Le Royaume, Emmanuel Carrère

P.O.L., 630 pages…

Mais n’ayez pas peur de vous y plonger ! Un certain don pour le scénario… Emmanuel Carrère, c’est l’auteur de l’Adversaire, ce livre tiré d’un fait réel : Jean-Claude Romand tue sa famille après 20 ans de mensonge. Nicole Garcia en a même fait un film, du même titre. Il rappelle cette histoire parfois à bon escient au cours de ces 630 pages pour interroger l’identité de l’Adversaire, le diable, ou… Jésus ?

Un gros livre divisé en 4 chapitres (1. Une crise, 2. Paul, 3. L’enquête, 4. Luc), encadrés d’un prologue et d’un épilogue.

Le topic est personnel, le ton détendu, celui d’une conversation, plutôt drôle que pontifical… pardon : pontifiant. Le narrateur s’interroge sur les raisons de croire des croyants et raconte comment il s’apprêtait à partir (en croisière) pour observer d’authentiques croyants comme on observe des bêtes curieuses, en l’occurrence des bêtes à bon dieu… quand soudain il est pris d’une honte et d’une gêne de s’être comporté de façon si suffisante et présomptueuse à l’égard de ses frères humains. Après tout, avoue-t-il, une grande partie de sa propre vie fut occupée jadis par une fois catholique fervente. C’est alors que le narrateur décide de fouiller ses propres archives, ses nombreux cahiers remplis durant douze années de croyance… d’où il exhume des choses de ce genre : « Un athée croit que Dieu n’existe pas : un croyant sait que Dieu existe. L’un a une opinion, l’autre un savoir. »

:O

Mais que des athées se rassurent, voici comment, au termes d’analyses et de détours passionnants, il résume l’histoire en question…

 

(556) « Résumons : c’est l’histoire d’un guérisseur rural qui pratique des exorcismes et qu’on prend pour un sorcier. Il parle avec le diable, dans le désert. Sa famille voudrait le faire enfermer. Il s’entoure d’une bande de bras cassés qu’il terrifie par des prédictions aussi sinistres qu’énigmatiques et qui prennent tous la fuite quand il est arrêté. Son aventure, qui a duré moins de trois ans, se termine par un procès à la sauvette et une exécution sordide, dans le découragement, l’abandon et l’effroi. Rien n’est fait dans la relation qu’en donne Marc pour l’embellir ni rendre les personnages plus aimables. A lire ce fait divers brutal, on a l’impression d’être aussi près que possible de cet horizon désormais hors d’atteinte : ce qui s’est réellement passé. »

Tout au long du livre, E.C. ne remet jamais en cause l’existence de Jésus. Il traite même d’imbéciles ceux qui s’y prêtent. Mais déterminer le vrai du faux n’est pas précisément son travail ; c’est plutôt une conséquence directe de son réel travail : à savoir, comprendre comment s’est effectué le travail d’écrivain des évangélistes.

On va donc s’intéresser de très près à Luc, Paul, Marc, Matthieu, et Jean, dont il dit par exemple qu’il n’a probablement pas écrit l’Évangile ET l’Apocalypse, qu’on lui attribue pourtant, pour des raisons de styles… en effet, cela reviendrait à « penser que le même homme a écrit À la recherche du temps perdu et Voyage au bout de la nuit. » (486)

(604) "Marc, c'est le secrétaire de Pierre. Luc, c'est le compagnon de Paul. Jean, le disciple préféré de Jésus. Le premier est le plus brutal, le second le plus aimable, le troisième le plus profond. Matthieu, lui, n'a pas de légende, pas de visage, pas de singularité, et pour ce qui me concerne, alors que j'ai passé deux ans de ma vie à commenter Jean, deux à traduire Marc, sept à écrire ce livre sur Luc, j'ai l'impression de ne pas le connaître."

Au détour des pages, l’on revoit d’ailleurs qu’il y a plusieurs Jean, plusieurs Jacques, des Marc et des Jean-Marc… et leurs véritables prénoms supposés ^^ à l’origine. Matthieu cache probablement plusieurs auteurs…

Mais Luc est celui dont il se préoccupe le plus. Et l’on passe parfois de tableaux en tableaux pour se les représenter… E.C. se retrouve un peu dans les hésitations de Luc, son côté suiveur de Paul.

Luc, médecin, croyait finir sa vie tranquille, après la mort de Paul ; mais c’est là que tout (ou presque) commence.

Saint Luc dessinant la vierge, Rogier van der Weyden

(386) : « Luc était médecin mais une tradition, qui s’est mieux conservée dans le monde orthodoxe, veut qu’il ait aussi été peintre et qu’il ait fait le portrait de la Vierge Marie. Eudoxie, la ravissante épouse de l’empereur Théodose II qui régna sur Byzance au Vè siècle, se flattait de posséder ce portrait, peint sur bois. Il aurait été détruit en 1453 lors de la prise de Constantinople par les Turcs. »

Au milieu de ses nombreux détours, artistiques, culturels etc. quel est le fil conducteur d’E.C. ? Voici un exemple du cœur de ses recherches :

(405) « Trois possibilités. Soit il [Luc] l’a lu [ce qu'il raconte] et il le recopie – le plus souvent dans l’Évangile de Marc, dont l’antériorité est généralement admise et dont plus de la moitié se retrouve dans le sien. Soit on le lui a raconté, et alors qui ? Là, on entre dans le maquis des hypothèses : témoins de première, de seconde, de troisième main, hommes qui ont vu l’homme qui a vu l’ours… Soit enfin, carrément, il l’invente. C’est une hypothèse sacrilège pour beaucoup de chrétiens mais je ne suis plus chrétien. Je suis un écrivain qui cherche à comprendre comment s’y est pris un autre écrivain, et qu’il invente souvent, cela me semble une évidence. Chaque fois que j’ai de bonnes raisons de faire tomber un passage dans cette case-là, je suis content, d’autant plus content que certaines de ces prises ne sont pas du menu fretin : c’est le Magnificat, c’est le bon Samaritain, c’est la sublime histoire du fils prodigue. J’apprécie en homme du bâtiment, j’ai envie de féliciter mon collègue. »

E.C. cherche les indices d’une invention… comme Etienne, proto-martyr, lapidé par les juifs du Sanhédrin, épisode raconté par Luc dans les mêmes termes que le procès de Jésus, ce qui laisse soupçonner l’invention de l’histoire, totale ou partielle… la naissance de Jésus est elle aussi une redite de la naissance de son cousin, Jean le Baptiste. Ce procédé rappelle ce qui était en vogue à l’époque et en faveur dans la bible hébraïque (que les chrétiens appelleront Ancien Testament).

Tout ceci sur fond d’interrogations et de doutes qui me paraissent familiers, ses dialogues avec son ami Hervé, croyant…

(408) «  Notre conversation en revient toujours à confronter sa vision des choses, que j’appelle métaphysique, et la mienne qui est historique, romanesque, agnostique. Ma position en gros, est que la quête du sens de la vie, de l’envers du décor, de cette réalité ultime souvent désignée sous le nom de Dieu, est, sinon une illusion (« Tu n’en sais rien », objecte Hervé, et j’y consens), du moins une aspiration à quoi certains sont enclins et pas les autres. Les premiers n’ont pas davantage raison, ni ne sont plus avancés sur la voie de la sagesse que ceux qui occupent la vie en écrivant des livres ou en générant des points de croissance. C’est comme d’être brun ou blond, d’aimer ou non les épinards. Deux familles d’esprits ; celui qui croit au ciel, celui qui n’y croit pas ; celui qui pense que nous sommes dans ce monde changeant et douloureux pour trouver la sortie et celui qui accorde qu’il est changeant et douloureux mais que cela n’implique pas qu’il y ait une sortie."

A travers les méandres de son enquête, au milieu des œuvres d’art convoquées, il nous transporte avec force détails dans la Rome du 1er siècle croquée avec précision. Quelques exemples.

(443) « On a toujours du mal à se le rappeler à cause de la suite, mais Néron a fait plutôt bonne impression quand il a revêtu la pourpre impériale après Tibère qui était paranoïaque, Caligula qui était carrément fou, et Claude qui était bègue, ivrogne, cocu, dominé par des femmes dont les noms restent dans l’histoire associés à la débauche – Messaline – et à l’intrigue – Agrippine. Une fois débarrassée de Claude grâce à un plat de cèpes empoisonnés, Agrippine a manœuvré pour écarter de la succession l’héritier légitime, Britannicus, au profit de son fils à elle : c’était Néron, il n’avait que 17 ans, elle comptait bien régner par son intermédiaire. »

Néron connaissait la religion juive parce qu’il était amoureux de Poppée, rappelons-le :

(444) : « Poppée devait être un coup d’enfer, mais ce qui nous intéresse surtout ici c’est qu’elle était juive – ou à moitié juive, ou au moins prosélyte. » Rome était remplie de juifs… (444) « Comme le satiriste Juvénal, version romaine de ce personnage universel qu’est le réactionnaire de charme, caustique et talentueux, ils déploraient que la boue de l’Oronte se déverse dans le Tibre – entendez que la ville éternelle grouille d’immigrés orientaux dont les religions vivaces et conquérantes avaient plus de succès auprès des jeunes générations que la célébration exsangue des dieux de la cité. »

Le plus grinçant consiste à l’imaginer avec lui l’arrivée de Paul à Rome, peut-être en même temps que celle du lobbyiste Flavius Josèphe, lui-même juif, mais citoyen romain, venu dans la capitale plaider la cause des Juifs auprès de l’Empereur…

 (445) « Comme Josèphe [Paul] il débarque à Pouzzoles, près de Naples, mais Josèphe d’une cabine de première, lui de la cale, et tandis que le lobby des grands prêtres fait une route vers Rome en grand apparat, il va non seulement à pied, comme d’habitude, mais de plus, enchaîné. Dans un film, on ne résisterait pas à la tentation de montrer les roues du convoi officiel soulevant une gerbe de boue qui éclabousse une file de bagnards – parmi lesquels on reconnaîtrait Paul. Barbu, le visage raviné, portant depuis six mois le même manteau noir de crasse, il lève les yeux, suit des yeux le cortège qui s’éloigne. »

E.C. écrit des scénarios de films…

On la voit très bien, cette Rome telle que la dépeint Carcopino de plus d’1,5 millions d’habitants, grouillant d’immeubles de 3 à 8 étages, qui s’effondrent ou brûlent fréquemment,

(445) « Auguste a dû interdire qu’ils dépassent huit étages – décret que les promoteurs s’ingéniaient à tourner [sic] par tous les moyens. » Paul loue un appartement « un studio ou un deux-pièces dans une de ces barres qu’aujourd’hui nous connaissons par cœur »

Les latrines sont publiques et éloignées… les rues de Rome sont un véritable coupe-gorge… on se soulage donc dans les cages d’escalier.

Ces logements plutôt insalubres et dangereux étaient peut-être même très onéreux car Martial, « représentant typique de la classe moyenne pauvre qui habitait près du Quirinal au troisième étage d’un immeuble plutôt décent, soupire régulièrement que, pour le prix de son clapier, il pourrait vivre à la campagne dans un petit domaine bien dodu. »

Et j’ai pu réviser ce qu’était le clientélisme, en me disant qu’il avait un petit goût fort moderne…

(541) « dans l’Empire comme dans toute société pré-industrielle le travail productif, c’était l’agriculture et l’agriculture, comme on sait, se pratique à la campagne. Que faisaient les citadins, alors ? Justement, pas grand chose. Ils étaient assistés. Les riches, qui possédaient les terres et en tiraient d’immenses revenus, fournissaient les pauvres en pain et en jeux – panem et circenses, selon la formule de Juvénal – pour que ni la faim ni le désœuvrement ne leur inspirent d’idées de révolte. Deux jours sur trois étaient fériés. Les bains étaient gratuits. Enfin, comme il faut bien quand même un peu d’argent pour vivre, la société urbaine se divisait, non pas en employeurs et salariés, les premiers rétribuant le travail des seconds, mais en patrons et clients, les premiers entretenant les seconds à ne rien faire, sinon leur exprimer de la reconnaissance. Un homme riche, outre des terres et des esclaves, avait une clientèle, c’est-à-dire qu’un certain nombre d’individus moins riches que lui se présentaient chaque matin à son domicile pour y recevoir une petite somme appelée la sportule. Au minimum, six sesterces, l’équivalent d’un SMIC sur le mois. »

Quelques précisions terminologiques qui alimentent de nouvelles interrogations…

C’est Hadrien, « comme tous les bons empereurs, antisémite et antichrétien » (530), qui fait interdire la circoncision et encourage l’apostasie. Sous son règne, « La région a cessé de s’appeler Judée pour prendre le nom de Palestine, en référence aux plus anciens ennemis des Juifs, les Philistins – habitants de la bande Gaza que les Juifs, à vrai dire, avaient commencé à déloger. »

Et d’autres précisions qui ne manquent pas de sel et qu’on pourrait rappeler (550) « Evangile », déjà, ce n’est même pas une traduction : seulement la transcription du mot grec evangelion [qui signifie « bonne nouvelle »]. De même « apôtre » n’est que la transcription, à la fois paresseuse et pédante, du grec apostolos, qui veut dire « émissaire » ; « église » celle du grec ekklesiaqui veut dire « assemblée » ; « disciple » celle du latin discipulusqui veut dire « élève », et « messie » celle de l’hébreu massiah, qui veut dire « oint ». Oui, oint : frotté d’huile. Le fait est que ni le mot ni la chose ne sont très ragoûtants, [on pourrait] traduire le Messie par « le Pommadé ».

(475) « Les Romains, je l’ai déjà dit, opposaient la religio à la superstitio, les rites qui relient les hommes aux croyances qui les séparent. Ces rites étaient formalistes, contractuels, pauvres de sens et d’affect, mais là résidait justement leur vertu. Pensons à nous, Occidentaux du XXIè. La démocratie laïque est notre religio. »

Alors ici, je vous renvoie à une bien meilleure définition du mot « religio » par Vinciane Pirenne-Delforge, professeur au Collège de France, spécialiste des religions dans l’Antiquité (grecque notamment).

Mais revenons à E.C.. J’ai découvert dans son livre la thèse de Hyam Maccoby, avec laquelle l’auteur est en désaccord, mais selon laquelle Jésus se serait opposé non pas aux Pharisiens, mais plutôt aux Sadducéens. Pourquoi ? Parce que Paul aurait loupé son entrée dans l’école de Gamaliel contrairement à ce qu’il prétend. Frustré – c’est décidément ce qui semble caractériser notre Paul – il aurait fait remplacer « sadducéens » par « pharisiens » dans les textes, pour vouer ces derniers aux gémonies pour des siècles et des siècles. Par ailleurs, Paul faisait probablement partie des Sadducéens, les seuls accrédités à l’époque à persécuter les hérétiques « chrétiens »… ce dont fut chargé Paul avant sa révélation christique sur la route de Damas…

Dans l’entourage de Jacques, le présumé frère de Jésus, opposé à Paul, se trouvent les premiers chrétiens opposés aux interprétations de Paul. On y rapporte que ce dernier n’était même pas juif ! Il se serait converti et fait circoncire pour les beaux yeux de la fille du grand prêtre de Jérusalem. Que raconte-t-on encore ?

(367) « Que cette opération, exécutée par un amateur, a été une boucherie et l’a laissé impuissant. Que la fille du grand prêtre s’étant cruellement moquée de lui, il s’est mis par dépit à écrire des pamphlets furieux, contre la circoncision, le sabbat et la Loi. »

E.C. s’appuie aussi sur Renan qui fut le premier à revendiquer une lecture prosaïque ou triviale de la bible et notamment de la vie de Jésus, et le narrateur de nous présenter quelques-unes de ses sorties pertinentes…

(415) « Pour les auditoires grossiers, écrit-il, le miracle prouve la doctrine. Pour nous, c’est la doctrine qui fait oublier le miracle. »

Ains que toute une petite collection de citations disséminées au long du livre…

Freud : "Il serait certes très beau qu’il existe un Père-Tout-Puissant et une Providence qui prenne soin de chacun de nous, mais qu’il est tout de même curieux que cette construction corresponde si exactement à ce que nous pouvons désirer quand nous sommes enfants. »

Nietzsche : "Le grand avantage de la Religion est de nous rendre intéressants à nous-mêmes et de nous permettre de finir la réalité. Dieu est la réponse à notre angoisse.

