Les langues du Paradis, Maurice OLENDER

« La nature a fait une race d’ouvriers, c’est la race chinoise, d’une dextérité de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur ; […] une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre ; […] – une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. » « Que chacun fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien ». (in La Réforme intellectuelle et morale de 1871)

Qui a écrit cela ? Donald Trump ? Jair Bolsonaro ? Ou Raymond, au PMU de votre quartier ? Avec son blanc de 11h ?

Et bien non, c’était Renan, de son prénom Ernest, né en 1823 et mort en 1892. Ce n’était pourtant pas un mauvais bougre ! Reçu premier à l’agrégation de philosophie, il est immédiatement convaincu par les hypothèses de Darwin, par exemple. Le problème, c’est qu’il tente d’en plaquer le modèle – ou le système – sur les langues et les cultures, les religions en particulier. So XIXème siècle !

Mais dans ce livre de Maurice Olender, il n’est question que de cela : replacer les œuvres en contexte et retracer l’histoire complexe des recherches en linguistiques qui, parties de l’exégèse biblique post-renaissance, finirent par se suicider dans les élucubrations idéologiques que nous allons aborder.

La philologie… <3

C’est ce que je voulais étudier, avant de constater que la matière ainsi intitulée n’existait plus, et pour cause. Elle n’a pas seulement perdu ses lettres de noblesse, elle a, en deux siècles, gagné des lettres diablesses. La philologie, c’était pour moi le domaine d’étude de Nietzsche, à travers la lecture duquel j’imaginais qu’elle devait conduire à toutes sortes de sujets passionnants : mythologie (La naissance de la tragédie grecque), critique de la religion (l’Antéchrist), réflexion sur la méthode scientifique et son flirt avec les idéologies (le Gai savoir) ou le regard libre de toute entrave moraliste (Par delà le bien et le mal ou Généalogie de la morale).

Je n’avais pas totalement tort ; voici comment Renan définissait la philologie :

« Le vrai philologue doit être à la fois linguiste, historien, archéologue, artiste, philosophe. La philologie n’a point son but en elle-même : elle a sa valeur comme condition nécessaire de l’histoire de l’esprit humain et de l’étude du passé. » [Définition de la philologie dans l’Avenir de la science. Pensées de 1848, publié en 1890, p.832]

Mais, de philologie, je n’ai point trouvé à l’heure des choix. J’ai dû m’orienter définitivement soit en philosophie, soit en lettres classiques. J’ai choisi cette dernière pour m’engouffrer en sciences du langage. Bref.

Alors comment se fait-ce ? Comment a pu-t-on en arriver là ?

C’est ce que nous expose l’auteur, Maurice Olender, Maître conférence associé à l’École des hautes études en sciences sociales, membre du conseil de rédaction de la Revue de l’histoire des religions et directeur de la revue Le Genre humain. Né en 1946, il publie Les langues du Paradis à 43 ans.

En se contentant de survoler les problèmes linguistiques obscurs, le livre présente les éléments d’idéologies qui nous auraient indirectement menés aux dernières plus grandes catastrophes mondiales humaines, génocides, guerres raciales, théories fumeuses mortifères etc.

La quête des origines, confondue souvent avec la quête de la vérité, de la pureté, est au cœur des histoires intellectuelles que retrace ce livre.

Richard Simon (1638-1712), l’esprit rebelle du XVIIème siècle !

On peut dire que tout commence – ou presque – avec un problème de voyelles et Richard Simon, au XVIIème siècle. En effet, d’un côté, l’hébreu est une langue qui peut se noter sans préciser les voyelles… Pour les signaler, il faut ajouter des signes, des points entre les consonnes qui en précisent la vocalisation ; de l’autre côté, Richard Simon est une forte tête, pour le moins contestataire. 

Richard Simon naît en 1638 à Dieppe ; il est ordonné prêtre en 1670, à 32 ans. Il est considéré comme l’un des premiers exégètes français qui a initié une critique biblique en langue française (et oui, tout le monde s’exprimait encore assez largement en latin !!) ; comme tout lettré qui se respecte – à l’époque du moins – il maîtrise le grec, le latin et l’hébreu, mais également l’arabe et le chaldéen – une forme plus récente de l’hébreu, qu’il juge d’ailleurs plus simple (p.16) 

Pour preuve que nous avons affaire à une forte tête, vous découvrirez dans sa fiche Wiki qu’il aurait écrit, le premier, une sorte de J’accuse… pour défendre Raphaël Lévy, juif accusé à tort d’avoir assassiné un enfant chrétien et condamné à mort pour cela. Son Factum servant de réponse au livre intitulé Abrégé du procès fait aux juifs de Metz prend la défense des juifs de Metz menacés d’expulsion à la suite de l’affaire Raphaël Lévy.

Qu’a-t-il fait, ce Richard Simon, pour être quasiment excommunié, comme le fut Spinoza peu de temps avant lui ?

Revoyons le contexte. Il existe depuis des siècles, une version de la Bible, appelée la Vulgate, qui signifie « accessible, publique ». Quelle est son histoire ? A la fin du IVè siècle, Jérôme de Stridon produit une traduction latine de la bible, à partir de l’Ancien testament en hébreu et du Nouveau testament en grec. Plus tard, la version alexandrine de la Septante, en grec, est invoquée par Jérôme et ses successeurs pour justifier l’ajout d’adaptations. Après de multiples – mais légères – modifications et diverses versions, le texte est édité en 1450 à Mayence puis estampillé comme stable par le Concile de Trente de 1546. La Vulgate est alors reconnue comme seule authentique.

Malgré tout, les interrogations concernant la bonne version de la bible persistent. Deux forces [obscures ^^] lutteraient l’une contre l’autre. D’un côté, l’intervention divine, qu’on appelle la Providence, une puissance supérieure, divine, qui gouvernerait le monde, qui veillerait sur le destin des individus (Cnrtl.fr) et qui aurait également veillé à suggérer les bonnes voyelles aux lecteurs du texte sacré ! De l’autre, une rumeur selon laquelle les Juifs du Talmud, donc post-christum, auraient falsifié le texte original dans le but de dissimuler toute trace de l’annonce de la venue du Christ. 

En quelques mots, que dit en substance la critique de Richard Simon ?

* il affirme que « ce préjugé des Pères [de l’église] [à l’encontre des juifs prétendument falsificateurs] venait seulement de ce qu’ils ne reconnaissaient point d’autre Écriture authentique que la version des Septante ». Or la version de la Septante était en grec et elle fut rejetée par les Juifs justement. CQFD.

* Au sujet de ce problème de voyelles : « Aux yeux de Simon, c’est bien tard [au VIIème siècle] que les savants juifs nommés « massorètes » ont noté les points-voyelles qui fixent la vocalisation du texte grâce à un système de signes. Or cette « Massore n’a rien de divin » et les « Massorètes ont pu se tromper en une infinité d’endroits ». S’il s’agit sans doute d’une œuvre d’hommes très savants, Simon note qu’ils ne furent cependant « ni prophètes, ni infaillibles ». Simon remet donc en cause la Providence ! (et ça, c’est mal)

* Pour finir, et c’est le comble, il rédige ainsi le résumé d’un des chapitres de son livre Histoire critique : «preuves des additions et autres changements qui ont été faits dans l’Écriture, et en particulier dans le Pentateuque. Moïse ne peut être l’Auteur de tout ce qui est dans les Livres qui lui sont attribués. Divers exemples ».

Alors là, c’en est fini de lui. 

Le célèbre Bossuet (d’ailleurs bien plus célèbre que Richard Simon !!!! c’était le prêtre de Louis XIV en personne, le seul qui osait lui faire la morale dans ses Sermons restés si célèbres !) fait brûler ce livre dès sa sortie ! « Quant au père Simon, l’ordre qui l’exclut de l’Oratoire lui est signifié le 21 mai de la même année [1678] ». (p.42)

Pourtant Simon resta croyant : il voulut croire que la divine Providence pourvoyait à la conservation du texte authentique et s’inspirait de Saint Paul lorsqu’il écrivit « La Providence de Dieu a conservé l’Écriture dans l’Église, en y conservant la pureté de la doctrine et non pas en empêchant qu’on ne corrompît les Exemplaires de la Bible. » (p.46)

Oui c’est un raisonnement un peu complexe…

Mais la brèche est ouverte, dans les pas de Spinoza et d’autres. Il ne sera pas le seul à critiquer la version officielle de l’église et à proposer de nouvelles visions de la religion, de nouvelles traductions de la Bible. L’étude des langues, et notamment de l’hébreu, continue de fasciner.

Un siècle plus tard, Herder développe l’idée qu’il existerait une sorte de consubstantialité de la langue et de la nation qui le parle. L’hébreu est la langue du peuple élu.

Herder, poète, théologien et philosophe, disciple de Kant, ami et mentor de Goethe, est considéré comme l’inspirateur du mouvement romantique Sturm und Drang. Goethe avait 5 ans de moins que Herder, qui le sensibilisa à la poésie d’Homère, de Pindare, d’Ossian, de Shakespeare, de Hamann ainsi qu’au folklore allemand et au charme gothique des cathédrales. (Wiki sources)

Herder apprécie la poésie, et en particulier celle qui rapproche de la nature – on sent poindre l’un des éléments fondamentaux du Romantisme – il cultive une nostalgie des origines, d’où son intérêt pour l’Ancien Testament, et dénonce en bon rétrograde, une certaine décadence de son temps ; il juge la culture contemporaine comme stérile et désincarnée. Il était franc-maçon depuis 22 ans ; il devient l’un des 1500 membres identifiés des Illuminés de Bavière en 1783 – on parle bien des Illuminati – sous le nom de Damasus Pontifex.

Pour ce qui nous intéresse ici,  sur le plan linguistique, son intérêt pour l’hébreu et l’ancien testament le pousse à rattacher ces textes « sacrés » à une terre et à une époque (p. 63). La nationalité, le Zeitgeist, sont au cœur de sa réflexion. D’où tu parles ? pourrait être à ses yeux une question pertinente !

« L’affirmation d’une spécificité irréductible qui détermine les peuples et les périodes oriente Herder vers un relativisme culturel dont les outrances, au regard de l’orthodoxie chrétienne, sont tempérées par une vision providentielle de l’histoire humaine. Sa leçon est double et péremptoire : chaque civilisation poursuit sa course qui décrit une ère caractérisée par la forme de l’esprit de son temps ; si aucun peuple, aucune époque n’échappe à la marque d’un tel Zeitgeist, figure d’un génie du temps, la succession des périodes s’inscrit dans les rigueurs d’une histoire de l’humanité dirigée par Dieu. [il écrit dans le Journal de mon voyage en 1769, Nantes et Paris] : « Aucun homme, nul pays, pas un peuple ni une histoire d’un peuple, aucun État n’est équivalent à l’autre ; ainsi également le vrai, le beau et le bon ne sont pas pour eux identiques ». (t.4, p.472)

Ce sont des thèmes bien romantiques. La question nationale est, pour Herder, aussi bien esthétique et morale que religieuse. D’ailleurs, dans ces mêmes pages, il se demande si le christianisme n’a pas « détruit autant qu’il a peut-être apporté » à ces populations innombrables qui ont été, au cours des âges, évangélisées souvent par la force. A-t-on suffisamment mesuré les dangers résultant de « l’importation de chaque religion étrangère », quand sait-on combien elle menace toujours « le caractère national » d’un groupe ? » (p. 65) se demande-t-il.

Regardons l’étonnante modernité de son questionnement – ou remarquons l’ancienneté d’un questionnement qui se veut nouveau : « Le christianisme peut-il donner raison, à l’appropriation, à la soumission, à la cruauté ? […] Convertir une nation au christianisme en lui imposant ses mœurs, c’est l’inciter à trahir ses valeurs, son identité propre, et mettre ainsi en péril une entité spirituelle politique. »

Son point de vue reste paradoxal ; « il passe ainsi d’une vision généreuse où tous les peuples sont égaux en mérite, les uns capables comme les autres d’un bonheur aussi incomparable et incommunicable qu’absolu, à une échelle de valeurs où les Blancs, chrétiens d’Europe, sont seuls privilégiés. » (p. 68) Parfois, il perçoit l’humanité entière comme autant de nuances, parfois il déplore le sort des africains, qu’il trouve physiquement et intellectuellement désavantagés : ils doivent être plaints et non méprisés. En revanche, les Chinois lui paraissent odieux tant ils semblent isolés du reste du monde, enfermés qu’il serait dans une langue figée et ancestrale. Le monde chrétien reste à ses yeux le peuple élu, et incarne à ses yeux « l’histoire du monde humain le plus important ». (p. 74)

Bref, il aurait pu établir les grilles de « privilèges ».

Arrive alors Esnest Renan, qui a lu, connaît et admire Herder, mais aussi Richard Simon (p.110)

Maurice Olender appelle ce chapitre consacré à Renan : Entre le sublime et l’odieux. Pourquoi ?

L’intuition de Renan – ou ses élucubrations – peuvent séduire. Il bénéficie en outre d’une certaine autorité. En 1845, il s’éloigne du séminaire : « Mes raisons furent toutes de l’ordre philologique et critique : elles ne furent nullement de l’ordre métaphysique, de l’ordre politique, de l’ordre moral« . Il devient professeur d’hébreu au Collège de Franceet rédige une Histoire générale et Système comparé des langues sémitiques (1855).

Renan développe l’idée selon laquelle la langue est le miroir du peuple qui la parle (p.78) et que la langue sémitique serait comme les organes d’une race monothéiste (p.82). Oui, vous avez bien lu « race » qu’il pense en un sens bien particulier puisque selon lui « la langue, la religion, les lois, les mœurs firent la race bien plus que le sang » (p.84)

Tout ceci peut paraître « sublime » (?), mais le professeur au Collège de France va plus loin… voici jusqu’où porte son raisonnement : « L’instinct monothéiste des Sémites n’est donc pour Renan qu’une application particulière d’un principe plus général : le manque de fécondité dans l’imagination et le langage. » (p. 93) Par conséquent, « Si donc le sémite est supérieurement doué en religion, et nul en science, il faut attribuer cette singularité à son incapacité de concevoir le multiple qui, est pour Renan, le sigle de l’adéquation au réel. »

En fait, Renan fait tout pour dé-judaïser Jésus. La patrie de Jésus devient la Galilée, verdoyante, par opposition à la sèche et aride Judée, patrie du judaïsme monothéiste rigoureux. Pour lui, la continuation du judaïsme est l’Islam et non le christianisme, devenu aryen par son système linguistique. (p.97)

Ah. Voilà la porte ouverte que nous connaissons aujourd’hui, a posteriori. Mais à l’époque, personne ne voit rien venir. Cet antisémitisme latent est répandu ; on lui cherche des fondements scientifiques, comme on en cherchait pour expliquer l’infériorité des femmes – sans que la prémisse ne soit remise en cause – cf la dent d’or. Quant aux aryens, ils arrivent, et c’est l’étude du sanskrit qui va permettre la naissance de ce fantasme.

La révolution du sanskrit et l’indo-européen : entrée en scène du Arya !

Au XVIIIè, c’est la découverte du Sanskrit, « la langue par-faite », ce qui signifie littéralement « Sams-krita », qui enchante le petit monde de la linguistique. Des noms s’illustrent : William Jones (1746-1794), Franz Bopp (1791-1867), Max Müller (1823-1900), que le grand public ne connait pas souvent, mais qui participèrent pourtant sans le vouloir à la construction du mythe de la race aryenne, et ce, malgré les avertissements d’autres linguistes tels que Salomon Reinach (1858-1932) ou l’orientaliste Darmesteter (1849-1894).

A constater les ressemblances troublantes entre le grec, le latin et le sanskrit, les linguistes se prennent à rêver de reconstituer une langue originelle, et pourquoi pas LA langue originelle, celle que Dieu aurait employé pour s’adresser à Adam sa créature ?

« Une langue perdue. Un peuple inconnu. De la lointaine diaspora indo-européenne, située dans un âge mytho-poétique, les auteurs du XIXè recueillent les racines linguistiques qu’ils supposent proches de « la naissance du langage, presque à la création de l’homme. » (p.26-27). 

Comment baptiser ce continent des origines appelé à jouer un rôle fondateur dans l’avenir de l’Occident ? Comment dénommer ces nouveaux ancêtres que l’Europe entière se dispute ? A ce propos, il n’y eut jamais unanimité. 

Aryens, Indo-Germains ou Indo-européens, certains auteurs, d’un paragraphe à l’autre, changent indifféremment de dénomination. Que ce soit pour désigner le peuple, la race, la nation ou la famille de langues – en combinaisons variables selon les érudits.

Renan se sert ainsi également des termes « aryens » ou « indo-européen » et I. Goldziher (1850-1921), « aryen » ou « indo-germain ». D’autres auteurs du XIXè siècle choisissent « japhétique », « souche sanscrite », « indoclassique », « arien », « indo-celte », « thrace », « caucasique » ou d’autres noms encore.

Face à ce monde aux vocations innombrables, un autre ensemble, élémentaire : les langues sémitiques. Longtemps dites araméennes ou orientales, on les baptise langues de Sem – fils de Noé et frère de Japhet (Genèse 5, 32) – c’est ainsi que A.L. von Schlözer (1735-1809) et Herder lancent l’appellation « sémitique ».

Sem et Japhet, les sémites et les aryens : quand ça part mal…

L’auteur Olender nous présente alors les jumeaux maudits, les sémites et les aryens (p.28-29), construits par opposition l’un à l’autre, les premiers sédentaires, immobiles, figés dans le monothéisme, les seconds mobiles, dynamiques et voyageurs, polythéistes.

Bizarrement, on confère aux aryens fantasmés les qualités spécifiques que l’on attribuait jadis aux grecs.

Dans cette opposition l’antisémitisme peut faire son nid. 

Bopp se bat contre l’appellation Indo-germaniqueplutôt que indo-européen. Mais en Allemagne, c’est bien le terme Indo-germanique qui perdure, jusqu’à aujourd’hui.

Max Müller, c’est le grand nom des études de sanskrit ! 

