La condition anarchique, Frédéric LORDON

Dans ce livre, il ne sera pas question d’anarchie. Lordon plante le décor et nous fait un peu d’étymologie… L’anarchie devrait s’appeler « a-cratie », « conformément à sa visée d’un monde sans pouvoir ni domination ». (11). Oui, car CRATIE, c’est le pouvoir et la domination. Tandis que ARCHIE, c’est en fait le fondement, le principe fondateur, l’origine, le commencement… La condition anarchique que nous condivisons, pauvres mortels, avec Lordon, l’an-arkhè, c’est d’être au monde sans fondement, sans raison, sans connaître l’origine, la valeur, le sens de sa vie… c’est l’absurde de Camus – Lordon s’y réfère plusieurs fois.

« Mais il faut commencer par le commencement », dit-il non sans ironie (11)

Quel est le Projet du livre (12) ? Nous déprimer ?

Si Durkheim proposait que l’on constituât [le style Lordon est contagieux] la science sociale comme théorie générale de la valeur, Lordon propose, lui, de poursuivre ou continuer ce « mouvement », avec les moyens conceptuels du spinozisme (12) puisque Spinoza, comme de par hasard, développe une théorie de la valeur.

Lordon constate l’absurde : « le vide de la condition anarchique, l’incertitude axiologique de tout : des valeurs, des œuvres, de soi et des personnes également. Si tout est interrogeable, c’est que rien n’est sûr. » (16) et propose d’examiner les tenants et les aboutissants de l’axiomachie qui est son inévitable camarade.

Bien sûr, il aborde longuement la valeur-travail… et s’appuie là explicitement sur le travail de Bernard Friot. Ici à partir de 40 mn.

Passage au sujet de Bernard Friot, ici expliqué

à 40’

Mais comme Lordon est amoureux de Spinoza, il s’y plonge. Quel est le problème ?

« Le problème : le monde est insignifiant, les objets sont mutiques. La solution : c’est nous qui faisons parler le monde, et voilà pourquoi il nous est sensé. Nous le faisons parler par nos investissements passionnels. Nos joies, nos tristesses, colorent les objets d’amour ou de haine, d’attraction ou de répulsion. Donc du désir de poursuivre ou de les éloigner. Les voilà dotés de valeur. » Et pour la création de valeurs communes « la société est un affect commun ; ce sont des affects communs qui font être la société comme société. C’est là le cœur de la pensée politique de Spinoza. » (45)

[Parenthèse : qu’est-ce que l’affect ? « être affecté, c’est inséparablement enregistrer un effet dans son corps » 46]

Ou pour le dire autrement « Il n’y a aucune vie dans les choses, tout particulièrement dans les choses marchandes, il n’y a de vie que dans et par les autres hommes, dans et par la société, c’est pourquoi la perte de leur contact conduit immanquablement à l’effondrement vital. » (156)

OK les choses n’ont aucune valeur en elles-mêmes. C’est ça, la condition anarchique. Les choses n’ont de valeur que parce qu’on les désire.

Le problème, c’est QUI décide ? Qui règle les désirs ? « Loin donc, que le désir se règle sur des valeurs donnés, préexistantes, qu’il n’aurait plus pour ainsi dire qu’à re-connaître, c’est lui-même, par ses investissements, qui est l’instituteur de la valeur. » (21)

Oui, mais vous me direz… et l’évolution ? C’est l’évolution, c’est par l’histoire qu’on explique que ceci a davantage de valeur que cela ? Ah oui, mais lequel ? Connaît-on cette origine avec certitude ? Non. Il y a peut-être un début, mais il n’est pas connaissable (25) : c’est l’anarchie ! Pas de commencement. Néanmoins, quelque chose s’est inlassablement poursuivi et perpétré, avec des évolutions et des changements d’orientations, par l’imitation sociale. Parfois, on ne sait pas pourquoi les hommes ont fait de tels choix, et Pascal d’asséner : « Parce qu’il a plu aux hommes ! » (45)

« Ce sont donc les imaginations (Pascal), des croyances ou des opinions (Durkheim), des affects, ou plutôt des idées affects (Spinoza) qui viennent trancher dans l’indifférencié de la condition anarchique. Et, par construction, tout ce qu’élira l’affect du « plaire aux hommes » fera l’affaire. » (47)

Cela donne une impression d’arbitraire et de sans concession. Le hasard ou le déterminisme joue ici le même rôle. Lordon cite Pascal [encore] : « Ne vous imaginez pas que ce soit par un moindre hasard que vous possédez les richesses dont vous vous trouvez maître, que celui par lequel cet homme se trouvait roi. » Seule la contingence des investissements de la potentia multitudinis est ici souveraine. (49) Il n’y a pas de héros causa sui. » (63)

Reprenons : Chez Marx, la valeur, c’est le travail. Or, Lordon pense que les marxistes font erreur. « La valeur ne s’établit pas dans la substance du temps de travail abstrait, mais dans la convergence du désir. » (114) « Il est bien certain en effet que, du côté des acheteurs, le prix donne une mesure de l’intensité du désir – une mesure exacte quand il est un prix d’enchère, une borne inférieure dans une situation de prix fixe. » (113)

Ce qui fixe la valeur, c’est le désir, même si ce désir est créé de toutes pièces par des décideurs, des prescripteurs [=des gens puissants, des gens à la mode].

Ce n’est pas comme en amour ou en amitié [Lordon ouvre une tendre parenthèse], où en principe, rien ne se monnaie explicitement… : « Timesis [Timesis signifie estimation, évaluation, en grec] est le nom que peut prendre l’ensemble des opérations par lesquelles on formule des jugements d’équivalence sans mesurer, on évalue sans calculer, et ceci notamment dans des relations, comme l’amour ou l’amitié, qui ne doivent leur viabilité qu’à la prohibition impérative de toute métrique explicite. » (77) [en clair, où il est absolument interdit de tenir un cahier de compte de ce qui est fait pour l’autre, comparativement à ce que l’autre a fait pour nous]. [Notez au passage le style inimitablement juste un peu cuistre de Lordon…]

Oui, les bons comptes (muets) font les bons amis…

Arrivons à l’argent alors… La dématérialisation a empiré le processus : « la dématérialisation des signes monétaires a atteint un stade qui a rompu avec toute caractéristique substantielle d’objet. » (99) Pour l’argent et pour que l’argent s’auto-augmente, il lui faut […] une série de portage, en réalité indifférencié. (82) « le capitalisme est cette formation sociale, historique, où un nombre immense de choses se laissent abréger sous l’argent. » (84) [Ici, je ne peux m’empêcher de mettre cette réflexion en relation avec ce que dit Christine Delphy sur le travail domestique [elle est hyper drôle] ou avec ce que j’en remarquais dans l’article précédent, sur les femmes en Mésopotamie]

Mais retour à l’axiomachie. Puisque « rien ne vaut, tout est valorisé » (119), Lordon nous invite à examiner le combat pour les valeurs, l’axiomachie. Comment attribuer la valeur et qui l’attribue ? Comment se gagne le pouvoir d’affecter de la valeur ? « Tous les champs tournent autour de l’enjeu d’ « en être » ou pas – du champ lui-même et de ses plus hautes positions -, c’est-à-dire de prétentions à la valeur instituée par le champ. Les luttes qui s’y déroulent sont des luttes véridictionnelles : on se bat à coups d’assertions. » (CF Pascal au-dessus)

[Véridictionnel signifie « qui dit la vérité… »]

Un prix Nobel (exemple 121-122) peut bénéficier d’être auréolé du pouvoir de dire… il a l’autorité pour lui. « Pour que la véridiction fonctionne comme assertion sociale, comme proposition discursive privée mais socialement validée, le locuteur doit ajouter une puissance d’échelle sociale  – faute de quoi il est un locuteur comme les autres, et son assertion n’ira pas au-delà de son rayon d’action individuel. » (122) Et là, je me demande quid de la science ? Continuons…

Selon les prescripteurs, les donneurs d’ordre, la mode… l’affection de la valeur peut relever de la politique. Pourtant « Qu’elles passent ou non par l’État, les luttes véridictionnelles sont des luttes argumentatives, spécialement du côté des dominés qui doivent abondamment tenir discours, là où les dominants ont pour eux le fait axiologique accompli, la force d’inertie de leurs valeurs installées. » (126)

Ce sont donc des luttes argumentatives, OK mais à coup de … preuves scientifiques ? On dirait que Lordon ne parle et ne pense qu’aux arguments d’autorité ? Il parle d’ailleurs de « la forme assertive brute » (Re-CF Pascal)

D’où tu parles ?

Et en effet, Lordon s’engage dans le « d’où tu parles » : c’est ce qui va soutenir la parole d’autorité ou non « La véridiction n’est pas affaire de choses dites, elle est affaire de qui les dit, et des auras sociales qui nimbent ceux qui les disent » (133) Il cite Spinoza à l’appui (134) (TP, VII, 27), passage qui aurait inspiré Bourdieu (Leçon sur la Leçon, Paris, Minuit, 1982).

Les personnes moins instruites ou provenant de milieux défavorisés se censureraient d’eux-mêmes. Néanmoins, les réseaux sociaux semblent aujourd’hui bouleverser la hiérarchie ancestrale.

Il y a pourtant une véritable lutte véridictionnelle…

« Les réseaux sociaux se présentent maintenant comme l’espace de l’axiomachie générale, le lieu de toutes les batailles véridictionnelles, quel que soit leur objet, ouvert à tous ceux qui estiment avoir en cette matière une proposition à formuler. » (141) Les Youtubeurs, suivant le même procédé, s’autorisent eux-mêmes à se prononcer sur tout type de sujet. Ce n’est pas une crise de l’autorité ! « en effet, puisque de nouveaux autorisés ont pris la relève. De quoi s’autorisent-ils ? Mais toujours de la même ressource : d’une captation réussie de puissance de la multitude, de la convergence sur eux des regards, c’est-à-dire d’un affect commun. » (142)

« Tout le monde a bien compris que les réseaux sociaux élargissaient sans limite, du moins formellement, l’accès à la compétition pour la reconnaissance. » (143)

La science ?

On peut avoir une idée du statut de la science là-dedans (Lordon s’appuie sur Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leur mythe ?) : « D’Hésiode qui « sait qu’on le croira [et] est le premier à croire tout ce qui lui passe par la tête » à Einstein ou, dit Veyne, aux bactériologistes que nous croyons sur parole sans disposer nous-mêmes du premier savoir bactériologique de première main, il se produit une transformation de régime de l’autorité. Celle-ci migre auprès d’instances « spécialisées », socialement reconnues comme telles. » (138) [comprendre : les institutions]

OK, donc de démarche scientifique, point n’est question… et pourtant…

Lordon se demande comment conjurer l’anarchie : vous serez surpris de sa réponse.

D’abord, il y a le groupe. « Heureusement, par construction, derrière les valeurs communes, il y a l’affect commun. Les individus ne sont donc pas laissés à composer chacun par-devers soi avec les apories de la condition anarchique. » (181)

« Parce même chez l’individu humain, le conatus n’est en aucun cas un fait de conscience ou de volonté : il est un dynamisme du corps. Ensuite parce que l’individu humain n’a aucun monopole sur la catégorie d’individu : l’univers entier est une gigantesque hiérarchie de l’individualité composée. » Lordon lâche le mot « c’est que tout « individu » est notoirement divis – l’individu humain comme les autres. » (164) Attention Lordon est plutôt déterministe : « Bien sûr, ex nihilo nihil : si, rigoureusement parlant, il n’y avait rien – rien que des individus radicalement indéterminés -, quelle que soit la forme de leurs interactions, il n’en sortirait rien. » (207)

Ensuite, il y a les institutions [comprendre : l’État]. Enfin, il y a les effets de modes… On se tourne les uns vers les autres : et toi, qu’est-ce que tu en penses ? Retour au pouvoir du plus grand nombre.

Mais comment se débarrasser de cette colle et y voir clair ? Qu’en disait Spinoza ?

Car Spinoza n’était pas relativiste (222). Il posait deux régimes de la valeur : 1) les affects passifs et 2) le bien véritable…

Mais d’une part, les affects changent selon les gens… « Des hommes différents peuvent être affectés par un seul et même objet de manière différente » (Eth., III, 51).

En effet, qui décide de ce qui est beau ? Selon la culture, le milieu… tous ne sont pas réceptifs. Et Bourdieu, et Pascal sont appelés à la rescousse bien sûr.

Et d’autre part, le « vrai » bien… c’est difficile à atteindre. « Ou plutôt son universalité » (251) L’universalisme marxiste a échoué… Et que ferait Spinoza si on lui opposait l’inévitable pluralité des universels ? Il a déjà eu à répondre à telle objection « Je ne prétends pas avoir trouvé la philosophie la meilleure, mais je sais que j’ai connaissance de la vraie. » (252)

Et contre toute attente, l’issue inespérée, c’est la voie de la raison !