Lanza Del Vasto, disciple chrétien de Gandhi : « La foi consiste à croire ce que l’on ne croit pas, à ne pas croire ce que l’on croit. »

Mark Twain : « La Foi, c’est croire quelque chose dont on sait que ce n’est pas vrai. »

Alors pourquoi un tel titre ? Le Royaume, qu’est-ce donc ? Pourquoi Le ROYAUME ? Un endroit où les lois seraient iniques ?

(591) « Les lois du Royaume ne sont pas, ne sont jamais, des lois morales. Ce sont des lois de la vie, des lois karmiques. Jésus dit : c’est comme ça que ça se passe. Il dit que les enfants en savent plus long que les sages et que les filous s’en tirent mieux que les vertueux. Il dit que les richesses encombrent et qu’il faut compter comme richesses, c’est-à-dire comme handicaps, la vertu, la sagesse, le mérite, la fierté du travail accompli. Il dit qu’il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de se repentir. »
(587) « Les derniers, les premiers : on est en pays de connaissance. C’est même, je crois, la loi fondamentale du Royaume. Mais cela pose tout de même une question intrigante. Ni Luc ne même Jésus ne remettent en cause l’opinion partagée par tous qu’il vaut mieux être en haut qu’en bas. Ils disent seulement que se placer en bas, c’est la meilleure façon de se retrouver en haut, c’est-à-dire que l’humilité est une bonne stratégie de vie. »
(595) « S’il s’agissait de dire : « La vie en ce bas monde est comme ça, injuste, cruelle, arbitraire, nous le savons tous, mais le royaume, vous verrez, c’est autre chose… ». Pas du tout. Ce n’est pas du tout ce que dit Luc. Luc dit : « C’est ça le Royaume. » Et, comme un maître zen ayant énoncé un koan, il vous laisse vous débrouiller avec. »

Dans l’épilogue, E.C. va un peu plus loin et termine par une curieuse Happy End que je ne souhaite pas dévoiler tant elle est surprenante.

Les injustices, ceux que « cela scandalise, sont tout simplement, comme le pensent Nietzsche et Limonov, des gens qui n’aiment pas la vie ? » […] l’idée que dans le Royaume, qui n’est certainement pas l’au-delà mais la réalité de la réalité, le plus petit est le plus grand. […] « L’homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égale à un autre homme ne comprend pas la réalité ». (617)

 

La défaite de la pensée, Alain Finkielkraut

Pourquoi lire Finkielkraut ? Par provocation ? Justement parce qu’il est tant décrié par les médias, les jeunes… et France Inter ?

Parce qu’aller à contre-courant (surtout médiatique) peut être un bon exercice de la pensée.

Parce que j’écoute souvent ses émissions et le trouve plutôt calme, raisonné et éminemment cultivé.

Et surtout parce que je fais ce que je veux ! :p

Plus sérieusement, moi, j’aime bien écouter Alain Finkielkraut (AF) les samedis matins à 9h sur France Culture. Au-delà de sa culture impressionnante, c’est vrai, je m’amuse souvent à guetter le moment où, à mon avis, il va vriller… Ah ! Ça y est, il s’agite, il s’étonne, il est submergé et il se jette dans l’identitarisme et le culte de la France et de sa grandeur.

Pourquoi lire Finkielkraut, demandé-je : sinon pour changer d’opinion à son sujet, du moins pour la modérer.

La défaite de la pensée, c’est clair, ça sonne réac’ et pessimiste au plus haut point. Qui, à part un vieux schnock, pourrait écrire quoi que ce soit sous un titre pareil ?

Bah tiens, justement : vouer systématiquement aux gémonies les vieux cons pour leur préférer des jeunes cons, voilà une habitude que nous avons prise et qu’il déplore, à la fin de son livre, dans des cris d’alarme un peu réac’…

Oui, AF déplore le « rajeunissement général et le triomphe du cucul sur la pensée »… J’ai tellement ri en lisant cette phrase !

Puis contre le « jeunisme », il cite Fellini :

« Je me demande ce qui a bien pu se passer à un moment donné, quelle espèce de maléfice a pu frapper notre génération pour que, soudainement, on ait commencé à regarder les jeunes comme les messagers de je ne sais quelle vérité absolue. Les jeunes, les jeunes, les jeunes… On eût dit qu’ils venaient d’arriver dans leurs navires spatiaux […] Seul un délire collectif peut nous avoir fait considérer comme des maitres dépositaires de toutes les vérités des garçons de quinze ans. »

C’est aussi vers la fin de son livre qu’on trouve ce qu’il a à dire sur les valeurs, ce qu’il critique finalement d’une pensée lisse, qui aimerait tout mettre sur un pied d’égalité, un égalitarisme forcené, plutôt que d’examiner un à un, méthodiquement, chacun des apports de la société, chacune des pierres de LA culture.

Une paire de botte vaut Shakespeare : Oui, dans ce chapitre, AF critique deux choses qui sont en effet bien différentes.

1) La mise sur un pied d’égalité d’œuvres différentes, dont il estime qu’elles n’ont pas la même valeur et déplore qu’on nous le fasse croire… (Les coupables ? Deleuze et Séguéla, grands défenseurs de cette pensée arasante, aplatissante)

« L'absorption vengeresse ou masochiste du cultivé (la vie de l'esprit) dans le culturel (l'existence coutumière) est remplacée par une sorte de confusion joyeuse qui élève la totalité des pratiques culturelles au rang des grandes créations de l'humanité. » (139)

2) La mise sur un pied d’égalité du divertissement et de la culture.

« Muni d’une télécommande dans la vie comme devant son poste de télévision, il compose son programme, l’esprit serein, sans plus se laisser intimider par les hiérarchies traditionnelles. Libres au sens où Nietzsche dit que ne plus rougir de soi est la marque de la liberté réalisée, il peut lâcher tout et s’abandonner avec délices à l'immédiateté de ses passions élémentaires, Rimbaud ou Renaud, Lévinas ou Lavilliers – sa sélection est automatiquement culturelle.

La non-pensée, bien sûr, a toujours coexisté avec la vie de l’esprit, mais c’est la première fois, dans l’histoire européenne, qu’elle habite le même vocable, qu’elle jouit du même statut et que sont traités de racistes ou de réactionnaires ceux qui, au nom de la « haute » culture, osent encore l’appeler par son nom. » (143)


Car au fond, le véritable objectif du livre est bien celui-là : distinguer LA culture des cultures. LA culture, au sens antique, celle qui est censée permettre à TOUS les hommes de s’émanciper de leur condition première, de leurs traditions rétrogrades, de leurs craintes infondées et de leurs croyances éculées.

LA culture serait ce qui vous porte vers l’avenir et vous fait grandir. LES cultures seraient les particularismes alimentaires, vestimentaires et autres qui vous ramènent, au contraire, dans vos racines, vos origines et ce qui vous retient au lieu de vous faire aller.

Au début de son livre, AF oppose Julien Benda, fervent défenseur de LA culture, à Herder, défenseur des particularismes.

Pour an savoir davantage sur Julien Benda :

https://www.franceculture.fr/emissions/le-malheur-des-uns/julien-benda-ou-lengagement-a-geometrie-variable

« Il dénonce l’allégresse avec laquelle les desservants de l’activité intellectuelle, à l’encontre de leur vocation millénaire, flétrissent le sentiment de l’universel et glorifient les particularismes. » (13)

Herder,quant à lui :

«  […] affirme que toutes les nations de la terre – les plus huppées comme les plus humbles – ont un mode d’être unique et irremplaçable. » (14)

C’est le concept de Volksgeist, en français Esprit national.

« Selon Herder, l’aveuglement de Voltaire reflète l’arrogance de sa nation. S’il pense faux, s’il unifie à tort la multiplicité des situations historiques, c’est parce qu’il est imbu de la supériorité de son pays (la France) et de son temps (le siècle des Lumières). » (16)

Herder ne rencontrera de succès que plus tard, après la défaite d’Iéna.

« L’homme étant l’ouvrage de sa nation, le produit de son environnement et non l’inverse, comme le croyaient les philosophes des Lumières et leurs disciples républicains, l’humanité doit se décliner au pluriel : elle n’est rien d’autre que la somme des particularismes qui peuplent la terre. Et de Maistre ici rejoint Herder : “Les nations ont une âme générale et une véritable unité morale qui les constitue ce qu'elles sont. Cette unité est surtout annoncée par la langue.” »(26)

S’ensuit un tableau long et précis des auteurs européens qui ont pris part à la querelle : universalisme contre particularisme, ou, pourrait-on dire, intérêt général contre individualisme ?

Pour Renan et le pangermanisme :

 « L’empreinte éducative de Goethe s’efface en Allemagne : réduisant la culture au culte exclusif des puissances originelles, le Volksgeisttriomphe et révèle, par surcroit, ses potentialités totalitaires. » (54)

Et mène le monde à la guerre des nations…

Après la guerre, heureusement, nous pouvons saluer la fondation de l’Unesco.

« Ce régime (le nazisme) ayant jeté le monde dans la guerre en s’appuyant tout ensemble sur le despotisme, c’est-à-dire la suppression des libertés et sur l’obscurantisme, c’est-à-dire l’exploitation du préjugé et de l’ignorance, la nouvelle institution mondiale (UNESCO) était chargée de veiller à la liberté d’opinion et d’aider à vaincre les opinions aberrantes, les doctrines qui prolongent la haine en système de pensée ou qui donnent un alibi scientifique à la volonté de puissance. […] En liant le progrès moral de l’humanité à son progrès intellectuel, en se situant sur le double terrain politique de la défense des libertés et culturel de la formation des individus, les responsables gouvernementaux et les grandes autorités intellectuelles réunis à Londres renouaient spontanément avec l’esprit des Lumières. » (66)

Le projet était louable. Cependant, les efforts des intellectuels d’après-guerre, s’appuyant sur les découvertes des anthropologues, ont eu l’influence suffisante pour engendrer un retournement complet des objectifs initiaux de l’UNESCO :

« Il est dit, dans les résolutions actuelles de l’Organisation, que les êtres humains tirent toute leur substance de la communauté à laquelle ils appartiennent ; que l’identité personnelle des individus se confond avec leur identité collective ; que tout en eux – croyances, valeurs, intelligence ou sentiments – procède de ce complexe de climat, de genre de vie, de langue qu’on appelait jadis Volksgeistet que l’on nomme aujourd’hui culture ; que l’important, c’est l’intégrité du groupe et non l’autonomie des personnes, que le but de l’éducation n’est pas de donner à chacun les moyens de faire le tri dans l'énorme masse de croyances, d’opinions, de routines et d’idées reçues qui composent son héritage, mais bien au contraire de l’immerger dans cet océan, de l’y plonger la tête la première : « Loin de demeurer deux domaines parallèles, culture et éducation s’interpénètrent et doivent se développer en symbiose, la culture irriguant et alimentant l’éducation qui s’avère le moyen par excellence de transmettre la culture et, partant, de promouvoir et renforcer l’identité culturelle. » (conf de Mexico sur les politiques culturelles, Unesco, 1982, p.7) » (100-101)

Il faut bien saisir le désappointement d’AF, contre lequel je ne saurais m’élever : s’il défend LA culture contre LES cultures, c’est en opposant à LA culture [c.-à-d. la science, mais également tous les arts à vocation universelle, qui parle de l’humain plutôt que de l’individu] AUX cultures et à travers elles, à la valorisation excessive des particularismes, la protection tous azimuts des traditions et des rapports de pouvoir inégalitaires, contribuant alors parfois à la (re)naissance des nationalismes.

A.F. s’emporte un peu plus loin :

« Existe-t-il une culture où l’on inflige aux délinquants des châtiments corporels, où la femme stérile est répudiée et la femme adultère punie de mort, où le témoignage d’un homme vaut celui de deux femmes, où une sœur n’obtient que la moitié des droits de succession dévolus à son frère, où l’on pratique l’excision, où les mariages mixtes sont interdits et la polygamie autorisée ? L’amour du prochain commande expressément le respect de ces coutumes. » (128-129)

Dans ce chapitre, AF craint que l’on ne renonce au projet de droits universels de l’homme au nom du respect des traditions, et que – telle est sa comparaison – on endosse momentanément la livrée qui fera de nous le serf pliant sous la domination du knout, puisque ce dernier est plus âgé, plus ancestral (cf. les traditions) et plus respectable.

Bref, AF s’insurge contre ce droit d’ainesse des traditions ancestrales sur la culture, ce droit d’ainesse qui semble perdurer. Il déplore :

« Né du combat pour l’émancipation des peuples, le relativisme débouche sur l’éloge de la servitude. »

Attention cependant, il est parfaitement conscient de la pente glissante sur laquelle il se trouve et se défend par avance des attaques qu’il pourrait subir (et qu’il a pourtant subies  !)

 « Est-ce à dire qu’il faut en revenir aux vieilles recettes assimilationnistes et séparer les nouveaux arrivants de leur religion ou de leur communauté ethnique ? La dissolution de toute conscience collective doit-elle être le prix à payer pour l’intégration ? En aucun cas. Traiter l’étranger en individu, ce n’est pas l’obliger à calquer toutes ses conduites sur les façons d’être en vigueur chez les autochtones et l’on peut dénoncer l’inégalité entre hommes et femmes dans la tradition islamique sans, pour autant, vouloir revêtir les immigrés musulmans d’une livrée d’emprunt ni détruire leurs liens communautaires. Seuls ceux qui raisonnent en termes d’identité (et donc d’intégrité) culturelle pensent que la collectivité nationale a besoin pour sa propre survie de la disparition des autres communautés. » (131)

Et ça c’est pour Marine.

Sa majesté le consommateur : Pour finir, selon AF, la valorisation des cultures et la confusion des valeurs (^^) est le terrain de jeu favori du libéralisme et de ses folies consuméristes. Oui car dans le passé, si on ne confondait pas Shakespeare et une paire de bottes, c’était surtout affaire de calcul et de rentabilité. Or :

« Les hommes-cultures combattaient sous le nom de bêtise la tyrannie de la pensée calculatrice, tandis que son extension postmoderne ne suscite pratiquement pas de protestations. » (147) « La publicité a remplacé l’ascèse et l’esprit du capitalisme intègre maintenant dans sa définition toutes les jouissances spontanées de la vie qu’il pourchassait implacablement au moment de sa naissance. […] l’hédonisme contemporain retourne la raison bourgeoise contre le bourgeois : la pensée calculante surmonte ses anciennes exclusives, découvre l’utilité de l’inutile, investir méthodiquement le monde des appétits et des plaisirs et, après avoir ravalé la culture au rang des dépenses improductives, élève maintenant toute distraction à la dignité culturelle : nulle valeur transcendante ne doit pouvoir freiner ou même conditionner l’exploitation des loisirs et le développement de la consommation. » (147)

 

Bref, au prochain qui agonit d’injures le pauvre Finki’, je lui conseillerai vivement de se frotter auparavant un tant soit peu à ce livre – et à d’autres…

En attendant, je vous livre en entier son dernier paragraphe de conclusion, sorte de résumé…

Conclusion : le zombie et le fanatique

« La barbarie a donc fini par s’emparer de la culture. À l'ombre de ce grand mot, l’intolérance croît, en même temps que l’infantilisme. Quand ce n’est pas l’identité culturelle qui enferme l’individu dans son appartenance et qui, sous peine de haute trahison, lui refuse l’accès au doute, à l’ironie, à la raison – à tout ce qui pourrait le détacher de la matrice collective, c’est l’industrie du loisir, cette création de l’âge technique qui réduit les œuvres de l’esprit à l’état de pacotille (ou, comme on dit en Amérique, d’entertainment). Et la vie avec la pensée cède doucement la place au face-à-face terrible et dérisoire du fantastique et du zombie. » (165)

King Kong Théorie, Virginie Despentes

De toute évidence, Virginie Despentes et moi-même n’avons pas connu les mêmes mecs. Pas le même père, pas les mêmes cousins, pas les mêmes copains, pas les mêmes amants… De toute évidence, elle a dû se coltiner de près les affreux jojo que j’apercevais de loin et qui se masturbaient, l’œil torve, quand je passais devant eux, chantonnant, lycéenne. Ou encore ceux qui se collent à nous lorsque nous essayons de nager dans une piscine bondée ou lorsque nous prenons le métro. Alors oui, je vois bien de qui elle veut nous parler, mais on peut et on doit les maintenir à distance, en respect, ou en laisse. D’ailleurs, il paraît qu’ils adorent ça.

