’il se cache sous terre : il est donc en contact avec les morts, nos ancêtres.

Certains mythes témoignent d’une croyance selon laquelle les femmes auraient enfanté sous l’influence de la lune, l’astre étant perçu comme fécondant les femmes ; d’autres racontent plutôt que c’est le serpent qui serait « l’époux de toutes les femmes ». Cette croyance a même perduré chez les latins sous la forme d’une peur : les femmes ont craint d’être réellement fécondées par des serpents.

L’éviction du serpent, ou sa séparation de la femme, pourrait symboliser la mise à mort de la croyance selon laquelle les femmes, par leur lien mystique avec la lune, l’eau, le serpent, se reproduisent sans l’homme, par des moyens surnaturels, magiques. Changement de temps, changement d’astre de référence ; le dieu solaire (la racine indo-européenne « dies » signifie « dieu ») aurait détrôné la divinité lunaire. Il se trouve qu’une des étymologies possibles d’Apollon serait justement apollumi, détruire.

Apollon le médecin est aussi Apollon le dieu qui dompte le serpent. En vertu de cette (nouvelle ?) association (bénéfique) avec le serpent, Apollon se trouve connecté avec l’art de la divination, certes, mais également avec les morts et les cycles de régénération, comme la réincarnation.

Ah, ce serait trop beau et tellement séduisant quand tout semble coincider ! Cependant, pour défendre un point de vue contraire, rappelons que Dionysos lui est opposé par Nietzsche justement en vertu de son pouvoir destructeur. C’est d’ailleurs sur le même argument que Danielou rapproche le Shiva indien du Dionysos grec (Shiva et Dionysos, 1979).images

Or, dans l’Iliade, Apollon apparaît sous la forme de Lycaon pour convaincre Enée de lutter contre Achille en duel. Est-ce que cette apparition sous forme de loup a elle aussi un sens ?

Christa Wolf (Cassandre, Stock, 1983-2003, p.160) y songe et propose cette réponse : « Le marxiste George Thomson avance dans ses travaux sur l’origine totémique des divinités grecques en partant du culte des morts, un culte clanique dans lequel les morts furent honorés comme des héros et qui, vu le rôle important des animaux et des plantes dans le rituel pré-déiste, avait vraisemblablement un caractère totémique […]

« Certes on admet, écrit Thomson, qu’Apollon Lycée est un dieu-Loup. Mais s’il avait jamais dû être véritablement un loup  » – donc le signe totémique d’un clan – « cela remonte à si loin qu’il n’a pas besoin de passer sa tête par la fenêtre. »

Mais s’il le fait tout de même, on tombe, comme Thomson, sur le serpent, l’animal sacré qui, nourri de gâteaux au miel dans les sanctuaires d’Apollon les plus anciens comme les plus récents, était vénéré dans les maisons minoennes en tant que déesse-serpent, « maitresse du foyer ». Parce que le serpent incarne l’esprit des morts, lui qui change de peau, symbolisant leur vie éternelle :

« Dans la forme du culte du serpent, le totem du clan fut remplacé par un symbole généralisé de la réincarnation. »

L’hypothèse de George Thomson consiste à supposer que, des dizaines de milliers d’années auparavant, dans la horde primitive et le clan, lorsque l’homme vivant de cueillette et d’une chasse rudimentaire, incertaine, il se serait identifié avec l’animal totémique ou la plante totémique en créant le tabou : « Tu ne mangeras pas le totem ! ». C’est alors qu’il avance, preuves à l’appui, l’existence du premier « état social dans lequel les hommes entraient grâce au mariage dans le clan des femmes ». Cette théorie témoigne d’une structure matrilinéaire que le chercheur fonde sur la magie totémique, « apparue au moment décisif où l’être humain s’est séparé du règne animal » et qui représenterait « la mère à l’origine de toute civilisation humaine ». (v. Thomas Mann et Kérényi)

Cet enchevêtrement d’hypothèses, bien que fort passionnant, montre à quel point il peut être dangereux de partir sur une piste… alors que les histoires et légendes, qui n’étaient ni contrôlées par l’écrit, ni figées dès lors qu’une partie d’un groupe humain se séparait de sa matrice, devaient par conséquent être plurielles et mouvantes.