Mais « la seule chose qui vaille, ou peut-être faudrait-il dire qui méta-vaille, c’est la règle de vie offerte par la raison. Car seule [sic] les valeurs imaginaires et le nuage des passions qui tournent autour font disconvenir les hommes entre eux… » (226) […] Dans cet amoncellement de faux objets, et de vraies désorientations, la raison s’impose comme l’unique source de convenance nécessaire puisque non seulement elle offre une joie en soi inaltérable, mais elle ne peut être l’objet d’aucune lutte d’appropriation exclusive. »

« Placer sa vie sous la conduite de la raison, c’est atteindre, par le troisième genre de connaissance, la plus haute satisfaction de l’esprit qu’il puisse y avoir » (Eth. V, 27), une joie stable, inaltérable même, en fait l’expérience d’une « certaine espèce d’éternité » et cela est vrai. (253) Mais il n’est pas simple d’y parvenir, et en attendant, nous sommes condamnés à errer dans les caprices des foules prescriptrices de valeurs… les vagues et les ouragans [C’est une métaphore que Lordon tire de Faulkner (266)].

Oui, c’est difficile, et d’ailleurs, même Spinoza abandonne !

Dixit Spinoza : « En vérité, ce n’est pas sans raison que j’ai usé de ces mots : si seulement je pouvais m’engager sérieusement. En effet, si clairement que mon esprit perçût cela, je ne pouvais cependant me dépouiller totalement de la cupidité, du plaisir et de la gloire » (268)

Mais cela rend Spinoza plus humain à nos yeux et préserve Lordon d’une adoration sans borne qu’on pourrait lui soupçonner s’il ne s’en était par avance défendu « Cette faillibilité le rend-elle plus humain, en tout cas, nous sauve-t-elle de l’adoration » (229), dit-il.

Mais parle pour toi hé… Ni dieu ni maître ici.

[PS : je ne suis ni anarchiste, ni libertaire]

Les femmes dans la Mésopotamie, IIIè-Ier Millénaire av JC

Ah bah oui, où étaient les femmes ?

Alors, sans grande surprise, tandis que les humains mâles étaient déjà plutôt des hommes du bâtiment ou du régiment, qui allaient régulièrement emmerder le voisin pour lui prendre sa terre ou ses biens, ou encore pour lui vendre sa camelote(1), mesdames restaient au chaud et s’occupaient des choses importantes de la vie : toute la maison et toute la famille. Entretien, habillement, alimentation, gestion des stocks… mais également, rejetons divers et variés et personnes âgées (la belle-mère… ou les belles-mères). Pas mal non ?

Mais ce rôle, non négligeable et à l’abri, se paie. Oui, tout se paie. En échange, les femmes ont dû abandonner leur prétention à la liberté et à l’indépendance.

Bon à cette époque si reculée, en vrai, à part peut-être le roi (et encore), personne n’est libre ni indépendant. Chacun doit tenir son rôle. La plupart sont esclaves ou dépendants d’un maître. Le maître est lui-même dépendant du palais et / ou du temple. Les autorités religieuses dépendent de la faveur des dieux, dont on interprète les volontés par la lecture du mouvement des astres, des viscères animales, du vol des oiseaux ou des rêves [je n’ai pas dit qu’on volait des oiseaux ou des rêves^^]. Ce qui laisse la porte ouverte à pas mal d’arnaques, certes. Mais en somme, chacun est soumis à plus haut que soi, et le plus haut… reste à savoir s’il existe. Notons que la question ne se posait pas. La liberté n’est donc pas là ce qui compte. Ce qui compte, c’est le sonnant, le trébuchant.

Ce qui compte, c’est l’argent ! Le pouvoir d’achat ! La liberté des femmes ou leur indépendance, ce n’est pas vraiment le problème. Ce n’est le problème de [presque] personne ! Le nerf de la paix, c’est l’argent. Et là, on peut constater que les femmes étaient souvent exclues du système économique… mais pas toujours !

Dans le formidable livre La Mésopotamie que j’épluche en ce moment, on trouve des renseignements sur ces valeureuses oubliées de l’histoire… ainsi qu’une étude spécifique, en fin d’ouvrage, destinée à répondre à la question : mais où sont les femmes ? Ou plutôt, où furent les femmes ? [La Mésopotamie, L’apport des gender studies, pp. 978-981]

A l’époque du royaume d’UR (IIIè – Ier millénaire), les femmes travaillent. Elles sont employées en équipes de travailleuses dépendantes non seulement à moudre le grain, filer et tisser la laine, mais aussi lors de la moisson pour transporter les briques, pour le halage
des barques sur les canaux de Sumer.

Les reines et les princesses, elles, disposaient de domaines qu’elles géraient en toute indépendance.

Plus on monte dans les sphères, plus est prégnante la bipartition « fonctionnelle » qui consacre les femmes à l’économie domestique. Plus on est pauvre, plus les femmes doivent travailler. Mais l’argent gagné ne leur revient pas.

Toutefois, certaines classes intermédiaires bénéficient d’une indépendance financière. C’est le cas notamment des religieuses-naditum, héritières de leur famille et gérant leurs biens comme elles l’entendent. Les religieuses-naditumdu dieu Shamash à Sippar du XIXè, sont attestées à Babylone et Kish.

Les femmes des marchands d’Assur gèrent également les biens familiaux en l’absence de leur mari, partis négocier au loin (i.e. vendre leur camelote)

La situation n’est cependant pas stable sur deux mille ans.

Au fur et à mesure des siècles, la situation juridique des femmes s’améliorent… ou se dégradent.

Par exemple, dans les codes de Lois d’Hammurabi (1769) – un célèbre roi Babylonien – ou les lois médio-assyriennes (XIVè av JC), les femmes sont considérées comme des « mineures » légales, mais elles ont des droits, qui sont mentionnés et sauvegardés. (Cf Femmes, droit et justice dans l’Antiquité orientale. Contribution à l’étude du droit pénal au Proche-Orient, Fribourg, Academic Press, Sophie Démare-Lafont 1999)

A Sumer, au début du IIè millénaire, si les femmes bénéficiaient d’une certaine autonomie, leur situation se dégrade sous la pression masculine. Le panthéon des dieux illustre d’ailleurs cette sorte de déclassement ; les déesses féminines se trouvent reléguées au second plan, ou au plan d’ « épouse de », à l’exception d’Ishtar et de Gula (pour les malades).

Ishtar était présente partout au Moyen-Orient sous les noms d’Innana (Sumer), Istar (Babylonie, Assyrie), Shaushka (mond
e hittite et hurrite), Astarté (Phénicie) ou Ashera (Israël et Juda).

Au milieu du IIè, malgré un sévère raidissement des conditions économiques de leur survie, les femmes du nord assyrien et de l’ouest conservent une certaine autonomie ainsi que des droits légaux dans le domaine de l’autorité parentale, l’accès à l’héritage des biens immobiliers, le culte des ancêtres.

Bien plus tard, à l’époque néo-assyrienne (VIIIè), la Maison de la Reine assyrienne abritent des femmes au pouvoir économique considérable : la reine et la shakintu (administratrice royale) dirigent certaines parties du palais.

Dans la Babylonie du 1ermillénaire, les archives (nombreuses) montrent que les femmes des notables géraient toujours l’économie du foyer aidées de tout le groupe féminin, domestiques, enfants etc… et se chargeaient de la toilette, de l’habillement, de la nourriture, des enfants et des personnes âgées avec toute l’autorité de la « maîtresse de maison ».

Dans les classes moins riches, les femmes travaillaient comme main d’œuvre. Les femmes restées célibataires pouvaient être rattachées au temple tout en jouissant d’une certaine autonomie.

Finalement, avoir le pouvoir sur la maisonnée, gérer comme maîtresse de maison une aussi grande organisation relevait d’une grande responsabilité. Sans parler de la population féminine des palais (cf Nele Ziegler, Le Harem de Zimri-Lim, Florilegium Marianum IV, Paris, 1999) légèrement privilégiée, dans les maisons riches, à l’instar des maisons romaines, on  compte des esclaves, des enfants, la famille plus ou moins éloignée, les « obligés » ou clients… parasites qui, ne sachant se nourrir de son propre travail et préférant l’oisiveté venaient réclamer son dû.

Le mariage était arrangé… les femmes mourraient souvent jeunes en couche. On ne considérait les enfants que passés 7 ans. Malgré tout, celles qui survivent puis se retrouvent veuves ont intérêt à avoir fait des enfants : les fils sont chargés des soins de leur parent, et notamment de leur mère car cette dernière n’hérite pas de son mari… sans doute une précaution du gars pour ne pas se voir empoisonné, vieux et moche, par une fringante jeunette qui le prendrait en abhorration et rêverait d’indépendance. Dans d’autres pays, on brûle les veuves… c’est le rite du Sati.

Les hommes se méfient des femmes, reines du foyer.

Dans le Dialogue du Pessimiste, fin du IIè millénaire, on lit : « Ne tombe pas amoureux, ô mon maître, ne tombe pas amoureux ! La femme est un vrai puits, une citerne, une fosse, la femme est une dague de fer affilée, qui coupe la gorge de l’homme ! »

Et comme de par hasard, dans la magie, si les hommes sont de bienfaisants exorcistes, les femmes, elles, sont de vilaines sorcières.

L’histoire se souviendra cependant de trois femmes, non pas pour leur linge lavé ou la super gestion de leur maisonnée ou leur éducation exemplaire ou encore leur succulent pâté de dattes, comme de par hasard… mais pour de tout autres exploits, bizarrement.

* La fille de Sargon d’Akkad, (2324-2285), En-heduanna, est l’auteur le plus ancien que l’on connaisse. Elle écrivit de nombreux hymnes religieux et fut grande prêtresse du dieu Nanna à Ur. Elle était également le relais du pouvoir royal akkadien dans le Sud ; son père l’ayant placé là pour assurer sa présence… (et oui, faut pas rêver non plus)

* Naqi’a, VIIè siècle, épouse de Senachérib et mère d’Assarhadon : elle fut régente et reine d’Assyrie.

* Sammu-ramat, mère du roi d’Assyrie Ada-nerare III (810-783), qui a inspiré la légende de  Sémiramis.

Sémiramis passe juste pour la fondatrice de Babylone ; c’est aussi elle, les fameux jardins suspendus… de quoi se venger a posteriori de l’invisibilité des femmes…

(1) N’allez pas croire à cause du boutade que les hommes ne servaient à rien… ils ont échangé les produits locaux, comme les céréales, les tissus, contre des métaux et autres denrées qui manquaient…

Pour davantage d’informations, lisez cet article ! Quelle place occupent les femmes dans les sources cunéiformes de la pratique, de Céline Michel.

Et en bonus, deux petites cartes de dieux  !

Mark Lilla, La Gauche identitaire, l’Amérique en miettes

J’ai découvert Mark Lilla en écoutant France Culture ; sociologue américain, il présentait un point de vue sur les dérives identitaires assez proche du mien et j’ai cherché à en savoir davantage…

Son livre, « La Gauche identitaire », sous-titré « L’Amérique en miette », relève du pamphlet bien plus que du livre d’analyse historique. Aussi sa lecture nécessite-t-elle une certaine connaissance de l’histoire récente des États-Unis pour en comprendre les remarques très allusives et les interprétations de faits qui ne s’y trouvent pas rappelés en détails. Néanmoins, après une première impression de noyade et de submersion, voici ce que j’ai pu retenir de ce texte aussi court – 150 pages – que véhément.

Qui est Mark Lilla ? Laissons-le se présenter :

« Je suis un modéré de gauche – en termes américains, un « libéral ». Pour cette raison, je veux indiquer clairement à mes lecteurs français ce que ce livre n’est pas. Ce n’est pas un livre contre le multiculturalisme, lequel est un fait social dans tous les pays occidentaux. Ce n’est pas non plus un livre contre le communautarisme, sur quoi les expériences américaines et européennes sont très différentes. Et ce n’est pas un livre contre l’immigration, même s’il ouvre des pistes de réflexion. Ce livre défend un certain républicanisme, la forme la plus digne et éclairée de la démocratie moderne. » (10-11)

« J’écris en tant qu’Américain de gauche frustré. » (22)

À la lecture de Lilla, on se souvient du décalage… les gauchistes français passeraient pour des communistes aux E.-U. tandis que les mecs de droite des États-Unis trouveraient l’extrême droite française bien à gauche. Mark Lilla cite d’ailleurs à deux reprise l’un des plus gros vilains de droite que l’on puisse imaginer, le président des Americans for Tax Reform, lobby défendant en ces termes les intérêts du contribuable :

« Nous ne cherchons pas un dirigeant intrépide. Nous n’avons pas besoin d’un président pour nous dire dans quelle direction aller… (59)

et il rêve tout haut à un monde meilleur !

« Mon citoyen idéal, c’est le type qui travaille à so compte, qui éduque ses enfants à la maison, qui possède des plans d’épargne retraite, ainsi qu’un permis de port d’arme. Car cette personne n’a pas besoin de demander quoi que ce soit au putain d’État. » (35)

[Dans mon immense naïveté, je ne savais pas qu’on pouvait ainsi s’exprimer… en public, en sus.]

Mark Lilla sait très bien à qui il s’adresse… à des gens comme moi. Il parle aux français de gauche et voici d’ailleurs son petit avis sur la gauche française :

« À l’extrême gauche, de soi-disant indigènes racisés raillent les enfants de chœur républicains qui chantent La Marseillaise et ignorent le fait que la France reste un pays raciste condamnant les sans-dents, les jeunes, et les musulmans en particulier à vivre dans des quartiers inhumains, où ils sont privés d’espoir. Et les défenseurs sincères du républicanisme, beaucoup de ceux que j’admire, sont si résolument concentrés sur la laïcité qu’ils semblent avoir oublié le principe de solidarité, et ont adopté un ton si apocalyptique qu’ils font fuir les jeunes et ratent des opportunités de les accueillir et les inspirer. » (16)

Voici enfin le sujet du livre, qu’il résume lui-même à plusieurs reprises :

La thèse du livre :

« Les États-Unis sont en proie à une hystérie morale – notre sport national – sur les questions de race et de genre, qui rend impossible tout débat public rationnel. » (14)

Comment a pu-t-on en arriver là ?