Je trouvais que Peggy Sastre avait tendance à oublier les crétins vaniteux qui occupent des postes importants accrochés à leur cravate et nous emmerdent avec leur importance, alors qu’ils ne sont que la partie visible de l’iceberg – sorte de gland émergé – des connards dispersés sur la planète entière qui tuent, violent, exploitent, vendent ou achètent des femmes tout en justifiant et pérennisant ces mauvais traitements par les lois iniques et les traditions débiles et avilissantes qu’ils ont inventés.

Il y a donc les hommes qui devraient avoir honte, selon Virginie Despentes, les hommes pas si craignos de Peggy Sastre et ceux qu’elle oublie (mais elle s’occupe surtout des femmes), et ils nous reste quelques cons légers, usuels, vraisemblablement des cons bien de chez nous ; d’ailleurs, mes copines m’en parlent souvent : qu’est-ce qu’elles se plaignent de leur mec !! de ses slips, de ses chaussettes, de ses clés qu’il perd, de ses poils dans le lavabo, de sa désinvolture, de sa fainéantise ! Quand je les entends,  je soupire de bonheur :

1) quel bonheur de n’être pas l’un de ces handicapés dont elles me parlent et qui vivent chez elles !

2) quel bonheur que les hommes de ma vie, de mon père à mes amoureux, le dernier compris, en passant par mes amis, n’aient rien en commun avec ceux-là !

Le premier devoir d'une femme, c'est de tuer l'ange du foyer. Virginia Woolf.

Merci VD (Virginie Despentes) pour la citation et le conseil domestique.

Alors moi je l’ai bien tué. Du coup, non seulement je ne sais pas conduire (enfin pas très bien… bien sûr, de par ma condition de femme, hein), mais en outre, je ne suis pas un cordon bleu et je ne trouve pas facilement le beurre dans le frigo.

Mais VD ne nous parle pas de la femme aussi nulle qu’un homme, ni même de l’homme domestiqué, même mal domestiqué… elle nous parle de l’homme hors du foyer, quand il sort de chez lui, en rut, éconduit par une bourgeoise frigide et jugeante, et qu’il va assouvir ses besoins dans la jungle de ses désirs.

VD s’est prostituée pendant quelques années et a vu la part de l’ombre qu’elle nous révèle ici. Elle rappelle à bon escient qu’à la sortie de son film Baise-moi, la critique s’est esbaudie à rappeler qu’elle était une pute et qu’elle était moche… alors que personne ne s’est ému de la beauté particulière d’un Houellebecq… qui doit sans doute pourtant, et depuis fort longtemps, payer pour baiser.

"Il y a un lien réel entre l'écriture et la prostitution. S'affranchir, faire ce qui ne se fait pas, livrer son intimité, s'exposer aux dangers du jugement de tous, accepter son exclusion du groupe. Plus particulièrement en tant que femme : devenir une femme publique. En opposition évidente avec la place qui nous est traditionnellement assignée : femme privée, propriété, moitié, ombre d'homme". (84)

Retenons comme note pour plus tard les conseils de lecture de V. S. : Norma Jane Almodovar, Carole Queen, Scarlot Harlot, Margot St James, Pheterson, Le prisme de la prostitution, Claire Carthonnet, J’ai des choses à vous dire

Puis revenons au propos éponyme de VD. De quoi la  King Kong Theorie est-elle la théorie ? Quel rapport avec King Kong, la bête lourde et poilue qui nous a tellement fait fantasmer, nous les filles !

(ah bon ? pas vous ?)

Et bien cela se niche au cœur palpitant de l’essai sulfureux, et ressemble tout de même à une vague – mais originale – ode à la nature naturellement merveilleuse et naturellement bienveillante… le deus ex natura… le gorille !

 

"King Kong fonctionne comme la métaphore d'une sexualité d'avant la distinction des genres telle qu'imposée politiquement autour de la fin du XIXè siècle. King Kong est au-delà de la femelle et au-delà du mâle. Il est à la charnière, entre l'homme et l'animal, l'adulte et l'enfant, le bon et le méchant, le primitif et le civilisé, le blanc et le noir. Hybride, avant l'obligation du binaire. L'île de ce film est la possibilité d'une forme de sexualité polymorphe et hyperpuissante. Ce que le cinéma veut capturer, exhiber, dénaturer puis exterminer.

Quand l'homme vient la chercher, la femme hésite à le suivre. Il veut la sauver, la ramener dans la ville, dans l'hétérosexualité hypernormée. La belle sait qu'elle est en sécurité auprès de King Kong. Mais elle sait aussi qu'il faudra quitter sa large paume rassurante, pour aller chez les hommes et s'y débrouiller seule". (112)

Bon, qu’on se le dise une bonne fois pour toute : pour VD, les hommes sont des enculés.

Tout la servilité et la soumission qui nous incombent et qui constituent notre quotidien de femelle empêtrée dans les bijoux et les talons aiguilles jusqu’au cou, nous le leur devons.

"Car les hommes ont ceci de très particulier qu'ils tendent à mépriser ce qu'ils désirent ainsi qu'à se mépriser pour la manifestation physique de ce désir. En désaccord fondamental avec eux-mêmes, ils bandent pour ce qui les rend honteux. En déportant la prostitution de rue, celle qui offre le soulagement le plus rapide, le corps social complique le soulagement des hommes. […] Le désir des hommes doit blesser les femmes, les flétrir. Et, en conséquence, culpabiliser les hommes. Ça n'est pas une fatalité, encore une fois, mais une construction politique. Les hommes actuellement ne donnent pas l'impression d'avoir l'intention de se libérer de ce genre de chaînes. Au contraire". (83)

Voilà. Tout est dit. Les hommes sont des concupiscents honteux et ils nous le font payer très cher en nous avilissant depuis la nuit des temps et sur toute la planète, ils se servent de nous comme souffre-douleur au lieu de nous foutre tranquille…

euh… de nous foutre la paix et de nous laisser tranquille (avec King Kong).

Il paraît que ces cons d’hommes n’arrêtent pas de se foutre de nous, en sus…

 

"J'aime beaucoup, depuis, entendre les hommes pérorer sur la stupidité des femmes qui adorent le pouvoir, l'argent ou la célébrité : comme si c'était plus con que d'adorer des bas résille…" (72)

Elle souligne le rapport ambigu des hommes au porno, leur rapport honteux bien sûr, mais l’admiration ou du moins la pétrification intimidante qu’ils subissent quand ils sont devant une icône du porno.

Elle les accuse de faire vivre la prostitution, qu’elle défend de façon très pertinente en adoptant le point de vue politique adéquat :

 

"Les prostituées forment l'unique prolétariat dont la condition émeut autant la bourgeoisie. Au point que souvent des femmes qui n'ont jamais manqué de rien sont convaincues de cette évidence : ça ne doit pas être légalisé. Les types de travaux que les femmes non nanties exercent, les salaires misérables pour lesquels elles vendent leur temps n'intéressent personne. C'est leur lot de femmes nées pauvres, on s'y habitue sans problème. Dormir dehors à quarante ans n'est interdit par aucune législation. La clochardisation est une dégradation tolérable. Le travail en est une autre. Alors que, vendre du sexe, ça concerne tout le monde et les femmes "respectables" ont leur mot à dire". (57)

Finalement, pas de commerce gratuit avec les hommes, pas de complaisance, pas d’abandon : tout doit être monnayé avec l’ennemi qu’elle dénonce. Voici le conseil qu’elle donne :

"N'empêche que si je devais donner un conseil à une gosse, je lui dirais plutôt de faire les choses clairement, et de garder son indépendance, si elle veut tirer profit de ses charmes, plutôt que de se faire épouser, maquer, engrosser et coincer par un type qu'elle ne supporterait pas s'il ne l'emmenait pas en voyage". (76)

D’ailleurs, elle dénonce les pièges de la féminité, et depuis, ses mots me hantent dès que j’arpente des couloirs en talons qui claquent…

"Après plusieurs années de bonnes, loyales et sincères investigations, j'en ai quand même déduit que : la féminité, c'est la putasserie. L'art de la servilité. On peut appeler ça séduction et en faire un machin glamour. ça n'est un sport de haut niveau que dans très peu de cas. Massivement, c'est juste prendre l'habitude de se comporter en inférieure. Entrer dans une pièce, regarder s'il y a des hommes, vouloir leur plaire. Ne pas parler trop fort. Ne pas s'exprimer sur un ton catégorique. Ne pas s'asseoir en écartant les jambes pour être bien assise. Ne pas s'exprimer sur un ton autoritaire. Ne pas parler d'argent. Ne pas vouloir prendre le pouvoir. Ne pas vouloir occuper un poste d'autorité. Ne pas chercher le prestige. Ne pas rire trop fort. Ne pas être soi-même trop marrante". (126)

Là, je re-perds mes repères.

Les talons signe de servilité, OK…

Mais les bijoux… quid des plumes du grand chef indien ? Pourquoi les plumes, les fards et les bijoux nous valent-ils des surnoms grossiers, alors même que les paons et les colverts rutilants sont des mâles ? Nos humains mâles seraient-ils jaloux que les fanfreluches nous siéent bien mieux à nous ?

La robe, je n’en suis pas sûre non plus. Les hommes ont tort de se serrer le peu de couilles qu’ils ont dans des pantalons étroits dont parfois, selon l’âge de l’orang-outan en question, déborde un ventre disgracieux et gorillesque (on retourne à King Kong, tiens…), le tout surmonté d’une cravate, signe ostentatoire d’adhésion animale au système. La laisse professionnelle. Je la leur laisse.

Enfin, quel intérêt à vouloir parler fort, s’asseoir mal, être importun et grossier, prendre toute la place ? J’ai pas envie de ressembler à un goret !

En revanche, le droit de rire, même comme une pintade hagarde, ne vous en déplaise, je l’ai – je le garde.

Mais revenons au propos principal du livre, qui ne concerne pas les femmes, mais plutôt les enculés. Si j’étais un homme, la suite m’aurait choquée et blessée.

Cependant, quand je lis la deuxième lettre de ménage d’Antonin Artaud à Anaïs Nin, alors je me dis que tout est permis

Finalement, l’homme Antonin Artaud est campé dans ses attentes comme les hommes dont VD parlent ci-dessous sont à l’antique : les femmes domestiques au gynécée, les courtisanes libres et aimées (voire vénérées) et les hommes s’admirant entre eux, se sculptant et s’amourachant des jeunes dieux du stade ou de l’arène, et toute cette société esclavagiste et masculiniste, dont une partie d’entre nous seulement ont désormais tiré un pied hors de la bauge. Mais quel pied…!

"Ils aiment parler aux femmes, les hommes. Ça leur évite de parler d'eux. Comment explique-t-on qu'en trente ans aucun homme n'a produit le moindre texte novateur concernant la masculinité ? Eux qui sont si bavards et si compétents quand il s'agit de pérorer sur les femmes, pourquoi ce silence sur ce qui les concerne ? […] Les hommes aiment les hommes. Ils nous expliquent tout le temps combien ils aiment les femmes, mais sait toutes qu'ils nous bobardent. Ils s'aiment, entre eux. Ils se baisent à travers les femmes, beaucoup d'entre eux pensent déjà aux potes quand ils sont dans une chatte. Ils se regardent au cinéma, se donnent de beaux rôles, ils se trouvent puissants, fanfaronnent, n'en reviennent pas d'être aussi forts, beaux et courageux. Ils écrivent les uns pour les autres, se congratulent, ils se soutiennent. Ils ont raison. Mais à force de les entendre se plaindre que les femmes ne baisent pas assez, n'aiment pas le sexe comme il faudrait, ne comprennent jamais rien, on ne peut pas s'empêcher de se demander : qu'est-ce qu'ils attendent pour s'enculer ? Allez-y. Si ça peut vous rendre plus souriants, c'est que c'est bien". (142)

Bourdieu, Contre-feux

Contre-feux, propos pour servir à la résistance contre l’invasion néo-libérale.

Publié chez Raisons d’agir en 1998.

Nous sommes en 2018, et Contre-feux a été publié en 1998.

Pourquoi faut-il le lire ?

Parce que c’est un peu prophétique ? Vous l’attendiez celle-là ! Trop facile.

Non, il n’existe pas de prophète. En revanche, il existe des mémoires courtes, et la nôtre accepte qu’on nous rebatte les oreilles des mêmes alertes d’un côté, et des mêmes bêtises de l’autre. Par conséquent, peu importe la date, ces textes de Bourdieu donnent autant à penser que s’ils avaient écrit hier.

Au passage, relire du Bourdieu à l’heure où on lui prête volontiers des croyances ineptes en des entités fantomatiques, ça permet de garder la tête froide, de ne pas tomber dans les travers snobs, qu’il dénonce d’ailleurs [et ça me fait jubiler, mais c’est tout personnel] dans son texte consacré à Sollers.

"Son originalité - parce qu'il en a une : il s'est fait le théoricien des vertus du reniement et de la trahison, renvoyant ainsi au dogmatisme, à l'archaïsme, voire au terrorisme, par un prodigieux renversement auto-justificateur, tous ceux qui refusent de se reconnaître dans le nouveau style libéré et revenu de tout." (p. 18)

Ce qu’il lui reproche ?

"Faire semblant d'être écrivain, ou philosophe, ou linguiste, ou tout cela à la fois, quand on n'est rien et qu'on ne sait rien de tout cela" (p. 16)

Ce qu’il reproche à Sollers en clair ? D’avoir usurpé sa place d’intellectuel, puis perverti la gauche et l’avoir détruite de l’intérieur en y distillant le cynisme stérile [et snob, la posture désabusée] et le nihilisme narcissique [hypocritement blasé] à la Cioran – ceux qui répètent que rien ne sert à rien, mais souhaitent tout de même être publiés et pensent valoir davantage que d’autres. Et par cet individualisme dissimulé, cet amour de la posture personnelle, il lui reproche d’avoir favorisé le néo-libéralisme.

Deux attitudes négatives possibles : se faire passer pour un revêche intellectuel tellement plus intelligent que la masse que rien ne le séduit [cf au-dessus]… sauf le cul   [parce qu’il faut avoir un sacré pb de gonzesse pour écrire un truc pareil… ou alors il demande à son « harem » de le traiter en bébé… ?]. Ou rentrer dans le rang, devenir un traitre à l' »esprit » de 68. Dans leur cynisme et leur lâcheté, les deux attitudes se valent.

"La réaction de panique rétrospective qu'a déterminée la crise de 68, révolution symbolique qui a secoué tous les petits porteurs de capital culturel, a créé (avec, en renfort, l'effondrement - inespéré ! - des régimes de type soviétique) les conditions favorables à la restauration culturelle aux termes de laquelle "la pensée" Science-Po" a remplacé la "pensée Mao".(p.15)

J’étais heureuse d’entendre des propos similaires chez Alain Badiou, jeudi 10 mai 2018, sur France Culture dans la Grande Table,

 "au nom de l'échec ou du fiasco du communisme étatique issu de la révolution de 1917, ils ont déclaré que cette orientation en générale était impossible."