Je ne proposerai donc pas de réponse ou de voix, qui serait le simple fruit de mon imagination ou d’une volonté d’asseoir, à partir d’éléments de mythes ou de légendes.

Même si Eve était peut-être une déesse phénicienne archaïque du monde souterrain, personnifiée par le serpent. Et que le serpent était un symbole de la connaissance.

Éviction des femmes (Christa Wolf)

ADN-ZB Rehfeld 27.10.1989 Berlin: Die Schriftstellerin Christa Wolf, wurde 1929 in Landsberg-Warthe (heute Polen), geboren. Sie studierte von 1949-1953 Germanistik in Jena und Leipzig. Anschließend war sie als Redakteurin, wissenschaftliche Mitarbeitern, Lektorin und Cheflektorin tätig. Seit 1962 arbeitet Christa Wolf als freischaffende Schriftstellerin. Aus ihrer Feder erschien u.a. die Bücher "Der geteilte Himmel", "Kindheitsmuster", "Kassandra", "Störfall" und "Sommerstück".

Les femmes sont évincées

À la misogynie parfois ignorée d’Aristote : « Par exemple le caractère est bon quand un homme possède de la bravoure ; pour une femme, en revanche, il ne convient généralement pas qu’elle soit brave et virile, ou même qu’elle inspire la crainte », Christa WOLF répond dans Cassandre (Stock, 1983-2003, p.216) « Inspire la crainte ? Mais à qui donc ? – à l’homme ? Qui lui a confisqué toute éducation, toute activité publique, et bien entendu le droit de vote ? C’est justement à cause de cela. Notre propre expérience nous a appris en tout lieu de craindre ce qu’on exclut et bannit. » : « L’histoire de l’archéologie, elle aussi, jusque tard dans notre siècle, pourrait être racontée comme une épopée masculine, du moins d’après la version qu’en ont donné ses protagonistes. » (Wolf, Cassandre, Stock, 1983-2003, p.87)

Le christianisme et le capitalisme réintègrent les femmes, mais pour quoi faire ?

Christa WOLF (Cassandre, Stock, 1983-2003, p. 174) met en garde contre le retour du christianisme et son lien avec le capitalisme, via la subordination des femmes… à méditer : « ces temps-ci, mon travail a alimenté ces réticences parce que j’ai pris conscience du rôle d’esclave qu’on a attribué pendant des siècles à la femme dans les religions sémito-chrétiennes ; et que ce furent justement ces religions qui fournissent l’arrière-plan idéologique utilisable pour cette discipline, cette ardeur au travail, cette subordination et cette négation de soi-même dont avait besoin le système des manufactures et des usines, le capitalisme naissant. »

Elle émet tout de même des réserves contre les excès des féministes (Cassandre, Stock, 1983-2003, p.186) : « Il n’empêche que nous ne serons pas plus proches de la maturité si le délire de la masculinité est remplacé par le délire de la féminité et si les acquis de la pensée rationnelle, pour la seule raison qu’ils sont d’origine masculine, sont jetés aux orties par les femmes au profit d’une idéalisation des étapes prérationnelles de l’histoire humaine. La tribu, le clan, le sang et le sol : ce ne sont pas avec ces valeurs-là que peuvent renouer l’homme et la femme d’aujourd’hui ; nous sommes bien placés pour savoir qu’au contraire ces slogans peuvent servir de prétextes à d’abominables régressions. »

(merci Danielle et Marie-Aude auxquelles cet article est dédicacé)

La vérité sous le voile

Plus Homo sapiens tu meurs… Homo sapiens que nous sommes, toujours motivés par le goût d’en voir plus et d’en savoir plus, toujours motivés par l’envie d’avoir raison et de convaincre… bonjour !

Je souhaite répondre ici à certains arguments qui ont défendu le port du voile et sa compatibilité avec le combat féministe en occident. Et je pèse mes mots : en occident. Car, nous le savons, dans d’autres pays, être féministe revient à se battre pour travailler, hériter et voter – alors à ce stade, peu importe voile ou pas voile. D’ailleurs, nos arrière-grands-mères portaient des espèces de fichues et ne sortaient jamais en cheveux ! Il faudrait donc admettre la prééminence du hic et nunc, c’est-à-dire, que les événements sont constituants d’une époque et d’un lieu, et qu’ils sont tout à fait contextuels. Parce qu’en effet, il s’agit bien d’une histoire d »occident. Et il s’agit bien du port du voile en occident.

