Ida, d’Hélène Bessette

Vous avez vu ce minois qui semble prêt à sourire et à sortir quelque chose de drôle ?

Hélène Bessette, pourtant, c’est plutôt très sérieux. Mais aussi drôle par les entournures.

Ida, le personnage principal, est une vielle femme, qu’on vient de retrouver morte, renversée par un conducteur peut-être inattentif. Domestique dévouée chez les Besson, des propriétaires un peu moins riches que les précédents, sa mort provoque les interrogations, les confidences, mais permet aussi l’expression du mépris de classe, l’étonnement, bref… les langues se délient et tentent de savoir, même, si Ida ne se serait pas suicidée !?

A travers l’addition des pensées pêle-mêle des personnages, c’est l’histoire que l’on découvre, celle d’Ida qui n’en a finalement pas et qui emporte avec elle les mystères de sa vie, dans les mots bien choisis d’Hélène Bessette.

Cet auteur a beaucoup souffert de n’être pas suffisamment reconnue. Elle était pourtant longtemps publiée chez Gallimard. Après avoir été institutrice, elle est entrée au service de bourgeois. Chez le Nouvel Attila, on trouve ses œuvres avec une couverture spéciale, montrant sa biographie sous la forme d’une frise.

Elle fait partie de celles qui me font supputer parfois que, si nous ne voyons pas davantage d’écrivains aux examens de nos chers têtes blondes, c’est que les femmes écrivains ont fait très fort… pas forcément plus fort que les hommes, mais jamais plus faibles. D’ailleurs, cela pourrait s’expliquer : Bah oui, les faibles [femmes] n’ont tout simplement pas été publiées (Ce n’est plus le cas depuis quelques dizaines d’années hein ! Les femmes ont maintenant le droit d’être aussi médiocres que les hommes, et certaines ne se gênent pas).

Bien sûr ! Il y a Céline, James Joyce ou d’autres très difficile à s’approprier dans leur style particulier… Je ne dis pas que les hommes écrivains sont tous faciles d’accès. Mais parmi les femmes écrivains, qui est simple ? Qui pourrait-on étudier au collège, à part notre nationale G. Sand ? Sarraute et ses dialogues internes ? Colette la licencieuse, jusqu’à la bien comprendre ? Violette Leduc ? Beauvoir ? Duras ? Ernaux ? Même la Princesse de Clèves est jugée comme trop hors du temps et difficile par certains incultes… pardon, hommes politiques. Et ne parlons pas de Christine de Pizan, Louise Labé ou Marguerite de Navarre… Sappho… ? A chaque fois, ce sont des monstres…

Mais voici plutôt quelques extraits de ce roman car personne ne parle mieux d’Hélène Bessette qu’elle-même sans doute :

[20]

Ida passe.
Elle passe sur trois cents pages.
Buée sur laquelle un enfant s'amuse à souffler.

Larme qu'on essuie.
Et de ce grand chagrin (en mouvement) il ne restera rien.
Ida quelconque morne déambulatoire. Timbre de voix uniforme.
Silhouette indéfinie. Tassée par l'âge peut-être.
Ce paquet de chiffons informes.

Pardon - c'était un très beau manteau.
Ne dites pas le contraire.
Le manteau était-il beau ?
Sur le cintre cela va sans dire.
Ce paquet de chiffons fuyant entre les autres. Avec cet automatisme que donnent les tapis roulants.
Cette Ida, eh bien ne cherchons pas.
Elle a la mort de toutes les Ida du monde.
[80]