« La politique identitaire de gauche s’est tout d’abord adressée à de vastes segments de la population – les Afro-américains, les femmes -, cherchant à réparer les torts dont ils avaient été victimes au cours de l’Histoire, en les rassemblant puis en se servant de nos institutions politiques pour faire valoir leurs droits. » (25)

Et Mark Lilla de déplorer la dispersion des luttes, en lieu et place d’une convergence qu’il appelle pourtant de ses vœux. Il cite en exemple de dispersion contre-productive la page d’accueil du Parti Démocrate, sur laquelle on trouverait 17 groupes d’identité différente et 17 messages différents !! (27)

« Nous sommes devenus une société bourgeoise hyperindividualiste, matériellement et culturellement. » (44)

Mais Comment a pu-t-on en arriver là (bis) ?

« La grande démission de la gauche a commencé durant les années Reagan. » (24)

Ah, pourquoi ? Et comment ?

« L’histoire de la transformation d’une politique de gauche fondée sur la solidarité et couronnée de succès en une stérile pseudo-politique identitaire n’est pas simple à raconter. Entrent en jeu les changements profonds de la société américaine qui ont eu lieu après la Seconde guerre mondiale, l’essor du romantisme politique que l’opposition à la guerre du Viêtnam a déclenché dans les années 1960, le repli de la Nouvelle Gauche dans les Universités et plus encore. » (74)

Mark Lilla en veut surtout aux universitaires, dont il fait partie et qu’il dit bien connaître, de par le fait… Ces derniers auraient dû « enseigner aux jeunes gens qu’ils partagent un destin avec tous leurs concitoyens, et qu’ils ont envers eux des devoirs. Au lieu de quoi, ils ont incité les étudiants à être les spéléologues de leur propre identité et en ont fait des êtres sans aucune curiosité pour le monde extérieur. » (74)

Quel contexte historique peut expliquer cela ? Lilla étaie sa thèse.

  1. Les nouvelles banlieues cossues des années 50 :

Les hommes et les femmes de ces nouvelles banlieues vendues comme des promotions sociales, se sont finalement sentis aliénés par un système qui en fait des machines à travailler et à consommer. Est alors montée la peur d’être englouti par la société de masse… « C’est l’âge de la crise identitaire, formule inventée au début des année 1950 par le psychologue allemand Erik Erikson pour décrire un état très répandu. » (83)

Tocqueville lui-même l’avait pressenti, note Lilla : « Plus les colons des nouveaux territoires se sont libérés des nécessités économiques et sociales, plus ils ont eu du mal à savoir quoi faire de leur liberté. » (83) (Tocqueville est très à la mode en ce moment… et Lilla le sait !)

  1. Le romantisme politique (autocentré)

Dans ces banlieues, on assiste à un déferlement inédit du romantisme politique dans les années 60.  Autour du slogan « le privé est politique » (81) selon les mots d’Emerson, qui prétend également « Partout la société conspire contre l’humaine nature de chacun de ses membres ». (84) Tout est dit. Une pensée complotiste assumée.

Lilla attire notre attention sur un extrait du manifeste de Port Huron publié en 1962 par le mouvement étudiant Students for a Democratic Society (SDS) : « Le but n’est pas d’avoir gain de cause mais d’agir selon son propre libre arbitre. » (86)

Ah le libre arbitre, vaste sujet… mais revenons à nos moutons romantiques et banlieusards…

  1. Le communautarisme qui monte

Dans les années 70 et 80, Lilla note une disparition du sentiment de citoyenneté. « Les gens ont commencé à parler plutôt de leur appartenance personnelle, de leur homoncule, petit être intérieur composé de plusieurs facettes à l’image de leur race, leur orientation sexuelle, leur genre. Le défi de Kennedy, que puis-je faire pour mon pays ? – qui avait inspiré la génération du début des années 1960 -, est devenu incompréhensible. La seule question significative était devenue profondément personnelle : que me doit mon pays en vertu de mon identité ? » (80)

Mais quel est le rapport avec la montée du communautarisme, me direz-vous ? Facile, pour ceux que Lilla appellent les romantiques, tout est lié [la fameuse inter-sectionnalité, peut-être].

Que s’est-il alors passé avec la nouvelle gauche ?

« La Nouvelle Gauche a été déchirée par les dynamiques intellectuelles et personnelles qui tourmentent toutes les gauches – plus une nouvelle : l’appartenance identitaire. Les divisions raciales n’ont pas tardé à se manifester. Les Noirs se sont plaints que la plupart des leaders étaient blancs, ce qui était vrai. Les féministes se sont plaintes que la plupart étaient des hommes, ce qui était également vrai. Bientôt les femmes noires ont commencé à se plaindre à la fois du sexisme des hommes noirs radicaux et du racisme implicite des féministes blanches – elles-mêmes critiquées par les lesbiennes qui leur reprochaient de considérer la nature hétérosexuelle de la famille comme allant de soi. » (88-89)

La Nouvelle Gauche a tout de même fait des trucs bien, relevés par Lilla « discrimination positive, diversité, féminisme, acceptation des LGBT » (90), mais elle a également « délaissé la notion de bien commun pour se concentrer sur la différence. » (91) Cela aurait débuté avec le manifeste de Port Huron en 1962 [cf au-dessus] et sa stratégie politique d’enseignement qui aurait rendu les villes et les étudiants bobo…

L’université a permis de flatter notre goût naturel pour l’introspection, à la vingtaine en particulier, de tout un vocabulaire « érudit […] fluidité, hybridité, intersectionnalité, performativité, transgressivité » (99). Le postmodernisme à l’américaine enseigne que « tout est malléable à l’infini » (99), que le moi n’existe pas (Foucault) et que finalement, l’on peut se définir à l’instar du modèle Facebook : « Le moi comme page d’accueil que j’élabore à l’instar d’une marque personnelle, lié aux autres à travers des associations que je peux « liker » ou pas à volonté. » (100)

Yes, and so what ? Quel est le problème ? Le problème est un problème de priorité !

« Avec la montée de la conscience identitaire, s’engager dans un mouvement social de portée universelle (pour protéger l’environnement, par exemple) a perdu de son attrait, et la conviction s’est installée que les mouvements les plus significatifs pour soi étaient, sans surprise, organisés autour de soi. » (95) Lilla en veut pour preuve – parmi d’autres – la déclaration des féministes de Combahee River Collective (1977) : « La politique la plus profonde et potentiellement la plus radicale émane directement de notre propre identité, et non pas de la lutte pour en finir avec l’oppression d’autrui. » (96)

Quelle est la conséquence dans le débat politique ?

« Ainsi, les discussions en salle de classe qui jadis auraient commencé par Je pense A et voici pourquoi, prennent aujourd’hui la forme En tant que X, je suis choqué(e) que vous puissiez affirmer B. Ceci est parfaitement sensé si vous croyez que l’identité détermine tout. » (103)

« Seuls ceux ayant un statut identitaire approuvé sont autorisés, tels des chamans, à s’exprimer sur certains sujets. » (103)

Retour d’un fantôme marxiste

Alors Lilla s’amuse à faire intervenir un marxiste qui analyserait la situation comme suit : « Ce n’est pas un hasard […] si un culte de l’identité personnelle s’est développé dans nos universités sous l’ère de Reagan pour devenir l’idéologie dominante de l’élite de l’aile gauche du Parti démocrate, des médias, et du monde de l’éducation ainsi que des professions juridiques. » (107)… en fait, c’est une alliance qui sert l’idéologie capitaliste. « La politique identitaire n’est pas l’avenir de la gauche. Ce n’est pas non plus une force hostile au néo-libéralisme. La politique identitaire, c’est du reaganisme pour gauchistes. » (107)

Lilla écrit pour nous secouer et nous donner des injonctions. Alors, que faire ?

Nous devons devenir une gauche républicaine (31)

« Une vague populiste venant de la gauche s’est élevée pour résister à celle, populiste, venant de la droite, et c’est encourageant. Mais « résister » ne suffira pas. » (33)

Il faut regarder par delà Trump et unir nos forces… « le seul adversaire qui nous reste, c’est nous-mêmes ». (114)

Lilla conclut longuement par quelques leçons à tirer de l’Histoire.

« Les trois premières s’articulent autour des priorités : donner la priorité à la politique institutionnelle plutôt qu’à l’action militante ; à la persuasion démocratique plutôt qu’à l’expression vaine de soi ; et à la citoyenneté plutôt qu’à l’identité d’un groupe ou d’une personne. La quatrième relève du besoin urgent d’éducation civique dans une nation toujours plus individualiste et fragmentée. » (116)

Il termine en des accents de plus en plus passionnés… un résumé :

« Dès que vous présentez un problème exclusivement en termes d’appartenance identitaire, vous invitez votre adversaire à faire de même. […] Et cela ne fait que donner à votre adversaire une excuse supplémentaire pour être indifférent à votre sort. » (141)

Or il faut redonner du sens et du souffle au concept de citoyenneté. (134)

Ne pas oublier dans son ouverture les gens et les idées que l’on trouve condamnables…

« En tant que gens de gauche dignes de ce nom, vous avez appris à ne pas vous comporter ainsi  [en les regardant de haut] avec les paysans des contrées lointaines ; faites de même avec les pentecôtistes du Sud et les propriétaires d’armes à feu des Rocheuses. Tout comme il ne vous viendrai pas à l’esprit de taxer les croyances d’une autre culture de simple ignorance, n’attribuez pas automatiquement à la machine médiatique de droite (aussi répugnante et nuisible soit-elle) tout ce qu’on vous dit. » (128-129)

[je n’ai pas pu m’empêcher de mettre cela en rapport avec la condamnation rapide des gilets jaunes au nom de l’allégeance de certains d’entre eux aux mouvements d’extrême droite].

Mais Lilla va même plus loin. Alors qu’il se présente radicalement PRO IVG, il explique qu’on ne devrait pas rechigner à s’allier momentanément et faire des compromis avec les anti-avortements (130)

Enfin ses recommandations ultimes avec un seul objectif : renverser Trump… (et les autres vilains)

« Être curieux du monde extérieur et des gens différents de soi. Se soucier du pays et de ses concitoyens – tous -, et être prêt à se sacrifier pour eux. Et avoir l’ambition d’imaginer un avenir commun à l’ensemble du pays. Tout parent ou enseignant qui inculque ce genre de choses accomplit un travail politique – celui de former des citoyens. Il nous faut avoir des citoyens pour espérer que certains rejoignent les rangs de gauche. Et sans citoyen de gauche, nous ne pouvons pas nous attendre à remettre le pays dans le droit chemin. Si vous voulez résister à Donald Trump et à tout ce qu’il représente, voilà par quoi il faut commencer. » (151)

Pour être bien de son avis sur de larges pans de son livre, je ne pourrai toutefois pas m’associer avec des anti IVG… ni renoncer à un idéal universaliste au nom du respect temporaire que l’on devrait à un multiculturalisme teintée de croyances diverses, louées parfois au seul mérite de leur ancienneté… bref, à la fin du livre, je nous trouve globalement mondialement mal barrés.

Naissance de la Bible, Thomas Römer & Léonie Bischoff

Merveilleux petit livre qui se laisse dévorer et qui ravit les yeux ! On y voit un Thomas Römer en dessin… qui explique, au cours d’une balade imagée, illustrée, la naissance de la Bible à Léonie.

Vous y trouverez une rapide revue des essentiels de la Bible, mais surtout des tenants et des aboutissants : pourquoi la Bible fait-elle cohabiter différentes versions du même récit ? Pourquoi nous paraît-elle si incohérente ? Quand et pourquoi a t-elle été écrite ?  Pour qui ? Fixée définitivement ? Par qui ?

Par exemple : vous souvenez-vous que Caïn, après le meurtre de son frère, a bénéficié d’une protection divine qui lui permit de fonder la première civilisation ?

Pour en dépeindre les aspects pacifiques, les rédacteurs se seraient inspirés des babyloniens, qu’ils avaient sous les yeux… et pour cause, les rédacteurs étaient probablement des prêtres juifs en exil à Babylone.

Les Judéens, il ne faut pas l’oublier, ont subi beaucoup de malheurs et de revers de fortune, dont ils font le récit dans la Bible. Quand, détruits, ceux qui formaient l’élite se trouvèrent en exil à Babylone au VIè, ils furent animés de la volonté de créer une religion susceptible de rassembler les deux royaumes, Juda et Israël, victimes tous deux depuis quelques siècles, d’abord des assyriens, ensuite des babyloniens. Ils taillèrent alors dans les récits existants une unité suffisamment souple pour que le maximum s’y retrouve.

La volonté d’unir le royaume du nord au royaume du sud, en fournissant un espoir, un avenir possible ensemble, dut s’appuyer sur un passé reconstruit.

 

Un autre exemple. La bible abrite deux versions du recensement commandité par David. Dans l’une (Livre II, Samuel, 24), il ne fait qu’obéir à son dieu, mais dans l’autre, il obéit au diable (Chroniques livre I, 21).