Avec lui, de nouvelles idées arrivent. Müller, croyant, croit que l’idée de dieu, mot dont la racine DIES est présente en Zeus, JU-piter (Dieu-le père) et Dyaus (en sanskrit) existe depuis les débuts du langage, cette racine qui signifie tout simplement : la lumière, le ciel brillant. Son idée :

« Un simple luminaire a pu ainsi incarner l’être suprême, l’œil justicier du monde et la puissance créatrice universelle. La faculté personnelle se développant, l’astre solaire pourra guérir, pardonner en oubliant ce qu’Il est seul à voir. Voilà comment une intuition primordiale est devenue dieu solaire parce qu’on n’a plus pu distinguer dans un mot sa racine. Le sanscritiste Max Müller saisit, dans les hymnes védiques, ce glissement de la perception d’un phénomène naturel à la figure d’un dieu mythique. » (p.117)

Müller croit en un monothéisme primordial, surgi à l’aube de l’humanité, mais abâtardi par la suite (p. 119). La philologie comparée lui permet de mettre au jour les racines supposées primitives de la langue. Quant à l’hébreu, comparativement, par son aspect figé et ses racines toujours apparentes, il conforte chez les linguistes l’impression de langue atemporelle et sacrée.

Müller n’est pas en tout point d’accord avec Renan. Par exemple, il s’oppose au darwinisme des sciences du langage : il y a pour lui un fossé radical entre les humains parlant et les animaux muets. (p. 121). En outre, il ne croit pas à un instinct religieux spécifique aux sémites. Néanmoins, tous deux s’aperçoivent, après les événements de 1870, que la philologie comparée pourrait entraîner des conflits et des haines entre nations, nourrir des nationalismes haineux et vindicatifs. Malheureusement, sans qu’ils en soient les directs responsables, le mal est fait. (p.114)

La vocation monothéiste des Aryas

Avec Pictet (1799-1875), linguiste suisse, les élucubrations s’envolent. 

Pictet croit vraiment que les Aryas aurait été un peuple parlant une langue dont la découverte ou reconstitution de l’indo-européen donne une idée. Cette langue aurait conservé comme en son noyau radical l’idée du monothéisme. D’ailleurs, on parle aujourd’hui de Dieu, dont la racine est Dies, le jour, le ciel brillant… or « Dieu » a supplanté le tétragramme YHWH (Yahvé). 

« Le but de son étude : permettre qu’un « peuple, inconnu à toute tradition », soit « révélé en quelque sorte par la science philologique » – programme auquel souscrivent Renan et Max Müller. Même s’il entrevoit les difficultés de sa recherche, Pictet assure son lecteur qu’il le conduira, « d’un pas ferme », grâce aux mots prélevés dans les langues ariennes, « jusqu’au berceau de la race la plus puissante du monde, de celle-là même à laquelle nous appartenons. » (p. 131)

Le prénom de Pictet ? Adolphe…

Si l’on veut se moquer, il avait écrit un roman intitulé Une course à Chamounix [sic], récit du voyage romantique qu’il effectue avec George Sand, Franz Liszt sous la forme d’un conte fantastique et qui fut un véritable échec commercial.

Bref, chez Pictet, « comme chez Renan, on retrouve un univers séparé en deux colonnes. Aux Hébreux ceci, aux Aryas cela. Le christianisme, qui serait une synthèse, est le porte-parole d’une humanité rayonnante. » (p.138)

Voilà jusqu’où peut aller l’extrapolation et le fantasme autour de la quête des origines et dans les esprits en quête de sens à tout prix.

C’est Saussure (1857-1913), prodige de la linguistique, qui, à l’âge de 15 ans seulement, s’adresse à son très célèbre aîné de près de 50 ans, en lui faisant parvenir ses premiers essais. Il ne mettra pas longtemps à remettre en question les conclusions du Maître Pictet et les problèmes méthodologiques qui entachent son travail, sans parler des préjugés idéologiques. Saussure remet en question l’existence même d’un peuple indo-européen soudé. Pourtant, le fantasme aryen perdure…

Les épousailles célestes du théologien de Königsberg

Grau souhaite mettre en garde contre ces dérives d’un siècle « qui n’en finit pas de se penser en colonisant et en christianisant les terres et les peuples aux dieux lointains. A l’horizon, une chrétienté qui aurait enfin accompli son rêve d’être une religion aux dimensions de la civilisation. »

Grau (1835-1893) est praticien allemand de l’apologétique luthérienne, remercie Renan pour son travail, mais se méfie de la glorification des Aryas ou Indo-germains au détriment des Hébreux ! Enfin ! Réjouissons-nous !

Ah non ? Pas tout à fait. A la réhabilitation succède l’angélisme essentialiste.

En effet, pour Grau, comment fustiger ce peuple au sein duquel est né le christianisme ? Et comment oublier les échecs cuisants des Grecs, des Romains ? Et leur décadence (p. 144) ? « L’appel de Grau se veut un acte de résistance face à ce danger qui menace toujours les Indo-Germains, oublieux quand, comme c’est le cas pour ses contemporains, ils sont tentés par les séductions de la laïcité. Car, si on ne lutte pas contre la déchristianisation et les périls d’un nouvel esprit scientifique désenchanté, on retombera dans le paganisme. » (p. 145)

Attention, donc, aux tentations aryennes, ne redevenez pas païens, polythéistes, adeptes des orgies etc.… mais attendrissement envers le Sémite – car on parle désormais de la figure allégorique du Sémite, opposée à la figure allégorique de l’Aryen.

A propos du Sémite, Grau s’étonne qu’un peuple aussi peu doué d’un intellect prompt à philosopher ait pu découvrir la vraie religion, le monothéisme… n’est-ce pas la preuve, la marque indéniable de la Providence divine ? (p.146) Drôle de raisonnement : puisque le fait semble impossible ou improbable, la seule explication est l’intervention d’une entité encore plus extraordinaire : la Providence divine (il aurait dû écouter la Boule athée celui-là…)

Alors pourquoi « épousailles » dans le titre ? Et bien parce que Grau imaginait le Sémite comme une femme, toute dévouée à Dieu, monothéiste par essence comme elle est par essence monogame, et vivant la douceur et la soumission, la stabilité, comme seconde nature. A l’opposé, l’Aryen serait plutôt l’homme viril, polythéiste, dynamique…

Mais les rôles se conjuguent… il se représente aussi la vierge Sémite, pudeur et pauvreté, opposée à la vierge indo-germaine, pleine de bijoux et de splendeur. Dieu lui préfère la première, même sombre et noire, qui lui est cependant fidèle.

Enfin, dans d’étranges chassés-croisés allégoriques, il se figure également le Sémite viril, un aryen converti, et sa flèche du monothéisme découvert, qui vient transpercer l’Aryen efféminé… bon laissons là tous ces délires. (p.150)

Sémites comme Aryens

C’est Goldziher, l’un des premiers exégètes de l’Islam, qui s’intéresse à l’aspect mythologique des histoires hébraïques et bibliques. 

« Le projet de Goldziher : désaryaniser la fonction mythologique en montrant combien elle est le propre de l’humain ; importer dans le monde sémitique les méthodes appliquées avec succès dans les études aryennes. » (p.160)

Mais la mythologie des hébreux s’avère plus pauvre : « ce qui caractérise les Hébreux, c’est qu’ils ont transformé leur matériel mythologique en personnages historiques, en ancêtres fondateurs d’un système théologique et politique. Là où le polythéisme des Grecs a donné un corps à leurs puissances divines et à leurs héros, le monothéisme a refoulé la mythologie des Hébreux pour en faire de l’histoire. » (p. 161)

Et vice versa ?

Le projet limité de ce livre semble abouti, qui était présenté en ces termes par l’auteur lui-même (p.36) « Faces à ces travaux, les pages [de ce livre] ont un projet limité. Elles proposent de cerner, en privilégiant certains savants, quelques-uns des ressorts qui animent les discours aryano-sémitiques tels qu’ils se déploient jusqu’en 1892, au moment de la mort de Renan, deux ans avant l’arrestation du capitaine Dreyfus. Tenter de percer ces discours dans leur cohérence propre suppose une approche de chaque auteur dans ses interrogations, lorsqu’il formule des problèmes et leur apporte des réponses qui lui paraissent satisfaisantes. »

Ces auteurs, « aux principes de l’unique civilisation pour eux dignes de ce nom, ils sont nombreux à imaginer un couple providentiel dont se reconnaissent les descendants : Sémites par filiation spirituelle, Aryens par vocation historique. »

Ce livre permet de comprendre pourquoi certains domaines de la recherche en linguistique – notamment la philologie comparée – sont désormais à manier avec les plus grandes précautions, sont même carrément à l’abandon en Europe… il permet également de rester prudent face aux jugements péremptoires et anachroniques que l’on pourrait porter sur toute une époque qui n’avait pas les mêmes exigences méthodologiques que nous – restons modestes tout de même ^^ – il permet enfin de voir à quel point les esprits mêmes les plus brillants sont séduits par ce qu’ils croient découvrir du sens de la vie et de l’histoire, quand bien même tout cela n’existerait que dans leur tête imaginative et désespérée.

(ah oui… et puis : qu’on laisse un peu les juifs et les chinois tranquilles hein !!)

Les langues du Paradis, Préface de Jean-Pierre Vernant, Hautes études / Gallimard Le Seuil, 1989.

Le Coran des historiens, tome 1 (synthèse 1/2)

Synthétiser 500 pages en une vingtaine de pages seulement ? C’est ce que je propose ici. 

Pour ce faire, il a fallu tronquer, résumer, en modifier l’agencement global mais également, comme toujours élire les passages les plus intéressants, pour ne pas dire croustillants !

Résumé du tome 1

A vrai dire, le tome 1 du Coran des historiens, constitué de 3 tomes, s’étale déjà sur 1000 pages… 

Voici le résumé du premier tome du « Coran des historiens »:

« La première [partie] est consacrée aux contextes historique et géographique du Coran et des débuts de l’Islam. Elle comprend quatre contributions, sur l’Arabie préislamique (Christian Robin), les relations entre Arabes et Persans (Samra Azarnouche), sur ce qu’on peut connaître ou ne pas connaître du Muhammad historique (Stephen Shoemaker) et des grandes conquêtes et de la naissance de l’empire arabe (Antoine Borrut). » (p.29)

Dans cette première synthèse, je me concentre sur la première moitié de ce tome, qui concerne principalement l’Arabie pré-islamique, les diverses croyances des habitants et comment elles ont influencé l’élaboration du Coran.

Avertissements méthodologiques

Attention !

Comme dans tout travail historique, les auteurs se doivent de citer leurs sources, mais également nous avertir de leur souci méthodologique. Le Coran des historiens comporte une introduction particulièrement éclairante à ce sujet :

« L’historien des religions est cet individu un peu étrange qui parle des religions au moyen d’un discours qui prend le contre-pied exact de ce que le discours religieux prétend être. » (p.31)

« […] la relation entre l’approche historique et l’approche confessionnelle est une relation asymétrique. En effet, le discours religieux – c’est vrai en tout cas pour le judaïsme, le christianisme et l’islam – prétend parler de choses éternelles et transcendantes avec une autorité transcendante et éternelle. Le discours historique, en revanche, parle de choses temporelles, humaines, terrestres, locales, contingentes, circonscrites ; et il en parle d’une voix faillible, révisable, partielle – bien que tirant son autorité en principe d’une pratique critique rigoureuse. » (p.31)

De même que dans les études liées au milieu biblique, on retrouve les mêmes familles : 

– « les maximalistes supposent que l’histoire biblique (c’est-à-dire l’histoire telle qu’elle est racontée dans la Bible) est plus ou moins correcte, à moins que les archéologues ne prouvent le contraire (leur devise serait « l’absence de preuve n’est pas la preuve d’une absence ») ;

les minimalistes jugent que l’histoire biblique, sauf si elle peut être confirmée de manière indépendante, doit être lue, non pas comme des narrations, certes embellies, mais pour l’essentielles fiables, mais comme des récits qui ont pour objectif de construire le passé en y projetant un certain nombre de stratégies de pouvoir et de savoir qui méritent d’être étudiées avec les outils de l’analyse critique du discours. » (p.23)

Les sources

Dans le texte même du Coran, il n’y a pas de repère historique : c’est un « texte sans contexte ». (p.55)

Très peu de sources ou d’inscriptions. 

« À partir de 1977, toute une série de recherches ont tendu à démontrer que l’histoire des débuts de l’islam, racontée par la tradition savante arabo-musulmane, était une reconstruction tardive, éloignée de la vérité et même mensongère.

[…] On a remarqué aussi que le nom de Muhammad n’apparaissait pas dans les documents islamiques les plus anciens – inscriptions monumentales et rupestres, papyrus et monnaies – et que ses premières attestations remontaient à l’année 66H, soit près de 55 ans après sa mort. » (p.59)

D’après les recherches, il est possible que le Himyar ait dominé l’oasis de Yathrib, identifié comme Médine, et la région de La Mecque pendant la totalité du Vè et une partie du VIè, mais on ignore les modalités de cette domination. Quoi qu’il en soit, La Mecque et Médine étaient sous un empire juif, puis chrétien, qui permettait les échanges et la communication.

L’Arabie pré-islamique : Histoire des communautés religieuses dans l’antiquité tardive.

Introduction à la péninsule arabique antique

Géographie actuelle et antique

Un peu de géographie actuelle… Au sud de la péninsule arabique, on trouve le Yemen et l’Oman, en bordure de la mer d’Oman. Au centre ouest, près de la Mer Rouge, se trouvent la Mecque et Médine. Au centre est, on trouve les célèbres Qatar et Émirats arabes unis. Au nord, la Jordanie, Israël et Palestine, ainsi que l’Irak, qui occupe, avec Bagdad, la place de l’ancienne Mésopotamie – Sumer, Babylone… ça vous dit quelque chose.

A l’ouest, de l’autre côté de la mer Rouge, on trouve l’Égypte, le Soudan, l’Éthiopie. A l’est, de l’autre côté du golfe persique, c’est l’Iran, dont les ancêtres pourraient être les Mèdes, les Parthes, les Perses.

L’époque dont il sera question tout au long de cette synthèse se situe entre 1eret le VIIè siècle ap JC. On parle alors d’Arabie pré-islamique. 

À cette époque, la péninsule arabique est divisée en trois parties. Au sud, actuels Yemen et Oman, se trouvent plusieurs royaumes dont des cités états et le royaume important d’Himyar. Au centre, des nomades et des sédentaires vivent dans l’orbite des royaumes du sud. C’est là que se trouvent la Mecque et Médine. Au Nord, une contrée sous l’influence des Perses et des Byzantins.

Les habitants de cette région sont de religions diverses ; cohabitent le judaïsme, le christianisme, le polythéisme et le zoroastrisme, en des proportions variables selon les endroits et les siècles.

Histoire du Moyen-Orient pré-islamique

« Du fait de leur situation géographique, les habitants du plateau iranien et ceux de l’Arabie ont établi des contacts plus ou moins étroits au moins depuis les trois premiers millénaires avant notre ère. L’Arabie étant la voie donnant accès à l’Égypte et à des comptoirs maritimes occidentaux, les conquérants perses ont très tôt noué des relations avec les dirigeants locaux. » (p.157)

Des guerres opposent ces peuples. Dans le milieu du premier millénaire av JC, Cambyse, Darius, Xerxès sont les rois perses qui s’en prennent aux rois arabes. Puis, les dynasties séleucides (hellénistiques), à partir du IVè siècle av JC, s’implantent dans l’Arabie du Nord. A leur suite, la dynastie des Sassanides dirigent la Perse, et ce jusqu’aux invasions musulmanes.

Cambyse

La dynastie sassanide fut puissante : 

« Les Sassanides déploieront par la suite des moyens considérables pour s’établir sur les deux rives du Golfe et avoir le monopole absolu sur les routes maritimes et l’économie de la région. » (p. 160)

« […] Les campagnes de l’Arabie du Sud étaient accompagnées de l’installation durable des institutions administratives, juridiques et religieuses des Sassanides. » (p.168)

Cette dynastie nous a laissé beaucoup de témoignages, ainsi que des récits de bataille. Attardons-nous sur un petit détail amusant!

Voici ce qu’on peut lire dans le traité Provinces de l’Eranshar §50 

[Eranshar ou Iranshar, autre nom pour Iran ou Perse]

« La capitale provinciale de Himyar fut fondée par Fredon, fils de Adwen [héros iranien connu pour avoir maîtrisé le dragon Azhi-Dahag et patronné la magie et la médecine]. » (p. 167)

Les Perses étaient des zoroastriens, des adeptes de la religion mazdéenne, réformée par Zarathustra, mais nous y reviendrons.

L’empire byzantin chrétien, un proche voisin

Au nord de l’empire Perse, un autre monstre se dresse. En voici une animation.

Il s’agit de l’empire Byzantin, très puissant, et dont on peut dire qu’il n’englobe pas le nord de l’Arabie de tout temps, mais dans les premiers siècles du premier millénaire ap JC. Cet empire, après les avoir tolérés à l’instar de l’empire romain, finit par chasser les païens, ou les mécréants et autres hérétiques – en tout cas, tous ceux qui défendent une autre vision religieuse que celle officielle de l’empire.

Justinien

« La législation de Justinien au milieu du VIè siècle a mis fin à la tolérance réticente de l’empire envers eux, et le départ des philosophes païens d’Athènes vers la Perse sassanide après 529 symbolise cette clôture d’une époque. » (p. 333)

L’empire Byzantin nous fournit des témoignages sur la présence des autres religions, au nord de l’Arabie et dans ses environs. Les Juifs par exemple, qui étaient tolérés, étaient présents dans tout l’empire en raison de la diaspora. Au VIIè, ils sont sans doute plus nombreux que les païens (p. 335) Toutefois, « la liste des restrictions – interdiction de construire de nouvelles synagogues, exclusion de la fonction publique, valeur moindre du témoignage en justice, encouragement des conversions au christianisme, interdiction de l’apostasie en sens inverse, etc. – évoque bien des points du futur statut des dhimmien terre d’islam, qui a peut-être été inspiré par ce précédent. […] Les Juifs se retirent culturellement de la civilisation non-juive qui les entoure, en particulier en cessant peu à peu d’utiliser le grec comme langue littéraire et les traductions grecques de la Bible, pour un retour à l’hébreu. » (p. 336)

Après cet aperçu rapide des deux grandes puissances des premiers siècles du premier millénaire ap JC, nous allons pouvoir entrer dans notre synthèse.