Puis Madame Besson se tord la main avec dégoût pour jeter au loin une combinaison que par mégarde elle avait effleurée des doigts. Et cette combinaison était par erreur jointe à la lessive. Parce qu'on avait fait la lessive cette semaine-là. À cause de la lessive vous comprenez. Et, je ne sais pas pourquoi, dit-elle, la combinaison de Ida s'est trouvée mélangée aux miennes.
Elle le dit plusieurs fois avec un grand étonnement. Cette semaine-là, on a eu des perturbations dans la lessive. C'est dramatique. De son côté Henriette se tord la main de la même façon sur une serviette de toilette.
Une serviette à Ida.
Mettez-la dans le placard aux chiffons.
Il y a une pièce de la servante qui s'est trouvée mêlée aux pièces de Madame.
La combinaison, il faut le dire pour excuser la méprise, ressemble fort aux lingeries de Madame Besson.
[141]
Elle se moquait gentiment de moi et je ne me fâchais pas. Termine Madame Besson.
Il faut tout de suite prévenir qu'il serait dangereux de se moquer "non-gentiment" de l'employeur. 
Périlleux pour tout dire.
Elle ne répondait pas. je veux dire : elle ne répondait jamais mal.
Il faut tout de suite prévenir qu'une conversation d'égal à égal est à écarter d'une manière rigoureuse. Sans être grossière (le "répond mal" s'applique à toute réponse qui bien que polie exprime un désaccord), Ida (les Ida) ne peut se permettre de parler à Madame Besson avec la liberté de l'égalité.
Ida est inférieure une fois pour toutes.
Il est bon d'insister sur ce point.
La Bêtise (avec majuscule) de l'employeur n'est jamais à envisager (ou sa méchanceté ou son ignardise ou ses divers défauts) mais la bêtise de l'employé est toujours à envisager (cela va sans dire).
Ida le sait.

[141]
Ida, à part, silencieuse, supérieure peut-être
Dans la foule des filles
Des filles de cuisine
Celle qui a conscience de son état intolérable.
Le fou conscient.

Thinking Eternity

  • de Raphaël GRANIER de CASSAGNAC
  • Chez Helios, 314 pages

Je ne lis presque jamais de roman de SF à cause du manque fréquent de recherches stylistiques et poétiques ; la prose S.F. évite souvent les équivoques si chères à mon imagination, tournée qu’elle est vers d’autres préoccupations futuristes et diégétiques. Mais toutefois, il m’est arrivé d’être prise par le récit et surprise par les procédés littéraires de narration de quelques-uns, comme le Moineau de dieu, lu il y a longtemps. Comme également Thinking Eternity cette fois-ci.

Voici l’histoire… une sœur et un frère qui parcourt le monde dans des buts et des usages différents.

Sur la demande express d’une amie, Yoko, AdrianE. [le frère] accepte de répandre les connaissances scientifiques sous la forme de conférences retransmises sur toute la planète. Le mouvement s’appelle le Thinking. A son grand désespoir, les humains s’emparent des discours scientifiques du Thinking comme ils recevraient une révélation mystique et religion. C’est logique ! Étant en effet privés de tout moyen direct d’observation et de vérification, la plupart des gens sont contraints d’adhérer aux discours scientifiques sans avoir les moyens matériels et intellectuels de vérifier les théories par des expériences…

Diane E. [la sœur], a mis au point un double cybernétique d’une formidable intelligence et qui répond au prénom d’Artémis – double grec de Diane. On retrouve d’ailleurs les dieux grecs dans les enfants qu’elle aura plus tard – Apollon et Athéna – car ce livre nous permet de suivre les personnages sur plusieurs années, jusqu’à la fin en somme.

Les questions afférentes aux Intelligences artificielles affleurent : en quoi précisément, objectivement, ne sont-ils pas « humains » ? Artémis ne réussit-il pas à tromper sa propre créatrice ?

(90) « Je crois que j’ai réussi à te convaincre quand j’ai délibérément introduit dans mon algorithme une composante aléatoire. Irrationnelle, si tu préfères. »

Voilà qui est intéressant.

Dans ce roman, on se balade dans tous les coins du monde sans grands détails pittoresques. Mais à vrai dire, là ne réside pas l’intérêt véritable de l’histoire : la balade s’effectue plutôt entre les moyens littéraires de poursuite de l’histoire, à travers journaux intimes, confidences, articles de presse, interview, ellipses temporelles qui poussent à la reconstruction des passages perdus… c’est intellectuellement très stimulant.

Néanmoins, et ce serait mon principal reproche, nous voilà plongés dans un futur où il n’y a, apparemment, aucun problème d’énergie… villes de plastique, écrans géants envahissants, moyens de communication hallucinants, déplacements hyper fréquents, multiplication des opérations pour le fun !