Le premier argument en faveur du port du voile que je souhaite remettre en cause est celui qui consiste à dire, pour le défendre, qu’il n’est pas une obligation prônée par le Coran et qu’il provient même de la tradition chrétienne. Le second argument en faveur du port du voile explique qu’il est une manifestation de la pudeur… Le troisième enfin invoque la laïcité et le droit de porter ce qu’on souhaite sans être inquiété.

Je prends ici le parti de laisser les lecteurs prendre connaissance (ou revoir) certains faits pour se forger une opinion.

J’aimerais donc rappeler que lorsque les grecs conquirent le bassin méditerranéen (vers le 2ème millénaire avant JC et un peu après), certains se heurtèrent à des civilisations où les déesses et les prêtresses étaient des femmes (cf. A l’origine, des femmes déesses), voire les politiques étaient des reines (comme en Afrique du nord) . Que par la suite, une fois installée l’hégémonie grecque depuis des siècles, la démocratie grecque du IVè avant JC maintenait tout de même les femmes avec les esclaves et les enfants loin du droit de vote et de préférence au gynécée dont elles ne sortaient que couvertes. Que le pater familias romain, quelques siècles plus tard, avait droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants. Que dès cette époque, la femme n’a pas d’autre alternative que épouse et mère ou jeune fille vierge (cf Les femmes et le sexe dans la Rome Antique, Virginie Girod, chez Taillandier). Que, dans un contexte aussi contraignant, le message de Jésus a fait beaucoup d’émules parmi les femmes puisqu’il enseignait que les deux âmes sont égales devant dieu. C’était donc un petit progrès pour les femmes. Pour cette raison, les pères de l’Église, ceux qui ont transformé, revu et corrigé le message de Jésus pendant des siècles, sont revenus là-dessus et ont laissé s’exprimer une haine ou une peur des femmes (cf La cité des dames, de Christine de Pizan (stock/MoyenAge) pourtant chrétienne, qui en fait une belle synthèse allégorique), sentiments misogynes hérités de siècles de domination gréco-romaine. Que le Coran, à son tour, a proposé quelques améliorations du sort des femmes mais que certains hommes (des machos misogynes) se sont arrogés le message divin pour finalement revenir à leur obsession : faire taire les femmes.

On constate donc que chez une grande partie des hommes qui accédèrent au pouvoir, et ce depuis des siècles et indépendamment de toute religion, on trouve une peur ancestrale des femmes et la volonté de les faire taire (éliminer 50% des candidats pour un poste, qui n’en rêve pas ?), de les soumettre (il faut se reproduire, qui mieux que leur égale pour s’occuper de la descendance ?), de les cacher (pour qu’elles ne nourrissent pas en leur sein l’enfant d’un autre mâle !!). Certains exigent d’elles depuis au moins 4 millénaires d’être discrètes et de ne pas parler plus fort que leurs hommes, de les aider, de les soutenir, de les regarder avec amour et admiration, certains exigent qu’elles n’attisent pas le désir des autres hommes, par respect pour l’honneur de l’homme, pour l’honneur de la famille. Discrétion, modestie, pudeur. Voilà ce que certains hommes demandent des femmes depuis des centaines d’année, et voilà exactement ce contre quoi les féministes se soulèvent depuis un peu plus d’un siècle… depuis plus longtemps en vérité, depuis le début très certainement.

Oh cela ne concerne pas tous les hommes !! Beaucoup n’ont pas peur des femmes. Beaucoup préfèrent même les voir nues. Parce que faire l’amour, c’est beau et c’est bien, contrairement à ce que d’autres misogynes ont répété aux femmes pendant des siècles, dès fois qu’elles auraient plus de plaisir ou qu’elles en auraient avec d’autres !!