Plan de la synthèse volet 1

Ci-dessous, un aperçu du plan d’ensemble de cette synthèse. J’ai choisi de regrouper les informations, longues et détaillées, concernant le contexte religieux du Coran, dans une longue première partie : les courants judéo-chrétiens, les chrétiens, le zoroastrisme perse et le judaïsme. Une deuxième partie est consacrée au contexte apocalyptique. Les textes apocalyptiques font partie des textes dits religieux, mais sont le plus souvent apocryphes chrétiens et/ou juifs, et se trouvent avoir influencé le texte coranique, notamment pour ce qui concerne l’eschatologie : la fin des temps, la vie après la mort, le jugement dernier etc. Pour finir, je présenterai le contexte juridique du Coran, qui n’est pas sans lien avec le contexte religieux présenté plus haut.

En souligné, tout au long de la synthèse, se trouvent les références explicites au Coran.

I. Le contexte religieux du Coran

Pour comprendre les enjeux du contexte dans lequel naquit la religion musulmane, il faut d’abord essayer d’en appréhender les grandes lignes. 

Avant que les Arabes, animés par la nouvelle religion qu’est l’Islam, ne se lancent à la conquête du Moyen-Orient, puis de l’Occident, quels étaient les hommes qui habitaient ce territoire ?

Au VIIè, l’Empire chrétien, d’une part et d’autre de la Méditerranée, est divisé en deux. A l’ouest, c’est l’empire chrétien d’occident. A l’est, l’empire chrétien d’Orient, qui devient l’Empire Byzantin.

Le véritable et officiel schisme entre les églises d’Orient et d’Occident, de nature religieuse et se fondant sur des désaccords concernant le dogme chrétien, a lieu au IVè siècle.

Ce schisme n’apparaît pas du jour au lendemain. En effet, en même temps que naît christianisme, émergent de nombreuses interrogations quant à son dogme, en pleine formation. L’apparition de l’empire byzantin – ou Empire romain d’Orient – marque le début de la séparation. Constantin Ier, son initiateur, fonde la capitale Constantinople en 330 – c’est aujourd’hui Byzance ou Istanbul. 

Petite anecdote amusante, Istanbul provient de la contraction du grec « eis tèn polèn », qui signifie « à la ville ». Ne riez pas : New York (« nouvelle ville ») porte le même nom de Naples (également « nouvelle ville »).

Pour la période pré-islamique qui nous intéresse, quelques siècles plus tard et jusqu’au VIIè siècle, retenons que s’installe au pouvoir une nouvelle dynastie, celle des Héraclides, qui règne de 610 à 711. Grâce à une rébellion d’Héraclius l’Ancien contre l’empereur Phocas, c’est son fils, Héraclius (Junior) qui devient empereur, en 610. Il engage alors une lutte à mort contre les Sassanides. Pour rappel, les Sassanides sont une dynastie perse qui règne sur le monde iranien du IIIè siècle jusqu’aux invasions musulmanes du VIIè. 

L’empereur Héraclius reçoit la soumission du roi sassanide Khosro II (placage d’un crucifix. Champlevé sur étain provenant de la vallée de la Meuse, entre 1160 et 1170, conservé au musée du Louvre)

Héraclius remporte la guerre contre les Sassanides ainsi que de nombreux territoires. Il conclut la paix avec les Perses. Néanmoins, cette guerre a affaibli la région et facilite l’invasion des Arabes, fraichement musulmans. Héraclius ler cède la Syrie, la Palestine et l’Égypte. L’empire d’Orient est ensuite attaqué par les Slaves, dans les Balkans.

Malgré cet ultime échec, Héraclius reste un modèle pour les futurs croisés. Même la tradition musulmane ne semble pas l’accabler bien qu’il fût un des premiers opposants notables à l’Islam.

Avec cette prépondérance de l’Empire Byzantin en Orient, on peut imaginer que se trouvaient de nombreux chrétiens au Moyen-Orient et jusque dans la péninsule arabique, voire en Égypte. A vrai dire, à cause des nombreuses guerres, c’est le cas, et c’est un peu le chaos.

« Dans cette ambiance de fin du monde, le fait qu’on pouvait s’attendre à tout, au moins pour un temps, a dû aussi faciliter paradoxalement la conquête arabe, et peut-être même des conversions à une nouvelle religion qui n’était pas toujours perçue comme fondamentalement différente, surtout dans les débuts. » (p. 356) En effet, les Sassanides avaient tout écrasé et conquis entre 611 et 619, de Constantinople à l’Egypte… et la contre-attaque de 626 menée par Héraclius entraîne la défaite perse en 628. « devant de tels coups de théâtre, les contemporains s’attendent à tout, en particulier à la fin du monde, et des scénarios apocalyptiques contradictoires circulent. » (p.350)

Ce qui semble distinguer un temps les groupes religieux, c’est apparemment leur position pour ou contre les Perses ou les Byzantins. « Il n’empêche que les Juifs sont pro-perses, et surtout réputés tels désormais par les chrétiens. » (p. 352). Les Juifs et les Chrétiens sont tour à tour persécutés, mais moins à cause de leur religion qu’en raison du soutien qu’ils apportent ou n’apportent pas aux empires dominants.

1. Les courants « judéo-chrétiens » et chrétiens orientaux de l’antiquité tardive.

Entrons dans le vif du sujet avec ceux qu’on appelle les Judéo-chrétiens, dont on dit parfois qu’ils auraient été les véritables et principaux ancêtres de l’Islam. Nous allons voir que ce n’est pas si simple.

[Comme c’est étonnant ! ^^]

En réalité, deux définitions du judéo-christianisme cohabitent : « Il y a le sens le plus commun, indiquant le patrimoine et les valeurs religieuses et culturelles provenant des deux traditions, juive et chrétienne, considérées dans leur ensemble. Mais il y a aussi un sens spécifique, ayant trait à la « doctrine professée, dans l’Église primitive, par les chrétiens d’origine juive, dont beaucoup jugeaient nécessaire de rester fidèles à la Loi moisaïque » (Larousse). » (p.429)

[loi mosaïque = loi de Moïse]

C’est dans ce dernier sens que nous allons parler de judéo-christianisme, en commençant par souligner le fait qu’il s’agit d’un concept des temps modernes qui recouvre en définitive de façon des réalités complexes et variées… grosso modo, il s’agit de juifs fraîchement convertis au christianisme et vivant en Orient.

D’où viennent-ils et qui sont-ils ?

Des chrétiens d’origine géographique galiléenne et judéenne, très tôt introduits dans un milieu hellénisé, se perdent dans l’histoire ; nous n’en avons plus aucune trace. Ont-ils été en contact avec Muhammad ? Nous ne le savons pas non plus.

On peut toutefois se représenter une église orientale bien différente de l’église occidentale.

« Les Égyptiens, mais aussi les Syriens, ont développé, avant toutes les autres églises, des formes parfois extrêmes d’ascèse et de monachisme, avec des anachorètes allant vivre dans le désert, voire dans des arbres (dendrites) ou sur le haut des colonnes (stylites). » (p.444)

Siméon l’Ancien et Siméon le Jeune sur leurs colonnes respectives.

C’est dans ce contexte, et suivant peut-être l’exemple de Paul de Tarse, que des croyants commencent à sanctifier les martyrs « se faire souffrir soi-même pour imiter le Christ, ce qui explique la frénésie dont certains ont fait preuve » (p.444)

Voici quelques exemples de mouvements dits judéo-chrétiens qui demeurent identifiables. Commençons par l’ébionisme et de l’alkasaïsme, « probablement des variantes d’un seul et même mouvement judéo-chrétien qui a fait son apparition vers la fin du IIè siècle dans un milieu de juifs convertis. » (p. 436), pour finir sur le mouvement plus extrême des encratites.

* Les ébionites

On les identifie aux chrétiens judaïsants. Le fondateur légendaire en serait Ebion. (p.433)

« Sur le plan doctrinal, les ébionites professaient le monothéisme absolu du Dieu d’Israël mais comme on le verra, ils n’étaient certainement pas les seuls à le faire. Le Christ occupe alors une place secondaire et subalterne : sans être Dieu lui-même, il aurait été à l’origine un simple être humain qui fut promu Messie au moment de son baptême. » (p. 434)

Leur évangile de référence est l’évangile apocryphe de saint Matthieu, sans doute remanié et interpolé par eux-mêmes. Le mouvement daterait de la fin du IIè mais « les ébionites ont dû se considérer comme les héritiers spirituels de la première communauté de Jérusalem, comme les vrais disciples de Jésus et de son frère Jacques : ils se sont créés une origine légendaire et antidatée en lien direct avec la Terre sainte, en faisant remonter leur communauté jusqu’à l’époque apostolique. » (p.437)

* Les elkasaïtes

Du nom du fondateur, Elkasai, personnage semi légendaire, qui « aurait reçu ses révélations pendant la troisième année du règne de Trajan (98-117) [ce qui] semble également un anachronisme car sa révélation ne fait son apparition à Rome qu’au début du IIIè siècle. […] Mouvement baptiste, les elkasaïtes observaient strictement la loi hébraïque ; ils dirigeaient leurs prières vers Jérusalem, comme le feront d’ailleurs les musulmans jusqu’à l’hégire.

Un des membres de la communauté a été Patteg, le père de Mani. » (p.435) – Mani étant le fondateur du Manichéisme, sur lequel nous reviendrons.

Dans le paysage de la communauté chrétienne syrienne, il semblerait que « les écrits pseudo-clémentins, ouvrage apocryphe attribué au troisième « pape » Clément de Rome » auraient influencé non seulement l’elkasaïsme mais également l’islam :

– la doctrine du Vrai Prophète, comme aboutissement de la révélation ;

– la doctrine de la falsification des écritures (qu’on retrouvera plus tard dans les griefs adressés aux juifs par les communautés chrétiennes et musulmanes)

– la description singulière de l’investiture du Prophète : Elkasai aurait reçu son livre d’un ange d’une taille gigantesque – comme le prophète Muhammad selon les biographies musulmanes comme celle d’Ibn Hisham. (p. 437)

* Le manichéisme

Qui était Mani ?

« Araméen de la Babylonie du Sud, alors province de l’Empire perse sassanide, Mani (216-274) appartenait par son milieu familial à une communauté judéo-chrétienne baptiste où circulaient toutes sortes de légendes orales et d’écrits profanes et religieux. » (p. 471)

Herbert Schmalz — [1]Queen Zenobia’s Last Look Upon Palmyra.

Mani se serait installé quelques temps à Palmyre, auprès de la reine Zénobie à la fin du IIIè. La reine et le prophète semblent avoir partagé la même culture. Malheureusement, l’empereur Aurélien « inaugure son règne en mettant un terme à celui de Zénobie, et Bahram, fils de Shabuhr, quatrième souverain de la dynastie sassanide, illustre le sien en faisant exécuter Mani ». (p. 477)

Le manichéisme, fort décrié et caricaturé, notamment par les chrétiens – par propagande chrétienne, reste assez méconnu, par manque de sources. Néanmoins, nous pouvons souligner l’importance du livre, comme objet religieux sacré, et la compréhension élargie de la métaphore du sceau, deux aspects que l’on retrouve dans le Coran. (p.469)

La particularité du manichéisme– les livres ! Mani prétend avoir reçu deux fois la visite de l’ange, et écrit lui-même son corpus canonique. Le livre, comme objet, devient le véhicule de sa religion qu’il entend diffuser par écrit en s’adressant donc prioritairement aux élites et aux gens de pouvoir. Ces livres, copiés et recopiés, sont longtemps restés illustres pour leur beauté (enluminure, calligraphie, matériaux) inégalée. Mais aucune œuvre de Mani en araméen oriental n’a survécu (p.471). Nous avons le Kephalaia, en moyen-perse, appelé aussi Shabuhragan, du nom du souverain Shabuhr Ier auquel le livre était destiné – le père de Bahram, celui qui fit exécuter Mani.

Le sceau –Mani s’approprie la métaphore du sceau en expliquant que « le livre EST la marque de la parole vivante du fondateur » (p.484) « Bien après lui, elle réapparaît, comme on le sait, dans le Coran (33 :40) pour désigner Muhammad. […] « Muhammad n’est le père d’aucun homme parmi vous, mais il est l’envoyé de Dieu et le sceau des prophètes. » (p.489). Il n’est pas le père, sous-entendu, contrairement à Mani, à Jésus, mais il est le sceau.

[attention à l’orthographe de sceau !]

Généalogie et diffusion du Manichéisme 

Mani veut se placer dans la continuité de prophètes eux-mêmes auteurs de leurs propres révélations : Adam, Seth, Enosh, Sem, Hénoch puis, en bout de chaîne, Paul de Tarse. « Mani a comme prédécesseur immédiat non plus Jésus mais Paul, autrement dit le premier écrivain chrétien. » (p.487)

Ce dernier joue un rôle prépondérant dans la pensée de Mani : « La culture de Mani est alors celle d’un apocalypticien moralisant. » (p.486), c’est-à-dire un homme qui a reçu des révélations divines, en l’occurrence à portée morale.

Entre le VIIé et VIIIè, les manichéens sont protégés chez les arabo-musulmans, tandis qu’ils ne l’étaient pas en Mésopotamie et en Iran. Néanmoins, à partir de la moitié du VIIIè, ils sont très peu nombreux, puis persécutés par le calife al-Mahdi en 782-785. « Sur le territoire du calife désormais, hérésiographes et encyclopédistes étiquettent les manichéens comme dualistes ou, ce qui revient au même, comme zendiqs, c’est-à-dire ratiocineurs zends, d’où le sens dérivé des négateur du Dieu unique, athées, libres penseurs, slogan passe-partout pour éliminer les opposants. » (p.481)

[ratiocineurs = personne qui se plait à ergoter disserter et raisonner sans fin et en vain]

Mais le manichéisme se diffuse au-delà du territoire de l’Islam, notamment un temps chez les Ouigours, au VIIIè et s’y maintient jusqu’au Xè dans la partie occidentale du territoire.

La légende veut que Mani, le seul et l’unique, (p.491) se soit rendu en de nombreux pays : « en Inde, Perside, Mésène, Babylonie, Médie et Parthie… » (p.491)

* Les montanistes

La tendance prophétique se développe bien au Proche-Orient, si bien qu’un prophète avéré pouvait occuper une place plus importante qu’un évêque ou un prêtre, comme ce fut le cas « dans la communauté de la Nouvelle prophétie, formée par l’hérésiarque Montan et ses prophétesses adjointes Priscille et Maximille. » (p.439)

Les prophètes se considèrent comme l’enveloppe humaine dans laquelle vient temporairement résider la divinité : « cette doctrine ressemble en maints détails à la prophétologie musulmane chiite de la wasiyya universelle ». (p. 439)

Cette façon d’envisager l’enveloppe humaine d’une part, et le vrai Christ de l’autre, se retrouve dans d’autres courants : « ce n’est que l’humanité du Christ qui est morte sur la croix, son enveloppe humaine, qui ne fut qu’une apparence, […] la vraie personne du Christ a été enlevée de lui bien avant la mort. C’est précisément cette doctrine docétiste qu’on peut lire dans le Coran (3 :55 ;4 :157). » (p.458)

[docétisme = serait une tendance qu’on retrouve dans les débuts du christianisme et qui consiste à penser que dieu ne s’est pas fait homme, mais simplement « chair » et que la crucifixion était une illusion, une apparence]

* Les encratites

Ils constituent un mouvement plus radical, et même sectaire (p.445), qui aurait influencé les ébionites dans leur eucharistie célébrée avec du pain et de l’eau. En effet, les encratites considéraient que la matière était par essence mauvaise ; ils interdisent donc le mariage et sa consommation, ainsi que la consommation d’aliments dits « forts », comme la viande ou le vin et prône l’abstinence absolue. (p.434). Pour les discréditer, certains auteurs ont décrit les ébionites comme des encratites purs et durs. Leur champion aurait été Tatien.

[Tatien, écrivain chrétien du IIè siècle ap JC, né en Assyrie]

Particularités des églises d’Orient que l’on retrouve en Islam

Quelques caractéristiques importantes nous permettent de distinguer les chrétiens d’Orient de ceux d’Occident.

La langue– la formation de base était en syriaque, une langue araméenne ; seuls les élèves les plus doués accédaient aux grandes écoles où on lisait le grec. (p.446) Mais le syriaque perdure : « à l’époque musulmane, quand […] l’arabe deviendra la langue officielle de l’empire, l’arabe supplantera le grec comme langue de culture et donc comme langue des études supérieures, de la science et de la philosophie, sans remplacer pour autant le syriaque. Pendant des siècles encore, la langue syriaque restera celle du peuple chrétien, de la littérature spirituelle, théologique et historique, de la liturgie chrétienne ainsi que de l’Eglise. » (p.447)

L’interprétation de la doctrine– l’exégèse juive est à son sommet avec Philon d’Alexandrie, au Ier siècle. Puis les gnostiques favorisent l’allégorie et l’interprétation mystique et métaphorique des textes. Par exemple, « La Croix devient ainsi le croisement de l’histoire, où toute l’histoire humaine se condense et vers lequel tous les événements se dirigent. Il en résulte une unité dans l’histoire, qui est parfois difficilement compréhensible pour nos esprits occidentaux, formés tels que nous sommes à la logique grecque, aristotélicienne. Il s’agit d’une théologie typologique où les types et symboles ont un caractère réel, substantiel, et non seulement au sens figuré et abstrait. » (p.449)

Voyons-en quelques exemples que l’on retrouve dans l’Islam :

La transposition géographique Dans cette vision du monde, les lieux revêtent une importance symbolique et réelle. La légende la « geste d’Ismaël » s’ancre près de la Ka’ba : « le sanctuaire des Arabes avait été bâti par Abraham lors de ses visites à son fils bien-aimé, Ismaël son premier-né. […] c’est bien près de la Ka’ba qu’ont été enterrés les ancêtres bibliques du peuple arabe : Ismaël et sa mère Agar.« 

Le sang et l’âme– Qu’en est-il de l’âme après la mort ? Est-ce que l’âme est dans le sang ? Ou bien le sang EST-il l’âme ?