(119) « Comme le bijou, la teinture, le tatouage, le piercing, la silicone, la scarification ou le familier avant elle, la cybermod atteignit son heure de gloire. Les athlètes augmentés furent interdits d’olympiades classiques et les Jeux méta-olympiques furent créés. Le Time décerna avec humour le titre de « machine de l’année » au milliardaire John Tao qui, après une greffe du cœur salvatrice, s’était fait remplacer les quatre membres, les yeux, et dont le cerveau était interfacé avec un puissant ordinateur. La presse fit grand cas d’un hypothétique sexe cybernétique – le milliardaire entretint le mystère en ne faisant l’amour que dans le noir en vision thermique – mais ne s’émut que très peu de la chaîne de cybercliniques low-cost qu’il commença à répandre sur la planète. »

Bémol (donc) : Dans cet univers très virtuellement outillé, où certains hommes se font donc greffer de faux phallus extraordinaires, l’auteur n’a pas imaginé ce que les femmes, par exemple, auraient pu souhaiter avoir – comme extension cybernétique ou que sais-je – un truc pour amoindrir les inconvénients matériels des règles… mais on ne lui en voudra pas pour si peu. J’écrirai moi-même un roman axé uniquement sur cela un jour, et ce sera sanglant.

Dièse : Il y a toutefois des femmes non stéréotypées ! Dotées de personnalités différentes. C’est même un peu too much : la lesbienne indépendante, l’asiatique exploratrice, la Mary couche-toi-là qui ne l’est pas, bien au contraire : ce sont les hommes qui défilent comme des proies dans ses rets de chasseresse, et Diane qui ne l’est pas, mariée et mère de famille, puis veuve… et qui, au final, se détournera de l’éducation de ses deux enfants au profit de projets scientifiques plus passionnants.

Au fil de l’histoire haletante et des multiples rebondissements, durant laquelle j’élabore des hypothèses toujours plus farfelues pour deviner la fin avant d’y parvenir, le roman aborde plusieurs questions qui me tiennent souvent éveillée :

Adrian Ekhard, au début du roman, perd ses yeux dans un attentat terroriste. C’est doté de ses nouveaux yeux qu’il va ensuite faire le tour du monde et prêcher la bonne parole scientifique… Non je plaisante… il va justement organiser des conférences et faire connaître les acquis scientifiques indéniables de son époque, expliquer notamment les faits astrologiques observables etc… Dans sa mission, il est aidé de ses fidèles amis, mais également des yeux cybernétiques dont il est un des tout premiers à être équipés. D’après lui, cet ajout constituerait même une des raisons de son succès :

« au-delà de mon apparence, je crois que c’est surtout le fait que la science m’a évité de devenir aveugle qui interpelle mes auditeurs. A leurs yeux, je sais forcément de quoi je parle, puisque je porte la science sur mon visage… »

(76) « Ces gens te prennent pour une sorte de prêtre, le messie d’un nouvelle religion.

- Arrête tes bêtises, la science n’est pas une religion !

- C’est pourtant exactement ce qu’elle est pour eux ! Ils te croient sans pouvoir vérifier ce que tu dis. Et tu réponds avec tes histoires à une bonne partie des questions fondamentales qu’ils se posent. Ça ne te rappelle rien ? C’est exactement la même chose pour les religieux. »

J’aimerais beaucoup que cet argument soit validé dès aujourd’hui : avec tous les portables qui traînent dans toutes les mains des religieux, si seulement ça pouvait marcher ! ^^ Mais bon, une chose est de chercher et trouver une preuve de ce que l’on croit (le cas ici), une autre est de croire quelque chose sans voir les preuves contraires qu’on a sous les yeux (notre monde).