Comment les misogynes ont-ils lutté contre les femmes, pendant des siècles et partout et encore, femmes qui, malgré tout, sont des humains comme les autres et ont beaucoup souffert de ces pressions ? et se sont déjà beaucoup révoltées (L’Assemblée des femmes, Aristophane – Les femmes savantes, Molière) ! C’est très simple, il faut que l’idée vienne d’elles mêmes !! Il suffit de leur expliquer qu’elles sont plus désirables lorsqu’elles sont discrètes, modestes et pudiques ; qu’elles sont aussi plus respectables, qu’elles ne seront point agressées (faux : les femmes voilées subissent tout autant d’agression que les autres, cf le film Les femmes du bus 678, 2010) ; qu’elles remplissent à la perfection leur rôle d’épouse et de mère et que cela est très important pour être une femme accomplie et épanouie.

Et les hommes (les petits mâles macho et misogynes) s’y mettent à plusieurs, par delà les siècle et les frontières : ils vont de l’homme politique qui caquète à l’assemblée nationale française, au législateur musulman qui explique que chacune a le droit de porter ou non le voile, c’est-à-dire d’être pudique ou impudique… en passant par certains philosophes (que pourtant j’admire, mais qui devaient avoir quelques problèmes psychologiques malgré tout : Aristote, Nietzsche « la femme a la profondeur d’une assiette »), en passant par le patron qui rémunère un peu moins cette employée parce que c’est une femme et sans oublier le créateur de mode qui fait défiler des femmes squelettes, ô combien discrètes !

Les féministes en occident se battent contre cela et tâchent de rester vigilantes aujourd’hui encore contre toute atteinte à leur droit, contre tout ce qui commence par « parce que tu es une femme, tu dois…« , contre tout l’essentialisme sexuel (cf Âmes et corps, de Nancy Huston, chez Babel).

Comment, dans ce cas, ne pas être profondément gênée par le port du voile ? non pas parce que c’est musulman (puisque ce n’est pas l’apanage de l’islam cf. Le voile démasqué de Moulay-Bachir BELQAÏD, chez ErickBonnier), non pas parce que c’est leur dieu qui l’a dit et que je suis athée (en effet, peu de femmes musulmanes portent le voile parce qu’elles se prennent pour Jeanne d’Arc et entendent les voix du seigneur), mais tout simplement parce qu’il répond aux attentes du plus médiocre des misogynes : sois discrète, modeste et pudique.

A propos de cette pudeur, mot à mon sens ici dévoyé :  la norme provient d’une moyenne consentie entre plusieurs pratiques diverses et variées : si tout le monde porte du noir, la norme sera de porter du noir. La norme, c’est la majorité. C’est stupide, mais c’est ainsi. Quand une femme porte une jupe qui laisse voir le bas de sa culotte, on ne lui lance pas des pierres, mais on se regarde d’un air entendu : « c’est un peu court non ? » Si un homme dînait torse nu dans un restaurant, on lui demanderait bien de couvrir ce sein que l’on ne saurait voir. C’est ainsi, c’est la norme. Quand une femme se voile en expliquant que c’est par pudeur, elle envoie aux autres femmes le message qu’elles ne sont pas pudiques. Elle fait pencher la norme vers plus de vêtements = plus de pudeur. Or, d’abord, est-ce que la pudeur est seulement une histoire de vêtements ? Les esquimaux sont-ils plus pudiques que les aborigènes ? enfin, est-ce que j’ai envie que l’on finisse par me trouver impudique en décolleté et cheveux dénoués ? non.

Comment, dans ce cas, ne pas interpréter le voile comme une trahison de femmes à femmes ?

Puis je finirai par ce trait constitutif de la civilisation occidentale et qui nous vient des grecs, comme beaucoup de nos traits psychologiques (y compris misogynes) : la vérité se dit en grec a-lêtheia, soit « sans-voile » parce que pour les grecs de l’antiquité archaïque, la vérité, c’est ce qui est découvert et se montre, se voit. Ce sont les yeux qui permettent de distinguer le vrai du faux. Je ne dis pas que c’est bien, que c’est juste, que c’est mieux. Je dis juste que c’est ainsi que nous sommes construits. Mais il y a pire, lêtheia provient de la même racine que Léthée, vous savez, ce fleuve des Enfers qui apporte l’Oubli. Vous êtes morts, on vous couvre de la tête au pied, on vous oublie dans le fleuve du Léthée.