Pourquoi ? Thomas Römer, que l’on voit ici dessiné 🙂 explique : « Cela montre justement que l’on voulait laisser à l’intérieur de la Bible une diversité de points de vue mais aussi permettre à ses auditeurs et lecteurs de se faire leur propre opinion ou interprétation. » (p.16)

C’est l’un des fil conducteur d’une lecture qui se voudrait éclairée de la Bible, et qui en fait une livre si composite, une vaste témoignage, une vraie bibliothèque.

Cette harmonisation des récits, les choix et les ré-écritures, ne se firent pas sans difficulté.

Par ailleurs, les exilés à Babylone n’étaient pas forcément attendus à bras ouverts par tous ceux qui étaient restés au royaume de Juda et s’appuyaient sur l’ancienne tradition d’Abraham, probablement héritée, elle, du royaume du Nord Israël. Il fallait pourtant qu’ils reviennent et qu’ils le souhaitent. Il fallait repeupler Juda. Qu’à cela ne tienne, l’on fit d’Abraham un homme qui, en réalité, provenait de Ur, ville d’Orient proche de Babylone.

« Le premier pas fut fait par un groupe de prêtres. Ceux-ci ont d’abord combiné les histoires des patriarches avec celle de Moïse, en faisant venir Abraham de la ville d’Our des Chaldéens à proximité de laquelle se trouvaient justement les exilés judéens : « Si Abraham vient de Babylone, nos frères à Babylone peuvent également s’identifier avec lui. Son voyage pourrait même les inciter à revenir de Babylone vers le pays que Yahvé avait déjà donné à Abraham. » (67)

(Oui, cette petite BD réjouissante est parsemée des dialogues imaginaire des acteurs ou rédacteurs de la bible !)

Et si l’on donne de l’Égyptien sympa à l’histoire de Joseph, c’est pour ne pas laisser pour compte les juifs exilés en Égypte !

Mais au moment du retour d’exil (400-350 av JC), on est déjà proche de la première édition du Pentateuque.

Pour en arriver là, les rédacteurs s’étaient aussi inspirés des peuples environnants, y compris leurs ennemis de toujours, comme par vengeance ironique… les assyriens. Ce sont eux qui, les premiers, détruisirent Jérusalem et son temple, déportèrent la population en exil, laissaient aux peuples soumis des traités de vassalité… dont ils détournèrent les accents de ferveur en faveur de leur propre dieu Yahvé. Ainsi, « Tu aimeras Assourbanipal » devient « Tu aimeras Yahvé » (56)

Puis, comme le récit des Patriarches n’offraient pas de récit des origines, les rédacteurs s’inspirèrent des récits assyriens. On imagine leur discussion :

« Les Babyloniens racontent cela dans leur épopée Enuma Elish, où le monde est créé suite au combat de leur dieu suprême Marduk contre le monstre Tiamat. – Nous allons montrer que le vrai dieu n’a pas besoin de se battre, que toute la création découle de sa parole. On va montrer comment le monde a été créé par la séparation des eaux de l’abîme que l’on appellera Tehom, comme Tiamat ; mais ce n’est pas un adversaire pour le vrai dieu. » (68)

La suite explique comment Cyrus le Perse fut perçu comme un libérateur du peuple en exil, un véritable prophète, comment les juifs se divisèrent ensuite pour des questions de texte… d’allégeance ou non au pouvoir en place.

Bref, la Bible, des histoires qui témoignent bien de l’histoire… à lire en attendant d’en savoir plus…

Cabinet de curiosités sociales – Gérald Bronner

Le Cabinet de curiosités sociales de Gérald Bronner (GB) est un ensemble plus ou moins disparate de chroniques parues entre 2014 et 2017 dans Le Point, Pour la Science et dans la Revue des Deux Mondes.

Les sujets sont variés, passant des effets de l’affaire François-Valérie-Julie à la disparition du vol de la Malaysia Airlines en faisant un détour par les Illuminati. J’y apprends par exemple qu’un singe, après avoir volé l’appareil photo de David Slater, s’était pris en selfie… Le photographe récupérant ensuite son appareil publie les photos – hilarantes. Or, la question qui se posa alors, fut de savoir si le droit d’auteur s’appliquait oui ou non au singe narcissique et à ses auto-portraits ?

A travers ce foisonnement d’événements politiques ou de faits divers qui éveillent la curiosité et distraient les esprits, GB poursuit cependant un objectif clair : dénoncer et examiner les phénomènes de croyances dans lesquelles nos sociétés sont souvent empêtrées, les biais cognitifs.

A commencer par les superstitions…

« Si nous y réfléchissons honnêtement un instant, nous avons tous été tentés, un jour ou l’autre par ce genre de pratiques. Qui n’a jamais touché du bois ? Qui n’a pas son stylo préféré […] Chacun a ses petits rituels, et rares sont ceux qui vivent avec un tel esprit de sérieux qu’ils ne s’y abandonnent jamais. Seulement voilà, on ne s’y abandonne pas en n’importe quelle circonstance : les situations d’incertitude, les moments anxiogènes de notre vie […] Les anthropologues, les sociologues et les historiens ont remarqué que ces pratiques s’épanouissaient plus facilement lors des guerres, des épidémies, avant une grande compétition sportive ou encore dans l’attente d’un événement important. » (p. 125)

Tolérant et humain qu’il est, GB glisse rarement, mais tout de même un peu, sur la pente savonneuse qu’il dénoncerait pourtant volontiers.

A propos justement du droit que l’on pourrait accorder aux animaux :

"Ce néo-animisme qui conduit à le remplir de nouveau est donc surprenant, d'autant sue ceux qui sont à la manœuvre et réclament des droits pour les animaux, les plantes (et peut-être bientôt pour les minéraux), revendiquent souvent, parallèlement, un retrait global de l'homme." (p. 234)

Ou lorsqu’il s’émeut des abus des puristes de la morale :

« Faudra-t-il refuser au présent et à ses indignations morales, légitimes par ailleurs, le droit de diférer le passé ? Faudra-t-il aussi, comme certains l’ont suggéré récemment, effacer les noms de Jules Ferry ou de tous ceux qui, nombreux, ont considéré la colonisation comme un progrès civilisateur ? Faudra-t-il débusquer partout où il se trouve le nom de Voltaire, fort peu clair sur la question de l’esclavage et défenseur, dans un texte de 1756, de la supériorité des Blancs ? » (p. 117)

Mais à sa décharge, ceux qu’il dénonce sont particulièrement agaçant…

« On ne s’indigne pas beaucoup non plus des dérapages calculés du Parti des Indigènes de la République qui dénonce le « philosémitisme d’Etat » (sic), et appelle à la « lutte des races sociales » tout en se déclarant contre l’homosexualité, une invention du monde occidental. N’importe qui à droite qui se hasarderait à proférer de telles bêtises serait vertement et légitimement condamné ; eux sont, par exemple, invités aux universités d’été du Front de gauche. » (p. 109)

En effet, la gauche en prend pour son grade ! d’Alain Badiou qui n’a pas condamné les violences du communisme (p. 109) à l’islamogauchisme présumé d’Emmanuel Todd (p. 106) en passant par la dénonciation des ventriloques de la gauche : Mélenchon qui fait parler le « peuple » ou Lordon, dont il résume ainsi la pensée :

« A la façon d’un ventriloque avec sa marionnette, il [Lordon] nous fait entendre que son aspiration [du peuple] serait la lutte contre ce qu’il est convenu d’appeler la mondialisation néo-libérale. Cependant, cette aspiration est contrariée par le « système », qui l’empêcherait de penser librement et le conduirait vers les affres de la théorie du complot et de la post-vérité. C’est de cette façon, mais reconnaissons-le par des tournures plus habiles, qu’il évoque […] certaines formes de la crédulité contemporaine. Le conspirationnisme, écrit-il, est « le symptôme nécessaire de la dépossession politique et de la confication du débat public. » (p. 113)

Humains, trop humains… c’est ce que souligne GB. Quelques traits caractéristiques de ces humains…

Pour expliquer que les anti-vaccins préfèrent ne pas vacciner, GB montre que, quitte à prendre un risque, les humains préfèrent l’inaction à l’action. Une forme de lâcheté ?

Un « trait psychologique en tout cas très répandu de l’espèce humaine » :

« D’une façon générale, nous ne voulons pas nous rendre coupables d’une action dont les conséquences seraient moralement condamnables, et nous sommes moins regardants lorsque ces conséquences découlent d’une inaction. » (p. 140, avec le test qui va bien)

Un autre trait psychologique davantage lié aux aux statistiques : plus les faits abondent, plus ils abondent…

« Placez le phénomène OVNI à l’agenda des débats de société et vous obtiendrez, l’été suivant, de beaux pics d’observation dudit phénomène. » (p. 130)

Mais comment ça marche ?

« Notre cerveau prend difficilement conscience de la taille des échantillons desquels sont issus les événements dont il juge la probabilité. Si cette probabilité lui paraît faible, alors il la trouvera suspecte, c’est-à-dire qu’il admettra difficilement qu’elle est le fait du hasard. Dès lors, il cherchera un sens, exercice pour lequel le cerveau humain est virtuose. » (P 134)

Ceci explique cela : beaucoup de conspirationnisme…

Les chiffres nous y encouragent. Nous ne prenons pas suffisamment en compte la taille des échantillons pour penser et traiter les informations qu’on nous livre.

Cela s’appelle le biais de négligence des taux de base, « c’est-à-dire la tendance que nous avons d’oublier la fréquence d’occurrence d’un événement dans nos évaluations probabilistes. » (p. 98) Des exemples p. 45, p. 99, ou encore p. 122, sur les miracles de Lourdes.

« A peu près 0,2 guérison par an à partir des années 1960 et en moyenne 6 millions de pèlerins visiteurs, on peut estimer qu’il y a une guérison pour 30 millions de personnes. Il suffit donc qu’une personne sur 100 parmi les visiteurs de Lourdes soit atteinte d’une maladie éligible au miracle pour qu’on en déduise que si Dieu pointe son doigt pour guérir, il ne le fait pas plus à Lourdes que dans les hôpitaux. Étant donné la motivation moyenne des pèlerins, on peut supposer que cette évaluation est raisonnable. La conclusion un peu cynique de tout cela est que pour faire des miracles, il suffit de réunir un grand nombre de personnes. Très grand, reconnaissons-le. Mais dans ces conditions, personne ne s’étonnera que les papes réunissent facilement les conditions de leur canonisation (l’une étant la production de miracles). En effet, ce serait bien le diable, si l’on me permet l’expression, que parmi les centaines de millions de rencontres auxquelles contraint la vie de pape, il ne se trouve pas quelques malades sauvés par la providence du hasard. » (p. 122)

C’est assez proche du biais du survivant : 100% des gagnants au loto ont joué !

« Ce qui est vrai mais n’empêche pas de rappeler que 99,99% des individus qui ont tenté leur chance ont perdu.

« De ce point de vue, la réussite électorale d’Emmanuel Macron et du mouvement qu’il porte pourrait instiller, notamment dans l’esprit de ceux qui l’ont vécu et, plus grave encore, dans celui du Président, une interprétation contaminée par le biais du survivant.

[…] Le fait de ne pas perdre de vue que la conjonction de faits improbables qui lui ont permis d’accéder au pouvoir – et donc de ne pas céder au biais du survivant – est l’ultime épreuve qui attend Emmanuel Macron avant celle, décisive, du réel. » (p. 84-86)

La notoriété semble quelque chose de si puissamment attractif et séduisant que peut-être, une fois le biais du survivant avalé, il devient difficile de revenir en arrière.

« dans un marché saturé d’informations, l’économie de l’attention est très concurrentielle. Dans ces conditions, les différentes formes de l’outrance constituent des stratégies possibles pour se distinguer.

« Le monde intellectuel ne paraît pas faire exception lorsque certains ne souhaitent pas tant défendre une idée qu’ils croient vraie, qu’une posture qu’ils espèrent visible. Ces buzzophages, dont certains prétendent pourtant penser les conditions de ce qui nous détermine, ne paraissent pas clairement voir qu’ils sont comme des rats dans un labyrinthe, instrumentalisant et étant victimes à la fois des mécanismes de marché. » (p. 105)

Le terrorisme y est expliqué sous cet angle. Le témoignage de Richard Durn en particulier a retenu toute mon attention  :

Citation « Puisque j’étais devenu un mort-vivant par ma seule volonté, je décidais d’en finir en tuant une mini-élite locale qui était le symbole et qui étaient les leaders, et décideurs dans une ville que j’ai toujours exécrée… Je vais devenir un serial killer, un forcené qui tue. Pourquoi ? Parce que le frustré que je suis ne veut pas mourir seul, alors que j’ai eu une vide merdre, je veux me sentir une fois puissant et libre. » (p. 91)

GB commente ainsi :

« Dans tous ces cas, la frustration et le désir de reconnaissance forment un mélange détonant. Une des grandes passions inédites de notre temps démocratique est cette appétence pour la notoriété, quel qu’en soit le vecteur, et cette passion peut prendre des formes mortifères. »  (p. 94)

« Jamais les trompettes de la renommée n’ont été aussi mal embouchées. » (p. 95)

Plus loin à propos de la démocratie et de ses travers possibles, GB cite Tocqueville.