Pour que la science se diffuse intelligemment – c’est-à-dire pas comme un discours religieux auquel on demanderait d’adhérer – il faudrait accompagner sa diffusion d’expérimentations convaincantes… est-ce possible ? Les applications technologiques actuelles que chacun a dans ses mains ne font pas le job… et depuis longtemps, puisqu’on fait la guerre avec des instruments de plus en plus sophistiqués, parfois pour défendre des croyances plus qu’éculées…

Dans le monde de Thinking Eternity, il n’y a donc pas de problème écologique ou de manque de ressources naturelles. La technologie a pris un formidable essort… pourquoi pas ? Mais en revanche, les pays sous-développés sont restés sous-développés…

(92) « l’intérêt que suscite la science la plus fondamentale chez les hommes et les femmes les plus simples, les moins « développé », diraient certains sans voir que le gros de leur société n’est pas plus malin. Partout, à chaque étape, j’ai trouvé l’émerveillement […] des bidonvilles de Medellin aux Indiens isolés du Chiapas, en passant par les villages de pêcheurs de la côte Pacifique ou les cités oubliées par les touristes des Caraïbes. »

Nous voilà donc dans un monde hyper connecté à – au moins –  deux vitesses, où les pays pauvres sont restés pauvres, et où les ressources naturelles n’ont pas diminué… *

Alors prenons-le pour un roman qui évoque avant tout des questions philosophiques autour de la science et de l’identité humaine.

Par exemple, voici un sujet cher aux zététiciens, vers la fin du roman, lorsqu’un Virus se répand sur la planète. D’où vient-il ? Cette annonce est-elle le résultat d’un complot ?

« Tant que ta compagnie n’aura pas fourni des preuves scientifiques de l’existence du Virus, je n’y croirai pas. […] Je ne sais pas ce que vous manigancez mais jusqu’à preuve du contraire, le Virus n’existe pas. […] – OK, admets pour une fois que tu ne sais rien. Tu n’as pas plus de preuves de sa non-existence que de son existence. Dans le doute, si jamais le Virus existe, je t’offre une chance de lui survivre. Et si je me trompe, tant mieux ! […] – C’est non. Nous autres thinkers aimons nous reposer sur des fais objectifs pour prendre nos décisions."

Les Thinkers, c’est le nom des adeptes du mouvement quasi religieux qui s’est développé autour d’Adrian, lui qui a pourtant essayé de disparaître dans l’espoir d’éviter que le mouvement ne devienne véritablement religieux autour de sa personne érigée dès lors en prophète ou quelque chose dans le genre… De son côté, sa sœur, la fameuse Diane, se confie et vit très collée – sauf un moment de crise – avec son I.A. personnelle, Artémis, qui a finalement tout d’une amie imaginaire. C’est en partie grâce à elle que nous avons accès aux témoignages qui permettent l’écriture de tout le livre.

Par le biais de ces I.A. et d’expériences de clonage, on se demande en effet finalement quels sont les critères qui permettent de déterminer quel est le monde réel, et celui qui ne l’est pas.

[Attention, SPOIL-divulgâchage à partir de maintenant…

Ne pas lire si vous souhaitez conserver le suspense…]

En outre, une partie des I.A. se révèlent au final être des consciences humaines qui se sont transplantés à l’identique dans un monde virtuel… dans lequel elles peuvent être immortelles.

« En les découvrant, tu sauras la vérité, que les consciences artificielles ne sont pas artificielles, qu’elles sont une évolution possible de l’espère humaine, une expérience à laquelle j’ai participé sans le savoir. Une expérience qui n’est pas terminée et dont l’issue me paraît redoutable. Tout est possible, le meilleur comme le pire. Dans quelques minutes, je vais passer de l’autre côté. J’ai peur mais je n’ai pas le choix. »

Mais dès lors que les consciences artificielles procèdent d’un artifice (c’est la définition), comment peuvent-elles être non artificielles ? Et sont-elles toujours virtuelles ? Cela pousse un personnage à préférer l’appellation « monde biologique » à « monde réel » que l’on pourrait à juste titre opposer au monde virtuel, du coup, considéré comme également réel. Imaginons : si l’on copiait toutes vos connexions, souvenirs et sensations comprises, avant de faire disparaître votre corps, serait-ce encore vous ? Qu’est-ce qui constitue votre identité et ce que vous êtes, de l’intérieur ? Qu’est-ce qui vous permet de vous reconnaître chaque matin, de vous dire « ah oui, c’est bien moi ! »

Vous ne vous posez pas cette question tous les matins ? Moi je fais reset tous les soirs et je rallume tous mes programmes un à un. Suis-je la même personne qu’hier ? Plaisanterie à part… suis-je en effet la même personne qu’hier et sur quel plan ? Biologique ? Des molécules se sont barrées hein… Intellectuelles ? J’ai appris des trucs et j’ai dû en oublier d’autres… Mais mon apparence me ressemble, mes rides ont évolué de façon imperceptible. Il y a un continuum physique et psychologique sur lequel on peut s’appuyer pour prétendre être encore soi-même… à quoi ce continuum pourrait-il être réduit au maximum ?