Or l’ambition collective, le « mettre en commun », est une orientation qui s’oppose à l’individualisme. Organiser la vie en commun, c’est tout le programme de la politique, au sens propre du terme. Mais l’individu existe-t-il ? Pour vendre des choses à des individus qui nourrissent par cet avoir leur narcissisme, il est important que l’individu croit en sa propre existence… or :

 "la notion d'individu est tout à fait obscure […] aucun individu n'est en mesure de déchiffrer sa propre existence sans la médiation de l'autre, et sans la médiation des autres […] il parle une langue, c'est pas lui qui l'a inventée, il est dans une société, c'est pas lui qui l'a créée, il tombe amoureux de quelqu'un, c'est pas lui qui l'a choisi, etc. et donc l'individu se dilate nécessairement dans sa propre existence. La notion de l'atome individuel, et des atomes individuels consommateurs, salariés et concurrents, qui est quand même la vision générale du libéralisme, je la crois fausse, tout simplement, c'est une idéologie et il faut s'en débarrasser et la politique, je crois, sert à ça." (Alain Badiou)

Vous l’aurez compris, ce recueil de textes de Bourdieu est politiquement ancré et ne veut pas laisser croire que la droite et la gauche, bah c’est pareil. Ainsi distingue-t-il la « main gauche » de l’État (assistants sociaux, éducateurs, magistrats, profs et instits) de sa main droite (énarques banquiers, cabinets ministériels) (p.9) et dénonce le torpillage de cette main droite par ce qu’on appelle aujourd’hui les experts.

"Ce qui est en jeu, aujourd'hui, c'est la reconquête de la démocratie contre la technocratie : il faut en finir avec la tyrannie des "experts", style Banque mondiale ou FMI, qui imposent sans discussion les verdicts du nouveau Léviathan, "les marchés financiers", et qui n'entendent pas négocier, mais "expliquer". (p. 30 : Contre la destruction d'une civilisation, intervention en gare de Lyon, lors des grèves de décembre 1995)

Il décrit et dénonce le nouveau « mythe de la mondialisation », océan dans lequel l’individu se rattache à ses « choses » et nécessaire pour assoir un pouvoir. Le mythe de la mondialisation, ou plutôt la justification théorique des privilèges…

 "Max Weber disait que les dominants ont toujours besoin d'une "théodicée de leur privilège", ou, mieux, d'une sociodicée, c'est-à-dire d'une justification théorique du fait qu'ils sont privilégiés." donc du mythe de la mondialisation, qui permet de faire accepter ce que Bourdieu appelle "la philosophie de la compétence "selon laquelle ce sont les plus compétents qui gouvernent, et qui ont du travail, ce qui implique que ceux qui n'ont pas de travail, ne sont pas compétents. Il y a les winners et les losers, il y a la noblesse, ce que j'appelle la noblesse d'État, c'est-à-dire ces gens qui ont toutes les propriétés d'une noblesse au sens médiéval du terme et qui doivent leur autorité à l'éducation, c'est-à-dire, selon eux, à l'intelligence, conçue comme un don du Ciel, dont nous savons qu'en réalité elle est distribuée par la société, les inégalités d'intelligence étant des inégalités sociales. L'idéologie de la compétence convient très bien pour justifier une opposition qui ressemble un peu à celle des maîtres et des esclaves." (p49)
(Le mythe de la mondialisation et l'État social européen, Athènes 1996)
 "On donne [ainsi] en modèle aux travailleurs européens des pays où le salaire minimum n'existe pas, où le salaire minimum n'existe pas […] Et c'est au nom d'un tel modèle qu'on impose la flexibilité, autre mot-clé du libéralisme, c'est-à-dire le travail de nuit, le travail des week-ends, les heures de travail irrégulières, autant de choses inscrites de toute éternité dans les rêves patronaux. De façon générale, le néo-libéralisme fait revenir sous les dehors d'un message très chic et très moderne les plus vieilles idées du plus vieux patronat." (p. 39)

Très important de toujours se souvenir qu’il s’agit là, en effet, des plus vieilles idées du monde : le travail payé à la tâche… que faisions-nous de pire ? L’esclavage peut-être.

Alors on va me dire qu’il faudrait étudier davantage l’économie, et que d’ailleurs :

Le Prix Nobel d’économie Edmund Phelps a affirmé que l’inculture économique des Français coûtait au pays 1 point de PIB par an.

Moi, quand je lis ça, je n’en peux plus de rire. Comment a pu-t-on en arriver là ? Et calculer un tel délire ??

Si l’on peut faire de tels calculs, j’aimerais qu’on calcule également combien coûte l’inculture en général ! Celle qui permet de balayer Bourdieu d’un revers de la main en se disant « c’est obsolète, des vieilles idées« , celle qui fait oublier les acquis sociaux très récents du début du XXè (puisque les plus vieilles idées du monde ont près de 3000 ans ; il ne suffit pas d’écrire NÉO devant pour que le monde soit dupe…), celle que fabrique une école désavouée et désunie, percluse des bêtises à la mode des derniers pédagogues et qui produit des illettrés, mauvais en math, prompts à se faire avoir par n’importe quel médiocre vendeur, obsédés par l’AVOIR et prêts à laper n’importe quelle amertume pour l’AVOIR.

Le pire s’est déjà produit dans la politique puisque c’est à gauche que l’on voit fleurir la méfiance envers l’État et le mépris des services publics. Qui rêve de devenir fonctionnaire pour manifester sa solidarité avec l’ensemble des citoyens ?

"Dans une époque de crise de la confiance dans l'état et dans le bien public, on voyait fleurir deux choses : chez les dirigeants, la corruption, corrélative du déclin du respect de la chose publique, et chez les dominés, la religiosité personnelle, associée au désespoir concernant les recours temporels. De même, on a le sentiment, aujourd'hui, que le citoyen, se sentant rejeté à l'extérieur de l'État (qui, au fond, ne lui demande rien en dehors de contributions matérielles obligatoires, et surtout pas du dénouement, de l'enthousiasme), rejette l'État, le traitant comme une puissance étrangère qu'il utilise au mieux de ses intérêts." (p.12)

 

Lire et écrire à Babylone, Dominique CHARPIN

Pourquoi faut-il le lire ?

C’est ardu, vaste et touffu, mais on apprend des trucs drôlement sympas, du genre…

Le cunéiforme que l’on trouve sur des tablettes de pierre, c’est sûrement ce que l’on retrouvera de nous dans plusieurs millénaires. La première et la dernière écriture !

"Ces supports présentent sur l'argile de la tablette de nombreux avantages : il est ainsi très facile de remanier un texte sur son ordinateur, ou de l'annoter sur une feuille de papier, toutes choses que l'argile ne permet pas ou mal. En revanche, l'argile possède un avantage considérable : elle ne craint ni le feu, ni l'eau, ni les perturbations magnétiques. Bref, dans quelques milliers d'années, nos photos nos livres, disques durs auront sans doute disparu, mais nos collections de tablettes cunéiformes seront toujours là…" (28)

Et alors que découvrira-t-on ? Que nos ancêtres étaient surtout… des comptables!

 

Où et quand ? Mésopotamie ou Babylonie ?

"Parler de "Mésopotamiens" pose un problème à l'historien, puisque les anciens habitants de cette région ne se désignaient pas ainsi et ne se pensaient pas davantage comme tels ; du point de vue géographique, nous sommes frappées par la contraste entre le sud et le nord de l'Irak actuel, qui correspondent respectivement à la Babylonie et à l'Assyrie. Mais ce que nous appelons "Babylonie" ne formait nullement une unité au troisième millénaire et encore au début du deuxième : on y opposait Akkad dans le nord (la région de l'actuelle Bagdad) et Sumer dans le Sud. Par ailleurs, les limites de ce monde "mésopotamiens" sont loin d'être fixes." […] "On parlera de période paléo-babylonienne, pour désigner les quatre siècles du début du deuxième millénaire, dominés par la figure du roi de Babylone Hammu-rabi (1792-1750), ou d'empire néo-assyrien, etc." (28-29)

 

Qu’écrivait-on ?

*Des comptes

Même si les scribes du IIè millénaire prétendent volontiers que l’écriture fut inventée pour faciliter la communication à distance, l’archéologie nous montre aujourd’hui que la naissance de l’écriture répondait plutôt à des besoins comptables et juridiques (161) : plus besoin de se demander si le messager déformait ou non le message initial, c’était écrit. Même si l’on trouve quantité de tablettes qui sont des lettres – notamment entre souverains – on sait que l’écriture proto-cunéiforme a été créée pour répondre à des besoins administratifs (63).

Les sumériens ont d’abord rédigé des informations concernant les comptes, notamment à l’usage des marchands. D’ailleurs, la capacité à lire et écrire était largement répandue chez les marchands paléo-assyriens (53).

*Des documents juridiques & économiques

On trouve également un grand nombre de contrats de droit public, mais aussi de droit privé (mariage, affranchissement d’esclave) (131-135). La tablette tient lieu de preuve signée par l’impression d’un sceau – les fameux sceaux-cylindres (148 & 151). Bien entendu, les actes royaux de donation ou d’alliance ainsi que de vassalité, sont mis par écrit sur tablette, même si d’autres moyens de sceller ou rompre les alliances continuaient de coexister, comme en témoigne cette tablette, provenant d’un vassal du roi de Mari qui dénonce à Zimri-Lim la conduite d’un autre de ses vassaux :

"Une fois, cet homme a siégé devant mon seigneur et il a bu la coupe. L'ayant élevé, mon seigneur le compta parmi les nobles, le revêtant d'un habit et posant sur lui une perruque-hupurtum. Mais à son retour, il a déféqué dans la coupe où il avait bu et il est devenu l'ennemi de mon seigneur." (139)

*Des lettres

Enfin, de nombreuses lettres ont été découvertes et figurez-vous qu’elles portaient déjà des formules de politesse, ou plutôt des formules figées, destinées à indiquer rapidement le statut de l’expéditeur au regard de celui du destinataire. En revanche, on n’y trouve aucune précision temporelle et juridique – ces informations devaient être délivrées oralement par le messager de la tablette lui-même (167). Elles étaient relues puis mises sous enveloppe d’argile, scellée. Le genre épistolaire n’apparaît que vers 2350, soit 8 siècles après l’invention de l’écriture. Néanmoins, cette pratique devient largement majoritaire dès le début du IIème millénaire « et ce n’est sûrement pas un hasard si cette période est aussi celle qui vit l’apogée de la notation phonétique de la langue ». (192)

 

*Des œuvres ou recueils, que l’on retrouve dans les bibliothèques ou archives, toutes deux étant le résultat d’accumulation de traces écrites, dans le premier cas classées, dans le second déposées sans ordre. C’est là que furent trouvés les traces des anciennes cosmogonies ou des épopées, telles que celle de Gilgamesh.

(ci-contre mythe cosmogonique sur tablette, de la fin du IIIè millénaire)

Qui écrit et qui lit ?

Au IIIè millénaire, seule une élite sait écrire. Et lire. D’ailleurs, on ne dit pas « lire une tablette », mais plutôt écouter ou entendre (55).

"Lorsque quelqu'un lit une tablette à autrui, il la lui "fait écouter" (susmum) ; celui qui en prend connaissance l'"écoute" (semum). (55)

Drôle non ? Car quelqu’un la lisait. Savaient-ils lire de façon muette ? On ne sait.

Plus nombreux sont ceux qui savent lire que ceux qui savent écrire, bien entendu.

Les scribes n’étaient pas admirés comme ils l’étaient en Egypte. Mais ils étaient tout de même valorisés (57-59).

"Savoir écrire une lettre était donc considéré comme le minimum : ce qui est intéressant, c'est de voir qu'au deuxième et au premier millénaire ce minimum n'était manifestement pas l'exclusivité des scribes professionnels. Pour finir, il faut noter une différence essentielle entre la civilisation mésopotamienne et celle de l'Antiquité classique. En Mésopotamie, il n'y a pas de lecture "gratuite" : on ne voit personne lire pour son plaisir." (60)

On est scribe de père en fils et par apprentissage, mais c’était le cas en Mésopotamie pour la plupart les métiers. (61)

On parle alors de l’art du scribe. Dès la fin du IIIè millénaire, cet art se diffuse, mais l’on apprend surtout à lire, un peu moins à écrire.

Le scribe du souverain écrit sous sa dictée ou bien rédige lui-même après avoir écouté l’essentiel du message –  certaines tablettes sont d’ailleurs des brouillons (164). Quoi qu’il en soit, on réfléchit pas mal AVANT d’écrire : Zimri-Lim demande ainsi à son ministre de le rejoindre pour rédiger une réponse à une lettre d’Hammu-rabi (au-dessus un exemple de petite tablette de traité : on y retrouve le serment que Zimri-Lin souhaitait que Hammu-rabi de Babylonie lui prête lors de la conclusion de leur alliance contre l’Elam)

"Une tablette m'est arrivée de Babylone ; viens, que nous écoutions cette tablette, que nous discutions et que nous y répondions !" (167)

Et les femmes ?

"On a vu plus haut qu'au sein du panthéon sumérien le patronage des scribes revenait à la déesse Nisaba. Cela ne signifie naturellement pas que le travail du scribe n'était pas avant tout un métier d'homme. Cependant, des femmes-scrives sont occasionnellement attestées, notamment à l'époque paléo-babylonienne, dans deux contextes, il est vrai, particulier. Il d'agit d'abord du monde des temples : parmi les religieuses-nadîtum de la ville de Sippar, certaines avaient manifestement appris à écrire le cunéiforme et une femme appartenant à ce milieu se définit comme "scribe". Par ailleurs, au sein des harems des palais, les scribes étaient des femmes." (50)

 

Quels documents et quelles tablettes ? Combien et de quand ?

Les plus anciennes datent de la fin du 4ème millénaire et les plus récentes du IIIè siècle ap JC. (97). Des milliers de tablettes ont été retrouvées ; beaucoup constituaient déjà des archives qu’on ne prenait plus la peine de consulter tant leur classement est rapidement devenu malaisé (126).

– supports :

* argile préparée avec soin et calame taillé dans un roseau, en os, ou en métal et de section triangulaire

L'impression de ce calame produit un "clou" ou "coin" (en latin, cuneus, d'où le nom donné à cette écriture au XVIIIè). (20)

La tablette d’argile implique de connaître la nature et la taille du message avant de tailler la tablette et de la préparer… (98-99) Sauf pour certains exemplaires destinés aux bibliothèques, les tablettes n’étaient pas cuites de façon à être réutilisées. La mise en page elle-même donne des indications sur la nature du message (108) et les tranches des tablettes étaient également utilisées. Elles étaient souvent enveloppées d’une mince couche d’argile comportant le nom du destinataire et qu’il fallait briser pour avoir accès à la tablette (111).

* pierre, dans le cas particulier des kudurru, pour les actes royaux de donation ou d’exemption de la seconde moitié du IIème millénaire.

* bois recouvert de cire, utilisé par les Hittites.

* parchemin, au premier millénaire

* peau humaine (!!) : « il s’agissait de tatouages destinés à permettre de retrouver des esclaves fugitifs, comportant des inscriptions en akkadien, mais aussi en araméen et même en égyptien. » (103)

– Dans quelle langue ? (cas de bilinguisme, voire plurilinguisme)

« Un scribe qui ne sait pas le sumérien, quelle sorte de scribe est-ce ? »

On aurait pu entendre la même chose pour le latin. A l’époque paléo-babylonienne, le sumérien était une langue de prestige et il était même par endroit interdit de s’exprimer en akkadien à l’école des scribes. On se vante de connaître des langues étrangères ou mortes, mais jamais sa langue maternelle. Dans Sulgi B, le roi se vante de connaître le sumérien, l’élamite, l’amorrite, le soubaréen et le mélouhhéen. L’akkadien est sa langue maternelle ; il ne l’évoque donc même pas. (85-87)

 

Est-ce que cette écriture était difficile à maîtriser ? (52)

OUI car

– on recense plus de 600 signes différents !