« Quand toute les prérogatives de naissance et de fortune sont détruites, que toutes les professions sont ouvertes à tous, et qu’on peut parvenir de soi-même au sommet de chacune d’elles, une carrière immense et aisée semble s’ouvrir devant l’ambition des hommes et ils se figurent volontiers qu’ils sont appelés à des grandes destinées. Mais c’est là une vue erronée, que l’expérience corrige tous les jours […] Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil ; quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent […]. C’est à ces causes qu’il faut attribuer la mélancolie singulière que les habitants des sociétés démocratiques font souvent voir au sein de leur abondance. (p. 212)

Nous pourrions mettre en relation cette nostalgie et ce désir insatiable de notoriété, d’existence.

Mais revenons aux croyances. La vision de GB est optimiste à mes yeux, en ce qu’elle présente l’humanité comme se débarrassant peu à peu des croyances qui obstruent sa clairvoyance. Mais ce qu’il présente là, je l’appelle de mes vœux –  sans vraiment tout à fait y croire.

« Toute l’histoire de la pensée de l’Homme pourrait se résumer à celle d’un évidement ontologique du monde. Peu à peu, nous avons appris que dans cette pierre, dans ce nuage ou cette rivière, il n’y avait pas d’entité pensante et qu’il ne nous était d’aucun secours de lui offrir quoi que ce soit pour obtenir quelque chose.

« C’est Thalès qui fut l’un des premiers à frapper dans cet édifice de la perception animiste de l’univers, entamant ainsi un long processus caractérisé par la dépersonnalisation des forces à l’œuvres dans la constitution du monde. […]

« A travers cette remarque, on voit se faire jour la prédominance du comment sur le pourquoi. Le processus prendra des centaines d’années, certes, mais en passant de l’animisme au polythéisme, du polythéisme au monothéisme, jusqu’à des formes de religions où la figure de Dieu devient de plus en plus abstraite et lointaine, on aboutit à une forme de désenchantement du monde. » (p. 218)

Ida, d’Hélène Bessette

Vous avez vu ce minois qui semble prêt à sourire et à sortir quelque chose de drôle ?

Hélène Bessette, pourtant, c’est plutôt très sérieux. Mais aussi drôle par les entournures.

Ida, le personnage principal, est une vielle femme, qu’on vient de retrouver morte, renversée par un conducteur peut-être inattentif. Domestique dévouée chez les Besson, des propriétaires un peu moins riches que les précédents, sa mort provoque les interrogations, les confidences, mais permet aussi l’expression du mépris de classe, l’étonnement, bref… les langues se délient et tentent de savoir, même, si Ida ne se serait pas suicidée !?

A travers l’addition des pensées pêle-mêle des personnages, c’est l’histoire que l’on découvre, celle d’Ida qui n’en a finalement pas et qui emporte avec elle les mystères de sa vie, dans les mots bien choisis d’Hélène Bessette.

Cet auteur a beaucoup souffert de n’être pas suffisamment reconnue. Elle était pourtant longtemps publiée chez Gallimard. Après avoir été institutrice, elle est entrée au service de bourgeois. Chez le Nouvel Attila, on trouve ses œuvres avec une couverture spéciale, montrant sa biographie sous la forme d’une frise.

Elle fait partie de celles qui me font supputer parfois que, si nous ne voyons pas davantage d’écrivains aux examens de nos chers têtes blondes, c’est que les femmes écrivains ont fait très fort… pas forcément plus fort que les hommes, mais jamais plus faibles. D’ailleurs, cela pourrait s’expliquer : Bah oui, les faibles [femmes] n’ont tout simplement pas été publiées (Ce n’est plus le cas depuis quelques dizaines d’années hein ! Les femmes ont maintenant le droit d’être aussi médiocres que les hommes, et certaines ne se gênent pas).

Bien sûr ! Il y a Céline, James Joyce ou d’autres très difficile à s’approprier dans leur style particulier… Je ne dis pas que les hommes écrivains sont tous faciles d’accès. Mais parmi les femmes écrivains, qui est simple ? Qui pourrait-on étudier au collège, à part notre nationale G. Sand ? Sarraute et ses dialogues internes ? Colette la licencieuse, jusqu’à la bien comprendre ? Violette Leduc ? Beauvoir ? Duras ? Ernaux ? Même la Princesse de Clèves est jugée comme trop hors du temps et difficile par certains incultes… pardon, hommes politiques. Et ne parlons pas de Christine de Pizan, Louise Labé ou Marguerite de Navarre… Sappho… ? A chaque fois, ce sont des monstres…

Mais voici plutôt quelques extraits de ce roman car personne ne parle mieux d’Hélène Bessette qu’elle-même sans doute :

[20]

Ida passe.
Elle passe sur trois cents pages.
Buée sur laquelle un enfant s'amuse à souffler.

Larme qu'on essuie.
Et de ce grand chagrin (en mouvement) il ne restera rien.
Ida quelconque morne déambulatoire. Timbre de voix uniforme.
Silhouette indéfinie. Tassée par l'âge peut-être.
Ce paquet de chiffons informes.

Pardon - c'était un très beau manteau.
Ne dites pas le contraire.
Le manteau était-il beau ?
Sur le cintre cela va sans dire.
Ce paquet de chiffons fuyant entre les autres. Avec cet automatisme que donnent les tapis roulants.
Cette Ida, eh bien ne cherchons pas.
Elle a la mort de toutes les Ida du monde.
[80]

Puis Madame Besson se tord la main avec dégoût pour jeter au loin une combinaison que par mégarde elle avait effleurée des doigts. Et cette combinaison était par erreur jointe à la lessive. Parce qu'on avait fait la lessive cette semaine-là. À cause de la lessive vous comprenez. Et, je ne sais pas pourquoi, dit-elle, la combinaison de Ida s'est trouvée mélangée aux miennes.
Elle le dit plusieurs fois avec un grand étonnement. Cette semaine-là, on a eu des perturbations dans la lessive. C'est dramatique. De son côté Henriette se tord la main de la même façon sur une serviette de toilette.
Une serviette à Ida.
Mettez-la dans le placard aux chiffons.
Il y a une pièce de la servante qui s'est trouvée mêlée aux pièces de Madame.
La combinaison, il faut le dire pour excuser la méprise, ressemble fort aux lingeries de Madame Besson.
[141]
Elle se moquait gentiment de moi et je ne me fâchais pas. Termine Madame Besson.
Il faut tout de suite prévenir qu'il serait dangereux de se moquer "non-gentiment" de l'employeur. 
Périlleux pour tout dire.
Elle ne répondait pas. je veux dire : elle ne répondait jamais mal.
Il faut tout de suite prévenir qu'une conversation d'égal à égal est à écarter d'une manière rigoureuse. Sans être grossière (le "répond mal" s'applique à toute réponse qui bien que polie exprime un désaccord), Ida (les Ida) ne peut se permettre de parler à Madame Besson avec la liberté de l'égalité.
Ida est inférieure une fois pour toutes.
Il est bon d'insister sur ce point.
La Bêtise (avec majuscule) de l'employeur n'est jamais à envisager (ou sa méchanceté ou son ignardise ou ses divers défauts) mais la bêtise de l'employé est toujours à envisager (cela va sans dire).
Ida le sait.

[141]
Ida, à part, silencieuse, supérieure peut-être
Dans la foule des filles
Des filles de cuisine
Celle qui a conscience de son état intolérable.
Le fou conscient.

Thinking Eternity

  • de Raphaël GRANIER de CASSAGNAC
  • Chez Helios, 314 pages

Je ne lis presque jamais de roman de SF à cause du manque fréquent de recherches stylistiques et poétiques ; la prose S.F. évite souvent les équivoques si chères à mon imagination, tournée qu’elle est vers d’autres préoccupations futuristes et diégétiques. Mais toutefois, il m’est arrivé d’être prise par le récit et surprise par les procédés littéraires de narration de quelques-uns, comme le Moineau de dieu, lu il y a longtemps. Comme également Thinking Eternity cette fois-ci.

Voici l’histoire… une sœur et un frère qui parcourt le monde dans des buts et des usages différents.

Sur la demande express d’une amie, Yoko, AdrianE. [le frère] accepte de répandre les connaissances scientifiques sous la forme de conférences retransmises sur toute la planète. Le mouvement s’appelle le Thinking. A son grand désespoir, les humains s’emparent des discours scientifiques du Thinking comme ils recevraient une révélation mystique et religion. C’est logique ! Étant en effet privés de tout moyen direct d’observation et de vérification, la plupart des gens sont contraints d’adhérer aux discours scientifiques sans avoir les moyens matériels et intellectuels de vérifier les théories par des expériences…

Diane E. [la sœur], a mis au point un double cybernétique d’une formidable intelligence et qui répond au prénom d’Artémis – double grec de Diane. On retrouve d’ailleurs les dieux grecs dans les enfants qu’elle aura plus tard – Apollon et Athéna – car ce livre nous permet de suivre les personnages sur plusieurs années, jusqu’à la fin en somme.

Les questions afférentes aux Intelligences artificielles affleurent : en quoi précisément, objectivement, ne sont-ils pas « humains » ? Artémis ne réussit-il pas à tromper sa propre créatrice ?

(90) « Je crois que j’ai réussi à te convaincre quand j’ai délibérément introduit dans mon algorithme une composante aléatoire. Irrationnelle, si tu préfères. »

Voilà qui est intéressant.

Dans ce roman, on se balade dans tous les coins du monde sans grands détails pittoresques. Mais à vrai dire, là ne réside pas l’intérêt véritable de l’histoire : la balade s’effectue plutôt entre les moyens littéraires de poursuite de l’histoire, à travers journaux intimes, confidences, articles de presse, interview, ellipses temporelles qui poussent à la reconstruction des passages perdus… c’est intellectuellement très stimulant.

Néanmoins, et ce serait mon principal reproche, nous voilà plongés dans un futur où il n’y a, apparemment, aucun problème d’énergie… villes de plastique, écrans géants envahissants, moyens de communication hallucinants, déplacements hyper fréquents, multiplication des opérations pour le fun !

(119) « Comme le bijou, la teinture, le tatouage, le piercing, la silicone, la scarification ou le familier avant elle, la cybermod atteignit son heure de gloire. Les athlètes augmentés furent interdits d’olympiades classiques et les Jeux méta-olympiques furent créés. Le Time décerna avec humour le titre de « machine de l’année » au milliardaire John Tao qui, après une greffe du cœur salvatrice, s’était fait remplacer les quatre membres, les yeux, et dont le cerveau était interfacé avec un puissant ordinateur. La presse fit grand cas d’un hypothétique sexe cybernétique – le milliardaire entretint le mystère en ne faisant l’amour que dans le noir en vision thermique – mais ne s’émut que très peu de la chaîne de cybercliniques low-cost qu’il commença à répandre sur la planète. »

Bémol (donc) : Dans cet univers très virtuellement outillé, où certains hommes se font donc greffer de faux phallus extraordinaires, l’auteur n’a pas imaginé ce que les femmes, par exemple, auraient pu souhaiter avoir – comme extension cybernétique ou que sais-je – un truc pour amoindrir les inconvénients matériels des règles… mais on ne lui en voudra pas pour si peu. J’écrirai moi-même un roman axé uniquement sur cela un jour, et ce sera sanglant.

Dièse : Il y a toutefois des femmes non stéréotypées ! Dotées de personnalités différentes. C’est même un peu too much : la lesbienne indépendante, l’asiatique exploratrice, la Mary couche-toi-là qui ne l’est pas, bien au contraire : ce sont les hommes qui défilent comme des proies dans ses rets de chasseresse, et Diane qui ne l’est pas, mariée et mère de famille, puis veuve… et qui, au final, se détournera de l’éducation de ses deux enfants au profit de projets scientifiques plus passionnants.

Au fil de l’histoire haletante et des multiples rebondissements, durant laquelle j’élabore des hypothèses toujours plus farfelues pour deviner la fin avant d’y parvenir, le roman aborde plusieurs questions qui me tiennent souvent éveillée :

Adrian Ekhard, au début du roman, perd ses yeux dans un attentat terroriste. C’est doté de ses nouveaux yeux qu’il va ensuite faire le tour du monde et prêcher la bonne parole scientifique… Non je plaisante… il va justement organiser des conférences et faire connaître les acquis scientifiques indéniables de son époque, expliquer notamment les faits astrologiques observables etc… Dans sa mission, il est aidé de ses fidèles amis, mais également des yeux cybernétiques dont il est un des tout premiers à être équipés. D’après lui, cet ajout constituerait même une des raisons de son succès :

« au-delà de mon apparence, je crois que c’est surtout le fait que la science m’a évité de devenir aveugle qui interpelle mes auditeurs. A leurs yeux, je sais forcément de quoi je parle, puisque je porte la science sur mon visage… »

(76) « Ces gens te prennent pour une sorte de prêtre, le messie d’un nouvelle religion.

- Arrête tes bêtises, la science n’est pas une religion !

- C’est pourtant exactement ce qu’elle est pour eux ! Ils te croient sans pouvoir vérifier ce que tu dis. Et tu réponds avec tes histoires à une bonne partie des questions fondamentales qu’ils se posent. Ça ne te rappelle rien ? C’est exactement la même chose pour les religieux. »

J’aimerais beaucoup que cet argument soit validé dès aujourd’hui : avec tous les portables qui traînent dans toutes les mains des religieux, si seulement ça pouvait marcher ! ^^ Mais bon, une chose est de chercher et trouver une preuve de ce que l’on croit (le cas ici), une autre est de croire quelque chose sans voir les preuves contraires qu’on a sous les yeux (notre monde).