« L’idée selon laquelle l’âme serait le sang a des conséquences pour le dogme de l’immortalité de l’âme, car elle implique que l’âme ne peut se séparer immédiatement du corps à l’instant de la mort mais subsiste dans le sang qui est matériel et corporel et reste donc unie avec le corps du défunt. Enterrée avec ce corps, l’âme vit jusqu’à la fin des temps, dans le tombeau qui correspond à la doctrine musulmane fort répandue de la continuation de la vie (et de la punition) dans le tombeau. » (p.455)

La nature divine– « Dans l’esprit des peuples sémitiques, la nature divine paraît plutôt être quelque chose d’indéfinissable, puisqu’elle nous échappe continuellement […] Dieu est celui que notre langage ne parvient pas à décrire ; tout ce que nous pensons de lui, il ne l’est pas. » (p.456)

Le péché et le rôle d’Origène « C’est Origène (185-254) qui a été le grand théoricien de la doctrine telle qu’on la retrouvera en Orient. Selon Origène, le Verbe a créé le monde spirituel : celui des âmes. Celles-ci se sont progressivement éloignées de la pureté originale en accumulant des péchés. Ce sont ces âmes déchues qui devront se libérer du mal en se purifiant, en s’appropriant la rédemption par l’exemple du Christ. » (p. 459) On voit ici qu’il ne s’agit pas d’un péché originel, comme on le conçoit en occident, mais plutôt d’un encrassement progressif de l’humanité : « la notion de péché originel est largement absente de la pensée et des écrits des chrétiens orientaux, tant nestoriens que miaphysites. De même on la chercherait en vain dans le Coran. Il s’ensuit également que la peccabilité, la contrition et la conscience du péché diffère totalement en islam de celles de la chrétienté occidentale. » (p.460)

[nestoriens et miaphysites sont deux courants chrétiens sur lesquels nous allons revenir incessamment sous peu]

L’Islam, au cœur de ce contexte culturel et religieux, pourrait avoir hérité « d’une conception du divin qui est typiquement orientale, faisant partie du fonds commun sémitique et donc arabe, se distinguant profondément de la théologie telle qu’elle a été conçue par les auteurs grecs, les Pères de l’Eglise grecque-orthodoxe, dont l’approche théologique était fondamentalement péripatéticienne. » (p.455)

[péripatéticienne, c’est-à-dire aristotélicienne]

2. Les chrétiens et le Coran

* Un christianisme divisé

Le christianisme, même s’il naît et part du Moyen-Orient (Nazareth), connaît un mouvement qui part l’Occident pour revenir ensuite au Moyen-Orient sous différentes formes et pour diverses raisons. 

Prenons l’exemple des arianistes : L’arianisme est un courant des premiers temps chrétiens créé par Arius au IVè s et qui consiste à penser que Jésus n’est pas de nature divine, mais est un prophète comme un autre. Le royaume ostrogoth, actuelle Italie, était arien !

Pour cette croyance dissidente, les Ostrogoths, furent persécutés par l’empereur Justinien (Vè siècle ap JC), puis vaincus. Une partie d’entre eux furent envoyés comme militaires en Orient. (p. 337) Au VIè, il est possible que demeuraient encore des ariens, provenant notamment du royaume ostrogoth 

Un autre groupe, les nestoriens, que l’on a déjà évoqué, mérite qu’on s’y intéresse pour les influences qu’il a exercées sur la pensée musulmane.

Les Nestoriens– ce nom vient du patriarche de Constantinople Nestorius, condamné en 431 au concile d’Éphèse pour être dyophysite, c’est-à-dire partisans des deux natures du Christ, l’une humaine et l’autre divine.

[DYO = deux / PHUSIS = nature ; en grec]

« Après la fermeture de leur école de théologie à Édesse en 489 par l’empereur Zénon (pro-miaphysite, c’est-à-dire « une seule nature »), ses membres ont fui l’Empire byzantin qui les persécutait, et transféré leur école à Nisibe, en territoire perse. » (p. 338) 

Les Nestoriens passent donc d’Edesse (actuelle ville turque d’Ourfa) à Nisibe (actuelle ville turque de Nusaybin), et même si les villes ne sont pas très éloignées, elles n’appartiennent pas, à l’époque, au même empire.

Les Nestoriens s’opposaient au courant appelé miaphysique ou monophysique, qui considérait que le Christ était d’une seule et même nature. Cela est peut-être un détail pour vous, mais au VIè siècle, c’est beaucoup. C’est même LA question qui empoisonne littéralement de nombreux débats.

Ce formidable schéma résume les positions adoptées par les uns et les autres sur la question de la nature du Christ.

Attention cependant à l’écart gigantesque qui sépare les dogmes et théories des croyances diverses et bigarrées des personnes réelles.

« En réalité, l’opposition est moins tranchée qu’il n’y paraît et repose largement sur des questions de terminologie et de vocabulaire, puisqu’on a repéré depuis longtemps que les théologiens miaphysites entendent par « nature » (phusisen grec) un être vivant concret, dont le Christ comme union hypostatique de l’humanité et de la divinité, tandis que les chalcédoniens utilisent ce même terme pour désigner les caractéristiques divines ou humaines du Christ ; pour les miaphysites, une double nature du Christ créerait deux Christ distincts (un dyophysisme qu’ils reprochent justement aux nestoriens, auxquels ils assimilent les chalcédoniens), mais pour les chalcédoniens, une seule nature du Christ impliquerait la perte de l’humanité du Christ. » (p. 341)

Nous avons donc des miaphysites ou monophysites, qui s’opposent au dyophisites, représentés par les Nestoriens, mais également les chalcédoniens, sous un certain angle…

Conclusion et compromis…

La cohabitation de tous ces mouvements autour de ces questions semble avoir été relativement pacifique, beaucoup de croyants restant sceptiques et indécis. Néanmoins, l’opposition entre monophysites et dyophysites signe le début de la séparation des empires.

Une sorte de compromis est pourtant proposée, sous le nom de monothélisme. Il s’agit de considérer que Jésus est animé par une seule volonté et activité théandrique.

[Le Thélisme venant de Thelama la volonté, en grec]

[théandrique signifie à la fois homme et dieu]

Pour en savoir plus sur le monothélisme, cliquez ici.

A la fin du VIIè, c’est le troisième concile de Constantinople, appelé aussi Constantinople III, qui règlera le problème et les désaccords qui persistaient : il est alors acté que Jésus est doté de « deux volontés, non pas opposées l’une à l’autre, mais une volonté humaine subordonnée à la volonté divine. »

Pour une vue d’ensemble des divisions et subdivisions du christianisme jusqu’à nos jours :

* Les chrétiens en Iran Sassanide

Comme on vient de le voir, des chrétiens étaient exilés au Moyen-Orient, d’autres ne l’avaient jamais quitté.

Les Sassanides, rappelons-le, étaient la dynastie en place en Iran depuis le IIIè, et jusqu’aux invasions arabo-musulmanes. Ces Perses zoroastriens sont plutôt tolérants à l’égard des autres religions. Les chrétiens syriaques sont peu nombreux et déjà divisés en divers courants. Au VIIè demeurent encore des marcionites et des manichéens !

[les marcionites sont encore des dissidents du christianisme officiel, puisqu’ils rejettent l’ancien testament – la bible hébraïque – et ne reconnaissent que les évangiles]

Les premiers indices d’une présence chrétienne de tradition d’évangélisation montre que la foi chrétienne avait pu se diffuser dès les IIème et IIIème siècles ap JC. En fait, l’Église de Perse aurait réparti entre ses croyants missionnaires les territoires à évangéliser (p. 362)

Avant que l’empereur Zénon ne ferme l’école d’Édesse, celle-ci bénéficiait d’une certaine renommée :

« Le livre des lois des pays, un ouvrage daté de 196 attribué au philosophe édessien Bardesane, constitue le plus ancien indice historique d’une pénétration du christianisme dans l’empire et de son impact sur l’évolution des coutumes des populations païennes. » (p. 364). On peut parler d’un véritable rayonnement de cette cité, capitale du petit royaume d’Osrhoène en Mésopotamie du Nord. (p. 365)

Les Perses eux-mêmes participèrent à la diffusion du christianisme sur leur territoire par leur politique de déportation massive. Cette pratique remonte aux assyriens et achéménides : « La déportation sélective des élites et des artisans des villes conquises par les autorités sassanides lors des guerres romano-perses s’inscrit dans une longue tradition au Proche-Orient. » […] Les chrétiens « grecs », selon l’appellatif retenu par les sources syriaques ou arabes, désignent les déportés ou les descendants de ces déportés venus de l’Empire romain oriental. Le grec y était en effet la langue majoritaire des centres urbains (Syrie, Palestine), l’araméen étant plus largement répandu dans les campagnes et dans l’intérieur des terres. » (p. 366)

Au IIIème siècle ap JC siècle cependant, on note quelques persécutions des chrétiens en terre perse, mais ce furent en particulier les zoroastriens convertis au christianisme les principales cibles : abandonner la religion du roi était perçu comme une trahison politique. (p. 372)

L’empereur Justinien, au Vème siècle, continuant à mener la vie dure aux chrétiens non-chalcédoniens, ces derniers s’exilèrent en territoire iranien et diffusèrent à leur tour le miaphysisme.

Peu à peu, les chrétiens s’organisent, les Églises se forment. Les miaphysites s’organisent sous l’impulsion de Jacques Baradée au VIè. Ils sont appelés les « jacobites ». Les chalcédoniens, eux, plutôt dyophysites, dépendent toujours de l’Église de Constantinople. (p. 375)

[Chalcédoniens, du nom de Chalcédoine, en face de Constantinople, de l’autre côté de la mer]

« Au tout début du Vè siècle, l’Église syro-orientale engagea un processus d’autonomisation et de positionnement vis-à-vis des autres sièges patriarcaux de l’Orient, notamment ceux d’Antioche et de Constantinople. » (p. 376) Si l’arianisme a disparu ou semble anecdotique, la grande discussion perdure jusqu’au VIIè autour de la double nature du Christ, homme et Dieu. Certains chrétiens occupent des places importantes au sein du pouvoir (p. 382). Le monachisme et les écoles participent également à la diffusion du christianisme. (p.384-388)

Un personnage important, en partie légendaire, Abraham de Kashkar (fin du VIè) contribue largement au renouvellement des églises et monastères et permet le rayonnement de la christologie dyophisite sur tout le territoire perse. […] Au moment de la conquête arabe, une soixantaine de monastères avaient été fondés, réformés suivant les règles d’Abraham rapidement considéré comme « le Père et maître de tous les moines de la région de l’Orient ». (p. 386) « Notons que cette perception séparant nettement l’humanité de la divinité en Jésus explique en partie que les autorités musulmanes aient plus tard choisi la communauté syro-orientale pour interlocutrice privilégiée parmi les groupes chrétiens d’Iran. » (p. 377)

* Les chrétiens en Ethiopie

L’Éthiopie se situe au sud de l’Égype et du Soudan, en face de la péninsule arabique, de l’autre côté de la mer Rouge. Son activité et son rayonnement n’ont pas manqué de jouer un rôle dans la construction de l’islam.

Aujourd’hui– « Rassemblant aujourd’hui entre 40 et 50 millions de fidèles, l’Église éthiopienne est la plus grande Église orthodoxe orientale. […] le label « monophysite » est rejeté, à juste titre, par l’Église éthiopienne. Sa théologie préserve bien le point de vue d’Athanase (328) et de ses successeurs : il s’agit de monophysisme verbal, selon la terminologie moderne. » (p. 399)

L’Éthiopie existait-elle dans l’antiquité tardive et la période pré-islamique ? 

Aksoum– A côté des superpuissances de l’Empire byzantin et l’Empire Sassanide, se trouve également le royaume aksoumite (Ier s ap JC > Xème ap JC), sorte d’ancêtre de l’Éthiopie. Ce sont les rois d’Aksoum qui ont appelé leur pays Aithiopia (p.400)

Le royaume atteint son apogée au IIIè et son roi, au IVè, Ezana, se convertit au christianisme monophysite. 

Une conversion au christianisme aux aspects légendaires :

Une légende voudrait que l’apôtre Philippe ait converti un eunuque éthiopien haut fonctionnaire et administrateur de la reine d’Éthiopie, Candace [éthiopien qandaq= « reine-mère »]

Une seconde légende inscrit l’Éthiopie dans les fameuses généalogie de l’Ancien Testament : la reine de Saba aurait été identifiée à la reine éthiopienne Makeda. De ses amours avec Salomon seraient nés tous les dirigeants éthiopiens.

La légende de Frumence– « le fils d’un marchand syrien, fut capturé après un naufrage dans la mer Rouge et réduit en esclavage à Aksoum, où il parvint à prêcher l’Évangile. Il devint précepteur du prince héritier. Libéré, il partit à Alexandrie, où Athanase le fit évêque des Éthiopiens, et le renvoya à Aksoum. La tradition éthiopienne lui attribue ainsi la conversion du roi Ella Asbeha au VIè alors que les événements sont censés concerner Ezana, au IVès. ». (p.400)

« Quoi qu’il en soit, il reste vrai que des moines égyptiens sont constamment venus en Éthiopie. Par ailleurs, de nombreux moins éthiopiens effectuaient des pèlerinages en Égypte et à Jérusalem. Cela s’est traduit par un échange religieux et culturel continu. » (p. 401)

La langue de l’Ethiopie, le guèze– c’est une langue classique, attestée depuis le II-IIIè siècle, (p.402) chamito-sémitique de la famille des langues sémitiques, parlée jusqu’au IVè, mais devenue ensuite langue administrative et surtout religieuse (p.404).

Le corpus particulier du christianisme éthiopien– « Contrairement à ce qu’il se passera plus tard avec l’islam et le Coran, les missionnaires chrétiens de la fin de l’Antiquité ont rapidement cherché à traduire les textes sacrés (Bible, textes liturgiques, etc.) qui n’étaient pas considérés comme la parole directe de Dieu, mais seulement comme des textes d’inspiration divine. » (p. 403) [raison pour laquelle ils pouvaient et devaient traduire] « le canon de l’Église éthiopienne orthodoxe Tewahebo est le plus large de toutes les Églises chrétiennes, puisqu’il comporte 81 livres. Le Nouveau Testament contient 35 livres (et non 27) et l’Ancien Testament 46, incluant notamment le Livre d’Énoch, le Pasteur Hermas, le Livre des Jubilés, et l’Ascension d’Isaïe. L’Église éthiopienne a ainsi préservé des œuvres apocryphes absentes des autres traditions ecclésiales. » (p.406)

Le christianisme éthiopien a subi 3 influences : l’influence de la pensée de Cyrille d’Alexandrie, l’influence copte et l’influence du christianisme syriaque. (p.407-410)

Influences (lexicales) du christianisme éthiopien sur le Coran– Les études concernant l’influence du christianisme éthiopien sur le Coran sont peu approfondies et quasi uniquement philologiques (p. 413) – elles ne concernent que le lexique.

A partir de l’étude du guèze, ou éthiopien classique, de la famille chamito-sémitique, parlée en Éthiopie et dans la corne de l’Afrique jusqu’au IVè siècle, on a pu montrer cependant que l’éthiopien a souvent été un intermédiaire entre le grec et l’arabe.

Par exemple, pour Injil, « évangile », « l’étymon de Injil est très certainement le guèze wangel, qui transcrit le grec evangelion avec la chute du –ion final. Le mot a sans doute été réinterprété en arabe : le wa– initial a été vu comme la conjonction de coordination wa, « et » ; la forme –ngel devient alors naturellement Injil avec ajout d’une voyelle prosthétique à l’initiale. » (p.416) Idem pour shaytan, « Satan ».

« Cela prouve l’influence des chrétiens éthiopiens dans l’environnement des débuts de l’islam, et cela montre aussi que des codex de parchemin ont été créés peu de temps après l’introduction du christianisme en Ethiopie, ce qui est confirmé par la découverte de deux manuscrits de l’Évangile en éthiopien dans l’abbaye d’Abba Garima, Adua, dans le Tigré. » (p.419)

3. Le Judaïsme et le Coran :

* Le royaume juif d’Himyar

Il est largement possible que Muhammad ait connu des Juifs, surtout à Médine. C’est du moins l’enquête que nous poursuivons.

Dans le royaume d’Himyar, la diffusion du judaïsme s’accroit aux Vè et VIè siècle, jusqu’à la conversion des dirigeants, notamment Abikarib Asad en 380, ce qui met fin au polythéisme ancestral.

Le Himyar, comme on l’a vu, se situe en face du royaume d’Aksoum et au sud du Hijaz (ou Hedjaz) dont on a déjà parlé, où se trouvent la Mecque et Médine.

Grâce à cette vidéo, profitez d’une pause pour réviser l’histoire des juifs… vous n’y trouverez pas grand chose sur les juifs de la diaspora et la conversion des dirigeants d’Himyar, mais c’est ce qui justifie notre travail !

* Présence juive dans le Hijaz au début de la mission de Muhammad

Médine, « de loin la ville la plus importante de la région, se trouvait au nord-ouest d’une constellation d’implantations – villes et villages – entrecoupées de grands espaces ouverts, de plantations de dattiers, de champs et de marchés. » (p. 301)

D’après les sources musulmanes : « les Juifs étaient des hommes pacifiques, agriculteurs, artisans et commerçants habitant Médine et les localités avoisinantes au Nord, tout le long du Wadi al-Qura. Même si parmi eux se trouvaient des guerriers, la majorité de la population n’a jamais pris part aux guerres. » (p. 304)

* Quel judaïsme Muhammad et ses adeptes ont-ils connu au Hijaz ?

Ou plutôt quels judaïsmes au pluriel, quels courants du judaïsme ? Il semble impossible de le savoir.

Certains chercheurs pensent que le Coran aurait pu être influencé au contraire par l’embryon d’un mouvement anti-rabbinique, qui serait devenu plus tard celui des Karaïtes ; ces derniers, par exemple, considéraient les ajouts postbibliques comme des falsifications du texte original. (p. 324).

Une autre hypothèse soutient que le Coran serait le reflet de conceptions judéo-chrétiennes, notamment les ébionites et les elkasaïte (p. 325).