– chaque signe peut avoir plusieurs valeurs logographiques et plusieurs valeurs phoniques (en clair :

– toutes les valeurs ne sont pas attestées à toutes les époques

– toutes les valeurs ne sont pas attestées dans tous les genres de textes.

… et à déchiffrer aujourd’hui ?

OUI car l’écriture a considérablement évolué durant les 3 millénaires pendant lesquels elle est utilisée. Il n’existe pas encore de Manuel qui répertorie correctement et de façon synthétique cette évolution d’autant qu’elle prend différentes formes selon les provenances géographiques. Néanmoins, il existe des archéologues spécialistes d’un lieu, d’une époque ou même, d’un scribe. (104-105)

Par ailleurs, les inscriptions sur pierre est souvent archaïsante par rapport à la cursive contemporaine. Un exemple fameux, le code d’Hammourabi, dont l’écriture correspond à la cursive du XXIVè siècle alors qu’elle date du XVIIIè.

Dans ce livre, vous entendrez beaucoup parler de Zimri-Lim (souverain de Mari début IIè millénaire) et de Hammu-rabi (souverain de Babylone et contemporain du précédent) ; ce sont probablement les souverains dont on a le plus de traces écrites.

A gauche, L’adorant de Larsa, qui pourrait représenter Hammu-rabi.  A droite, le code d’Hammu-rabi (environ 1750 avant JC)

 

 

 

Pour finir, ce cher Dominique Charpin nous annonce le plan de son livre à la fin de son introduction, comme tout universitaire qui se respecte ! 😉

Résumé de l’auteur lui-même (annonce du plan 🙂 )

« Nous commencerons par poser la question de savoir si l’usage du cunéiforme était réservé à une petite caste de spécialistes, les scribes, comme on l’a longtemps pensé (Chap1). Puis nous présenterons les cadres et les méthodes de l’apprentissage de cette écriture (Chap2). On verra ensuite quels écrits étaient ainsi produits : il nous faudra d’abord examiner les documents d’archives (Chap3), en réservant un sort particulier, d’une part, aux textes juridiques (Chap4) et, d’autre part, à la correspondance (Chap5). Les bibliothèques constituent, à nos yeux, l’endroit par excellence de la lecture ; la situation se présentait de façon différente en Mésopotamie (Chap6). Rares étaient les textes écrits « pour l’éternité » : néanmoins, une partie de ceux qui nous sont parvenus étaient destinés aux divinités et à la postérité (Chap7). Lorsque le spécialiste lit une lettre, on peut considérer qu’il agit de manière indiscrète. En revanche, s’il déchiffre une inscription commémorative d’un souverain mésopotamien, il exauce le vœu de son commanditaire antique : faire que son nom ne tombe pas dans l’oubli… » (29)

Peggy Sastre, Comment l’amour empoisonne les femmes…

« Non non non ! je ne marie pas, ni avec un prince, ni avec un roi ! »

D’aussi loin que je me souvienne, dès l’âge de 6 ans, je précisais fièrement à qui voulait bien l’entendre que jamais, au grand jamais, je ne me marierai… Pour moi, dans le couple, il y avait un petit et un grand, un faible et un fort. Un Laurel et un Hardy. Je voyais bien qu’immanquablement, la femme devait être le petit faible. Je prenais littéralement ombrage de cette perspective : il faudrait que je choisisse un homme pour qu’il soit mon parèdre, en plus grand, plus fort, plus riche…?

Pourtant dans mon entourage direct, ma mère, ma tante, mes grands-mères, c’étaient elles qui décidaient de tout et administraient sans erreur le quotidien et la trajectoire de chacun. Mon père lui-même recommandait d’acquérir avant tout sin indépendance financière. D’où venait donc ma crainte ?

Le livre de Peggy Sastre aborde précisément cette question : on pourrait d’ailleurs lui reprocher un titre, certes accrocheur, mais faussement évocateur. Elle aurait dû l’intituler :

Comment les femmes s’empoisonnent elles-mêmes

En choisissant d’être le petit faible…

Car enfin, il n’est que très peu question d’amour dans ces quelques pages. Si ce n’est pour l’aborder d’un point de vue hormonal qui, alors, bombarde autant les hommes que les femmes… empoisonne tout autant les porteurs de pénis que les porteuses de vagin.

Le féminisme de Peggy Sastre m’a plu car il ne prend pas les femmes pour des connes. Ni pour les éternelles victimes de méchants garçons qui seraient plus forts que nous et auraient gagné la bataille… et puis d’ailleurs, quelle bataille ?

Peggy Sastre promeut un autre point de vue sur les femmes. Elles ne seraient pas les éternelles victimes que certains se plairaient à voir en elles. Elles ne seraient pas non plus tombées en servitude volontaire.

Son hypothèse est la suivante : elles auraient trouvé des avantages à la situation de couple – ce truc qui me fai.sai.t (Ah finalement cette écriture inclusive, c’est pratique ! 😀 ) horreur. Ce livre regroupe des arguments biologiques & statistiques qui étayent cette hypothèse (renversante pour certain.e.s).

D’ailleurs, comme une affreuse opportuniste, à la fin de ma lecture, je l’avoue, j’ai pensé : voici enfin des excuses biologiques pour ne pas sortir les poubelles (enfin… je ne l’ai jamais fait en vrai) et pour hurler à la mort au moindre insecte un peu moche…

Bon j’avoue, je pensais y trouver – comme le titre semble le promettre – une recette pour être moins empoisonnée par l’amour (cf le titre explicite), ne plus attendre un texto mignon par exemple, ou une soirée romantique comme j’avais imaginée, et par la même occasion, ne plus empoisonner mon chéri par des exigences surréalistes… ce n’est pas ce que j’ai trouvé. En revanche, j’ai trouvé des conseils que je m’applique déjà depuis mon refus de me marier, à savoir :

  1. Ne pas à tout prix être un cordon bleu et une fée du logis pour espérer « garder son mec ». J’ai toujours dit : « Mais je ne veux pas « garder mon mec » grâce à de telles qualités ! Qu’il se casse donc ! Moi, je n’aurai pas ces qualités. »
  2. Ne pas réclamer une parité folle qui m’obligerait à faire des vidanges, changer des pneus, tenir la porte trop lourde, couper du bois, ouvrir des pots de confiture, écraser des bestioles immondes…
  3. N’épouser personne. Ne surtout pas épouser un plus gros salaire que le mien.
  4. Se détourner des bad boys et autres catégories de connards.
  5. Travailler pour n’avoir besoin d’aucun mec. Mais conserver le plaisir de fréquenter qui je veux et gratuitement…

Reprenons dans l’ordre :

  1. Accepter la saleté pour cesser d’être esclave

D’après les statistiques et la biologie relevés par Peggy Sastre, les femmes seraient naturellement portées à prendre soin de leur environnement, à en conserver la propreté, par intérêt primaire : elles sont plus facilement sujettes à chopper des merdes… (biologie). Assumer cette hyper sensibilité (faite d’une plus grande vulnérabilité à la saleté et d’une plus grande perception de cette saleté) permet en même temps de se dédouaner du partage injuste des tâches dégueulasse de la société… en effet, la proportion des femmes éboueurs est mince. (D’ailleurs, on ne les a pas entendues se battre pour dire éboueuse…)

(61) "Lorsque la charge pathogénique est trop importante pour être atténuée par leurs petits bras, les femmes se détournent des activités les plus risquées pour leur organisme et celui de leur descendance. Ainsi, aux Etats-Unis, entre 2010 et 2014, si les femmes constituaient 46,2% de la population active, elles ne représentaient que 30% des professionnels du nettoyage. Des chiffres encore plus bas à mesure que les professions gagnent en densité de malpropreté : dans le secteur du ramassage et du traitement des déchets, seuls 14,4% des professionnels sont des femmes ; parmi les personnes qui entretiennent les égouts, elles constituent 13,8% de la main-d'œuvre, tandis qu'elles ne sont que 4,5% à travailler dans des stations d'épuration et 4,7% dans la lutte contre les nuisibles, comme la dératisation."

 

  1. Ne pas trop hurler pour accéder à une totale parité, hein !

Ce qui conduit au second point : les études statistiques montrent qu’une majorité de femmes choisissent les métiers où l’on doit faire montre d’aptitudes artistiques, sociales ou conventionnelles, tandis que les hommes préfèreraient le réalisme et l’investigation… Même (et peut-être surtout) dans les pays où l’égalité des droits est acquise ! Pourquoi faire mentir ces statistiques ? Et pourquoi les femmes semblent blessées de ce fait ?

J’ajouterais moi, que personne n’est obligé de penser que le réalisme et l’investigation ont une valeur supérieure aux aptitudes sociales, artistiques ou conventionnelles. Par exemple, pour la survie de la société, qu’est-ce qui est le plus important ? Celui qui aide et gère les aspects humains de la communauté ou celui qui part à la recherche de nouvelles baies peut-être mortelles ? Mais P.S. prend garde de rappeler qu’en aucun cas les statistiques ne figent personne dans aucun rôle.

(69) "Mais ce compartimentage n'a évidemment rien d'une frontière infranchissable dans un sens comme dans l'autre, foi de femme pas loin d'être révulsée par une bonne part de la pâte humaine qui peut se mouler dans les catégories d'intérêts statistiquement les plus adaptées à son sexe. Ce qui ne m'empêche pas de concevoir que d'autres femmes, même en nombre, puissent être satisfaites de poursuivre des intérêts conformes" à leur genre sans que cela relève d'un péril mortel pour l'égalité en droits de tous les individus."

Ce qui importe, c’est de conserver le choix, le même droit pour tout le monde. Foutons la paix aux femmes qui préfèrent être infirmières, médecins, prof plutôt que traders ou banquier, plutôt que de faire le coq important déguisé en pingouin toute la journée…

(73) "Oui, il existe de nombreuses femmes obsédées par le ménage, et les soins à apporter à leurs enfants. Pourquoi ? Parce qu'une telle configuration cognitive leur a été avantageuse durant les centaines de milliers d'années où diminuer sa charge pathogénique et s'assurer que sa descendance ne meure pas de faim allaient leur permettre de mieux perpétuer leurs gènes par rapport à celles qui s'en moquaient. […] La majorité des féministes a beau trépigner en affirmant que ces différences n'ont "rien d'inné", leur base biologique est aujourd'hui indéniable. […] Alors mesdames, au lieu de jouer au gendarme du quotidien […] pourquoi ne pas vous policer vous-mêmes et envisager de vous libérer de vos hormones ?"

Oui… alors là réside l’un des rares conseils en rapport direct avec le titre, si tant est que l’on confonde volontiers mariage (ou vie commune) et amour, ce qui n’est pas mon cas.

"une telle configuration cognitive leur a été avantageuse"

Il peut être difficile de prouver cela… c’est une hypothèse provenant de la théorie évolutionniste. Je partage cet hypothétique point de vue sur le monde, mais comment en prouver la validité ?

Je trouve en tout cas cette hypothèse plaisante car il est plus séduisant de penser que les femmes ont été plus malignes que les hommes… plutôt que bêtement asservies.

  1. Se marier avec des gentils moins riches

Mais P.S. va plus loin. Sa critique du mariage accusent les femmes de trouver un intérêt à vivre à la charge de leur mari… en optant volontairement pour l’hypergamie (77)… (= le mariage au-dessus : le goût du plus vieux, du plus riche, du plus diplômé, le couple étant perçu alors comme un ascenseur social…)

Des femmes chercheraient dans l’homme « ce qu’elles pensaient ne pas avoir par elles-mêmes » (78)

(78) "Parce qu'elles les transforment à la fois en monnaie et en produit de leur propre échange, l'hypergamie et la dépendance qui lui est intrinsèquement associée imposent aux femmes une indispensable retenue."

Ce choix d’hypergamie les entraînerait en effet à devenir de prudes dames : comme elles dépendent de leur mari, il leur devient nécessaire que toutes les femmes fassent de même. Celles qui seraient par trop indépendantes pourraient mettre en péril leur propre équilibre (combine)… Voilà pourquoi P.S. pense que les femmes sont les premières à se montrer conservatrices (et religieuses)… et c’est un peu vrai, malheureusement.

P.S. ajoute l’hypothèse de Mikhail Stern puis la commente :

(108) "L'amour n'est qu'un besoin physiologique qu'il faut satisfaire, aussi simplement que la soif et la faim." Chez les femmes, rien n'enfreint peut-être autant les bonnes mœurs que la multiplication des partenaires sexuels en dehors de tout projet conjugal. Une réprobation qui est moins "imposée" d'en haut par un quelconque système patriarcal dont l'existence attend encore d'être attestée qu'elle n'est conduite et justifiée par et pour les femmes elles-mêmes."
  1. Arrêter d’aller vers des cons…

(80) « Les mecs, c’est que des salauds, surtout ceux qui m’attirent. »

Le désir d’hypergamie pousserait les femmes à choisir des connards… le garde du corps viril, peut-être violent et qui gagne davantage.

(80) "C'est un choix matrimonial en lien direct avec le degré de vulnérabilité que les femmes s'assignent, comme le veut l'hypothèse dite du garde du corps, formulée pour la première fois par Wilson et Mesnick."

 

  1. Être indépendante sur le plan financier

Reste que pour P.S., la véritable tragédie, c’est celle de la dépendance financière…

Si vous travaillez pour être indépendante, si vous ne vous liez pas bêtement à un imbécile qui ne fera pas la vaisselle, à vous la sexualité libre et le lavage de vos propres culottes.

 

Conclusion

 

J’ai bien aimé cette lecture qui m’ôte tout complexe lié à mes incompétences notoires en matière de conduite, de bricolage, de mécanique etc. tout en me rendant très fière de constater que je suis parfaitement indépendante et libre d’aimer qui je veux, que j’ai bien réalisé mes rêves d’enfant et très fière de ma fille qui montre un goût très prononcé pour la mécanique et le bricolage ! 🙂

Je regrette un peu que ce livre parle des femmes comme s’il s’agissait de toutes les femmes du monde, alors que dans certains pays, je serais probablement lapidée, moi avec mon mode de vie, tout comme Peggy Sastre elle-même. Là où le droit n’est pas le même pour tout le monde, les conseils de Peggy Sastre ne sont tout simplement pas applicables. J’aimerais qu’on interroge davantage les hommes de ces pays esclavagistes et des raisons pour lesquelles ils ne s’y trouvent pas si mal.

Je me souviens d’étudiants angolais (mâles exclusivement) qui m’expliquaient – à trente d’accords comme un seul homme – qu’ils n’épouseraient jamais une femme au salaire supérieur au leur. Pourquoi ? Parce qu’elle aurait la liberté de partir s’ils déconnaient trop… J’avais alors rétorqué qu’ils risquaient de passer leur vie avec une femme qui ne les aimerait pas vraiment et qui resterait par crainte de connaître la faim. Je les piquais au vif : n’avaient-ils pas un peu plus d’estime d’eux-mêmes ? N’avaient-ils pas un peu plus d’orgueil ? Ne pouvaient-ils imaginer qu’une femme restât à leur côté, amoureuse parce qu’ils étaient des mecs extraordinaires ? C’était quand même un challenge supérieur, non ? Alors messieurs, les forts en investigations et prise de risque, qu’attendez-vous ?

 

Le danger sociologique… est-il un livre dangereux ?

Ce livre écrit en 2017 par Gérald Bronner et Étienne Géhin

(ci-dessous B&G) a pour principal objectif de dénoncer les dérives d’un domaine universitaire, à savoir la recherche en sociologie. A travers divers exemples, les auteurs critiquent notamment les modèles sociologiques de ceux qui passent aujourd’hui encore pour les incontournables maîtres en la matière, à savoir principalement Durkheim et Bourdieu (cf un article : http://laetitia-pille.com/pierre-bourdieu-langage-et-pouvoir-symbolique), mais également quelques autres.