Pour que la science se diffuse intelligemment – c’est-à-dire pas comme un discours religieux auquel on demanderait d’adhérer – il faudrait accompagner sa diffusion d’expérimentations convaincantes… est-ce possible ? Les applications technologiques actuelles que chacun a dans ses mains ne font pas le job… et depuis longtemps, puisqu’on fait la guerre avec des instruments de plus en plus sophistiqués, parfois pour défendre des croyances plus qu’éculées…

Dans le monde de Thinking Eternity, il n’y a donc pas de problème écologique ou de manque de ressources naturelles. La technologie a pris un formidable essort… pourquoi pas ? Mais en revanche, les pays sous-développés sont restés sous-développés…

(92) « l’intérêt que suscite la science la plus fondamentale chez les hommes et les femmes les plus simples, les moins « développé », diraient certains sans voir que le gros de leur société n’est pas plus malin. Partout, à chaque étape, j’ai trouvé l’émerveillement […] des bidonvilles de Medellin aux Indiens isolés du Chiapas, en passant par les villages de pêcheurs de la côte Pacifique ou les cités oubliées par les touristes des Caraïbes. »

Nous voilà donc dans un monde hyper connecté à – au moins –  deux vitesses, où les pays pauvres sont restés pauvres, et où les ressources naturelles n’ont pas diminué… *

Alors prenons-le pour un roman qui évoque avant tout des questions philosophiques autour de la science et de l’identité humaine.

Par exemple, voici un sujet cher aux zététiciens, vers la fin du roman, lorsqu’un Virus se répand sur la planète. D’où vient-il ? Cette annonce est-elle le résultat d’un complot ?

« Tant que ta compagnie n’aura pas fourni des preuves scientifiques de l’existence du Virus, je n’y croirai pas. […] Je ne sais pas ce que vous manigancez mais jusqu’à preuve du contraire, le Virus n’existe pas. […] – OK, admets pour une fois que tu ne sais rien. Tu n’as pas plus de preuves de sa non-existence que de son existence. Dans le doute, si jamais le Virus existe, je t’offre une chance de lui survivre. Et si je me trompe, tant mieux ! […] – C’est non. Nous autres thinkers aimons nous reposer sur des fais objectifs pour prendre nos décisions."

Les Thinkers, c’est le nom des adeptes du mouvement quasi religieux qui s’est développé autour d’Adrian, lui qui a pourtant essayé de disparaître dans l’espoir d’éviter que le mouvement ne devienne véritablement religieux autour de sa personne érigée dès lors en prophète ou quelque chose dans le genre… De son côté, sa sœur, la fameuse Diane, se confie et vit très collée – sauf un moment de crise – avec son I.A. personnelle, Artémis, qui a finalement tout d’une amie imaginaire. C’est en partie grâce à elle que nous avons accès aux témoignages qui permettent l’écriture de tout le livre.

Par le biais de ces I.A. et d’expériences de clonage, on se demande en effet finalement quels sont les critères qui permettent de déterminer quel est le monde réel, et celui qui ne l’est pas.

[Attention, SPOIL-divulgâchage à partir de maintenant…

Ne pas lire si vous souhaitez conserver le suspense…]

En outre, une partie des I.A. se révèlent au final être des consciences humaines qui se sont transplantés à l’identique dans un monde virtuel… dans lequel elles peuvent être immortelles.

« En les découvrant, tu sauras la vérité, que les consciences artificielles ne sont pas artificielles, qu’elles sont une évolution possible de l’espère humaine, une expérience à laquelle j’ai participé sans le savoir. Une expérience qui n’est pas terminée et dont l’issue me paraît redoutable. Tout est possible, le meilleur comme le pire. Dans quelques minutes, je vais passer de l’autre côté. J’ai peur mais je n’ai pas le choix. »

Mais dès lors que les consciences artificielles procèdent d’un artifice (c’est la définition), comment peuvent-elles être non artificielles ? Et sont-elles toujours virtuelles ? Cela pousse un personnage à préférer l’appellation « monde biologique » à « monde réel » que l’on pourrait à juste titre opposer au monde virtuel, du coup, considéré comme également réel. Imaginons : si l’on copiait toutes vos connexions, souvenirs et sensations comprises, avant de faire disparaître votre corps, serait-ce encore vous ? Qu’est-ce qui constitue votre identité et ce que vous êtes, de l’intérieur ? Qu’est-ce qui vous permet de vous reconnaître chaque matin, de vous dire « ah oui, c’est bien moi ! »

Vous ne vous posez pas cette question tous les matins ? Moi je fais reset tous les soirs et je rallume tous mes programmes un à un. Suis-je la même personne qu’hier ? Plaisanterie à part… suis-je en effet la même personne qu’hier et sur quel plan ? Biologique ? Des molécules se sont barrées hein… Intellectuelles ? J’ai appris des trucs et j’ai dû en oublier d’autres… Mais mon apparence me ressemble, mes rides ont évolué de façon imperceptible. Il y a un continuum physique et psychologique sur lequel on peut s’appuyer pour prétendre être encore soi-même… à quoi ce continuum pourrait-il être réduit au maximum ?

 

______

  • Ce monde de T. E. que je crois improbable pourrait bien advenir… prenez connaissance des travaux de François Héran Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire « Migrations et sociétés  » (depuis janvier 2018), et directeur de l’Institut Convergences Migrations (https://www.franceculture.fr/emissions/la-question-du-jour/immigration-la-ruee-vers-leurope-est-elle-un-mythe), qui explique que, contrairement à ce que j’imaginais, le monde pourrait bien évoluer vers quelque chose de ce type : des pays moins développés, plus pauvres, qui, par manque de ressources ne peuvent ni migrer ni se développer… et d’autres, qui continueront leur développement technique, et qui pourraient bien être les mêmes qu’aujourd’hui…

Pute, de Jérôme Bertin

Difficile de proposer une fiche d’un petit roman à la prose aussi poétique que celui de Jérôme Bertin, intitulé « Pute », publié chez al dante en 2013. Une histoire d’amour qui finit mal, mais surtout une avalanche de trouvailles.

Il en lit des extraits ici.

(5) Marie-moi pute. Marie-moi avec la vie. Crève le vide.

(6) Celle d’y a trois jours. La sale l’unique. Qu’une voiture m’a volée.

(25) Pas de solidarité entre losers de l’existence. Entre putains et putois. Non. Je ne regrette rien. Je ne dis rien. J’essaie d’arrêter de respirer pour mourir un peu. Arrêter la douleur qu’ils me cousent à coups de coude dans la carcasse. Cancans des cognes m’assourdissent.

(27) Je dis que j’ai tué par amour. C’est ma seule parole. A prendre ou à lécher mon cul.

(29) Même de chez perdant tu craches sur les faibles.

(34) Le juge à l’évidence il aime pas ma tête. Il dégouline le dégoût la pieuvre. Qu’on me jette la pierre un peu. Son procureur a sûrement déjà préparé son petit tas. Petit toutou judas à l’œil méchant. Un qui mâche pas ses mots l’outragé. Pour sûr. Pour sucrer l’addition une rangée de jurés jurant déjà d’haïr. La vérité toute la vérité. Une sale remplie de sons.

(44) Au bout du jour je l’aurais emmenée. On serait partis en quête du beau. Enfin. Chercheurs d’hors. Hors la loi inique de cette société vomie par le cul des riches. Je lui aurais offert tout l’ouvert.

(49) Pas beaucoup supérieur au rat taupe l’homme. Guère plus joli. Glaire plus polie c’est tout.

(65) Le temps c’est de la mort qui fleurit.

(68) Mon chemin de proie. Dix mètres en tout et pour trou. Je suis clou du spectacle.

Et un bonus 🙂

Le Royaume, Emmanuel Carrère

P.O.L., 630 pages…

Mais n’ayez pas peur de vous y plonger ! Un certain don pour le scénario… Emmanuel Carrère, c’est l’auteur de l’Adversaire, ce livre tiré d’un fait réel : Jean-Claude Romand tue sa famille après 20 ans de mensonge. Nicole Garcia en a même fait un film, du même titre. Il rappelle cette histoire parfois à bon escient au cours de ces 630 pages pour interroger l’identité de l’Adversaire, le diable, ou… Jésus ?

Un gros livre divisé en 4 chapitres (1. Une crise, 2. Paul, 3. L’enquête, 4. Luc), encadrés d’un prologue et d’un épilogue.

Le topic est personnel, le ton détendu, celui d’une conversation, plutôt drôle que pontifical… pardon : pontifiant. Le narrateur s’interroge sur les raisons de croire des croyants et raconte comment il s’apprêtait à partir (en croisière) pour observer d’authentiques croyants comme on observe des bêtes curieuses, en l’occurrence des bêtes à bon dieu… quand soudain il est pris d’une honte et d’une gêne de s’être comporté de façon si suffisante et présomptueuse à l’égard de ses frères humains. Après tout, avoue-t-il, une grande partie de sa propre vie fut occupée jadis par une fois catholique fervente. C’est alors que le narrateur décide de fouiller ses propres archives, ses nombreux cahiers remplis durant douze années de croyance… d’où il exhume des choses de ce genre : « Un athée croit que Dieu n’existe pas : un croyant sait que Dieu existe. L’un a une opinion, l’autre un savoir. »

:O

Mais que des athées se rassurent, voici comment, au termes d’analyses et de détours passionnants, il résume l’histoire en question…

 

(556) « Résumons : c’est l’histoire d’un guérisseur rural qui pratique des exorcismes et qu’on prend pour un sorcier. Il parle avec le diable, dans le désert. Sa famille voudrait le faire enfermer. Il s’entoure d’une bande de bras cassés qu’il terrifie par des prédictions aussi sinistres qu’énigmatiques et qui prennent tous la fuite quand il est arrêté. Son aventure, qui a duré moins de trois ans, se termine par un procès à la sauvette et une exécution sordide, dans le découragement, l’abandon et l’effroi. Rien n’est fait dans la relation qu’en donne Marc pour l’embellir ni rendre les personnages plus aimables. A lire ce fait divers brutal, on a l’impression d’être aussi près que possible de cet horizon désormais hors d’atteinte : ce qui s’est réellement passé. »

Tout au long du livre, E.C. ne remet jamais en cause l’existence de Jésus. Il traite même d’imbéciles ceux qui s’y prêtent. Mais déterminer le vrai du faux n’est pas précisément son travail ; c’est plutôt une conséquence directe de son réel travail : à savoir, comprendre comment s’est effectué le travail d’écrivain des évangélistes.

On va donc s’intéresser de très près à Luc, Paul, Marc, Matthieu, et Jean, dont il dit par exemple qu’il n’a probablement pas écrit l’Évangile ET l’Apocalypse, qu’on lui attribue pourtant, pour des raisons de styles… en effet, cela reviendrait à « penser que le même homme a écrit À la recherche du temps perdu et Voyage au bout de la nuit. » (486)

(604) "Marc, c'est le secrétaire de Pierre. Luc, c'est le compagnon de Paul. Jean, le disciple préféré de Jésus. Le premier est le plus brutal, le second le plus aimable, le troisième le plus profond. Matthieu, lui, n'a pas de légende, pas de visage, pas de singularité, et pour ce qui me concerne, alors que j'ai passé deux ans de ma vie à commenter Jean, deux à traduire Marc, sept à écrire ce livre sur Luc, j'ai l'impression de ne pas le connaître."

Au détour des pages, l’on revoit d’ailleurs qu’il y a plusieurs Jean, plusieurs Jacques, des Marc et des Jean-Marc… et leurs véritables prénoms supposés ^^ à l’origine. Matthieu cache probablement plusieurs auteurs…

Mais Luc est celui dont il se préoccupe le plus. Et l’on passe parfois de tableaux en tableaux pour se les représenter… E.C. se retrouve un peu dans les hésitations de Luc, son côté suiveur de Paul.

Luc, médecin, croyait finir sa vie tranquille, après la mort de Paul ; mais c’est là que tout (ou presque) commence.

Saint Luc dessinant la vierge, Rogier van der Weyden

(386) : « Luc était médecin mais une tradition, qui s’est mieux conservée dans le monde orthodoxe, veut qu’il ait aussi été peintre et qu’il ait fait le portrait de la Vierge Marie. Eudoxie, la ravissante épouse de l’empereur Théodose II qui régna sur Byzance au Vè siècle, se flattait de posséder ce portrait, peint sur bois. Il aurait été détruit en 1453 lors de la prise de Constantinople par les Turcs. »

Au milieu de ses nombreux détours, artistiques, culturels etc. quel est le fil conducteur d’E.C. ? Voici un exemple du cœur de ses recherches :

(405) « Trois possibilités. Soit il [Luc] l’a lu [ce qu'il raconte] et il le recopie – le plus souvent dans l’Évangile de Marc, dont l’antériorité est généralement admise et dont plus de la moitié se retrouve dans le sien. Soit on le lui a raconté, et alors qui ? Là, on entre dans le maquis des hypothèses : témoins de première, de seconde, de troisième main, hommes qui ont vu l’homme qui a vu l’ours… Soit enfin, carrément, il l’invente. C’est une hypothèse sacrilège pour beaucoup de chrétiens mais je ne suis plus chrétien. Je suis un écrivain qui cherche à comprendre comment s’y est pris un autre écrivain, et qu’il invente souvent, cela me semble une évidence. Chaque fois que j’ai de bonnes raisons de faire tomber un passage dans cette case-là, je suis content, d’autant plus content que certaines de ces prises ne sont pas du menu fretin : c’est le Magnificat, c’est le bon Samaritain, c’est la sublime histoire du fils prodigue. J’apprécie en homme du bâtiment, j’ai envie de féliciter mon collègue. »

E.C. cherche les indices d’une invention… comme Etienne, proto-martyr, lapidé par les juifs du Sanhédrin, épisode raconté par Luc dans les mêmes termes que le procès de Jésus, ce qui laisse soupçonner l’invention de l’histoire, totale ou partielle… la naissance de Jésus est elle aussi une redite de la naissance de son cousin, Jean le Baptiste. Ce procédé rappelle ce qui était en vogue à l’époque et en faveur dans la bible hébraïque (que les chrétiens appelleront Ancien Testament).