 

______

  • Ce monde de T. E. que je crois improbable pourrait bien advenir… prenez connaissance des travaux de François Héran Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire « Migrations et sociétés  » (depuis janvier 2018), et directeur de l’Institut Convergences Migrations (https://www.franceculture.fr/emissions/la-question-du-jour/immigration-la-ruee-vers-leurope-est-elle-un-mythe), qui explique que, contrairement à ce que j’imaginais, le monde pourrait bien évoluer vers quelque chose de ce type : des pays moins développés, plus pauvres, qui, par manque de ressources ne peuvent ni migrer ni se développer… et d’autres, qui continueront leur développement technique, et qui pourraient bien être les mêmes qu’aujourd’hui…

Pute, de Jérôme Bertin

Difficile de proposer une fiche d’un petit roman à la prose aussi poétique que celui de Jérôme Bertin, intitulé « Pute », publié chez al dante en 2013. Une histoire d’amour qui finit mal, mais surtout une avalanche de trouvailles.

Il en lit des extraits ici.

(5) Marie-moi pute. Marie-moi avec la vie. Crève le vide.

(6) Celle d’y a trois jours. La sale l’unique. Qu’une voiture m’a volée.

(25) Pas de solidarité entre losers de l’existence. Entre putains et putois. Non. Je ne regrette rien. Je ne dis rien. J’essaie d’arrêter de respirer pour mourir un peu. Arrêter la douleur qu’ils me cousent à coups de coude dans la carcasse. Cancans des cognes m’assourdissent.

(27) Je dis que j’ai tué par amour. C’est ma seule parole. A prendre ou à lécher mon cul.

(29) Même de chez perdant tu craches sur les faibles.

(34) Le juge à l’évidence il aime pas ma tête. Il dégouline le dégoût la pieuvre. Qu’on me jette la pierre un peu. Son procureur a sûrement déjà préparé son petit tas. Petit toutou judas à l’œil méchant. Un qui mâche pas ses mots l’outragé. Pour sûr. Pour sucrer l’addition une rangée de jurés jurant déjà d’haïr. La vérité toute la vérité. Une sale remplie de sons.

(44) Au bout du jour je l’aurais emmenée. On serait partis en quête du beau. Enfin. Chercheurs d’hors. Hors la loi inique de cette société vomie par le cul des riches. Je lui aurais offert tout l’ouvert.

(49) Pas beaucoup supérieur au rat taupe l’homme. Guère plus joli. Glaire plus polie c’est tout.

(65) Le temps c’est de la mort qui fleurit.

(68) Mon chemin de proie. Dix mètres en tout et pour trou. Je suis clou du spectacle.

Et un bonus 🙂

Pour une école de l’exigence intellectuelle Changer de paradigme pédagogique Jean-Pierre Terrail La dispute / L’enjeu scolaire, 2016

 

Dès l’introduction, l’auteur commence par un constat qui d’emblée nous saisit :

(p. 11) « On ne discute guère aujourd’hui des missions de notre système éducatif autrement que pour rappeler ses responsabilités dans la préparation des qualifications requises par le marché du travail, ainsi que dans le maintien de la paix sociale et de la cohésion nationale.

Ce livre part d’une autre conviction : celle de l’exigence, dans le monde d’aujourd’hui, d’une éducation scolaire pour tous de haut niveau, une éducation qui ne vise pas d’abord à inculquer des messages, mais à former des capacités instruites de réflexion et d’analyse. »

 

Jean Pierre Terrail s’apprête à remettre en cause l’école, mais par un biais seulement : la culture de l’écrit. Il n’aborde pas le manque de formation manuelle, par exemple, mais il n’y est sans doute pas hostile, puisqu’il cite en exemple, vers la fin du livre, les méthodes Freinet et Montessori.