Ils souhaitent aussi apporter à la connaissance du plus grand nombre les dernières découvertes en neuro-sciences dont ils pensent qu’elles devraient apporter une rigueur supplémentaire et des arguments nouveaux à la recherche en sociologie.

La principale dérive de la sociologie que dénoncent B&G réside dans la possibilité de proposer des modèles explicatifs pour des faits dont l’existence n’est pas prouvée au préalable. On retrouve donc tout au long de ce livre la célèbre recommandation de Fontenelle dans la dent d’or (https://www.youtube.com/watch?v=IduaHsRywuw)

Parmi ces faits, dont il faudrait d’abord s’assurer de l’existence avant de les étudier, il y aurait les entités sociales (le pouvoir, le patriarcat, … ) auxquelles, parfois, certains sociologues, comme Bourdieu, auraient donné une importance dépassant largement celle qu’on devrait pourtant accorder à ce qui apparaît comme des allégories ou métaphores. En effet, la façon dont ces entités sociales sont présentées par ces sociologues pourrait laisser croire qu’elles sont dotées d’intention. Souvent Bourdieu écrit « Tout se passe comme si« . Cette vision des activités humaines prête le flanc à la caricature et peut favoriser, voire générer des théories complotistes ; c’est précisément un des dangers que dénonce principalement B&G.

Plus largement ce livre signale quelques écueils à éviter et quelques conseils à suivre.

Quelles recommandations peut-on tirer de ce livre ? Quels enseignements ?

Pourquoi faut-il le lire ?

S’assurer des faits avant d’élucubrer des théories

D’après B&G, la théorie selon laquelle il existe de « grands corps sociaux », presque doués d’intentions, inciterait ceux qui lisent le monde à travers ce prisme à croire qu’ils sont déterminés par ces mouvements. Il leur serait donc impossible de sortir des prédictions des sociologues et de la sociologie.

Après avoir donné des exemples assez drôles (en début de livre pp.29 etc), dont

– l’astrologie : la thèse d’Elisabeth Tessier soutenue en sociologie et défendant les vérités astrologiques ;

– l’affaire Sokal au cours de laquelle des physiciens ont rédigé des articles fallacieux en sciences humaines et ont réussi malgré tout à être publiés dans de grandes revues scientifiques ; 

– les orixas d’Edgar Morin, qui seraient les grands corps sociaux doués d’une vie indépendante ;

– le jargon pseudo-scientifique qui permet de dissimuler les incompétences et d’inventer des concepts qui ne sont pas ni réfutables, ni vérifiables ;

– les genders et les limites des attaques de féministes radicales ;

B& G s’attaquent aux fondateurs et grands noms fameux de la sociologie : Durkheim et Bourdieu en particulier.

Durkheim (1858-1917) sociologue français, considéré comme l’un des fondateurs de la sociologie. Il définit le « fait social » comme une totalité non réductible à ses parties. Il est notamment à l’origine du concept de conscience collective. Selon sa théorie du déterminisme social, les actions humaines sont les effets de causes extérieures aux acteurs eux-mêmes.

Bourdieu (1930-2002) un des plus grands sociologues du XXè. Il propose une analyse des mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales. Il définit des sous-espaces sociaux, appelés champs, qui seraient doués d’une autonomie relative envers la société et ses individus.

L’œuvre de Bourdieu est ainsi ordonnée autour de quelques concepts recteurs : habitus comme principe d’action des agents, champ comme espace de compétition sociale fondamental et violence symbolique comme mécanisme premier d’imposition des rapports de domination.

(https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Bourdieu)

L’habitus est l’ensemble de ce qu’un individu intègre au cours de sa vie et qui contribue à le faire appartenir à une classe. La « violence symbolique » est le moyen par lequel s’impose le système de valeurs de la classe supérieure aux classes qui lui sont inférieures. C’est l’appropriation comme étant le vôtre d’un système de valeur qui pourtant vous nuit.

A Bourdieu comme Durkheim (ou Lahire), B& G reprochent principalement de donner une trop grande part au déterminisme social et l’idée selon laquelle les individus ignoreraient les raisons qui les poussent à agir. Dénonçant Lahire (p.23), B&G écrivent

« Il affirme que le libre arbitre est une illusion, attendu que « chaque individu est trop multisocialisé et trop multisurdéterminé pour qu’il puisse être conscient de ses déterminismes ». »

B&G soulèvent la crainte qu’à force d’expliquer, la sociologie ne finisse par excuser. A trop souligner les déterminismes, les individus ne risquent-ils pas de négliger leur responsabilité ?

Plus précisément par la suite, B&G s’attaquent davantage aux valeurs et aux normes, dont une partie de la sociologie prétend qu’elles influencent irrémédiablement le comportement humain.

Ne pas donner trop d’importance au rôle des valeurs et des normes dans l’agissement des humains

Ce serait LE problème d’une partie de la sociologie et des sociologues :

« La sociologie holistique se plaît toujours à mettre en scène [les créatures étrangères], par exemple en soutenant qu’ils sont déterminés à faire ce qu’ils font par les valeurs et par les normes caractéristiques du contexte culturel dans lequel ils agissent. » (88)

Pour contredire cette vision, le travail de B&G développe (pp88-127) à plusieurs reprises des exemples dans lesquels les valeurs et les normes ne déterminent jamais ou pas toujours le comportement des humains.

Un argument

« Qui donc féliciterait ce fonctionnaire vertueux si sa vertu n’était qu’un effet mécanique des attentes auxquelles son rôle lui prescrit de répondre ? »

(Ne pas choisir entre) déterminisme ou libre arbitre ?

Les ensembles ou structures sociales-sociaux dénoncés :

En filigrane, sous-jacente à la question du déterminisme social comme phénomène défavorisant l’action individuelle, c’est la question du libre arbitre qui revient plusieurs fois au cours du livre, bien que n’en étant pas le sujet principal. Y a-t-il un rapport entre le déterminisme en général et les théories sociologiques « dénoncées » ?

Quel lien peut-on établir entre ce rapport au déterminisme et l’expression d’un libre arbitre ?

Déterminisme vs libre arbitre ?

Au début de leur essai, B & G présentent leur point de vue en termes clairs, après avoir critiqué la tradition sociologique dont nous avons donné les grandes lignes.

« Cette position [qui ne permet ni d’avoir conscience de la forte imprédictibilité de la vie sociale, ni de bien rendre compte des changements qui se produisent au sein d’une société humaine] n’est pas la nôtre, parce qu’il nous semble que les progrès de la neurobiologie et des sciences cognitives ne permettent plus aux sociologues de tout ignorer des ressources d’un « organe » qui est le moyen de la pensée, de l’intelligence, de l’inventivité, du choix et, par là, d’un certain libre-arbitre. » (26)

Mais comment définir ce libre arbitre ? Et par quoi passe-t-il ?

Les circuits préférés du cerveau

Les études du fonctionnement du cerveau mettent en lumière une sorte de balance entre surprises de l’inconscient et routine mentale. La capacité d’imaginer d’autres mondes est la manifestation d’une certaine liberté, ainsi que la capacité de prendre en compte ses erreurs et de se corriger. C’est là que s’exerce une certaine liberté d’agir.

« Le fonctionnement du cerveau est le résultat d’une hybridation entre des dispositions innées et des implémentations acquises. » (173)

Compréhension / intuition / causalité

Pour répondre à une partie des interrogations B & G font appel aux théories de Max Weber.

Cet économiste et sociologue du XIXè est également à l’un des fondateurs de la sociologie. Cependant, contrairement à la tradition marxiste qui explique les actions sociales par les faits extérieurs (les pressions et les mouvements de classe), Max Weber explique les comportements humains de l’intérieur, en cherchant à comprendre les motivations des acteurs sociaux. Il est le fondateur de la sociologie compréhensive, qui tâche de prendre en compte les individus et leur subjectivité. Max Weber met le premier en relation la réforme protestante et l’économie capitaliste. Il propose deux méthodes de connaissance (76) et s’oppose à l’idée d’une cause déterminante extérieure.

« Contrairement à Comte, Durkheim et à toute la tradition positiviste; Weber n’a jamais pensé que, pour être digne du nom de science, la sociologie devait imiter la physique en adoptant le postulat selon lequel un phénomène ne peut être que l’effet de sa cause efficiente, c’est-à-dire un phénomène antécédent de même nature. » (81)

De la même façon que Max Weber le préconisait, B & G encourage la sociologie à prendre en compte les motivations individuelles, de plus en plus perceptibles et analysables grâce à l’imagerie cérébrale.

Sur le libre arbitre, ils mettent en garde le lecteur :

« De tout ce qui précède, on ne doit donc pas déduire que nous tenons à sauver la notion philosophique de « liberté » ou que nous défendons l’idée selon laquelle la personnalité (ou le vrai « moi » d’un individu) serait logée dans son cerveau […] Mais on objectera peut-être que, même conçu comme une fiction intellectuelle, il devrait être réduit à ses déterminants biologiques. Ses pensées ne sont-elles pas, en dernière instance, des phénomènes électrochimiques ? » (177)

Peut-être est-ce une attitude un peu réductionniste ? D’autres questions sont ensuite traitées :

L’organisation neuronale du cerveau est-elle reliée à ses fonctions ? (178)

Pourrait-on parler de probabilisme plutôt que de déterminisme ? (179)

Conclusion : la recommandation de B&G pour le futur de la sociologie ?

Le livre est une exhortation à la prudence, pour que ne disparaissent pas, avec ses fondateurs dépassés, les apports nécessaires de la sociologie :

– appliquer le principe de la dent d’or : s’assurer des faits, de l’existence des entités avant de lancer des études

– prendre en compte les motivations particulières.

En référence à Max Weber, qui a démissionné du comité qu’il avait pourtant fondé, B&G soulignent une opposition idéologique fondamentale entre deux attitudes possibles du sociologues.

« On le voit, ce n’est pas d’hier que ceux qui voient la sociologie comme un sport de combat contre les « structures » et les déterminismes sociaux – comme ce patriarcat dont la sociologue Christine Delphy a fait son « ennemi principal » -, s’opposent à ceux qui pensent qu’elle doit d’abord établir empiriquement des faits (sociaux) dans l’intention de les comprendre. » (223)

Commentaires / Questions (ouvertes) de Laetitia Pille :

Pourrait-on objecter que

– les motivations religieuses dont parle Max Weber sont une autre entité sociale qui pourrait être décrite ainsi par Bourdieu ?

– les imageries cérébrales sont peut-être le bout de la chaine » et non pas l’origine des mouvements (cf Lordon https://www.dailymotion.com/video/xyoc3d) ?

– personne, en réalité, ne félicite un fonctionnaire qui a bien fait son travail…

_______

Voici le résumé de MARIE-NOËLLE GROUSSET, Professeur agrégée de Philosophie.

Le danger sociologique contre lequel mettent en garde B&G consiste à remplacer la complexité d’explications dignes de ce nom des phénomènes sociaux par une méthode qui, pour être simple, n’en est pas moins réductrice et dangereuse (dans la mesure où elle peut conduire sur la pente glissante du complotisme): hypostasier des entités collectives qu’on dote alors d’un pouvoir déterminant d’une manière inconditionnelle et mécanique.

Il ne s’agit pas pour les auteurs de soutenir la thèse – philosophique – du libre arbitre. Je crois au contraire qu’ils sont tout ce qu’il y a de plus déterministes, ce dernier étant le présupposé méthodologique de toute explication scientifique. Mais il y a plusieurs façons d’être déterministe. Et assurément, les faits sociaux ne sont pas déterminés de la même manière que les phénomènes naturels étudiés par la physique classique. C’est uniquement contre un certain déterminisme réductionniste (qui rapporte la complexité des comportements humains à leur seule et unique détermination par le collectif ou le groupe, bref, des entités transcendants les individus – ce qui est le principe de tout racisme et de tout sexisme, je note ça au passage -) que les auteurs portent leur critique. Parmi les déterminants d’une action, il y a non seulement ces entités collectives qui poussent les individus à agir, mais aussi les croyances que ces individus ont. Que ces croyances soient elles-mêmes déterminées, c’est ce que nul ne niera, mais qu’elles le soient mécaniquement par de grandes entités collectives, c’est méconnaître la complexité et le mélange inextricable de causes et de raisons, de mobiles et de motifs qui entrent dans la détermination de nos actes. Il me semble que c’est d’abord pour sauvegarder cette complexité réelle, dans la méthodologie des sciences sociales, qu’écrivent nos deux auteurs. Ensuite pour montrer que la simplification adverse peut vite faire glisser sur la pente de la personnification des entités collectives. Ce qui présente non seulement l’inconvénient de pencher du côté des théories conspirationnistes, mais aussi de verser dans des explications qui n’ont plus rien de scientifiques et qui se donnent les mêmes facilités que le sens commun affirmant par exemple qu’ON (mais qui est donc ce mystérieux « on », qui a fait, soit dit en passant, les délices de Heidegger….!!!) nous manipule, qu’on nous ment. Contre ce recours abusif aux entités collectives expliquant tout, ie en réalité rien, B et G revendiquent un individualisme méthodologique, la seule entité empiriquement constatable étant l’individu.

Ces notes de lecture ont été validées par Gérald Bronner.

 

Quelques extraits de lectures recueillis par Lidia Lebas sur la collaboration essentielle au développement humain…

Ces extraits contribuent à défendre l’idée, développée notamment par Albert Jacquard, selon laquelle les humains se sont développés grâce à la collaboration plutôt qu’à la compétition.

François Flahault, « Pour une conception renouvelée du bien commun », revue Études, juin 2013.

Aristote : En dehors de toute société, l’homme n’est pas un homme.

Les différentes recherches scientifiques (en primatologie, en paléoanthropologie et en psychologie du développement) aboutissent à la même conclusion : l’état de nature de l’homme c’est l’état social. Confirmation des idées d’Aristote et de Thomas d’Aquin, ainsi que celles de la plupart des cultures non occidentales.

C’est seulement dans un cadre de coexistence socialisée que le nouveau-né peut trouver sa place en tant qu’être humain. Le fait d’être à plusieurs, de coexister, précède l’existence de soi.

La société étant logiquement antérieure à ses membres, il existe un lien entre le bien de chacun et le bien commun. L’une des fonctions du politique est donc de favoriser les relations humaines.

Les idées propagées par les économistes « mainstream » contemporains (ex. Hayek et Friedman) sont conformes à la conception de l’homme et de la société occidentalocentrée, diffusée par les Lumières.

Premier présupposé : les hommes sont des individus auto-existants, logiquement antérieurs à la société. La notion chrétienne d’âme, en se sécularisant, est devenue le self, support et assurance d’être dont chacun jouit de manière innée. Une telle conception de l’être humain conduit à souligner la valeur des droits individuels, qui à leur tour la renforce. Une telle anthropologie s’accompagne logiquement d’une conception utilitariste de la société.

Second présupposé : le désir humain n’est pas problématique ; son déploiement ne tend pas à s’effectuer aux dépens des autres. Il n’y a pas à redouter l’illimitation du désir : sur la base de l’intérêt bien compris se développent nécessairement des relations humaines harmonieuses.

Les institutions, la culture (au sens anthropologique du terme) et la société marchande ont pour fonction, selon cette vision, de répondre aux besoins et aux désirs ; elles n’ont pas à les gérer et à les contenir.

Selon François Flahault, contrairement au premier présupposé, le processus grâce auquel on devient soi et celui par lequel on apprend à être avec les autres ne sont pas deux processus distincts et séparés. Il s’agit d’un seul et même processus. Les modalités d’interaction relationnelles au fil desquelles l’enfant se socialise sont également celles au gré desquelles se constitue sa personne et son sentiment d’exister.