Tout ceci sur fond d’interrogations et de doutes qui me paraissent familiers, ses dialogues avec son ami Hervé, croyant…

(408) «  Notre conversation en revient toujours à confronter sa vision des choses, que j’appelle métaphysique, et la mienne qui est historique, romanesque, agnostique. Ma position en gros, est que la quête du sens de la vie, de l’envers du décor, de cette réalité ultime souvent désignée sous le nom de Dieu, est, sinon une illusion (« Tu n’en sais rien », objecte Hervé, et j’y consens), du moins une aspiration à quoi certains sont enclins et pas les autres. Les premiers n’ont pas davantage raison, ni ne sont plus avancés sur la voie de la sagesse que ceux qui occupent la vie en écrivant des livres ou en générant des points de croissance. C’est comme d’être brun ou blond, d’aimer ou non les épinards. Deux familles d’esprits ; celui qui croit au ciel, celui qui n’y croit pas ; celui qui pense que nous sommes dans ce monde changeant et douloureux pour trouver la sortie et celui qui accorde qu’il est changeant et douloureux mais que cela n’implique pas qu’il y ait une sortie."

A travers les méandres de son enquête, au milieu des œuvres d’art convoquées, il nous transporte avec force détails dans la Rome du 1er siècle croquée avec précision. Quelques exemples.

(443) « On a toujours du mal à se le rappeler à cause de la suite, mais Néron a fait plutôt bonne impression quand il a revêtu la pourpre impériale après Tibère qui était paranoïaque, Caligula qui était carrément fou, et Claude qui était bègue, ivrogne, cocu, dominé par des femmes dont les noms restent dans l’histoire associés à la débauche – Messaline – et à l’intrigue – Agrippine. Une fois débarrassée de Claude grâce à un plat de cèpes empoisonnés, Agrippine a manœuvré pour écarter de la succession l’héritier légitime, Britannicus, au profit de son fils à elle : c’était Néron, il n’avait que 17 ans, elle comptait bien régner par son intermédiaire. »

Néron connaissait la religion juive parce qu’il était amoureux de Poppée, rappelons-le :

(444) : « Poppée devait être un coup d’enfer, mais ce qui nous intéresse surtout ici c’est qu’elle était juive – ou à moitié juive, ou au moins prosélyte. » Rome était remplie de juifs… (444) « Comme le satiriste Juvénal, version romaine de ce personnage universel qu’est le réactionnaire de charme, caustique et talentueux, ils déploraient que la boue de l’Oronte se déverse dans le Tibre – entendez que la ville éternelle grouille d’immigrés orientaux dont les religions vivaces et conquérantes avaient plus de succès auprès des jeunes générations que la célébration exsangue des dieux de la cité. »

Le plus grinçant consiste à l’imaginer avec lui l’arrivée de Paul à Rome, peut-être en même temps que celle du lobbyiste Flavius Josèphe, lui-même juif, mais citoyen romain, venu dans la capitale plaider la cause des Juifs auprès de l’Empereur…

 (445) « Comme Josèphe [Paul] il débarque à Pouzzoles, près de Naples, mais Josèphe d’une cabine de première, lui de la cale, et tandis que le lobby des grands prêtres fait une route vers Rome en grand apparat, il va non seulement à pied, comme d’habitude, mais de plus, enchaîné. Dans un film, on ne résisterait pas à la tentation de montrer les roues du convoi officiel soulevant une gerbe de boue qui éclabousse une file de bagnards – parmi lesquels on reconnaîtrait Paul. Barbu, le visage raviné, portant depuis six mois le même manteau noir de crasse, il lève les yeux, suit des yeux le cortège qui s’éloigne. »

E.C. écrit des scénarios de films…

On la voit très bien, cette Rome telle que la dépeint Carcopino de plus d’1,5 millions d’habitants, grouillant d’immeubles de 3 à 8 étages, qui s’effondrent ou brûlent fréquemment,

(445) « Auguste a dû interdire qu’ils dépassent huit étages – décret que les promoteurs s’ingéniaient à tourner [sic] par tous les moyens. » Paul loue un appartement « un studio ou un deux-pièces dans une de ces barres qu’aujourd’hui nous connaissons par cœur »

Les latrines sont publiques et éloignées… les rues de Rome sont un véritable coupe-gorge… on se soulage donc dans les cages d’escalier.

Ces logements plutôt insalubres et dangereux étaient peut-être même très onéreux car Martial, « représentant typique de la classe moyenne pauvre qui habitait près du Quirinal au troisième étage d’un immeuble plutôt décent, soupire régulièrement que, pour le prix de son clapier, il pourrait vivre à la campagne dans un petit domaine bien dodu. »

Et j’ai pu réviser ce qu’était le clientélisme, en me disant qu’il avait un petit goût fort moderne…

(541) « dans l’Empire comme dans toute société pré-industrielle le travail productif, c’était l’agriculture et l’agriculture, comme on sait, se pratique à la campagne. Que faisaient les citadins, alors ? Justement, pas grand chose. Ils étaient assistés. Les riches, qui possédaient les terres et en tiraient d’immenses revenus, fournissaient les pauvres en pain et en jeux – panem et circenses, selon la formule de Juvénal – pour que ni la faim ni le désœuvrement ne leur inspirent d’idées de révolte. Deux jours sur trois étaient fériés. Les bains étaient gratuits. Enfin, comme il faut bien quand même un peu d’argent pour vivre, la société urbaine se divisait, non pas en employeurs et salariés, les premiers rétribuant le travail des seconds, mais en patrons et clients, les premiers entretenant les seconds à ne rien faire, sinon leur exprimer de la reconnaissance. Un homme riche, outre des terres et des esclaves, avait une clientèle, c’est-à-dire qu’un certain nombre d’individus moins riches que lui se présentaient chaque matin à son domicile pour y recevoir une petite somme appelée la sportule. Au minimum, six sesterces, l’équivalent d’un SMIC sur le mois. »

Quelques précisions terminologiques qui alimentent de nouvelles interrogations…

C’est Hadrien, « comme tous les bons empereurs, antisémite et antichrétien » (530), qui fait interdire la circoncision et encourage l’apostasie. Sous son règne, « La région a cessé de s’appeler Judée pour prendre le nom de Palestine, en référence aux plus anciens ennemis des Juifs, les Philistins – habitants de la bande Gaza que les Juifs, à vrai dire, avaient commencé à déloger. »

Et d’autres précisions qui ne manquent pas de sel et qu’on pourrait rappeler (550) « Evangile », déjà, ce n’est même pas une traduction : seulement la transcription du mot grec evangelion [qui signifie « bonne nouvelle »]. De même « apôtre » n’est que la transcription, à la fois paresseuse et pédante, du grec apostolos, qui veut dire « émissaire » ; « église » celle du grec ekklesiaqui veut dire « assemblée » ; « disciple » celle du latin discipulusqui veut dire « élève », et « messie » celle de l’hébreu massiah, qui veut dire « oint ». Oui, oint : frotté d’huile. Le fait est que ni le mot ni la chose ne sont très ragoûtants, [on pourrait] traduire le Messie par « le Pommadé ».

(475) « Les Romains, je l’ai déjà dit, opposaient la religio à la superstitio, les rites qui relient les hommes aux croyances qui les séparent. Ces rites étaient formalistes, contractuels, pauvres de sens et d’affect, mais là résidait justement leur vertu. Pensons à nous, Occidentaux du XXIè. La démocratie laïque est notre religio. »

Alors ici, je vous renvoie à une bien meilleure définition du mot « religio » par Vinciane Pirenne-Delforge, professeur au Collège de France, spécialiste des religions dans l’Antiquité (grecque notamment).

Mais revenons à E.C.. J’ai découvert dans son livre la thèse de Hyam Maccoby, avec laquelle l’auteur est en désaccord, mais selon laquelle Jésus se serait opposé non pas aux Pharisiens, mais plutôt aux Sadducéens. Pourquoi ? Parce que Paul aurait loupé son entrée dans l’école de Gamaliel contrairement à ce qu’il prétend. Frustré – c’est décidément ce qui semble caractériser notre Paul – il aurait fait remplacer « sadducéens » par « pharisiens » dans les textes, pour vouer ces derniers aux gémonies pour des siècles et des siècles. Par ailleurs, Paul faisait probablement partie des Sadducéens, les seuls accrédités à l’époque à persécuter les hérétiques « chrétiens »… ce dont fut chargé Paul avant sa révélation christique sur la route de Damas…

Dans l’entourage de Jacques, le présumé frère de Jésus, opposé à Paul, se trouvent les premiers chrétiens opposés aux interprétations de Paul. On y rapporte que ce dernier n’était même pas juif ! Il se serait converti et fait circoncire pour les beaux yeux de la fille du grand prêtre de Jérusalem. Que raconte-t-on encore ?

(367) « Que cette opération, exécutée par un amateur, a été une boucherie et l’a laissé impuissant. Que la fille du grand prêtre s’étant cruellement moquée de lui, il s’est mis par dépit à écrire des pamphlets furieux, contre la circoncision, le sabbat et la Loi. »

E.C. s’appuie aussi sur Renan qui fut le premier à revendiquer une lecture prosaïque ou triviale de la bible et notamment de la vie de Jésus, et le narrateur de nous présenter quelques-unes de ses sorties pertinentes…

(415) « Pour les auditoires grossiers, écrit-il, le miracle prouve la doctrine. Pour nous, c’est la doctrine qui fait oublier le miracle. »

Ains que toute une petite collection de citations disséminées au long du livre…

Freud : "Il serait certes très beau qu’il existe un Père-Tout-Puissant et une Providence qui prenne soin de chacun de nous, mais qu’il est tout de même curieux que cette construction corresponde si exactement à ce que nous pouvons désirer quand nous sommes enfants. »

Nietzsche : "Le grand avantage de la Religion est de nous rendre intéressants à nous-mêmes et de nous permettre de finir la réalité. Dieu est la réponse à notre angoisse.

Lanza Del Vasto, disciple chrétien de Gandhi : « La foi consiste à croire ce que l’on ne croit pas, à ne pas croire ce que l’on croit. »

Mark Twain : « La Foi, c’est croire quelque chose dont on sait que ce n’est pas vrai. »

Alors pourquoi un tel titre ? Le Royaume, qu’est-ce donc ? Pourquoi Le ROYAUME ? Un endroit où les lois seraient iniques ?

(591) « Les lois du Royaume ne sont pas, ne sont jamais, des lois morales. Ce sont des lois de la vie, des lois karmiques. Jésus dit : c’est comme ça que ça se passe. Il dit que les enfants en savent plus long que les sages et que les filous s’en tirent mieux que les vertueux. Il dit que les richesses encombrent et qu’il faut compter comme richesses, c’est-à-dire comme handicaps, la vertu, la sagesse, le mérite, la fierté du travail accompli. Il dit qu’il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de se repentir. »
(587) « Les derniers, les premiers : on est en pays de connaissance. C’est même, je crois, la loi fondamentale du Royaume. Mais cela pose tout de même une question intrigante. Ni Luc ne même Jésus ne remettent en cause l’opinion partagée par tous qu’il vaut mieux être en haut qu’en bas. Ils disent seulement que se placer en bas, c’est la meilleure façon de se retrouver en haut, c’est-à-dire que l’humilité est une bonne stratégie de vie. »
(595) « S’il s’agissait de dire : « La vie en ce bas monde est comme ça, injuste, cruelle, arbitraire, nous le savons tous, mais le royaume, vous verrez, c’est autre chose… ». Pas du tout. Ce n’est pas du tout ce que dit Luc. Luc dit : « C’est ça le Royaume. » Et, comme un maître zen ayant énoncé un koan, il vous laisse vous débrouiller avec. »

Dans l’épilogue, E.C. va un peu plus loin et termine par une curieuse Happy End que je ne souhaite pas dévoiler tant elle est surprenante.

Les injustices, ceux que « cela scandalise, sont tout simplement, comme le pensent Nietzsche et Limonov, des gens qui n’aiment pas la vie ? » […] l’idée que dans le Royaume, qui n’est certainement pas l’au-delà mais la réalité de la réalité, le plus petit est le plus grand. […] « L’homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égale à un autre homme ne comprend pas la réalité ». (617)

 

La défaite de la pensée, Alain Finkielkraut

Pourquoi lire Finkielkraut ? Par provocation ? Justement parce qu’il est tant décrié par les médias, les jeunes… et France Inter ?