Il identifie dès les premières pages le cœur du problème : l’entrée des élèves de classes populaires dans la culture de l’écrit – problème auquel les différentes pédagogies nouvellement mises en œuvre au sein de l’éducation nationale depuis les années 80 ne répondraient absolument pas. En effet, il semble que toutes s’appuieraient sur une hypothèse (ou un paradigme) qu’il devient selon lui urgent de remettre en cause : les inventeurs de ces nouvelles pédagogies et des réformes qu’ils promulguent penseraient que les enfants de classes populaires accusent un déficit de ressources langagières et, partant, intellectuelles, inhérent à leurs origines sociales.

C’est le « plan de rénovation de l’enseignement du français à l’école élémentaire » (pp. 70-72) (p. 20) qui aurait sonné le début de la catastrophe.

Ces nouvelles pédagogies suivent une méthode divisée en étapes, dont la première est la découverte, ceci pour éviter l’ancienne pédagogie dite « frontale ». Or ce détour, non seulement serait inutilement chronophage mais en outre, il détournerait l’élève du véritable objectif poursuivi par l’enseignant (pp. 29 et sqq : des exemples).

Ce détour serait fondé sur un préjugé que l’auteur dénonce :

(p. 46) « Les faibles sont censés pouvoir manipuler les moyens, accéder à la logique de la représentation pictographique, les forts, à l’abstraction de la langue écrite. »

C’est ce que l’auteur désigne sous le nom de principe ou paradigme « déficitariste », la « conviction de l’insuffisance des ressources intellectuelles et des capacités d’abstraction des enfants des classes populaires. » (p. 54)

L’auteur interroge l’adhésion du monde éducatif avec pertinence et audace (p. 55)

Pourquoi ? L’appartenance de ses membres aux nouvelles classes moyennes ; ainsi se reconnaissent-ils dans ces nouvelles pédagogies. Mais, curieusement, les enseignants s’occupent souvent eux-mêmes de leurs propres enfants et, pour les mêmes raisons, les classes préparatoires sont très fréquentées par les enfants d’enseignants : or la pédagogie frontale qui y semble de mise n’est jamais remise en question.

Pourquoi personne n’agit contre ces nouvelles pédagogies dévastatrices ?

Parce qu’on préfère toujours faire l’autruche (dixit p. 67), parce que les experts aiment leur expertise, renforcent plutôt leurs techniques en insistant sur la formation des compétences, et préfèrent accuser une mise en pratique trop faible de leurs pédagogies dans les écoles…

La langue en question…

Puisqu’il s’agit apparemment d’un problème de compétences linguistiques, interrogeons la linguistique.

(p. 72) « La thèse du handicap socioculturel est en règle très générale tenue pour une conséquence de l’inégalité des ressources linguistiques et culturelles dont disposent les enfants des différents milieux sociaux face aux exigences des apprentissages scolaires. »

Or quelles sont les véritables ressources des enfants du peuple ? D’après l’auteur, les compétences linguistiques sont égales ; c’est une « acquisition quasi universelle » (p. 73). De fait, puisque « apprendre à parler, c’est apprendre à penser » (p. 73), tous les enfants ont accès à l’abstraction.

Les réponses des travaux fondateurs de la linguistique moderne portent sur trois registres (Saussure, Jakobson, Benveniste) :

– « Celui de l’abstraction d’abord. La langue est le système le plus abstrait de représentation humaine. » (p. 73)

– « Celui de la pensée réfléchie. Les langues humaines permettent de former des phrases susceptibles de décrire et d’interroger tous les objets du monde, et parmi eux, le langage lui-même. » (p. 74)

– « Celui du raisonnement logique. La formation des phrases permet d’interroger les objets du monde et du même coup leurs relations mutuelles, et d’identifier parmi ces dernières celles qui apparaissent dotées d’un lien nécessaire, en distinguant les relations de simple consécution des relations de causalité. « (p. 75)