Et contrairement au second présupposé, le désir d’exister, comme Aristote l’avait déjà souligné, est illimité. Cette illimitation va à l’encontre de la coexistence et de la nécessaire limitation que celle-ci implique. Et puisque le fait d’être avec les autres est constitutif de l’existence même de chacun, l’illimitation produit des effets déshumanisants et destructeurs. Ce qui fait que notre humanité ne vient pas uniquement de l’intérieur de nous, mais aussi de ce qui nous maintient dans un cadre de coexistence, de ce qui, en limitant l’expansion de notre désir d’exister, nous permet d’avoir une place parmi les autres.

Michael Tomasello, A Natural History of Human Thinking, Cambridge, Massachusetts, London, England: Harvard University Press, 2014.

Les résultats des recherches comparant les humains (en observant notamment le comportement de jeunes enfants) et les grands singes, menées depuis une vingtaine d’année, confirment que l’interaction sociale coopérative est la clé de la spécificité cognitive de l’espèce humaine. Une fois que nos ancêtres ont réussi à réunir leurs esprits pour poursuivre des buts communs, l’espèce humaine s’est mise sur sa propre voie d’évolution.

Selon Tomasello, nos ancêtre pré-humains, comme les grands singes d’aujourd’hui, étaient des êtres sociaux qui pouvaient résoudre des problèmes grâce à la pensée. Mais ils étaient presque entièrement compétitifs, poursuivant uniquement des buts individuels. Les changements écologiques les ont forcés à trouver des fonctionnements plus coopératifs, en obligeant les premiers humains à coordonner leurs actions et à communiquer leurs idées à leurs partenaires collaboratifs. L’hypothèse d’« intentionnalité partagée » de Tomassello, permet de concevoir la façon dont ces formes de vie plus complexes socialement ont conduit au développement d’une forme de pensée plus complexe conceptuellement. Afin de survivre, les humains ont appris à envisager le monde selon les perspectives multiples (en devenant donc capable de prendre en compte le point de vue d’autrui) et à ajuster leur propre pensée aux standards normatifs du groupe. Le langage et la culture eux-mêmes qui ont surgi du besoin préexistant de coopérer.

Bernard Victorri, Homo narrans : le rôle de la narration dans l’émergence du langage, Langages, n°146, 2002, pp. 112-125.

Le système de communication des hominidés se serait développé par étapes. Les hominidés qui nous ont précédés étaient dotés d’un protolangage, qui était un système de communication plus rudimentaire que le langage proprement dit, servant à communiquer uniquement sur la réalité sensible immédiate, sans rendre possible l’évocation d’événements passés ou imaginaires.

Le passage du protolangage au langage aurait été déclenché par l’émergence d’une nouvelle fonction de communication : la fonction narrative, qui a surgi du besoin de raconter des événements passés. Afin de pouvoir remplir cette fonction, le système de communication de nos ancêtres a dû se complexifier progressivement en se dotant de nouvelles propriétés syntaxiques et sémantiques.

Le contexte de l’apparition de la fonction narrative a été celui d’une dérégulation sociale. Cette dérégulation s’est produite à la suite de l’évolution des hominidés résultant dans l’augmentation de leur intelligence, et entraînant par là même la disparition des instincts biologiques qui permettaient de réguler les comportements agressifs au sein du groupe. [On peut faire le lien avec le « changement écologique » mentionné, par Tomasello.] Cela a fini par mettre en péril la survie de l’espèce, du fait que, en agissant « intelligemment » pour se protéger de rivaux, des individus n’hésitaient pas à s’entretuer, en provoquant la propagation de la violence au sein du groupe. Pour compenser la perte de contraintes biologiques, et pour se protéger, notre espèce a réussi à développer des contraintes sociales, consistant dans des interdits explicites. Cela a été accompli grâce à la narration et à sa ritualisation, permettant aux membres du groupe de se remémorer collectivement des événements dramatiques passés et leurs conséquences désastreuses, en créant ainsi la régulation sociale, via la pression du groupe, des comportements individuels. [Ainsi, on retrouve le facteur « coopératif » et « social » dans cette hypothèse : les humains ont dû coopérer, en se laissant influencer les uns par les autres, pour défendre leur intérêt commun, au détriment des intérêts individuels responsables de comportements menaçant l’intérêt commun.]

Pour une école de l’exigence intellectuelle Changer de paradigme pédagogique Jean-Pierre Terrail La dispute / L’enjeu scolaire, 2016

 

Dès l’introduction, l’auteur commence par un constat qui d’emblée nous saisit :

(p. 11) « On ne discute guère aujourd’hui des missions de notre système éducatif autrement que pour rappeler ses responsabilités dans la préparation des qualifications requises par le marché du travail, ainsi que dans le maintien de la paix sociale et de la cohésion nationale.

Ce livre part d’une autre conviction : celle de l’exigence, dans le monde d’aujourd’hui, d’une éducation scolaire pour tous de haut niveau, une éducation qui ne vise pas d’abord à inculquer des messages, mais à former des capacités instruites de réflexion et d’analyse. »

 

Jean Pierre Terrail s’apprête à remettre en cause l’école, mais par un biais seulement : la culture de l’écrit. Il n’aborde pas le manque de formation manuelle, par exemple, mais il n’y est sans doute pas hostile, puisqu’il cite en exemple, vers la fin du livre, les méthodes Freinet et Montessori.

Il identifie dès les premières pages le cœur du problème : l’entrée des élèves de classes populaires dans la culture de l’écrit – problème auquel les différentes pédagogies nouvellement mises en œuvre au sein de l’éducation nationale depuis les années 80 ne répondraient absolument pas. En effet, il semble que toutes s’appuieraient sur une hypothèse (ou un paradigme) qu’il devient selon lui urgent de remettre en cause : les inventeurs de ces nouvelles pédagogies et des réformes qu’ils promulguent penseraient que les enfants de classes populaires accusent un déficit de ressources langagières et, partant, intellectuelles, inhérent à leurs origines sociales.

C’est le « plan de rénovation de l’enseignement du français à l’école élémentaire » (pp. 70-72) (p. 20) qui aurait sonné le début de la catastrophe.

Ces nouvelles pédagogies suivent une méthode divisée en étapes, dont la première est la découverte, ceci pour éviter l’ancienne pédagogie dite « frontale ». Or ce détour, non seulement serait inutilement chronophage mais en outre, il détournerait l’élève du véritable objectif poursuivi par l’enseignant (pp. 29 et sqq : des exemples).

Ce détour serait fondé sur un préjugé que l’auteur dénonce :

(p. 46) « Les faibles sont censés pouvoir manipuler les moyens, accéder à la logique de la représentation pictographique, les forts, à l’abstraction de la langue écrite. »

C’est ce que l’auteur désigne sous le nom de principe ou paradigme « déficitariste », la « conviction de l’insuffisance des ressources intellectuelles et des capacités d’abstraction des enfants des classes populaires. » (p. 54)

L’auteur interroge l’adhésion du monde éducatif avec pertinence et audace (p. 55)

Pourquoi ? L’appartenance de ses membres aux nouvelles classes moyennes ; ainsi se reconnaissent-ils dans ces nouvelles pédagogies. Mais, curieusement, les enseignants s’occupent souvent eux-mêmes de leurs propres enfants et, pour les mêmes raisons, les classes préparatoires sont très fréquentées par les enfants d’enseignants : or la pédagogie frontale qui y semble de mise n’est jamais remise en question.

Pourquoi personne n’agit contre ces nouvelles pédagogies dévastatrices ?

Parce qu’on préfère toujours faire l’autruche (dixit p. 67), parce que les experts aiment leur expertise, renforcent plutôt leurs techniques en insistant sur la formation des compétences, et préfèrent accuser une mise en pratique trop faible de leurs pédagogies dans les écoles…

La langue en question…

Puisqu’il s’agit apparemment d’un problème de compétences linguistiques, interrogeons la linguistique.

(p. 72) « La thèse du handicap socioculturel est en règle très générale tenue pour une conséquence de l’inégalité des ressources linguistiques et culturelles dont disposent les enfants des différents milieux sociaux face aux exigences des apprentissages scolaires. »

Or quelles sont les véritables ressources des enfants du peuple ? D’après l’auteur, les compétences linguistiques sont égales ; c’est une « acquisition quasi universelle » (p. 73). De fait, puisque « apprendre à parler, c’est apprendre à penser » (p. 73), tous les enfants ont accès à l’abstraction.

Les réponses des travaux fondateurs de la linguistique moderne portent sur trois registres (Saussure, Jakobson, Benveniste) :

– « Celui de l’abstraction d’abord. La langue est le système le plus abstrait de représentation humaine. » (p. 73)

– « Celui de la pensée réfléchie. Les langues humaines permettent de former des phrases susceptibles de décrire et d’interroger tous les objets du monde, et parmi eux, le langage lui-même. » (p. 74)

– « Celui du raisonnement logique. La formation des phrases permet d’interroger les objets du monde et du même coup leurs relations mutuelles, et d’identifier parmi ces dernières celles qui apparaissent dotées d’un lien nécessaire, en distinguant les relations de simple consécution des relations de causalité. « (p. 75)

L’auteur conclut de ces constats que « tous les enfants entrent au CP munis de cet outillage mental. […] Chacun y arrive doté de sa propre histoire et de ce fait d’une intelligence unique, plus ou moins développée et aiguisée sous tel ou tel angle ; mais ils sont égaux dans la disposition du même outillage de base, qui comprend tout ce dont l’école a besoin de trouver chez ses bénéficiaires, en matière de potentiel de pensée rationnelle, pour conduire de façon satisfaisante leur appropriation de la culture écrite. » (p. 75)

Il n’y a donc aucune raison de faire des distinctions entre élèves dans leur plus jeune âge. L’auteur apporte des preuves contre les pédagogies différenciées (p. 77). Il faudrait refuser par exemple les dénivelés d’exigences qu’elles instaurent d’emblée (p. 78).

Quelques exemples et enquêtes montrent que suivre un manuel produit d’excellents résultats (p. 86) tandis que livrer l’élève à trop de liberté produit l’échec : il s’agirait surtout pour eux de la liberté de « perdre pied. » (p. 87)

Comment mettre en place une école de l’exigence ?

L’école a « décidément un besoin crucial de s’assurer du ‘calme renfort de la raison » (formule de Pennac), à l’écart des trépidations extérieures. »

  • L’adhésion : La condition primordiale consiste bien entendu à obtenir l’adhésion des jeunes…

(p. 94) « L’adhésion des jeunes dépendant de deux critères essentiels, une conduite efficace des apprentissages, qui leur donne du sens ; et un comportement des adultes à la fois déterminé et compréhensible, respectueux et dépourvu d’arbitraire comme d’autoritarisme. »

Pour cela, il faudrait considérer « qu’attribuer [aux professeurs] un statut plus autonome et plus responsable, en leur assurant une formation initiale et continue à la hauteur, et en les dotant des moyens d’expérimenter et d’innover, de travailler collectivement, de dialoguer avec les chercheurs, constituerait une condition essentielle de la démocratisation de l’école. » (p. 96)

  • De l’exigence et du temps libre : Il faudrait ne jamais se priver de l’exigence des bons termes, ne pas donner de devoir à la maison – sans quoi on renvoie l’enfant à son contexte familial, et toujours engager le dialogue avec l’élève concerné par des difficultés.
  • Le temps de la fameuse découverte : La pédagogie de la découverte devrait « permettre à l’élève tout à la fois de se poser par lui-même la question à laquelle répond le savoir visé, plutôt que de se contenter d’enregistrer une connaissance dont il ne sait d’où elle vient ni à quoi elle sert ; et de s’essayer à reconstruire par lui-même ce savoir dont on lui fournit les ingrédients essentiels. » (p. 102) Mais la pratique montre que ce déroulement idéal n’a jamais lieu : l’étape de découverte occupe un temps trop important pour construire correctement le savoir. C’est dommage car cette étape « vise à privilégier l’esprit d’investigation » et « engage l’élève dans un véritable travail intellectuel, dans une démarche de recherche pleinement signifiante. » (p. 106)
  • Du plaisir : « Quoi qu’il en soit, le plaisir d’apprendre et de comprendre est la seule motivation, intrinsèque à l’acte d’apprentissage, sur laquelle une pédagogie de l’exigence puisse s’appuyer. […] Ce plaisir est si puissant que ceux qui l’ont goûté véritablement y renoncent difficilement. Une pédagogie qui le place à son principe n’a pas à l’inventer ou à le promettre : son seul problème est de permettre à ses publics d’y accéder effectivement. Et de ne pas en décourager la quête par des échecs répétés, au risque de susciter la crainte de ne plus l’éprouver, qui passe à l’ordinaire pour paresse intellectuelle. » (p. 106)
  • De l ‘autorité : Souvent confondue avec l’autoritarisme, surtout dans le contexte politique actuel dominée par une réaction conservatrice. (p. 111), « L’autorité du maître dont l’action pédagogique ne s’appuie ni sur la force ni sur le droit, ne pourra dans ces conditions paraître légitime que s’il est effectivement perçu comme « l’allié dans la place ». La chose est pourtant rarement reconnue par ceux qui s’intéressent à l’ordre scolaire (p. 114). Le respect à tout prix de la discipline et de l’ordre engendre le mépris de la transmission des savoirs… (p. 116) Dans la réussite des élèves, il ne faut donc pas négliger « le rôle que peut jouer une conduite des apprentissages qui donne aux élèves le sentiment qu’en acceptant l’autorité de ces enseignants, ils apprennent vraiment quelque chose et ne perdent pas leur temps. » (p. 118)

Des pédagogies qui ont fait en partie leur preuve : Freinet et Montessori

Les pédagogies Freinet et Montessori sont en partie analysées pour en montrer les grands avantages (p. 118) et déplorer qu’elles ne reçoivent pas davantage de moyens. Elles présentent toutes deux les points communs suivants :

– elles se sont construites contre l’autoritarisme (mais ne négligent pas l’autorité)

– elles ont banni la concurrence : « Celle-ci est soigneusement évitée, et toute notation dès lors logiquement bannie, chez Freinet, au titre d’un encouragement démocratique à l’entraide et à la solidarité, chez Montessori, dans le souci d’assurer aux élèves les meilleures conditions d’épanouissement psychique. » (p. 121)

« L’intérêt majeur d’une suppression des notes est de recentrer l’activité des élèves sur l’appropriation des savoirs valorisée en elle-même, et celle des maîtres sur une conduite des apprentissages déterminée à ce qu’ils aboutissent pour tous. » (p. 132)

« Cette école sans notes et sans concurrence n’est pas une utopie : c’est ainsi que fonctionnent les écoles Freinet et Montessori, ou l’école fondamentale en Finlande, et sans dommage pour la qualité des apprentissages. Il s’agit ici de tout autre chose que de supprimer les notes en primaire pour ne pas agresser la fragile psyché de nos bambins : il s’agit de subvertir la logique d’ensemble du système éducatif et de rendre impossibles ces anticipations ravageuses de l’échec qui opèrent aujourd’hui dès la maternelle. » (p. 130)

Les obstacles qui empêchent le changement

  • L’effet de reproduction entraîne un effet de légitimation auquel les classes élevées sont attachées.
  • Les zones en difficulté sont moins dotées que les autres.
  • Le système contraint les enseignants à prendre des décisions en dépit du bon sens (redoublement, classe d’âge, notation etc.)