D’autres enfin doutent carrément de l’existence même de communautés juives en Arabie avant les débuts de l’islam. « Mais il reste alors difficile d’expliquer la présence massive de données juives dans le Coran. Il est en effet à noter que le premier écrit fiable sur l’existence d’une communauté juive dans le Hijaz attachée au Talmud date du Xè siècle […] ces sources ont été écrites plusieurs siècles après l’avènement de l’islam et ne nous apprennent rien sur les communautés juives de la région aux époques antérieures. » (p. 326)

* La représentation des Juifs et du judaïsme dans le Coran

Malheureusement, nous n’avons pas d’autres sources que les musulmanes et, comme nous venons de le préciser, elles ont été collectées longtemps après les événements qu’elles rapportent. Dans le Coran, les juifs reçoivent trois appellations :

1. Les « fils d’Israël », et c’est tantôt favorable, tantôt défavorable.

2. Les yahud ou « juifs », désignent plutôt les Juifs quasi contemporains de Muhammad et sont désignés comme ceux qui ont perverti le monothéisme et falsifié la Torah, à l’instar des chrétiens.

3. « le peuple du Livre », cette appellation englobant également les chrétiens.

Pourtant le Coran comporte une terminologie religieuse étrangère à la langue arabe, voire franchement d’origine biblique, postbiblique ou talmudique. (P. 307) On peut citer comme exemples shaytan pour Satan, salat (prière) pour l’araméen selotaet zakat (aumône) pour l’araméen zekhuta.

Pour Shaytan, quelques précisions [et révisions] en p.416 : « L’éthiopien apparaît parfois comme un probable intermédiaire entre d’un côté, l’hébreu, le grec ou l’araméen, et de l’autre, l’arabe. Ainsi pour le terme coranique shaytan(« Satan, diable, démon ») : il y a une racine arabe, sh-t-n, qui signifie « puiser de l’eau dans un puits au moyen d’un seau et d’une corde », et l’arabe shaytansignifie « corde » et métaphoriquement « serpent ». Ce shaytann’a étymologiquement rien à voir avec le shaytandu Coran, même si l’homonymie est un bon moyen d’assimiler Satan au serpent du jardin d’Éden. Le terme shaytanpour « diable » vient certainement du guèze saytan(« diable, démon, adversaire »,) lui-même un emprunt au grec satanasou à l’araméen satana(voir hébreu, satan« accusateur, adversaire »). Il s’agit d’un nom commun et non d’un nom propre comme l’est Iblis. » (p. 416)

Malgré l’absence ou la rareté des sources et traces, depuis le XIXè, les chercheurs s’intéressent à la question de savoir ce que le Coran doit au judaïsme. [1833, Geiger : Que doit Muhammad au judaïsme ?]

* Les récits bibliques et leurs prolongements postbibliques dans le Coran

A la lecture du Coran, ce qui frappe un lecteur de culture judéo-chrétienne [au sens large], c’est la fait que le livre reprenne autant des histoires de la bible hébraïque dans sa propre formulation, en particulier la Genèse, l’Exode et l’histoire des premiers rois – Saul, David, Salomon. On trouve également quelques emprunts aux Psaumes et aux Proverbes. En revanche, on ne trouve aucune allusion aux grands prophètes.

En y regardant de plus près, on s’aperçoit en réalité que le Coran « semble plus tributaire de la littérature juive postbiblique Talmud et Midrash » que de la Bible hébraïque elle-même. [Talmud et Midrash étant des commentaires de la bible hébraïque]. C’est donc l’exégèse rabbinique qui aurait servi de base (p. 309-311), à laquelle les rédacteurs du Coran aurait ajouté des éléments ou en auraient modifié d’autres. En effet, il fallait à la fois pouvoir s’appuyer sur ce texte sacré pour légitimer l’islam et lui conférer de la valeur ; mais il fallait également y lire l’annonce de l’arrivée du Messie véritable, à savoir Muhammad, ce qui impliquait une relecture sur-interprétative de la bible hébraïque.

L’islam accuse les rédacteurs juifs d’avoir gommé toute trace de l’arrivée de Muhammad et d’avoir falsifié le texte sacré ; les ajouts du Coran apparaissent donc tout à fait logiques et attendus, un peu comme des corrections a posteriori. 

Il faut noter également que les rédacteurs du Coran avaient peut-être accès à des textes aujourd’hui jugés comme apocryphes, mais qui ne l’étaient pas encore, ou n’étaient qu’en passe de l’être.

* Les écrits apocryphes et le Coran

Qu’est-ce qu’un apocryphe ?

D’après saint Jérôme (347-420) « Tout ouvrage qui ne figure pas parmi les vingt-quatre livres de la Bible hébraïque doit être considéré comme apocryphe, c’est-à-dire non-canonique. » (p.505).

[C’est une définition ad hoc. Qui juge d’un écrit qu’il est apocryphe et par rapport à quelle doctrine choisie comme officielle pour quelle raison ? Apocryphe signifie « caché », en grec.] Malgré les interdictions [ou à cause d’elles], des livres apocryphes se sont diffusés et ont été traduits, en Europe comme en Asie.

A la lueur des recherches actuelles, que peut-on remarquer dans les textes apocryphes ? 

« Depuis une trentaine d’années, les écrits apocryphes juifs se définissent par un objet commun : soit la référence à un ou plusieurs personnages de la Bible hébraïque, soit des événements concernant les origines ou le futur en général, soit les deux » (p. 510)

Pour l’objet que nous poursuivons, à savoir les influences de ces textes sur la construction de l’islam, notons que les écrits dits apocryphes n’ont pas été rédigés dans la Péninsule Arabique, mais plutôt en Palestine : y a-t-il eu contact ? (p.502) : oui, « une transmission d’idées et d’écrits juifs provenant de la Palestine aux élites juives de la péninsule Arabique est ainsi concevable. » (p.504)

Quel est le rôle des scribes : les scribes n’hésitaient pas à tronquer, ajouter (p. 507) et produire des pseudépigraphies, c’est-à-dire attribuer des textes à des patriarches antédiluviens, comme Hénoch (p.510). Ces textes sont mouvants, divers, déclinés sous de multiples versions, n’ont pas de forme fixe (p.512). Ils constituent une part importante des écrits dits apocryphes.

Attention aux anachronismes toutefois : D’une part, les concepts d’identité et de religion sont récents ; d’autre part, on s’accorde aujourd’hui à appeler apocryphes juifs des écrits qui pouvaient être perçus alors, par les musulmans entre autres, comme juifs, chrétiens, les deux ou aucun des deux (p.513). En effet, comme stipulé plus haut, entre notre effort de séparation a posteriori des écheveaux des différents courants et la réalité du terrain et des croyances d’alors, il y a un gouffre. 

Ajoutons à cela une nuance : « l’explication courante était de voir les juifs et les chrétiens de la péninsule Arabique comme des hétérodoxes et des hérétiques, c’est-à-dire des juifs et des chrétiens en rupture avec le judaïsme et le christianisme de leur temps. […] Or, nous avons vu que la connaissance actuelle du contexte arabique préislamique ne permet plus de penser en termes d’hétérodoxie et d’hérésie par rapport au judaïsme et au christianisme pour expliquer la présence juive et chrétienne dans la péninsule Arabique. » (p. 514)

Les textes apocryphes dans le Coran : « on distingue d’ordinaire les « renvois explicites » et les reprises « in extenso  ou partiellement, simplement évoquées de manière allusive ou encore présentées dans un contexte un peu différent ». (p.515) Or, il est notable que, « le Coran présente en nombre d’occasions un sous-texte qui est d’origine juive [… et que] nombre d’idées et de motifs relatifs à des personnages bibliques reconnaissables dans le Coran n’existent pas dans la Bible hébraïque. La comparaison de certains passages coraniques avec des écrits apocryphes juifs se justifie.» [donc] (p.533)

« Ainsi, le milieu coranique semble connaître des traditions que nous relions au judaïsme ou plus précisément aux écrits apocryphes juifs, mais la nature de la relation qu’entretiennent des versets du Coran avec ces traditions juives nous échappe. En conséquence, il nous semble que les écrits apocryphes juifs jouent un rôle marginal dans le sous-texte du Coran, mais que les traditions juives en général – reprises ou non dans les traditions chrétiennes – constituent une grande partie du sous-texte du Coran. » (p.535)

4. Les Perses et le Coran

Mais qui sont les Perses ? Des Iraniens ?

Quelques précisions préalables. A cette époque, on ne parle pas d’Iran, mais de Perse. Au VIIè siècle ap JC, avant d’être conquise par les arabo-musulmans, l’empire est dirigé par la dynastie des Sassanides. 

La religion officielle est le zoroastrisme, du nom du prophète Zarathustra (ou Zoroastre), le prophète que l’on situe au IXè siècle av JC. Il réforme la religion mazdéenne alors en vigueur en Perse et dont la divinité principale était Ahura Mazda. Il préconise un monothéisme autour du seul dieu Ahura Mazda et une sorte de dualisme s’incarnant dans les deux forces opposées, du mal et du bien.

Zarathustra ou Zoroastre, d’après Raphaël

Dans le Coran, les Perses sont appelés les mages al-majus, terme qui reprend en fait le mot grec magos, « clergé perse » ou « magicien ». (p.170). Dans une liste coranique, on trouve « les croyants, les Juifs, les Sabéens, les chrétiens, les majuset les polythéistes ».

Que disent les perses des musulmans ?

Dans le Bundahishn, on trouve « des allusions à l’intrusion des Arabes dans l’Eranshar [=la Perse], parfois comme simple marqueur temporel, et éventuellement [des allusions] à ses conséquences « désastreuses » telles que la destruction de temple du feu, la mise en place de la traite négrière entraînant un mélange de population et l’affaiblissement de la bonne religion […] le renversement des coutumes ancestrales et l’instauration du « lavage et de la dissimilation des cadavres, et de la nécrophagie », références explicites aux rites funéraires musulmans (lavage mortuaire et inhumation) et à l’immolation des bêtes, pratiques radicalement inconciliables avec celles des zoroastriens. Dans leurs pratiques funéraires, ces derniers observent en effet l’isolation et le décharnement du corps sans contact immédiat avec la terre, et selon leur rite d’immolation des bêtes, ils les assomment avec l’égorgement et évitent de répandre leur sang. » (p. 172)

Les points communs et les influences entre Islam et Zoroastrisme

Les 5 prières, les anges… « Les deux religions ont également en commun certains interdits pratiques, tels que marcher avec une seule chaussure et uriner debout, et des tabous alimentaires comme le lièvre. On peut mentionner aussi le statut symbolique du coq (blanc), animal cosmique et guide céleste de Muhammad lors de son ascension selon les croyances islamiques et attribut du dieu Sroch, « Ecoute », et annonciateur de l’aube victorieuse sur les forces du mal. » (p. 177)

Mais les Perses, en revanche, continuèrent à ne pas saisir la possibilité d’un monothéisme, incluant de fait le mal comme une production de cet unique dieu. En effet, le zoroastrisme est un dualisme qui intègre le mal comme constituant du tout.

Par la suite, après l’invasion arabe, les perses conservent la nostalgie de la grande Perse unie et attendent des jours nouveaux où ils seront libérés du joug des Arabes.

Et pendant ce temps-là, à la campagne…

Sont à noter tout de même la persistance d’autres cultes en Iran au VIè et VIIè : nous les connaissons grâce aux rapports de mission des moines. (p. 387)

* des cultes dendrolâtres (mer Caspienne, Muqan, Daylam, Gilan, plateau du Khorassan)

* le culte de al-Uzza, divinité païenne pré-islmique d’Arabie centrale et de Basse-Mésopotamie,

* le culte de Tammuz, région de Kashkar et Mésopotamie du Nord.

II. Le contexte apocalyptique du Coran

1. Qu’est-ce qu’une apocalypse ?

C’est un genre littéraire que l’on peut définir ainsi :

« Un genre de littérature de révélation avec une structure narrative, dans laquelle une révélation est transmise par un être surnaturel à un être humain, révélant une réalité transcendante, à la fois temporelle, en ce qu’elle envisage un salut eschatologique, et spatiale, en ce qu’elle implique un autre monde, supranaturel. » (p.547)

L’eschatologie provient du grec ta eschata, « les fins dernières » et se trouve présente dans la plupart des apocalypses. « c’est la question fondamentale du salut après la mort qui était en jeu dans les querelles christologiques qui ont déchiré le monde chrétien tardo-antique ». (p.546)

A quels moments ont-elles rencontré du succès ? Bien souvent, les apocalypses et les discours apocalyptiques que l’on trouve dans la Bible hébraïque datent des temps de crise : destruction, exil, déportation, et en particulier durant la période hellénistique. « c’est le moment où les Égyptiens et Babyloniens perdirent leur royauté propre, après qu’il en eut été de même pour les Juifs, au moment de l’exil à Babylone. » (p.549)

Qui en sont les auteurs ? Bien souvent, les apocalypses sont pseudépigraphes : « elles ont été mises sous le nom de personnages de l’Ancien ou du Nouveau Testament, ou éventuellement d’un Père de l’Église, dont le nom fait autorité et qui est censé les avoir composées, ou qui est censé avoir reçu la révélation de leur contenu : Esdras, Baruch, Daniel, Paul, la Vierge Marie, Méthode, Éphrem, mais aussi Alexandre le Grand. » (p.551)

La plupart des apocalypses sont considérées comme apocryphes, mais nous allons en examiner les détails.

La plus connue est l’Apocalypse de Paul (CANT 325), datable de la seconde moitié du IVè siècle, et donc bien sûr apocryphe pour les chrétiens. D’après d’autres sources, il en existe une version éthiopienne, dans laquelle c’est la Vierge Marie qui tient la place de Paul de Tarse.

D’abord en grec, elle est traduite dans de nombreuses langues, et tardivement en syriaque puisqu’on n’en trouve pas de trace dans cette langue avant la période médiévale.

Cette apocalypse présente une eschatologie personnelle :

« Elle raconte comment le livre a été trouvé du temps de l’empereur Théodose, puis évoque la mort et le jugement pécheur, enfin la vision que Paul a du Paradis, sa visite des enfers et du troisième ciel. Paul suit le cheminement de l’âme, du dernier soupir à sa comparution devant le tribunal céleste et sa destinée finale. » (p. 552)

2. Les apocalypses syriaques

« La plupart des apocalypses syriaques appartiennent au genre des apocalypses historiques, c’est-à-dire représentant une revue de l’histoire du monde s’achevant dans un scénario eschatologique type : après des guerres et des catastrophes naturelles, vient l’Antéchrist, parfois aussi appelé le « Fils de Perdition ». » (p. 553)

[Nous ne rendons pas justice à la complexité du chapitre consacré aux apocalypses syriaques ; nous en avons choisi et extrait les passages qui nous ont paru les plus faciles d’accès et les plus marquants.]

* L’apocalypse de Baruch et l’apocalypse d’Esdras

L’apocalypse syriaque de Baruch (apocryphe) et l’apocalypse d’Esdras (qui correspond à l’un des 4 livres d’Esdras, le dernier, et qui est considéré comme apocryphe par les chrétiens et les juifs) sont deux apocalypses peut-être composées en grec au 1ersiècle ap JC et qui ont été traduites en latin, arménien, géorgien, copte, arabe et éthiopien, et syriaque : « Elles sont toutes les deux organisées autour de visions, séparées de périodes de jeûne : quatre visions dans l’Apocalypse de Baruch, sept dans celle d’Esdras. » (p. 555)

* Le livre de Daniel

 La première moitié est écrite à la troisième personne et raconte les événements auxquels Daniel et ses compagnons se trouvent confrontés. Prisonniers à la cour de Babylone, ils deviennent les interprètes des songes du roi. Ils annoncent la fin de leur royaume et le succès des Mèdes, puis des Perses. Ils sont jetés au feu mais sortent indemnes, jetés au lion mais sortent intacts. Dans une deuxième partie, c’est un ange qui s’exprime et propose à Daniel des visions symboliques d’animaux : « Daniel voit ensuite un bélier à deux cornes se déchaînant contre toutes le bêtes de la terre et un bouc à une corne brisant ses deux cornes. A son tour, il voit plusieurs cornes remplacer la sienne. L’ange Gabriel lui explique qu’il s’agit des deux royaumes de Médie et de Perse et du royaume des Grecs. Les cornes du bouc représentent les rois. À la fin, un roi fort combattra les saints et sera défait, mais pas par une main humaine. » (p.558) Ces motifs, les animaux, les cornes, les vents violents que l’on trouve également, vont nourrir d’autres apocalypses syriaques jugées apocryphes et mettant Daniel au centre (p.559). 

* Les apocalypses d’Alexandre le Grand au VIIè siècle

 « La figure d’Alexandre le Grand occupe une place centrale dans les apocalypses syriaques du VIIè siècle, précisément au moment où, comme à l’époque de l’Alexandre historique, les frontières entre les empires perse et romain furent abolies, durant l’occupation des années 611-628 puis à partir de 640, suite aux victoires des Arabo-musulmans. » (p. 564)

Elles instaurent des éléments que l’on retrouve dans le corpus coranique, comme « celui des portes de ferqu’Alexandre aurait construites pour empêcher les tribus des régions du Nord de déferler sur la terre habitée, peuples identifiés avec Gog et Magog mentionnés dans le livre biblique d’Ézéchiel. […] Ces peuples du Nord ont en revanche une dimension eschatologique chez les Pères grecs et latins, dont saint Jérôme (420) qui avait dû fuir l’invasion des Huns en Palestine. En effet, les invasions des Huns menaçaient l’empire perse puis romain. […] Cet épisode trouve un écho dans le Coran, dans la sourate 18 (al-Kahf), versets 83-98. » (p.565) 

Les cornes que l’on retrouve sur la tête d’Alexandre… dans ses rêves: « Dieu prévient Alexandre dans son sommeil que Tubarlaq (roi de Perse) marche contre lui et lui dit qu’il a fait pousser des cornes de fer sur sa tête pour encorner les nations. […] On a souvent interprété cela comme une référence au fait qu’Alexandre est représenté sur les monnaies hellénistiques avec les cornes du dieu Ammon dont il était considéré comme le fils. C’est sans doute plutôt une référence aux cornes du Livre de Daniel. La dernière corne mentionnée dans ce livre, qui triomphe à la fin, représente justement le royaume des Grecs. » (p.567, notes)

L’une des apocalypse met en scène un Alexandre en quête d’immortalité et qui s’enivre, tant il est déçu d’avoir échoué ; cela nous rappelle l’épopée de Gilgamesh. (p.571)

On retrouve quelques éléments de ces textes syriaques dans la sourate 18 du Coran, notamment lorsqu’est mis en scène un mystérieux personnage appelé Dhu-l-Qarnayn, qui peut être rapproché du personnage d’Alexandre le Grand. (p.571)

* L’apocalypse de Serge Bahira

« écrite en syriaque, puis traduite en arabe, raconte l’histoire d’un moine chrétien, qui prédit à Mahomet enfant ses conquêtes et son statut prophétique. Ce texte complexe, en deux parties, comprend une partie apocalyptique dans l’une et une prophétie dans l’autre qui situent les actions du moine et les conquêtes arabo-musulmanes dans un schéma divin où le christianisme sera finalement vainqueur. Contre-histoire chrétienne des débuts de l’islam, le texte présente l’islam comme étant dérivé d’une hérésie chrétienne. […] Avec une forte tonalité polémique, le texte développe l’idée que le Coran soutient des idées chrétiennes (et donc que les musulmans doivent bien traiter les chrétiens). Bahira a été présenté dans les sources byzantines et occidentales comme hérétique, pour sous-entendre que le Coran vient d’une source chrétienne mais déviante. » (p.577)

3. Les apocalypses iraniennes

La question qui tarabuste les chercheurs concernant les apocalypses iraniennes porte sur la sotériologie du judaïsme et du christianisme qu’elle pourrait lui devoir, et dans un second mouvement, sur ses influences sur le texte coranique.

