Baise ton prochain !

de Dany-Robert Dufour : Mandeville avait tout compris ?

J’ai lu Baise ton prochain ! de Dany-Robert Dufour avec grand intérêt, puisqu’il m’a été offert par mon amie Marie-Noëlle.

Le titre n’est pas excellent – je le trouve putaclic, pour conserver la métaphore. Mais soit! L’auteur y exhume un penseur dont je ne connaissais que vaguement le nom : Bernard de Mandeville, médecin, philosophe et auteur de La Fable des abeilles : la thèse défendue est audacieuse, et l’auteur DRD va nous montrer à quel point Mandeville aurait compris, dès le début du XVIIIe siècle, ce que deviendrait aujourd’hui le capitalisme moderne.

Si les développements psychanalytiques du livre m’ont moins passionnée que les analyses historiques, politiques et sociales, j’y ai tout de même apprécié les références clin d’œil à Freud et Lacan. Notamment un passage où Mandeville apparaît presque comme un psychologue avant l’heure. Lorsqu’il explique qu’il faut écouter ses patients, comprendre leur histoire particulière, parler leur langage et tenir compte de leur tempérament, on a parfois l’impression de lire un praticien contemporain.

Ce qui frappe d’abord, c’est que Mandeville apparaît comme une sorte de penseur maudit. Adam Smith lui-même condamne son œuvre comme « licencieuse » et remplace discrètement le terme de « vice » par le beaucoup plus présentable « amour de soi ». Pourtant Marx, lui, ne s’y trompe pas : il souligne que certains passages de La Richesse des nations ressemblent fortement à ceux de La Fable des abeilles.

L’idée de départ est audacieuse. Là où la tradition morale cherche à réprimer les passions humaines, Mandeville explique qu’il sera possible de les utiliser. Mieux : que l’on finira par bâtir un ordre social qui s’appuient sur elles. Comment c’est possible ?

« Tous les hommes vivent ainsi, dans le monde imaginaire de la flatterie, en se nourrissant de cette monnaie de la louange qui n’est que du vent. »

Première observation : la flatterie. Mandeville observe que le pouvoir ne repose pas seulement sur la force ou la religion. Il repose aussi sur la flatterie. Les hommes, explique-t-il, vivent de reconnaissance symbolique comme d’autres vivent de pain. Les grands aiment les applaudissements, les petits aiment se croire vertueux. Tout le monde se nourrit de cette monnaie étrange qu’est la louange.

Comprenant cela, Mandeville distingue alors deux groupes, deux classes : d’abord ceux qui refusent les récompenses imaginaires – les bandits, les voleurs, les scélérats – et enfin, ceux qui les acceptent, les honnêtes gens qui respectent les règles parce qu’ils tirent de cette obéissance une satisfaction morale.

Mais il ajoute une troisième catégorie, beaucoup plus inquiétante : ceux qui feignent la vertu afin d’en tirer profit. Autrement dit, les prédateurs ou pervers.

« Il existe une troisième classe, composée des pires d’entre tous les hommes, qui ont pour caractéristique de faire semblant d’obéir à la loi dans un double but : profiter du prestige des vertueux, et surtout, tenir tout le monde tranquille afin d’en tirer tous les bénéfices possibles. »

L’exploitation hargneuse des pervers, deuxième observation. La formule m’a poursuivie longtemps après la lecture. Car Dufour suggère que l’histoire du capitalisme pourrait être racontée comme la montée en puissance progressive de cette troisième classe. Une petite classe presque invisible. Une classe capable d’utiliser les croyances des autres comme matière première.

Selon cette lecture, le génie du système n’est plus de diviser pour régner, mais de flatter pour gouverner. Chacun est encouragé à poursuivre son intérêt, à chercher reconnaissance, richesse ou prestige. Pendant ce temps, quelques-uns prélèvent leur dîme sur l’ensemble. Ils font marner l’ensemble des travailleurs, scélérats compris.

« La grande classe des névrosés qui sont tenus en bride, la petite classe de scélérats servant de repoussoir, la mini-classe indiscernable des pervers s’employant à tondre la laine sur le dos des premiers. »

Troisième observation : la pyramide inversée : La description de cette architecture sociale m’a rappelé certaines discussions contemporaines sur les inégalités. Dufour propose une image simple : la théorie du ruissellement serait en réalité une pyramide de Khéops posée sur sa pointe. Les richesses ne descendent pas du sommet vers la base ; elles remontent au contraire depuis la multitude des travailleurs jusqu’à une concentration toujours plus étroite.

« Le capitalisme procèderait donc d’une prodigieuse architecture sociale. C’est une pyramide de Khéops posée sur la pointe où les multiples petites richesses locales créées par les nombreux pauvres laborieux coulent de haut en bas pour se concentrer (…) vers la pointe du 1 % des très riches. »

Un exemple historique parmi d’autres, les enclosures et la fin des communs : Derrière un mot technique se cache une transformation gigantesque : la destruction progressive des communs. Les droits de glanage, de pâturage, de cueillette, de chasse ou de ramassage du bois ont été peu à peu supprimés. Ce qui relevait d’un usage collectif devient propriété privée. Les paysans perdent alors une partie essentielle de leurs moyens d’existence. Conséquence ?

  • Ils deviennent disponibles.
  • Disponibles pour l’usine.
  • Disponibles pour vendre leur force de travail.
  • Disponibles pour la révolution industrielle.

La démonstration rejoint ici les analyses classiques de Braudel ou de Marx sur l’accumulation primitive. Mais Dufour y ajoute une coloration mandevillienne particulièrement stimulante : cette transformation n’est pas seulement économique. Elle repose aussi sur une compréhension très fine des ressorts psychologiques humains.

Enfin, le livre se termine sur une réflexion saisissante concernant l’argent moderne. Depuis l’abandon de la convertibilité du dollar en or, la monnaie repose essentiellement sur une croyance collective. Nous vivons ainsi dans un monde où le signe a pris son autonomie. Un monde où l’argent peut sembler s’engendrer lui-même. Un monde où la finance devient parfois un immense casino – voici venu le formidable monde dominé par le capitalisme financier !

« La monnaie phare des échanges mondiaux structurée comme une histoire drôle – il n’en a pas fallu davantage pour que notre époque devienne hautement tragique. Elémentaire mon cher Nixon (et oui car Bretton Woods supprime l’équivalent or du dollar). La croyance partagée en la valeur du bout de papier vert a conduit au développement d’une « économie casino » fondée sur l’exploitation à outrance de cette croyance, oscillant de la crédulité la plus naïve aux coups de bluff les plus tordus. Vers 1929, Keynes avait vu venir une telle mutation

Le livre de DRD se termine sur une exhortation à la mobilisation, qui vise essentiellement la jeunesse. Alors rebellons-nous !

Publié par

laetitia

Autrice ! de formation en Lettres Classiques, Docteur en linguistique, prof de Français Lettres Classiques, actuellement d'expression écrite et orale. Je souhaite mettre à disposition de tous des cours, des avis et Compte-rendus de lecture, des extraits de mes romans, des articles de linguistique, des recherches en mythologie et religion… et les liens vers la chaine "La Boule Athée" que je co-créai avec mon ex- compagnon et ami.

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