« Sans doute l’immense majorité des enseignants souhaitent-ils faire progresser tous leurs publics ; mais l’institution qui les emploie leur signifie d’avance qu’ils n’y parviendront pas, et met à leur disposition les moyens d’enregistrer et de valider les échecs plutôt que ceux qui seraient nécessaires pour assurer la réussite de tous. » (p. 127)

Le contexte politique favorise malheureusement la concurrence entre élèves

Enseigner dans la concurrence pourrait constituer, selon l’auteur, le principal problème. Il se nourrit malheureusement du paradigme déficitaire : « L’expérience du dernier demi-siècle le montre à l’envi : des idées de gauche sont tout à fait compatibles, sur le mode compassionnel, avec une conviction déficitariste que les idées de droite, de leur côté, portent assez naturellement à partager. » (p. 124)

Mais cela s’explique : « Les élites dirigeantes conçoivent volontiers l’école, depuis des siècles, comme un moyen de formater le sens commun. Une école démocratique pour sa part ne peut s’assigner pour objectif que de mettre les futurs citoyens en mesure d’appréhender par eux-mêmes ce qui se joue véritablement avec ces questions « socialement vives ». (p. 135)

« Ces luttes sont difficiles pour une raison simple, mais extrêmement puissante ; dans chaque domaine d’activité, la moindre issue démocratique met désormais directement en cause la domination sociale qui a marqué la vie de l’humanité depuis la fin des premières sociétés de chasseurs-cueilleurs. Émancipation démocratique ou barbarie : nous sommes au pied du mur, sans échappatoire. […] C’est une question de choix de société. Une question politique avant d’être pédagogique, même si le refus de l’affronter se pare de conviction déficitariste et d’engagement compassionnel. » (p. 138 FIN).

 

Traité d’Athéologie – Michel Onfray

Que les choses soient claires, moi j’aime bien Onfray… malgré son côté un peu borderline, malgré son amour immodéré pour les méandres de la discussion, ses accumulations presque lyriques d’adjectifs et ses caricatures virulentes pleines d’ironie… Dans ce Traité d’Athéologie, justement, les réflexions nourrissantes autour du terme « athée » – qui implique la présence de ce que le mot nie – et les éléments historiques instruits sont accompagnés d’une véritable satire à l’encontre des religions monothéistes, un pamphlet ou une diatribe parfois véhémente, qui en deviendrait presque hilarante (si l’on n’est pas un cul béni ou une none voilée).

Quelques passages à retenir !

A la recherche des athées d’antan : oui, il y a depuis longtemps des gens qui bataillent contre les dogmes religieux…

Cristovao Ferreira écrit en 1614 la Supercherie dévoilée : « Dans une trentaine de pages seulement, il affirme : Dieu n’a pas créé le monde ; d’ailleurs le monde l’a jamais été : l’âme est mortelle ; il n’existe ni enfer ni paradis, ni prédestination ; les enfants morts sont indemnes du péché originel qui, de toute façon, n’existe pas ; le christianisme est une invention ; le décalogue, une sottise impraticable ; le pape, un immoral et dangereux personnage ; le paiement de messes, les indulgences, l’excommunication, les interdits alimentaires, la virginité de Marie, les rois mages, autant de billevesées ; la résurrection, un conte déraisonnable, risible, scandaleux, une duperie ; les sacrements, la confession, des sottises ; l’eucharistie, une métaphore ; le jugement dernier, un incroyable délire… » (59)

Ça commence fort… et après lui, le miracle : L’abbé Meslier, curé d’Etrépigny dans les Ardennes, écrit un volumineux Testament qui dénonce violemment le christianisme… Puis viennent ensuite : « La Mettrie le furieux jubilatoire, dom Deschamps l’inventeur d’un hégélianisme communaliste, d’Holbach l’imprécateur de Dieu, Helvétius le matérialiste voluptueux, Sylvain Maréchal et son Dictionnaire des athées, mais aussi les idéologues Cabanis, Volney ou Destutt de Tracy habituellement passés sous silence…  » (60)

Alors pourquoi un tel silence sur tous ces travaux ? Onfray explique que pour nos gouvernements actuels, il serait peut-être souhaitable d’enseigner le fait religieux – et non le fait athée – afin de familiariser à nouveau le peuple avec cette conception de la transcendance et du divin, ces hauteurs qui n’ont de compte à rendre à personne… parce que sinon, si l’on voulait vraiment éclairer le fait religieux, il faudrait également montrer du doigt les contradictions internes, par exemple catholiques : la date de la messe de Noël, volée à Sol Invictus, les évangiles apocryphes, la crèche et le concile sur l’iconophilie, la crucifixion impossible de Jésus… (p.87)

Quels seraient des Principes d’athéologie ?

« Déconstruire les trois monothéismes et montrer combien […] le fond demeure le même.

[…] Une série de haines violemment imposées dans l’histoire par des hommes qui se prétendent dépositaires et interprètes de la parole de Dieu – les Clergés : haine de l’intelligence à laquelle les monothéistes préfèrent l’obéissance et la soumission ; haine de la vie doublée d’une indéfectible passion thanatophilique ; haine de l’ici-bas sans cesse dévalorisé en regard d’un au-delà, seul réservoir de sens, de vérité, de certitude et de béatitude possibles ; haine du corps corruptible, déprécié dans le moindre détail quand l’âme éternelle, immortelle et divine est parée de toutes les qualités et de toutes les vertus ; haine des femmes enfin, du sexe libre et libéré au nom de l’Ange, cet anticorps archétypal commun aux trois religions. » (95)

Le pur et l’impur, le licite et l’illicite occupent davantage les musulmans et les juifs que les chrétiens. Néanmoins, c’est par opportunisme que Paul s’est débarrassé de ces interdits : il devait convertir des polythéistes en nombre, des païens. Onfray se moque joyeusement des séries d’interdits et on sourit (110-114)

D’après Onfray, les religions procède de la pulsion de mort : nous avons peur de mourir, alors nous nous y préparons et nous imaginons volontiers que cette vie, qui nous semble refusée avant même de commencer, n’est finalement qu’un passage vers autre chose qui nous serait promis. Excellent levier à exploiter pour ceux qui souhaiteraient asservir les autres. La pulsion de mort comme pulsion des 3 monothéismes est le fil conducteur d’Onfray.

Mais Onfray oublie parfois, à mon humble avis, que les polythéismes ne proposaient guère autre chose que des paradis, des au-delà, des Charon passeurs et des métempsychoses, y compris Pythagore, et une peur ou une haine des femmes, recluse dans leur gynécée et dépendantes toujours de leur père puis de leur mari. Il explique bien qu’Eve, qui pèche par volonté de savoir, est le pendant monothéiste de Pandore… Mais la légende d’Eve, récupérée par le monothéisme, éclot dans un monde polythéiste.

Pour Onfray, le message religieux est le même : il vaut mieux vivre sans savoir mais en croyant plutôt qu’en connaissant la brutalité de notre existence.

L’avorton hystérique : Paul de Tarse, très coupable

« L’amplification et la promotion de cette fable par Paul de Tarse qui se croit mandaté par Dieu quand il se contente de gérer sa propre névrose ; sa haine de soi transformée en haine du monde ; son impuissance, son ressentiment, la revanche d’un avorton – selon son propre terme… – transformés en moteur d’une individualité qui se répand dans tout le bassin méditerranéen ; la jouissance masochiste d’un homme étendue à la dimension d’une secte parmi des milliers à l’époque. » (96)

Accusé au premier chef par Onfray, il n’a pas de mot assez dur pour lui tout au long de son Traité, et plus particulièrement dans un chapitre entier La contamination paulinienne (175 à 185) où l’on découvre un portrait truculent et hilarant (je vous laisse chercher la liste des maladies probables de Paul…)

Sur l’existence de Jésus

Sur l’existence de Jésus, Onfray interroge la fiabilité des trois petites sources que nous possédons : les Antiquités de l’historien Flavius Joseph, les Annales de Tacite, la Vie des douze Césars de Suétone. Il est probable que les moines chrétiens aient recopié ces textes en ajoutant sans scrupule une mention à Jésus ; à l’époque, on n’aborde pas le livre avec le même respect ou souci de l’authenticité. Prosper Alfaric ou Raoul Vaneigem, ultra-rationalistes, soutiennent la non-existence de Jésus. Ce qui est certain, c’est qu’à cette époque, la région familière à Jésus pullule de révoltés, notamment contre l’oppresseur occupant, les romains (Thedeus, Jacob et Simon, Menahem dans le Ier siècle après J.-C.)

Le nom Jésus signifie « Dieu sauve, a sauvé, sauvera« . Le nom a-t-il porté l’homme ? ou le nom a-t-il été donné plus tard à l’ectoplasme (dixit) ? Onfray s’interroge « Qui est l’auteur de Jésus ? Marc. » (164). Marc donne à ce personnage tout ce dont il a besoin pour convaincre et surtout séduire un public. Si l’on compare l’histoire de Jésus à celles de Pythagore, Platon ou Socrate, que découvre-t-on ? La mère vierge ou visitée par un dieu, comme celle de Platon, visitée par Apollon, ou Pythagore, qui serait devenu lui-même Apollon. Les miracles et prédictions de Jésus se retrouvent chez Empédocle ou Anaxagore. Socrate est également hanté par un daimon, une voix intérieure. Lui aussi meurt pour ses idées. Lui aussi avait des disciples. Et la résurrection ? Pythagore ressuscite lui aussi, mais il attend 200 ans.

Les évangiles écartés, apocryphes, ne sont pas si contradictoires ; simplement, ils brouillent et empêchent l’impact efficace du monolithe reconstruit de la vie de Jésus. Malgré tout, demeurent des contradictions entre les évangiles synoptiques : aide-t-on oui ou non Jésus à porter sa croix ? apparaît-il à une ou plusieurs personnes après sa mort ? (171) De plus, il est improbable que Pilate ait daigné s’adresser à Jésus : le dialogue est construit (172) ; à cette époque, on ne crucifie pas les juifs, mais on les lapide (172) Même crucifié, les mis à morts de cette façon ne sont jamais conduits dans un tombeau mais rejoignent plutôt la fosse commune après avoir été déchiqueté par les chiens et les rapaces… et enfin, pourquoi les douze apôtres ne se chargent-ils pas eux-mêmes de porter la bonne parole ?

Le pouvoir du Livre sur les livres

« La Torah n’est pas si vieille que l’affirme la tradition ; Moïse est improbable ; Yahvé n’a rien dicté ; sûrement pas dans une écriture inexistante au temps de Moïse ! Aucun évangéliste n’a connu personnellement le fameux Jésus ; le canon testamentaire procède de décisions politiques tardives, notamment quand Eusèbe de Césarée, mandaté par l’empereur Constantin, constitue un corpus à partir de vingt-sept versions, nous sommes dans la première moitié du IVè siècle ; les écrits apocryphes sont plus nombreux que ceux qui constituent le Nouveau Testament. Mahomet n’a pas écrit le Coran ; ce livre existe d’ailleurs en tant que tel seulement vingt-cinq ans après sa mort ; la deuxième source d’autorité musulmane, les Hadith, voit le jour au IXè s, soit deux siècles après la disparition du Prophète. De quoi constater dans l’ombre des trois Dieux la présence très active des hommes…« (p116)

La Bible aurait été écrite entre le XIIè et le IIè selon certains, entre le IIIè et le IIè selon d’autres… (p205) les Evangiles dateraient des années 50, mais aucune copie n’existe avant la fin du IIè ; aucun apôtre n’a écrit son témoignage, aucun évangéliste n’a connu Jésus. Le corpus définitif est fixé en 1546 (Concile de Trente) à partir du texte hébreu traduit au IVè/Vè par Jérôme.

La Torah est fixée dans la forme qu’on lui connait IIIè (206), le Talmud vers 500 puis la Bible hébraïque vers l’an 1000. Onfray de souligner en repères moqueurs les écrits des contemporains, respectivement, Diogène Laërce, Boèce, Avicenne… et de conclure :

« Si l’on retient en amont la datation la plus ancienne (XIIè) pour le plus vieux livre vétérotestamentaire, puis, en aval, la fixation du corpus néotestamentaire au concile de Trente (XVIè), le chantier des monothéismes s’étale sur vingt-sept siècles d’histoire mouvementée. Pour des livres directement dictés par Dieu à ses ouailles, les occasions intermédiaires se comptent par dizaines. Pour le moins, elles appellent et méritent un réel travail archéologique. » (207) Chapitre suivant Onfray s’amuse à égrener les contradictions internes aux fameux trois livres et s’en donne particulièrement à cœur joie p.220-222.

Malheureusement, c’est bien au nom de ces trois livres contradictoires, recopiés, falsifiés, augmentés, rétrécis que ses défenseurs condamnent les autres livres.

Marwan, gouverneur de Médine, détruit les versions existantes du Coran pour éviter confrontation historique et incohérence qui témoignerait trop de la présence humaine.

Paul de Tarse – l’avorton – appelle à brûler tous les livres non-chrétiens. Constantin commence l’œuvre largement. L’Index des livres prohibés date du XVIè et compte : Montaigne, Pascal, Descartes, Kant, Malebranche, Spinoza, Locke, Hume, Berkeley, Rousseau, Bergson…

Pas d’invention ou de découverte scientifique majeure en terre d’Islam… quant aux chrétiens, l’Eglise s’efforce d’étouffer ce qu’on associe aux faux dieux : Euclide, Archimède, Eratosthène, Ptolémée, l’héliocentrisme d’Aristarque par ex…

Elle condamne l’atomisme de Leucippe et de Démocrite (dès le Vè av JC, Démocrite pense l’atome par intuition). Le péché de matérialisme est le plus condamnable : Giordano Bruno (1600) puis Galilée. Pourquoi ? Parce que cela remet en cause la transsubstantiation (ceci est mon corps, ceci est mon sang… non ce n’est pas du pain et du vin…)

« Voilà le danger de l’atomisme et du matérialisme : il rend métaphysiquement impossibles les billevesées théologiques de l’Eglise ! »

Evidemment opposé aux théories de l’évolution, Darwin… et à la médecine : LE livre, c’est ce qui ne doit pas changer !

Quand Onfray se moque des absurdités auxquelles il faudrait croire

Un passage très intéressant et instruit sur la castration et l’excision… qui sont comparés, sans doute à juste titre, comme d’égale mutilation (146-154)

Onfray passe en revue les interdits et les obligations, ainsi que les croyances imposées, comme celles dévolues aux anges : « volailles béates, ils ne connaissent pas la faim et la soif, ils se nourrissent tout de même de manne – l’ambroisie des dieux païens -, mais bien sûr, ne défèquent pas ; joyeux oiseaux, ils ignorent la corruption, la déchéance et la mort. »

Ne parlons pas des descriptions du Paradis ! (p140-143)

Quant aux femmes, ces êtres secondaires, les monothéismes affichent un mépris sûrement salutaire pour l’humanité croyante : sont-elles associées à l’intelligence ? à la tentation ? Elles sont en tout cas perçues comme dangereuses et devant être détruites. Elles sont associées au danger pour que l’homme ne se consacre qu’à Dieu (et donc exclusivement au maître – humain, son représentant sur terre… (142) « Les religions du Livre détestent les femmes : elles n’aiment que les mères et les épouses« . Un bémol là encore, c’est aussi le cas des polythéismes grecs, latins et hindous…

Pour conclure…

Au final, dans ce livre très riche en anecdotes et remarques pertinentes, parfois perclus de satire légèrement caricaturale, on comprend le fil rouge d’Onfray : la religion permet de répandre la pulsion de mort. Elle dévalorise tout ce qui fait le sel de nos vies pour en valoriser tous les aspects morbides. Point par point, il revient en détail sur tous les méfaits collectifs engendrés au nom de croyance en des ectoplasmes et des révélations sans preuve… les hommes aiment-ils le mensonge ? C’est peut-être ce que disait l’admirable Homo Sapiens.

Onfray conclut avec une bibliographie commentée ! C’est original et très appréciable de pouvoir consulter ses propres sources en constatant également quelle fut sa lecture de chaque ouvrage cité.

Malgré les passages un peu abusifs susmentionnés (et d’autres qui comparent volontiers le dictateur Constantin au dictateur Hitler) et le fait qu’il s’agisse davantage d’une diatribe que d’un traité, en tant qu’athée réjouie, je me suis régalée.

« L’ectoplasme [comprenez Jésus] a besoin de l’hystérique [comprenez Paul de Tarse] pour son incarnation, mais c’est le dictateur [comprenez Constantin vs Hitler] qui réalise l’extension du corps de Jésus à l’Empire… » (303)

N’est-ce pas savoureux ?

Traité d’Athéologie – Grasset – Le livre de poche – 2005