Rappelons-le : l’Iran, c’est l’ancienne Perse ; la sotériologie, c’est l’étude des doctrines religieuses qui touchent le salut de l’âme. Comment être sauvé à l’issue de sa mort, des tourments de l’Enfer ?

Les sourcescomme nous en avons désormais l’habitude, nous constatons qu’il y a peu de sources. « Si l’on esquisse une vue générale de la documentation, on a, à l’aval, un ensemble substantiel de traités et passages apocalyptiques dans les livres zoroastriens écrits en pehlevi qui nous sont parvenus et qui, tous, ont reçu leur forme actuelle aux IXè et Xè siècle : à l’amont, un traité en grec attesté à partir du milieu du IIè siècle de notre ère, les Oracles d’Hystaspe. » (p. 589) Notons tout de suite qu’Hystaspe est la transcription en grecque de Wishtasp, le protecteur de Zoroastre (p. 594) 

[Le pehlevi est le système d’écriture utilisé dans l’empire sassanide pour les textes religieux et profanes.]

Ces oracles pourraient nous permettre de supposer que ce que l’on en retrouve dans les apocalypses des sassanides postérieures serait un noyau dur d’une apocalypse iranienne plus ancienne…

Lactance est l’auteur latin du IVè grâce aux citations et paraphrases duquel on connaît le contenu des Oracles, notamment dans son livre VII de ses Institutions chrétiennes. (p.594)

Des recherches infructueuses

Au début du XXè, le chercheur Cumont met en relation les Oracles d’Hystaspe avec la religion romaine de Mithra, à l’origine duquel il voit, à raison, un Mithra iranien. Cette vision cosmogonique reconstituée aurait, d’après lui, inspiré le Jugement dernier des chrétiens et proviendrait d’une hybridation entre le zoroastrisme connu dans l’Avesta et un fatalisme tout « sémitique ». (p. 594-595). Plus tard, à la relecture des grands textes de l’Avesta, « l’origine iranienne de certaines doctrines telles que l’ascension de l’âme dans les sphères célestes ou la combustion finale du monde » est réfutée. (p.595) Compte tenu des onze siècles de vide textuel qui séparent les Avesta des textes pehlevis, les chercheurs ont été découragés d’examiner « la contribution de la pensée iranienne à d’autres religions du Proche-Orient antique. » (p. 597)

Atar, Feu sacré, un des symboles du zoroastrisme

Des conclusions à approfondir

Le noyau iranien des Oracles d’Hystaspe semble résister à toute tentative de déconstruction (p.605). Comment a-t-il été transmis aux auteurs pehlevis du XIè ? Intéressant : « Les Oracles ne peuvent s’expliquer que comme un acte délibéré de propagande romaine, produit d’un milieu juif ou judéo-chrétien bien informé des doctrines iraniennes et qui cherchait à montrer, sans trop de manipulations, que les futurs vainqueurs de l’empire nourrissait des doctrines confortant les attentes de ceux qu’il opprimait. » (p. 606), soit romains vs perses…

Quoi qu’il en soit, grâce aux Oracles d’Hystaspe, on peut faire remonter au plus récent les thèmes narratifs essentiels que l’on retrouve en pehlevi au début du premier millénaire. Mais ils sont peut-être encore plus anciens. Enfin, il est possible « que les premiers oracles iraniens à caractère apocalyptique aient été composés à l’époque séleucide (305-64), parallèlement au premier développement de l’apocalypse juive et avec, là aussi, des éléments hérités des prophéties babyloniennes. » (p. 606)

Et le Coran, dans tout ça ?

« Il est hautement improbable que les apocalypses iraniennes qui formaient l’une des branches de l’eschatologie zoroastriennes aient pénétré dans le texte coranique, dont l’apocalyptique est de filiation judéo-chrétienne. […] Ce sont néanmoins d’autres facettes de l’eschatologie iranienne qui ont laissé dans l’islam des traces bien reconnaissables : d’un côté les récits visionnaires sur l’au-delà, de l’autre la doctrine des Soshans qui a influencé le messianisme shi’ite. » (p. 611)

III. Le contexte juridique du Coran

1. Le Coran en question

« Bien qu’il ne soit pas, à proprement parler, un livre juridique, le Coran contient environ cinq cents versets qui traitent d’importants sujets légaux, moraux et éthiques. Parmi ceux-ci figurent la pratique rituelle – la prière, l’aumône, le jeûne et le pèlerinage ; le mariage, le divorce, l’héritage et l’adoption ; les échanges commerciaux ; la manière de s’habiller ; les règles alimentaires ; les relations sexuelles ; ainsi que le crime et le châtiment. » (p.617)

Qui parle à qui dans le Coran ?

Un « nous » divin à un « tu », destinataire mâle. Un « nous » qui répond à des questions que d’autres auraient posées à ce même « tu ». Parfois « Dieu » à la troisième personne. Le Coran est censé être la révélation, la transmission d’une divinité à un prophète. C’est de toute évidence un témoignage, mais de quoi ? Voici alors les questions que l’on peut se poser :

« Quels ont été le paysage et l’environnement légal dans lequel le Coran fut produit ? Quelle est la relation entre cet environnement légal et les lois et règles du Coran ? Quels textes ou documents, si tant est qu’il y en ait eu, auraient pu servir de sources aux règles et réglementations du Coran ? » (p.617)

Les fameux versets abrogés et abrogeants du Coran

La communauté musulmane a essayé de classer les sourates en ordre chronologique, et a créé ce qu’on appelle les versets abrogés et abrogeants : sur un même sujet, les versets premiers sont abrogés par les derniers. (p.618) Dieu fait descendre une révélation quand de nouveaux sujets apparaissent ou qu’il faut affiner des décisions juridiques, un peu comme par jurisprudence. Certains versets sont révélés au début de l’islam, d’autres à la fin. D’après les musulmans, « les révélations sont « descendues » ou « révélées » au prophète Muhammad sur une période de vingt-trois années, débutant à La Mecque (610-622) et se poursuivant à Yathrib/Médine (622-632). » (p. 619)

La contrée du Hijaz (ou Hedjaz)

 « dans ce cas, la communauté musulmane a produit une quantité considérable d’informations concernant le droit coutumier de l’Arabie », et de cette partie en particulier, le Hijaz. En effet, puisque la tradition classe par ordre chronologique des révélations qui engendrent des versets abrogeants et provoquent l’abrogation de versets plus anciens, on peut supposer que ce mouvement est le reflet d’un certaine réalité historique que l’on peut alors inférer.

Exemple de l’héritage des femmes : il semblerait que le droit coutumier de l’Arabie exclût les femmes de l’héritage. C’est ce que l’on peut induire de la modification apportée par le Coran « en élevant le statut des femmes » (p.620). En ce sens, il a amélioré le sort que l’on réservait alors aux femmes.

Précautions méthodologiques et avertissements– « Ces informations sont-elles fiables ? Peut-être, mais nous devons toutefois garder à l’esprit que les sources dans lesquelles ces informations se trouvent sont des textes littéraires composés au moins deux siècles après les événements qu’elles prétendent décrire. En dehors de ces textes littéraires, nous n’avons que peu ou pas de preuves documentaires ou matérielles du droit coutumier arabe dans le Hijaz à la veille de l’émergence de l’islam. » (p. 620)

2. L’Arène de Montagnes : un creuset de « droits »

On peut alors élargir son horizon de recherches en regardant alentour ce qu’on appelle l’arène de montagnes. « L’Arabie fait partie intégrante de l’Arène de montagnes – à savoir la série de chaînes de montagnes Taurus, la chaîne pontique, les monts du Caucase, les monts Zagros, al-Jawl, les collines de la mer Rouge, le Sinaï, les montagnes des Alaouites et les monts Amanus – qui entoure l’Anatolie, la Mésopotamie et l’Arabie. L’arène créée par cet anneau de chaînes montagneuses inclut le Hijaz qui est stratégiquement situé, d’une part, sur l’axe Nord-Sud qui relie l’Arabie à la Mésopotamie et l’Iran ainsi qu’au Yemen et à l’Éthiopie et, d’autre part, sur l’axe Est-Ouest qui relie l’Egypte et le golfe Persique. Les marchands et les biens qu’ils transportaient ont fait des allers-retours entre ces régions depuis des millénaires, mettant les habitants de la Péninsule en contact avec ceux d’Égypte, du Croissant fertile, d’Arabie du Sud et d’Iran. […] Si l’on détourne notre attention du Hijaz pour nous focaliser sur l’Arène de montagnes, le champ d’étude pertinent pour l’environnement légal du Coran devient plus ample. Nous pouvons dès lors non plus seulement juxtaposer et comparer la loi coranique avec le droit coutumier de l’Arabie, mais aussi avec le droit byzantin, le droit sassanide, le droit provincial de l’Empire romain d’Orient, le droit juif et le droit chrétien – tout en sachant que cette liste n’est pas exhaustive. » (p.621)

– le droit byzantin

Il s’est basé sur le droit romain. Quatre textes ont été écrits par des empereurs comme Théodose (IVè) ou encore Justinien (VIè) et compilés dans le Corpus Iuris Civilis, appelé aussi CIC. Les juristes contributeurs enseignaient à l’école de droit de Beyrout, centre important entre le IIè et le VIè siècle. L’école fut détruite à la suite des catastrophes naturelles qui frappèrent Beyrout en 551, « soit à peu près vingt ans avant la date de naissance supposée de Muhammad. L’école ne rouvrit jamais ses portes ». (p. 622-623)

– le droit sassanide

Il est fondé sur le grand prêtre zoroastrien, ou juge suprême, doté d’autorité judiciaire par le Roi des rois au IIIè. Le grand prêtre dirige alors des savants-prêtres : « Ces savants produisirent un corpus de loi complexe fondé à la fois sur l’Avesta, sur une pensée cosmologique ainsi que sur d’autres aspects de la tradition zoroastrienne. » (p. 623)

– l’église syriaque orthodoxe

Des traités religieux sont devenus au IVè ce qu’on appelle la Didascalia, alors intégrée dans les Constitutions apostoliques grecques. « Bien que le témoignage manuscrit le plus ancien que nous ayons de la Didascalia syriaque ne date que de 683, il est probable que le texte circulait aux alentours de l’Arabie – si ce n’est en Arabie même – à la veille des débuts de l’islam et il constitue un « document de pertinence plausible pour l’auditoire originel du Coran. » (p.625)

– l’église d’Orient

Il s’agit là des communautés chrétiennes araméophones plutôt installées à travers l’Empire iranien. Elles produisirent également des canons et lois coutumières.

– le droit rabbinique

« La halakha désigne le corpus des textes législatifs rabbiniques et, par extension, tout le système juridique juif. La Mishna en est une première série de commentaires. La Gemara sont des analyses et commentaires de la Mishna. Ces deux textes forment le Talmud. « Il y avait deux centres majeurs d’érudition juive dans l’Arène des montages durant l’Antiquité tardive : l’un en Galilée et l’autre en Babylonie. Chacun des centres produisit son propre Talmud : le Talmud de Jérusalem qui fut compilé au IVè et le Talmud de Babylone qui fut compilé autour de 500, bien que le texte n’ait pas atteint sa forme finale avant 700 au plus tôt. » (p. 626)

Les autres communautés juives, vivant dans les empires chrétiens ou sassanides, se conformaient aux lois du pays, conformément au Talmud « La loi du pays est la loi ». (p. 627)

– le droit coutumier araméen

 « les habitants d’Égypte, de Syrie, de Mésopotamie et d’Arabie partageaient un ensemble substantiel de pratiques et de formules légales. Cette tradition juridique partagée a été appelée droit coutumier araméen. » (p.627)

3. Quelques exemples parlants

Liens avec les textes bibliques et post-bibliques en général :

Il semblerait que la proximité des deux communautés ait favorisé l’influence de la religion juive sur la religion musulmane, mais souvent en réaction contre la première.

Le message de Muhammad, au départ plutôt eschatologique, se porte finalement, à Médine, sur les aspects légaux de la religion. 

« Compte tenu de l’importance des aspects légaux, les chercheurs sont unanimes pour pointer du doigt l’influence prépondérante de la communauté juive à Médine et ses environs dans ce processus de codification. Pour un grand nombre de spécialistes, la similitude entre la jurisprudence musulmane et celle des Juifs est si troublante que de nombreuses lois du Coran ne peuvent avoir été formulées que dans une relation dialectique constante avec la loi juive. » (p. 314).

« Les commandements fondamentaux de l’Islam comme la prière et le jeûne, ressemblent dans leurs moindres détails aux injonctions analogues dans la religion juive. […] Les heures fixes de la prière, le rituel préalable de purification, l’orientation géographique constituent des principes liturgiques et normatifs fondamentaux communs aux deux religions. » (p. 315)

Cependant, les musulmans copient en opposition. Ils ne prient pas en direction de Jérusalem, mais en direction de la Mecque. Pour les mêmes raisons, le Coran interdit l’année embolismique « au nom du principe que le calendrier est fixé dès la création du monde. Nul homme n’y peut ajouter ou retrancher quoi que ce soit. » (p. 321)

Les thèmes plutôt juridiques et qui concernant le comportement des croyants, qu’on appelle les thèmes halakhiques (halakha signifie littéralement « la manière de marcher », p.626) « confirment bien que les relations entre le judaïsme et le message coranique étaient aussi étroites que complexes à l’époque dite médinoise. […] si les savants musulmans faisaient allusion à des textes bibliques et postbibliques et adoptaient des idées juives, ils s’efforçaient en même temps à se démarquer du judaïsme. » (p. 321)

La religion juive était considérée comme une religion fort contraignante à Médine ; le Coran explique ces contraintes – comme les interdits alimentaires –  comme une punition divine à cause de leurs péchés… (p. 322)

Les dix commandements :

Ils sont énumérés deux fois dans la bible hébraïque, en Ex 20, 1-17 et Dt 5, 6)21. 

« Le Coran présente une liste d’ordre moraux et éthiques similaire au Décalogue tout en s’en différenciant sur certains points. Cette liste se trouve en Q17 :22-39 et en Q6 :152-154. » (p.629) Bien sûr, on n’y trouve pas l’ordre de respecter le Sabbat… en revanche, le Coran innove en ajoutant « l’ordre de donner à son parent ce qui lui est dû ; de ne pas tuer ses enfants en raison de la pauvreté ; de pratiquer un commerce équitable ; et ne pas suivre autrui aveuglément. » (p.629)

Le meurtre :

Les Talmuds de Jérusalem et de Babylone disent : « Quiconque détruit une âme, c’est comme s’il avait détruit un monde entier. Et quiconque sauve une vie, c’est comme s’il avait sauvé un monde entier » (p.630). Le Coran reprend cela en Q5 :32 en ajoutant deux exceptions : « il est possible d’ôter la vie d’un meurtrier, en représailles ; et il est possible d’ôter la vie de quelqu’un qui sème la corruption sur terre. » (p.630)

Les pratiques relatives au voile :

Si la didascalie syriaque DA III, 26, 5-11 recommande aux femmes croyantes de se couvrir et de ne laisser apparaître leur beauté qu’aux yeux de leur mari, le Coran se montre plus large et plus égalitaire. D’une part, les femmes peuvent être découvertes en présence non seulement de leur mari, mais aussi des autres mâles de la famille, et d’autre part, les hommes sont également tenus d’être pudiques, de baisser le regard et de garder leurs parties intimes.

Les interdictions alimentaires :

Au Ier siècle, les premières communautés chrétiennes s’interrogèrent sur les interdits alimentaires à transmettre aux chrétiens d’origine païenne, qui contrairement aux convertis d’origine juive, n’en avaient pas. Deux camps s’opposèrent alors. Le décret des Apôtres d’Actes 15 est le résultat d’un compromis. Les croyants d’origine païenne doivent « se tenir à l’écart de la fornication […] de ce qui est étouffé et du sang, ainsi que de la nourriture issue de l’abattage païen, sans quoi ils s’associeraient aux démons et à leur table impropre. » On retrouve ces interdits en Q5 : 3-5.

L’héritage :

Le cas des veuves et des orphelins, de ce qu’ils peuvent hériter ou non des parents défunts est très complexe. Un petit point :

« En Babylonie, une épouse n’héritait pas, à moins que son mari ne l’ait expressément désignée comme héritière dans son testament. Dans la loi juive, un mari hérite de son épouse, mais l’épouse n’est pas l’héritière légale de son mari, bien qu’elle jouisse d’un certain nombre de droits […] En Égypte, époux et épouse héritaient de leurs familles respectives, mais pas l’un de l’autre. Il en allait de même dans le droit romain et certainement dans le droit provincial syrien. En comparaison, le traitement que le Coran (Q4) accorde aux épouses en tant qu’héritières est une anomalie. » (p.640) Il est possible qu’il soit néanmoins inspiré du fameux CIC.