Parce qu’aller à contre-courant (surtout médiatique) peut être un bon exercice de la pensée.

Parce que j’écoute souvent ses émissions et le trouve plutôt calme, raisonné et éminemment cultivé.

Et surtout parce que je fais ce que je veux ! :p

Plus sérieusement, moi, j’aime bien écouter Alain Finkielkraut (AF) les samedis matins à 9h sur France Culture. Au-delà de sa culture impressionnante, c’est vrai, je m’amuse souvent à guetter le moment où, à mon avis, il va vriller… Ah ! Ça y est, il s’agite, il s’étonne, il est submergé et il se jette dans l’identitarisme et le culte de la France et de sa grandeur.

Pourquoi lire Finkielkraut, demandé-je : sinon pour changer d’opinion à son sujet, du moins pour la modérer.

La défaite de la pensée, c’est clair, ça sonne réac’ et pessimiste au plus haut point. Qui, à part un vieux schnock, pourrait écrire quoi que ce soit sous un titre pareil ?

Bah tiens, justement : vouer systématiquement aux gémonies les vieux cons pour leur préférer des jeunes cons, voilà une habitude que nous avons prise et qu’il déplore, à la fin de son livre, dans des cris d’alarme un peu réac’…

Oui, AF déplore le « rajeunissement général et le triomphe du cucul sur la pensée »… J’ai tellement ri en lisant cette phrase !

Puis contre le « jeunisme », il cite Fellini :

« Je me demande ce qui a bien pu se passer à un moment donné, quelle espèce de maléfice a pu frapper notre génération pour que, soudainement, on ait commencé à regarder les jeunes comme les messagers de je ne sais quelle vérité absolue. Les jeunes, les jeunes, les jeunes… On eût dit qu’ils venaient d’arriver dans leurs navires spatiaux […] Seul un délire collectif peut nous avoir fait considérer comme des maitres dépositaires de toutes les vérités des garçons de quinze ans. »

C’est aussi vers la fin de son livre qu’on trouve ce qu’il a à dire sur les valeurs, ce qu’il critique finalement d’une pensée lisse, qui aimerait tout mettre sur un pied d’égalité, un égalitarisme forcené, plutôt que d’examiner un à un, méthodiquement, chacun des apports de la société, chacune des pierres de LA culture.

Une paire de botte vaut Shakespeare : Oui, dans ce chapitre, AF critique deux choses qui sont en effet bien différentes.

1) La mise sur un pied d’égalité d’œuvres différentes, dont il estime qu’elles n’ont pas la même valeur et déplore qu’on nous le fasse croire… (Les coupables ? Deleuze et Séguéla, grands défenseurs de cette pensée arasante, aplatissante)

« L'absorption vengeresse ou masochiste du cultivé (la vie de l'esprit) dans le culturel (l'existence coutumière) est remplacée par une sorte de confusion joyeuse qui élève la totalité des pratiques culturelles au rang des grandes créations de l'humanité. » (139)

2) La mise sur un pied d’égalité du divertissement et de la culture.

« Muni d’une télécommande dans la vie comme devant son poste de télévision, il compose son programme, l’esprit serein, sans plus se laisser intimider par les hiérarchies traditionnelles. Libres au sens où Nietzsche dit que ne plus rougir de soi est la marque de la liberté réalisée, il peut lâcher tout et s’abandonner avec délices à l'immédiateté de ses passions élémentaires, Rimbaud ou Renaud, Lévinas ou Lavilliers – sa sélection est automatiquement culturelle.

La non-pensée, bien sûr, a toujours coexisté avec la vie de l’esprit, mais c’est la première fois, dans l’histoire européenne, qu’elle habite le même vocable, qu’elle jouit du même statut et que sont traités de racistes ou de réactionnaires ceux qui, au nom de la « haute » culture, osent encore l’appeler par son nom. » (143)


Car au fond, le véritable objectif du livre est bien celui-là : distinguer LA culture des cultures. LA culture, au sens antique, celle qui est censée permettre à TOUS les hommes de s’émanciper de leur condition première, de leurs traditions rétrogrades, de leurs craintes infondées et de leurs croyances éculées.

LA culture serait ce qui vous porte vers l’avenir et vous fait grandir. LES cultures seraient les particularismes alimentaires, vestimentaires et autres qui vous ramènent, au contraire, dans vos racines, vos origines et ce qui vous retient au lieu de vous faire aller.

Au début de son livre, AF oppose Julien Benda, fervent défenseur de LA culture, à Herder, défenseur des particularismes.

Pour an savoir davantage sur Julien Benda :

https://www.franceculture.fr/emissions/le-malheur-des-uns/julien-benda-ou-lengagement-a-geometrie-variable

« Il dénonce l’allégresse avec laquelle les desservants de l’activité intellectuelle, à l’encontre de leur vocation millénaire, flétrissent le sentiment de l’universel et glorifient les particularismes. » (13)

Herder,quant à lui :

«  […] affirme que toutes les nations de la terre – les plus huppées comme les plus humbles – ont un mode d’être unique et irremplaçable. » (14)

C’est le concept de Volksgeist, en français Esprit national.

« Selon Herder, l’aveuglement de Voltaire reflète l’arrogance de sa nation. S’il pense faux, s’il unifie à tort la multiplicité des situations historiques, c’est parce qu’il est imbu de la supériorité de son pays (la France) et de son temps (le siècle des Lumières). » (16)

Herder ne rencontrera de succès que plus tard, après la défaite d’Iéna.

« L’homme étant l’ouvrage de sa nation, le produit de son environnement et non l’inverse, comme le croyaient les philosophes des Lumières et leurs disciples républicains, l’humanité doit se décliner au pluriel : elle n’est rien d’autre que la somme des particularismes qui peuplent la terre. Et de Maistre ici rejoint Herder : “Les nations ont une âme générale et une véritable unité morale qui les constitue ce qu'elles sont. Cette unité est surtout annoncée par la langue.” »(26)

S’ensuit un tableau long et précis des auteurs européens qui ont pris part à la querelle : universalisme contre particularisme, ou, pourrait-on dire, intérêt général contre individualisme ?

Pour Renan et le pangermanisme :

 « L’empreinte éducative de Goethe s’efface en Allemagne : réduisant la culture au culte exclusif des puissances originelles, le Volksgeisttriomphe et révèle, par surcroit, ses potentialités totalitaires. » (54)

Et mène le monde à la guerre des nations…

Après la guerre, heureusement, nous pouvons saluer la fondation de l’Unesco.

« Ce régime (le nazisme) ayant jeté le monde dans la guerre en s’appuyant tout ensemble sur le despotisme, c’est-à-dire la suppression des libertés et sur l’obscurantisme, c’est-à-dire l’exploitation du préjugé et de l’ignorance, la nouvelle institution mondiale (UNESCO) était chargée de veiller à la liberté d’opinion et d’aider à vaincre les opinions aberrantes, les doctrines qui prolongent la haine en système de pensée ou qui donnent un alibi scientifique à la volonté de puissance. […] En liant le progrès moral de l’humanité à son progrès intellectuel, en se situant sur le double terrain politique de la défense des libertés et culturel de la formation des individus, les responsables gouvernementaux et les grandes autorités intellectuelles réunis à Londres renouaient spontanément avec l’esprit des Lumières. » (66)

Le projet était louable. Cependant, les efforts des intellectuels d’après-guerre, s’appuyant sur les découvertes des anthropologues, ont eu l’influence suffisante pour engendrer un retournement complet des objectifs initiaux de l’UNESCO :

« Il est dit, dans les résolutions actuelles de l’Organisation, que les êtres humains tirent toute leur substance de la communauté à laquelle ils appartiennent ; que l’identité personnelle des individus se confond avec leur identité collective ; que tout en eux – croyances, valeurs, intelligence ou sentiments – procède de ce complexe de climat, de genre de vie, de langue qu’on appelait jadis Volksgeistet que l’on nomme aujourd’hui culture ; que l’important, c’est l’intégrité du groupe et non l’autonomie des personnes, que le but de l’éducation n’est pas de donner à chacun les moyens de faire le tri dans l'énorme masse de croyances, d’opinions, de routines et d’idées reçues qui composent son héritage, mais bien au contraire de l’immerger dans cet océan, de l’y plonger la tête la première : « Loin de demeurer deux domaines parallèles, culture et éducation s’interpénètrent et doivent se développer en symbiose, la culture irriguant et alimentant l’éducation qui s’avère le moyen par excellence de transmettre la culture et, partant, de promouvoir et renforcer l’identité culturelle. » (conf de Mexico sur les politiques culturelles, Unesco, 1982, p.7) » (100-101)

Il faut bien saisir le désappointement d’AF, contre lequel je ne saurais m’élever : s’il défend LA culture contre LES cultures, c’est en opposant à LA culture [c.-à-d. la science, mais également tous les arts à vocation universelle, qui parle de l’humain plutôt que de l’individu] AUX cultures et à travers elles, à la valorisation excessive des particularismes, la protection tous azimuts des traditions et des rapports de pouvoir inégalitaires, contribuant alors parfois à la (re)naissance des nationalismes.

A.F. s’emporte un peu plus loin :

« Existe-t-il une culture où l’on inflige aux délinquants des châtiments corporels, où la femme stérile est répudiée et la femme adultère punie de mort, où le témoignage d’un homme vaut celui de deux femmes, où une sœur n’obtient que la moitié des droits de succession dévolus à son frère, où l’on pratique l’excision, où les mariages mixtes sont interdits et la polygamie autorisée ? L’amour du prochain commande expressément le respect de ces coutumes. » (128-129)

Dans ce chapitre, AF craint que l’on ne renonce au projet de droits universels de l’homme au nom du respect des traditions, et que – telle est sa comparaison – on endosse momentanément la livrée qui fera de nous le serf pliant sous la domination du knout, puisque ce dernier est plus âgé, plus ancestral (cf. les traditions) et plus respectable.

Bref, AF s’insurge contre ce droit d’ainesse des traditions ancestrales sur la culture, ce droit d’ainesse qui semble perdurer. Il déplore :

« Né du combat pour l’émancipation des peuples, le relativisme débouche sur l’éloge de la servitude. »

Attention cependant, il est parfaitement conscient de la pente glissante sur laquelle il se trouve et se défend par avance des attaques qu’il pourrait subir (et qu’il a pourtant subies  !)

 « Est-ce à dire qu’il faut en revenir aux vieilles recettes assimilationnistes et séparer les nouveaux arrivants de leur religion ou de leur communauté ethnique ? La dissolution de toute conscience collective doit-elle être le prix à payer pour l’intégration ? En aucun cas. Traiter l’étranger en individu, ce n’est pas l’obliger à calquer toutes ses conduites sur les façons d’être en vigueur chez les autochtones et l’on peut dénoncer l’inégalité entre hommes et femmes dans la tradition islamique sans, pour autant, vouloir revêtir les immigrés musulmans d’une livrée d’emprunt ni détruire leurs liens communautaires. Seuls ceux qui raisonnent en termes d’identité (et donc d’intégrité) culturelle pensent que la collectivité nationale a besoin pour sa propre survie de la disparition des autres communautés. » (131)

Et ça c’est pour Marine.

Sa majesté le consommateur : Pour finir, selon AF, la valorisation des cultures et la confusion des valeurs (^^) est le terrain de jeu favori du libéralisme et de ses folies consuméristes. Oui car dans le passé, si on ne confondait pas Shakespeare et une paire de bottes, c’était surtout affaire de calcul et de rentabilité. Or :

« Les hommes-cultures combattaient sous le nom de bêtise la tyrannie de la pensée calculatrice, tandis que son extension postmoderne ne suscite pratiquement pas de protestations. » (147) « La publicité a remplacé l’ascèse et l’esprit du capitalisme intègre maintenant dans sa définition toutes les jouissances spontanées de la vie qu’il pourchassait implacablement au moment de sa naissance. […] l’hédonisme contemporain retourne la raison bourgeoise contre le bourgeois : la pensée calculante surmonte ses anciennes exclusives, découvre l’utilité de l’inutile, investir méthodiquement le monde des appétits et des plaisirs et, après avoir ravalé la culture au rang des dépenses improductives, élève maintenant toute distraction à la dignité culturelle : nulle valeur transcendante ne doit pouvoir freiner ou même conditionner l’exploitation des loisirs et le développement de la consommation. » (147)

 

Bref, au prochain qui agonit d’injures le pauvre Finki’, je lui conseillerai vivement de se frotter auparavant un tant soit peu à ce livre – et à d’autres…

En attendant, je vous livre en entier son dernier paragraphe de conclusion, sorte de résumé…

Conclusion : le zombie et le fanatique

« La barbarie a donc fini par s’emparer de la culture. À l'ombre de ce grand mot, l’intolérance croît, en même temps que l’infantilisme. Quand ce n’est pas l’identité culturelle qui enferme l’individu dans son appartenance et qui, sous peine de haute trahison, lui refuse l’accès au doute, à l’ironie, à la raison – à tout ce qui pourrait le détacher de la matrice collective, c’est l’industrie du loisir, cette création de l’âge technique qui réduit les œuvres de l’esprit à l’état de pacotille (ou, comme on dit en Amérique, d’entertainment). Et la vie avec la pensée cède doucement la place au face-à-face terrible et dérisoire du fantastique et du zombie. » (165)