Alors sachant tout cela, bien entendu, loin de moi de prôner l’interdiction du voile en public !! Chacun fait ce qu’il veut, encore heureux ! Mais il faut que chacune sache ce qu’elle porte sur elle quand elle porte un tel symbole en occident et dans une société où le féminisme a cette histoire et cette représentation du voile. Tout le monde porte sur soi des signes distinctifs, tatouage, crête, tee shirt et marques de vêtements hyper visibles ; moi-même, j’ai les cheveux rouges. Tout le monde envoie à son insu ou volontairement des signes qui renseignent sur ce qu’il est !

Bref, il me semble peu envisageable d’être hic et nunc féministe tout en satisfaisant les attentes de la misogynie ancestrale (pas forcément musulmane donc) qui veut que les femmes soient discrètes, modestes et « pudiques ».

Ne confondons pas « pudeur » et quantité de vêtements !

Si l’on revendique la liberté d’afficher sur des vêtements des convictions (idées ou croyances ou goûts !), on ne peut pas refuser à ceux auxquels pourtant cet affichage s’adresse (puisque c’est une extériorisation des idées ou croyances ou goûts) la liberté de s’exprimer en retour.

 

à l’origine, des femmes déesses

« Ces idoles du néolithiques, formes féminines fécondes, larges de bassin, heureuses d’enfanter, stade antérieur de la déesse Déméter, la déesse de la Terre et de la Fécondité qu’adoptèrent également les Hellènes. Partout où la science a exploré des grottes, elle a toujours rencontré cette déesse dans les couches les plus profondes, […] les femmes d’aujourd’hui doivent tirer de ce fait une partie de leur fierté et une justification de leurs ambitions, voilà quelque chose qui mérite réflexion. » (Wolf, Cassandre, Stock, 1983-2003, p.92)

On trouve en effet à une certaine époque des déesses féminines qui furent ensuite avalées, amalgamées, assimilées et intégrées dans le panthéon indo-européen qui débarque entre 4000 et 2000 ans avant J.-C.. Le myrte et le lys, fleurs sacrées pour Aphrodite étaient utilisées pour favoriser les accouchements. La colombe, symbole de la déesse de l’Amour, était déjà le symbole d’Eileithya, vieille déesse crétoise, déesse de l’amour, du mariage, de la chasse et de l’agriculture, déesse qui, une fois intégrée au panthéon indo-européen, se disloque en Aphrodite, Héra, Artémis et Déméter. Eileithya trouverait son origine en Anatolie, où elle se nomme Cybèle. L’Aphrodite hittite est Astarté, l’assyrienne est Melitta.

Toutes seront considérées par le judaïsme, le christianisme et l’islam comme des compagnes du diable. Astarté, Ishtar est même le nom d’un diable (d’une diablesse), comme Belzébuth, le surnom caricature de Baal, nom du / d’un diable, dieu concurrent de Yahvé dans le judaïsme primitif.

Mais les vieilles déesses mères n’ont pas attendu les religions du livre pour être avalées et la figure de l’Apollon Lycée (mettre un lien renvoyant à l’article ci-dessous), oriental et proche d’un culte solaire, l’Apollon qui s’est emparé de l’oracle de Delphes en tuant le gardien, le serpent Python pourrait être une trace symbolique dans la mythologie de cette substitution. Désormais les pythonisses sont des prêtresse d’Apollon et rendent ses oracles. On retrouve cependant cette figure du serpent qu’il faut tuer : Hercule à sa naissance tue les serpents déposés dans son lit par… Héra !

Elles présentaient pourtant la panoplie complète (Wolf, Cassandre, Stock, 1983-2003, p.213)

Voici la trinité des anciennes déesses mères

– la claire jeune fille chassant dans les airs (Artémis)

– la déesse femme, dispensant la fécondité, régnant sur la terre et sur la mer, une divinité érotique (Déméter, Aphrodite, Héra, qui s’appelait avant Era = Terre, dont les autres noms sont Gaia et Rhéa : la Grande Mère de la Terre en Crète et au Proche-Orient)

– la vieillarde qui habite dans le monde souterrain, la déesse de la Mort, à qui on doit aussi la renaissance (Io, la déesse vache, un aspect d’Héra, et bien sûr Hécate-Hécube).

Alors que s’est-il passé ?