L’auteur conclut de ces constats que « tous les enfants entrent au CP munis de cet outillage mental. […] Chacun y arrive doté de sa propre histoire et de ce fait d’une intelligence unique, plus ou moins développée et aiguisée sous tel ou tel angle ; mais ils sont égaux dans la disposition du même outillage de base, qui comprend tout ce dont l’école a besoin de trouver chez ses bénéficiaires, en matière de potentiel de pensée rationnelle, pour conduire de façon satisfaisante leur appropriation de la culture écrite. » (p. 75)

Il n’y a donc aucune raison de faire des distinctions entre élèves dans leur plus jeune âge. L’auteur apporte des preuves contre les pédagogies différenciées (p. 77). Il faudrait refuser par exemple les dénivelés d’exigences qu’elles instaurent d’emblée (p. 78).

Quelques exemples et enquêtes montrent que suivre un manuel produit d’excellents résultats (p. 86) tandis que livrer l’élève à trop de liberté produit l’échec : il s’agirait surtout pour eux de la liberté de « perdre pied. » (p. 87)

Comment mettre en place une école de l’exigence ?

L’école a « décidément un besoin crucial de s’assurer du ‘calme renfort de la raison » (formule de Pennac), à l’écart des trépidations extérieures. »

  • L’adhésion : La condition primordiale consiste bien entendu à obtenir l’adhésion des jeunes…

(p. 94) « L’adhésion des jeunes dépendant de deux critères essentiels, une conduite efficace des apprentissages, qui leur donne du sens ; et un comportement des adultes à la fois déterminé et compréhensible, respectueux et dépourvu d’arbitraire comme d’autoritarisme. »

Pour cela, il faudrait considérer « qu’attribuer [aux professeurs] un statut plus autonome et plus responsable, en leur assurant une formation initiale et continue à la hauteur, et en les dotant des moyens d’expérimenter et d’innover, de travailler collectivement, de dialoguer avec les chercheurs, constituerait une condition essentielle de la démocratisation de l’école. » (p. 96)

  • De l’exigence et du temps libre : Il faudrait ne jamais se priver de l’exigence des bons termes, ne pas donner de devoir à la maison – sans quoi on renvoie l’enfant à son contexte familial, et toujours engager le dialogue avec l’élève concerné par des difficultés.
  • Le temps de la fameuse découverte : La pédagogie de la découverte devrait « permettre à l’élève tout à la fois de se poser par lui-même la question à laquelle répond le savoir visé, plutôt que de se contenter d’enregistrer une connaissance dont il ne sait d’où elle vient ni à quoi elle sert ; et de s’essayer à reconstruire par lui-même ce savoir dont on lui fournit les ingrédients essentiels. » (p. 102) Mais la pratique montre que ce déroulement idéal n’a jamais lieu : l’étape de découverte occupe un temps trop important pour construire correctement le savoir. C’est dommage car cette étape « vise à privilégier l’esprit d’investigation » et « engage l’élève dans un véritable travail intellectuel, dans une démarche de recherche pleinement signifiante. » (p. 106)
  • Du plaisir : « Quoi qu’il en soit, le plaisir d’apprendre et de comprendre est la seule motivation, intrinsèque à l’acte d’apprentissage, sur laquelle une pédagogie de l’exigence puisse s’appuyer. […] Ce plaisir est si puissant que ceux qui l’ont goûté véritablement y renoncent difficilement. Une pédagogie qui le place à son principe n’a pas à l’inventer ou à le promettre : son seul problème est de permettre à ses publics d’y accéder effectivement. Et de ne pas en décourager la quête par des échecs répétés, au risque de susciter la crainte de ne plus l’éprouver, qui passe à l’ordinaire pour paresse intellectuelle. » (p. 106)
  • De l ‘autorité : Souvent confondue avec l’autoritarisme, surtout dans le contexte politique actuel dominée par une réaction conservatrice. (p. 111), « L’autorité du maître dont l’action pédagogique ne s’appuie ni sur la force ni sur le droit, ne pourra dans ces conditions paraître légitime que s’il est effectivement perçu comme « l’allié dans la place ». La chose est pourtant rarement reconnue par ceux qui s’intéressent à l’ordre scolaire (p. 114). Le respect à tout prix de la discipline et de l’ordre engendre le mépris de la transmission des savoirs… (p. 116) Dans la réussite des élèves, il ne faut donc pas négliger « le rôle que peut jouer une conduite des apprentissages qui donne aux élèves le sentiment qu’en acceptant l’autorité de ces enseignants, ils apprennent vraiment quelque chose et ne perdent pas leur temps. » (p. 118)