Conclusion de ce premier volet…

Cette première synthèse ne rend pas justice à la complexité et au foisonnement des informations historiques, linguistiques et archéologiques que j’ai pu découvrir au cours de ces 500 premières pages de lecture. Mais j’espère qu’elle vous aura donné envie d’approfondir ces données, voire de lire le pavé originel.

Pour en rendre plus accessible la compréhension, j’ai largement modifié l’organisation en juxtaposition d’articles du Coran des historiens. Chacun d’entre eux, rédigé par un ou deux spécialistes, aborde le sujet par des détours originaux, liés à la spécialité du chercheur en question, mais qui en certains points constitue une redite ou un résumé d’un passage plus ou moins long d’un précédent article. Par exemple, dans le chapitre « Le Judaïsme et le Coran » (pp.293-330), se trouve une entrée concernant « les préceptes légaux du Coran » portant sur des éléments que l’on retrouve dans le chapitre « Le Coran et son environnement légal » (pp.615-652). « Les écrits apocryphes juifs et le Coran » (497-540) reprennent une petite partie de ce qu’on peut apprendre dans « Le Judaïsme et le Coran ». C’est pourquoi j’ai dû découper et reclasser les informations, en disloquant, forcément, l’unité de chaque article.

Malgré cette liberté, j’espère avoir respecté l’objectif principal du livre, formulé ainsi par les auteurs : « Nous pensons en effet qu’un des moyens les plus sûrs – mais aussi sans doute les plus lents, hélas – pour apaiser les esprits, faire tomber les tensions, neutraliser les fanatismes et les incompréhensions, est d’introduire l’histoire et la géographie – en un mot, l’approche scientifique, avec sa froideur et sa distance – dans l’examen des choses de la foi. C’est ainsi que deviennent possibles la contextualisation, la relativisation, la distanciation critique. » (p.30)

Dans la synthèse 2/2 de ce même premier tome, vous en saurez davantage sur Allah et ses amis, l’orthographe de son nom et son étymologie, mais également sur la constitution du corpus coranique lui-même… patience ! 🙂

Et si vous souhaitez en apprendre encore davantage ou réviser, écoutez la présentation des auteurs eux-mêmes :

Tarass BOULBA, de GOGOL

C’est un résumé issu du confinement : je nettoie et range toute la bibliothèque et… je tombe là-dessus : Tarass Boulba, de Gogol. Jamais lu ! Je ne sais pas pourquoi, je croyais que c’était l’histoire romantique d’une femme un peu grassouillette [bouboulba…] qui vit dans la steppe… alors, c’est pas ça pas du tout !

Ça se passe au XVIème siècle. En Ukraine. Boulba, c’est un vieux papa, enfin d’une quarantaine d’années sûrement, qui, dès les premières pages, interpelle sa femme en lui criant ce charmant  surnom:

« Vieille !!! »

J’adore. Je me dis que ça doit être un livre féministe.

Elle, c’est une pauvre femme faible qui chiale tout le temps, comme presque toutes les femmes de ce livre. (en fait, il n’y en a que deux : la maman et… la vilaine – patience… !) La maman, on ne la voit qu’au début, qui pleure sans discontinuer sur le retour et le départ vraiment trop rapide de ses grands gaillards de fils, Ostap et André, les seules joies de sa vie, parce que finalement, sa vie… c’est rapidement devenu pourri. Mais alors ses fils, ce sont des costauds ! Et ce sont même des cosaques !

Mais qui sont les cosaques ? 

Ah… mon intuition se trouve par le plus grand des hasard confirmée – enfin presque, parce que j’imagine bien le glissement de sens de mon esprit de jadis : Gogol, Mongol, steppe… – et oui, on s’approche de la steppe vu que les cosaques étaient à l’origine les gardiens de la steppe, ses défenseurs contre l’ennemi tatar ! Attention, Tatar ne doit pas être confondu avec Tartare ! La Tartarie est le nom que les européens utilisent pour englober d’un coup d’œil lointain plusieurs pays : Sibérie, Turkestan, Mongolie, Mandchourie et parfois Tibet. Cependant, le nom Tartare proviendrait du peuples des Tatars… nous y revoilà. Les Tatars sont des turcs qui parlent le tatar…

Mais revenons aux cosaques… qui seraient quant à eux des hommes partageant un mode de vie et une fonction plutôt qu’un groupe ethnique. Et ce, bien que le roman de Gogol regorge de références à des groupes ethniques bien déterminés.

Il y a les Tartares, les Turcs et… les Juifs !

A ce sujet, notons au passage l’antisémitisme ordinaire du XIXè : 

[le juif] « chercha à réprimer l’éternelle soif de l’or qui ronge le cœur du juif comme un ver » […] « Les juifs se remirent à jacasser avec beaucoup d’animation dans leur baragouin incompréhensible. »

Quant aux cosaques, ils sont dépeints comme des hommes, abrutis, ivres de guerre et d’alcool, ne vibrant que dans la perspective de gloire guerrière [c’est de la littérature masculine finalement hein ^^] mais farouchement orthodoxes :

« Eh bien, kochevoï [c’est le chef du clan], ne serait-il pas temps pour les zaporogues de se divertir un peu ? »

Alors là, c’est le héros, Tarass Boulba, qui parle au chef du clan… et quand il parle de se divertir, il parle de faire la guerre. Le chef lui répond que non, que ce n’est pas possible, qu’un accord de paix a été passé. L’autre, incrédule, s’insurge :

« Comment pas moyen ? On peut marcher contre le Turc ou contre le Tartare ! »

Et non, car les cosaques ont promis la paix au Sultan…

« Mais c’est un infidèle ! Dieu et les Saintes écritures nous ordonnent de battre les infidèles ! »

Et ça continue… [ça ne date pas d’hier !]

« Comment impossible ? Comment peux-tu dire que nous n’en avons pas le droit ? J’ai deux fils, tous les deux jeunes, ni l’un ni l’autre n’a encore été à la guerre, et tu viens me dire : pas possible ! Il ne faut donc plus que les zaporogues fassent la guerre ? »

Les Zaparogues sont des groupes de cosaques.

Et il faut lui répéter encore, à Tarass, car il est sacrément têtu…

« Il faut donc, selon toi, que nos forces se perdent dans l’inaction, que le cosaque crève comme un chien sans avoir accompli  une bonne œuvre [comprenez : faire la guerre contre les infidèles], que ni la patrie, ni chrétienté n’en tirent aucun profit ? Pourquoi vivons-nous donc, pourquoi, diable, vivons-nous ? Explique-moi un peu ! Tu es un homme intelligent, ce n’est pas pour rien qu’on t’a élu kochevoï, explique-moi, pourquoi vivons-vous ? »

Oui oui oui… tu as bien compris ! Je ne peux m’empêcher de penser à ça :

[ah oui c’est peut-être même un roman masculiniste ?]

Là, je crois que tout est dit. Alors la suite est simple : le vieux kochevoï, finalement pas si intelligent, puisque pas d’accord avec Tarass, est destitué et remplacé par un vieux cosaque « plus malin » qui entraîne tout le monde dans la guerre contre les catholiques polonais. Ils sont ivres de joie !

Le cosaque est un pieux fanatique, mais en cela, il suit la divine volonté du peuple :

« C’est chose connue, et les saintes écritures le confirment, que la voix du peuple est la voix de Dieu. »

Ivres de joie, c’est peu dire. Pour fêter ça, le camp des cosaques se murgent copieusement la gueule, et ce sous la plume légèrement admirative et complaisante de l’auteur, puis s’en vont tuer et massacrer tout ce qui bouge, notamment les enfants et les femmes, auxquelles ils « coupent les seins ». 

Malheureusement, l’un des fils du valeureux (et brutal) Tarass, André, tombe amoureux d’une très belle jeune vierge [dixit multis temporibus]. Au début du livre, il s’en souvient. Au beau milieu des mésaventures hasardeuses où vous porte la guerre [que j’ai bien connue n’est-ce pas], il la retrouve éplorée et désespérée, affamée par l’armée des cosaques sanguinaires. C’est donc la deuxième femme du roman, et c’est celle qui va perdre André ! puisque pour elle et ses beaux yeux, son sein blanc (n’en a-t-elle qu’un seul ?) et ses épaules d’albâtre, il renie sa famille et son clan… Amour impossible, larmes, sang, secret… etc. blabla…

Quand son père, Tarass, l’apprend, il jure de le tuer de ses mains ! Et quand, au beau milieu des mésaventures hasardeuses où vous porte la guerre, il se retrouve nez-à-nez avec son traitre de fils, bah il le tue.

Dans la foulée, son deuxième fils, Ostap, est fait prisonnier !

Quelle journée de merde !

Plus tard, Ostap est torturé en place public et mis à mort, sous les yeux de son père, déguisé, pour l’occasion, en simple quidam… [pléonasme ^^]

Pour finir Tarass est rattrapé par ses ennemis et brûlé vif. Mais jusqu’à la fin, même brûlant vif, même ses deux fils morts, même contemplant au loin la défaite de ses camarades, Tarass persévère dans sa foi et son nationalisme :

Le cosaque, c’est un russe magnifique !

« D’autres pays aussi ont vu de ces fraternités, mais ils n’ont jamais su ce que c’est que la camaraderie en pays russe ! […] Ils nous sont pareils, mais ce n’est toujours pas ça ! Non, frères, nourrir des sentiments semblables à ceux que nous éprouvons l’un pour l’autre, n’est pas donné à tout le monde ! Ces sentiments ne viennent ni de la tête ni du raisonnement, mais de tout ce que Dieu a mis en nous ! Ah ! … s’exclama Tarass avec un large geste de la main, la moustache tremblante d’émotion : Non ! de pareils sentiments ne seront jamais connus des autres ! […] il reste quand même au fond du cœur le plus lâche, de celui-là même qui se traîne aux pieds des grands seigneurs, une parcelle de sentiment national russe qui se réveillera un jour ! »

« Pensez-vous qu’il y a une chose au monde dont le cosaque ait peur ? Attendez ! Le temps viendra où vous apprendrez à vos dépens ce que c’est que la foi russe ! Les peuples voisins et lointains sentent déjà ce moment approcher : il nous viendra du pays russe un tsar à nous et nulle force au monde ne saura lui résister ! … […] y a-t-il des flammes, des tortures, y a-t-il des forces au monde qui puissent vaincre la force russe ! »

Bref, Tarass est incorrigible…

Et Gogol, écrivain russe-ukrainien, a 26 ans quand il écrit ce livre, et ne fait que témoigner du nationalisme à variations romantiques dont étaient pétris tous les pays de cette période du début du XIXè siècle. 

Éloge du métèque, Abnousse Shalmani

Je ne suis pas une métèque, moi. Je vis là où je suis née. Et telle est la définition du non-métèque, selon Abnousse Shalmani. 

Je vis même dans la région où mes deux grands-pères sont nés, c’est pour dire ! Et pourtant, tous deux sont partis loin et ont quitté les leurs, ont aimé et épousé des femmes perçues par leurs familles respectives comme des « noiraudes » : le corrézien ramène une brune pied-noir d’Algérie et le creusois une brune corse d’Ajaccio !

Depuis lors, mes parents ont toujours transporté les clémentines de Corse et le couscous d’Alger, un peu différent du marocain. Et moi, aux yeux des gens d’ici de tout temps et toute génération, je suis également un peu corse-pied-noir, et ce, bien que je vive là où je suis née. Certains me l’ont souvent rappelé, sans méchanceté aucune d’ailleurs, pensant trouver dans mes origines une explication de mon tempérament si joyeux et si tyrannique à la fois. Une femme de caractère quoi !

[Bon, parenthèse… : on me dit aussi parfois que je suis un homme ! ^^ Fou comme les hommes s’arrogent certaines qualités comme intrinsèquement les leurs ! ]

Bref, tout cela pour introduire cette lecture fort passionnante et qui donne à penser, cette galerie de portraits où l’on apprend autant que l’on révise, dans un grand plaisir de lecture, parce que l’écriture d’Abnousse Shalmani est si belle.

L’ouvrage se présente comme un essai, un peu comme un travail universitaire de master, avec une définition en début d’ouvrage : « Métèque est un mot hérité de l’Antiquité grecque : métoïkos, celui qui a changé de résidence. » (p.17) C’est le même Oïkos qu’on retrouve dans ECO-nomie ou ECO-logie, c’est l’habitat.

Qu’est-ce que le métèque… le métèque est un tempérament, il est une ambition, une esthétique, une transgression, une sensualité, un malentendu, et pour finir, une fiction.

Tels sont les titres des 7 chapitres du livre.

Oui, le métèque est une fiction, que l’on délivre ou que l’on cache au gré des rencontres.

« Ce qu’on attend du métèque, c’est une mise au point qui rassure. Alors, le métèque rajoute ce qu’il faut de pathos, de rires, de nostalgie, de beauté, de tragédie… de mensonge. Il apprend vite à jongler avec tous ses moi, avec la multitude de vies qui l’habite. Le métèque est le conteur de sa propre épopée, il est le seul dans la confidence, rien ni personne ne peut contredire son récit, rectifier sa chronologie, remettre en cause ses vérités. Le métèque est une fiction, le créateur et la création… »

(p. 186)

Combien de fois fus-je un peu moquée pour m’être évertuée à écrire Laetitia… à la corse ; Letizia ! OK, j’avais 14 ans. L’âge où l’on se crée et où l’on se cherche une identité. Aujourd’hui, alors même que je vis là où je suis née, je ne comprends presque plus le concept de frontière. Vouées à disparaître… et quand bien même, ne sommes-nous pas toujours le métèque de quelqu’un ? 

Aussi, mon cœur se serre quand je lis :

« Les histoires d’amour finissent mal en général, nous assène la chanson ; peut-être que mon histoire d’amour avec la France est en train de s’achever, peut-être que je n’avais pas le temps, la disponibilité, le courage de remarquer à quel point la France n’aimait pas ses métèques, trop occupée que j’étais à ma survie, à mon appropriation de la langue, des codes. Dans ma folle course pour me faire accepter, je ne savais pas qu’il était possible d’être, dans un même mouvement, fière de tous ses morceaux, les originaux comme les adoptés. »

(p.150)

Oh non ! Reste avec nous, Abnousse ! Fière et détachée des morceaux de ses ancêtres, tranquille et sereine, je me sens concernée par ton livre ! Parce que je ne me sens nullement responsable des faits et gestes de mes ancêtres, petite-fille de vilains colons que je suis, colons qui, somme toute, n’étaient que de pauvres gens au service de la poignée de riches colons exploitants.

« L’exil fut avant tout l’affaire de mes parents, leur décision, leur choix. La révolution islamique les concerne avant d’être à moi. J’étais une enfant dans les bagages des adultes, même si le conte de la révolution confisquée se racontait en continu à la maison, même si les reportages sur la guerre Iran-Irak imposaient le silence ; ce n’était déjà plus ma révolution, ma guerre. Ce n’était que mon exil et il n’avait pas le même sens que pour mes parents. Mais il faut des années pour s’autonomiser et oser avancer d’un pas solitaire vers l’avenir, en gardant un œil sur un passé qui vous échappe sans que vous puissiez le renier. Le métèque est un équilibriste. »

(p.172)

Car enfin, le pied-noir est un métèque, et Abnousse le reconnaît ; elle cite Camus incompris dans l’espace franco-français :

« Comment pouvaient-ils comprendre Camus, ceux qui sont nés là où ils vivent, ceux-là qui savent exactement leurs origines, comment pouvaient-ils saisir son déchirement métèque ? Comment un Sartre, si authentiquement français, si totalement pétri de certitudes, pouvait-il accepter un Camus métèque en proie au doute et préférant le rire au désespoir ? »

(p. 105)

Puis au-delà des portraits connus : Chagall, Modigliani, Soutine, Kundera… 

J’ai appris ce qu’est l’ijtihad, à savoir, l’interprétation personnelle… Abnousse cite Edward W. Saïd dans sa préface de l’Orientalisme :

« La disparition progressive de la tradition islamique de l’ijtihadou d’interprétation personnelle a été un des désastres culturels majeurs de notre époque, qui a entraîné la disparition de toute pensée critique et de toute confrontation individuelle avec les questions posées par le monde contemporain. »

(p. 110)

Et commente :

« Si les Versets sataniques [de Salman Rushdie] avaient pu rouvrir l’ijtihad, si les écrivains, les intellectuels, les mollahs, les imams, les croyants et les athées avaient cessé un instant de crier à l’insulte, de se lamenter, de pointer le blasphème, s’ils avaient seulement pu voir que la démarche de Rushdie était le retour de l’interprétation personnelle, la clef pour replacer l’espace arabo-musulman au centre du débat intellectuel et artistique, pour rouvrir la voie aux écoles juridiques et réintroduire la subtilité dans la pensée religieuse, la polémique se serait peut-être tue et peut-être, je dis bien peut-être, qu’aujourd’hui, le mot qui court de bouche en bouche, d’article en article, de manifestation en manifestation, d’attentat en attentat, de mort en mort, ne serait pas djihad mais ijtihad. Car la disparition de l’ijtihada créé un vide intellectuel dans lequel la violence a pu se faire un nid. »

(p.111)
Chevalier de Saint-George

Je découvre également la fabuleuse histoire du chevalier de Saint-George… (p.55 à 70) « Comment une figure aussi remarquable que le chevalier de Saint-George a-t-elle pu être noyée dans l’Histoire ? Comment un destin aussi exceptionnel, qui aurait pu servir de modèle, a-t-il pu échapper à la mémoire ? » (P.65) C’est vrai. Compositeur et chef d’orchestre reconnu et admiré de tous. « Noir sans qualités nègres, Saint-George était condamné à disparaître, figure inutile et nuisible aux théories raciales du XIXè siècle. A l’image de Toussaint Louverture effacé de la mémoire collective de la Révolution. » (p.67)

Je révise Jeanne Duval, l’amante mystérieuse de Baudelaire, celle de Sed non satiata.