Des pédagogies qui ont fait en partie leur preuve : Freinet et Montessori

Les pédagogies Freinet et Montessori sont en partie analysées pour en montrer les grands avantages (p. 118) et déplorer qu’elles ne reçoivent pas davantage de moyens. Elles présentent toutes deux les points communs suivants :

– elles se sont construites contre l’autoritarisme (mais ne négligent pas l’autorité)

– elles ont banni la concurrence : « Celle-ci est soigneusement évitée, et toute notation dès lors logiquement bannie, chez Freinet, au titre d’un encouragement démocratique à l’entraide et à la solidarité, chez Montessori, dans le souci d’assurer aux élèves les meilleures conditions d’épanouissement psychique. » (p. 121)

« L’intérêt majeur d’une suppression des notes est de recentrer l’activité des élèves sur l’appropriation des savoirs valorisée en elle-même, et celle des maîtres sur une conduite des apprentissages déterminée à ce qu’ils aboutissent pour tous. » (p. 132)

« Cette école sans notes et sans concurrence n’est pas une utopie : c’est ainsi que fonctionnent les écoles Freinet et Montessori, ou l’école fondamentale en Finlande, et sans dommage pour la qualité des apprentissages. Il s’agit ici de tout autre chose que de supprimer les notes en primaire pour ne pas agresser la fragile psyché de nos bambins : il s’agit de subvertir la logique d’ensemble du système éducatif et de rendre impossibles ces anticipations ravageuses de l’échec qui opèrent aujourd’hui dès la maternelle. » (p. 130)

Les obstacles qui empêchent le changement

  • L’effet de reproduction entraîne un effet de légitimation auquel les classes élevées sont attachées.
  • Les zones en difficulté sont moins dotées que les autres.
  • Le système contraint les enseignants à prendre des décisions en dépit du bon sens (redoublement, classe d’âge, notation etc.)

« Sans doute l’immense majorité des enseignants souhaitent-ils faire progresser tous leurs publics ; mais l’institution qui les emploie leur signifie d’avance qu’ils n’y parviendront pas, et met à leur disposition les moyens d’enregistrer et de valider les échecs plutôt que ceux qui seraient nécessaires pour assurer la réussite de tous. » (p. 127)

Le contexte politique favorise malheureusement la concurrence entre élèves

Enseigner dans la concurrence pourrait constituer, selon l’auteur, le principal problème. Il se nourrit malheureusement du paradigme déficitaire : « L’expérience du dernier demi-siècle le montre à l’envi : des idées de gauche sont tout à fait compatibles, sur le mode compassionnel, avec une conviction déficitariste que les idées de droite, de leur côté, portent assez naturellement à partager. » (p. 124)

Mais cela s’explique : « Les élites dirigeantes conçoivent volontiers l’école, depuis des siècles, comme un moyen de formater le sens commun. Une école démocratique pour sa part ne peut s’assigner pour objectif que de mettre les futurs citoyens en mesure d’appréhender par eux-mêmes ce qui se joue véritablement avec ces questions « socialement vives ». (p. 135)

« Ces luttes sont difficiles pour une raison simple, mais extrêmement puissante ; dans chaque domaine d’activité, la moindre issue démocratique met désormais directement en cause la domination sociale qui a marqué la vie de l’humanité depuis la fin des premières sociétés de chasseurs-cueilleurs. Émancipation démocratique ou barbarie : nous sommes au pied du mur, sans échappatoire. […] C’est une question de choix de société. Une question politique avant d’être pédagogique, même si le refus de l’affronter se pare de conviction déficitariste et d’engagement compassionnel. » (p. 138 FIN).