« Jeanne, la métèque de Baudelaire, entre lumière et obscurité, inspiration et ensorcellement, est la plus oubliée, car la plus indéchiffrable des courtisanes. Nous ne savons rien de Jeanne : même sa date de naissance nous est inconnue. Peut-être qu’elle n’est même pas née à Saint-Domingue. Peut-être que son nom n’était pas Duval, car elle en a souvent changé pour fuir les créanciers, pour se reconstruire, pour s’offrir une nouvelle identité et, par là, une autre vie. […] Jeanne, métèque silencieuse, toile vierge, sur laquelle chacun peut écrire ses fantasmes, Jeanne déformée, démultipliée, dépositaire d’un ailleurs. Aussi lointain que son pays natal. »

(p.139)

Abnousse m’a aussi donné envie de lire Mon oncle Napoléon, dont je vous dirai des nouvelles ! Cet ouvrage partait au pilori faute de lecteur ! Je l’ai apparemment sauvé de la disparition d’une petite bibliothèque ! 🙂

En attendant, et je finirai là, voici mon passage préféré car il fait écho à une façon d’affronter les douleurs, notamment celles de la maladie, qui fut et demeure la mienne et celle de ma famille.

« Mes parents ont imposé le rire dès les premiers jours de l’exil ; le pire s’annonçait toujours suivi d’une blague. Ils ne se sont pas concertés, mais on voyait bien que ma mère faisait un effort pou ne pas pleurer, qu’elle se pinçait pour rire quand – après quelques années de pratique acharnée, dorénavant, elle rit vraiment. Ils ne voulaient pas inspirer la pitié et surtout pas dans le regard de leurs gosses. Ils sentaient que ça allait être dur et que si on commençait à chialer, ce serait interminable. Tout se renversait dans une blague, rien n’était dramatique, même si tout était grave. Nous avons surmonté bien des épreuves en nageant à contre-courant du tragique. C’est devenu un langage propre à notre intimité, et un lien qui a colmaté bien des brèches nées dans des difficultés que connaît la filiation, affaiblie et interrogée, dans l’exil. […] Le rire est libérateur là où la haine est une prison où l’air se raréfie goutte à goutte. Les pères La Morale, les conservateurs, les tyrans préfèrent les hommes quand ils tremblent et craignent l’autorité. Quand ils haïssent un ennemi commun. Rire des institutions, des dominants, des riches, des salauds, des traîtres, des loins iniques, du pouvoir, mais aussi des pauvres, des indigents, des humanistes, des héris, des belles idées, des commémorations, de la mort, rire devant tout ce qui s’érige avec sérieux et respect, c’est la marque d’une bonne santé mentale, et de la bonne tenue d’une démocratie. »

(p 128-129)

Le hasard sauvage, Comment la chance nous trompe ? Nassim Nicholas TALEB

Un titre alléchant, n’est-ce pas ? De la part de cet auteur atypique qu’est Nassim Nicholas Taleb. Regardons comment il se présente lui-même :

« Pour moi, Levantin, Grec orthodoxe, Méditerranéen oriental, citoyen de l’empire romain d’Orient déchu, c’est comme si mon esprit était toujours lié au souvenir de ce terrible jour de printemps, il y a environ cinq siècles, où Constantinople sortit de l’histoire, écrasée sous l’assaut turc, nous abandonnant, sujets perdus d’un empire défunt, minorité extrêmement prospère – mais extrêmement fragile – dans un monde islamique – ou pire encore, minorité encore plus perdue parmi les nationalismes modernes. » (p.88)

Cet esprit drôle et fantasque, parfaitement libre, est devenu trader. Pourquoi un tel métier ? Là encore, il s’en explique lui-même :

« je m’étais lancé dans une carrière de trader et j’étais dans une phase non intellectuelle : j’avais absolument besoin de gagner de l’argent pour rebâtir l’avenir que je venais de perdre avec ma fortune, engloutie par la guerre du Liban (jusque-là, j’avais grandi dans l’idée de vivre confortablement sans rien faire d’autre que méditer, comme certains membres de ma famille depuis deux siècles). Soudain je fus plongé dans un état de précarité financière et redoutai d’avoir à devenir employé d’une société quelconque, qui ferait de moi un esclave en col blanc dépendant de la culture d’entreprise (quand j’entends l’expression « culture d’entreprise », je comprends « médiocrité inefficace »). J’avais besoin d’un compte en banque confortable afin de gagner du temps pour pouvoir réfléchir et profiter de la vie. » (p148)

Nous l’avons compris, un esprit brillant et souple, devenu trader pour gagner suffisamment d’argent et occuper son intelligence subtile à d’autres loisirs fort stimulants…

Dans ce livre, tout pêle-mêle… mathématiques, philosophie, neurosciences et remarques ou anecdotes personnelles amusantes. Une grande liberté de ton et d’agencement des idées, c’est ce qui caractérise ce livre ! D’ailleurs, Taleb revendique cette liberté, envers et contre tout…

« Presque tous les éditeurs m’ont suggéré de modifier la syntaxe de mes phrases (pour « améliorer » mon style) et la structure du texte (au niveau de l’organisation des chapitres) : à quelques exceptions près, je n’en ai pas tenu compte, et j’ai découvert ensuite qu’aucun de mes lecteurs ne jugeait ces changements nécessaires – en fait, je trouve que l’apport de la personnalité de l’auteur (imperfections comprises) rend un texte plus vivant. L’industrie du livre souffrirait-elle du classique « syndrome de l’expert » qui établit des règles générales n’ayant aucune validité dans la réalité ? Après avoir été lu par plusieurs centaines de milliers de lecteurs, j’ai découvert qu’on n’écrivait pas les livres pour les éditeurs. » (p20)

A la fin de son énorme livre – Taleb s’est interdit d’y mettre une quelconque limite – on trouve la liste des notions et références invoquées au fil de son texte, avec ses commentaires et notes de lecture. C’est bien la première fois que je vois ça, réalisé avec un humour et un détachement bien éloignés des ouvrages universitaires.

C’est ainsi que la lecture de ces 400 pages ou presque restent fort distrayante… On rencontre en effet au fil des pages quelques histoires passionnantes :

La lettre mystérieuse :

Vous recevez une lettre chaque début de mois vous prédisant avec justesse l’évolution du marché et de la bourse… vous finissez par investir alors une grosse somme d’argent auprès de cet informateur anonyme qui a fini par gagner votre confiance. Puis, plus rien ! C’était une arnaque. Votre voisin a reçu les mêmes lettres, mais le courrier s’est tari plus vite. Explication ?

« L’imposteur tire au hasard 10 000 noms dans l’annuaire. Il envoie une lettre haussière à la moitié de cette population, une baissière à l’autre moitié. Le mois suivant, il sélectionne les noms des gens à qui il a envoyé la prédiction qui s’est vérifiée : ils sont 5000. Le mois suivant, il recommence avec les 2500 noms restants, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il ne lui en reste plus que 500. Là-dessus, il y aura 200 victimes. Voilà qu’il ne lui en reste plus que 500. Là-dessus, il y aura 200 victimes. Voilà comment quelques milliers de dollars investis dans des timbres peuvent rapporter des millions. » (p. 181)

Le cancer, les miracles et Lourdes… comment faire des inférences ?

« L’astronome défunt Carl Sagan, ardent défenseur de la pensée scientifique et ennemi juré de la non-science, a étudié les cas des patients dont le cancer guérissait après un pèlerinage à Lourdes et un simple contact avec les eaux sacrées. Il a découvert une chose intéressante : le taux de guérison pour le total des patients était inférieur au taux statistique des rémissions spontanées ! Plus bas que ceux qui ne faisaient pas le voyage à Lourdes ! Un statisticien osera-t-il prétendre que les chances de survie des patients diminuent après le pèlerinage ? » (p.190)

Les pigeons de Skinner

Lorsqu’en 1948, le psychologue Skinner invente un programme aléatoire de distribution de nourriture dans une boite pour pigeons…

« il assista alors à une chose tout à fait extraordinaire : les pigeons se mirent à inventer une « danse de la pluie » extrêmement sophistiquée, dictée par leur mécanique statistique intérieure. » (p.251)

Le tout entrecoupé de réflexions sérieuses !

« Pour l’être humain, tirer des leçons de l’histoire n’est pas une chose naturelle : c’est manifeste quand on considère la suite ininterrompue d’essors et de baisses, suivant la même configuration, qui se sont succédés sur les marchés modernes. […] Je le répète : il n’est pas dans notre nature d’apprendre de l’histoire. Nous détenons suffisamment de preuves pour penser que nous ne sommes pas faits pour le transfert d’expérience par la culture mais par la sélection de ceux qui portent en eux les caractéristiques favorables. Tout le monde sait que les enfants apprennent seulement de leurs propres erreurs. » (p. 83)

On y trouve même la critique d’un livre qui en dit davantage sur son auteur que sur le sujet abordé ! ^^

Le livre « malencontreux » L’esprit millionnaire »…

« Il [l'auteur] y fait remarquer que, sur les mille sujets de son étude, la plupart n’étaient pas des enfants particulièrement brillants ; il en infère que ce ne sont pas les qualités avec lesquelles on naît qui nous font devenir riche, mais plutôt le travail. On pourrait naïvement en conclure à notre tour que la chance ne joue aucun rôle dans le succès. Pour ma part, je dirais de façon intuitive que, si ces millionnaires sont doués de qualités proches de celles de la moyenne de la population, cela signifie (même si cette interprétation est plus dérangeante) que, dans leur cas, la chance a effectivement joué un rôle. La chance est démocratique et touche tout le monde, quels que soient les dons naturels de la personne. L’auteur de l’Esprit millionnaire, lui, aurait remarqué chez les individus qu’il a étudiés des degrés de ténacité et d’endurance au travail différents du reste de la population : autre confusion entre le nécessaire et le causal. Dire que tous les millionnaires sont des travailleurs acharnés et persévérants n’implique pas nécessairement que les travailleurs acharnés et persévérants deviennent des millionnaires. » (p.16-17)

Oui car au fil des pages, Taleb distribue les outils du scepticisme et de l’esprit critique, fournit quelques armes de recul… comme

La règle de Wittgenstein :

« A moins d’avoir confiance en la fiabilité de la règle, si vous utilisez cet objet pour mesurer une table, vous pouvez tout autant utiliser la table pour mesurer la règle. » Autrement dit : « Il existe une méthode de probabilité appelée l’information conditionnelle : à moins que la source soit hautement qualifiée, l’information exprimée en dit plus long sur son auteur que sur son sujet. » (p.243)
La stochastique…
 « Le processus stochastique est une référence à la dynamique des événements qui se déroulent au fil du temps. Le terme « stochastique » est un emprunt au grec qui signifie « hasard ». Cette branche des probabilités étudie l’évolution d’événements aléatoires successifs, ce qu’on pourrait appeler les mathématiques historiques. La clef de ce processus est qu’il se réfère au temps. » (p. 77)

Or,

« Nous ne sommes pas faits pour comprendre les probabilités, point sur lequel nous ne cesserons de revenir tout au long de ce livre » (p. 68)

Le mathématicien ? Cet animal curieux !

« le mathématicien est entièrement absorbé par ce qui se passe dans sa tête, alors que le scientifique étudie ce qui se passe en dehors de lui-même. » (p. 60)

Ou bien une note sur les effets secondaires de la mémoire combinée à l’induction :

Le ménage mémoire & induction

« Notre mémoire est une grosse machine qui sert à faire des inférences inductives. Prenez les souvenirs : qu’y a-t-il de plus facile à se rappeler, une série de faits aléatoires juxtaposés les uns auprès des autres, ou une histoire offrant un ensemble de liens logiques ? La causalité est plus aisée à mémoriser. Cela demande moins d’efforts à notre cerveau. Et cela prend moins de place. Qu’est-ce exactement que l’induction ? C’est aller d’un ensemble de faits particuliers vers le général. C’est très commode, puisque le général occupe moins de place dans notre mémoire qu’un ensemble de faits particuliers. Cette compression a pour effet de réduire le degré de hasard apparent. » (p.153)

Finalement, une opinion que je partage à 100% :

« Notre esprit n’est pas vraiment conçu pour comprendre comment fonctionne le monde, mais plutôt pour nous aider à trouver rapidement notre place afin de procréer. » (p. 86-87)

Pas si fou tout de même… A la moitié du livre, l’auteur rassemble ses idées et présente la suite :

« Dans la première partie, j’ai décrit des situations où les protagonistes ne comprennent pas les événements rares. Ils ne semblent accepter ni la possibilité qu’ils se produisent, ni leurs graves conséquences lorsqu’ils adviennent. […] L’objectif de cette deuxième partie est par conséquent plus terre à terre : j’essaierai de rapidement faire la synthèse des différents biais liés au hasard, qui sont traités dans beaucoup d’autres livres.
  1. Le biais du survivant : il vient du fait que nous distinguons seulement les vainqueurs, ce qui déforme notre vision des données de base
  2. La plupart du temps le succès fulgurant est dû à la chance
  3. Nous souffrons d’un handicap biologique : nous sommes incapables de comprendre les probabilités ! » (p.161)

Et il conclut la deuxième partie comme suit :

« Nous allons refermer ce chapitre sur l’idée suivante : je me considère aussi dupe du hasard que n’importe qui d’autre, en dépit de ma profession et du temps que j’ai passé à étudier le sujet. Il existe cependant une différence : je sais que je suis très faible en ce domaine. Mon humanité tendra toujours à me faire échouer : je dois rester sur mes gardes. Je suis né pour me laisser berner par le hasard. C’est ce que nous allons voir dans la troisième partie. » (p.238)

Moi, ce ne sera pas par hasard, que je vous conseille  le sexy Etienne Klein dans cette interview ! Il y établit les liens subtils entre hasard, causalité et indétermination ! ^^


Jean-Marie Blas de Roblès, Dans l’épaisseur de la chair

Ce livre m’a été offert par ma mère, qui est ce qu’on appelle « pied-noir ». Elle me dit que j’y trouverais des questions… intéressantes, des informations sur ce qu’avait pu vivre mon grand-père, corrézien d’origine, étant parti vivre en Algérie et s’étant engagé dans l’armée de libération de la France, lors de la seconde guerre mondiale. Je le lis donc avec une grande curiosité. Des questions, j’en ai trouvé !

Mais également de bonnes réponses. Le livre est écrit par un narrateur qui est en train de se noyer. Il se souvient alors des conseils de Marc Aurèle, tellement bons qu’il me plait de vous les rapporter :

« Vivez une bonne vie. S’il y a des dieux et qu’ils sont justes, alors il ne se soucieront pas de savoir à quel point vous avez été dévots, mais ils vous jugeront sur la base des vertus par lesquelles vous avez vécu. S’il y a des dieux mais qu’ils sont injustes, alors vous ne devriez pas les vénérer. S’il n’y a pas de dieux, alors vous ne serez pas là, mais vous aurez vécu une vie noble qui continuera d’exister dans la mémoire de ceux que vous avez aimés. Je n’ai pas peur. » (p. 218)

Voici une morale qui m’est chère et familière. En voici la version plus pratique et brève :

R.E.S.C.A.P.

R pour Raison de vivre

E pour État d’esprit positif permanent

S pour Se maîtriser

C pour Calculez vos risques

A pour Analysez rationnellement les actions à mener

P pour Pensée non conventionnelle !

[…]

Le cerveau crée, paraît-il, les substances chimiques capables de nous faire réussir, mais à condition de « penser positif ». Pas de paroles tristes, dire l’espoir, refuser la négation, jusque dans la tournure des phrases. Cultiver l’humour ! » (p. 215)

Pensée non conventionnelle ? Bon, une fois n’est pas coutume, j’ai lu un roman.

Un homme en train de se noyer, donc, se remémore la vie de son père, de sa famille entière, des pieds noirs espagnols d’Algérie. Le livre s’ouvre sur une question : qu’est-ce qu’un « vrai » pied-noir ? Ou plutôt sur une accusation paternelle qui le laisse sans voix : « Mais toi, tu n’es pas un vrai pied-noir… » Mais qu’est-ce qu’un vrai pied-noir ?

Dans sa ville natale, Bel-Abbès, et sans doute dans toute l’Algérie, c’est plutôt l’hostilité qui règne, malgré l’entr’aide réelle et visible.

« A Bel-Abbès, les colons n’auraient jamais fait entrer dans leur famille un fils ou une fille d’Espagnols, quel que fût son statut dans la société. Ils se mariaient strictement entre eux ou avec des officiers de la Légion, le lustre de l’armée compensant l’opprobre de la naissance. Avec les Arabes, ceux qu’ils appelaient « ratons », « melons », ou « merles » quand il s’agissait de leur tirer dessus, cela n’était même pas envisageable. Les Juifs aussi se mariaient entre eux, les Espagnols et les Italiens, pareil. Idem pour tous les autres. Chacune de ces catégories cultivant avec la même hargne l’orgueil de sa propre ascension sociale. Des histoires d’argent, de race et de préjugés absurdes, vieilles comme le monde, mais qui reproduisaient un schéma identique dans toutes les couches de la population. » (p. 209)

Mais finalement, le rejet et la haine du différent, la famille du narrateur la retrouve à son arrivée en métropole, après la guerre d’indépendance de l’Agérie. (p.255) Le père, Manuel, héros du livre, Manuel, chirurgien en Algérie, ne trouve pas de travail dans sa branche. Les directeurs d’hôpitaux n’en veulent pas. Ils arguent explicitement de son origine « pied-noir » pour ne pas l’embaucher. Manuel se convertit finalement à la médecine généraliste et s’installe avec sa femme. Il se rappelle que, couché sur la liste noire des français, il était aussi sur une liste noire, en Algérie :

« Ton père était déjà sur la liste noire des deux camps : condamné à mort par les fellaghas, parce qu’il soignait les blessés de l’OAS, et par l’OAS parce qu’il soignait également les fellaghas qu’on lui amenait à l’hôpital. » (p. 277)

C’est alors que sa mère résume la situation et le contexte à son fils – le narrateur – en quelques phrases.

« Je t’explique : tu sais où se trouve l’Algérie ? Bien. Au début du siècle dernier, c’était un pays peuplé de tribus berbères gouvernées par des représentants de l’Empire Ottoman, la Turquie actuelle. Je te passe les détails, mais voilà qu’un jour, en 1830, le roi Charles X décide d’envahir leur territoire et de l’annexer à la France. Cela n’a pas été facile, et il y a eu des centaines de milliers de morts, mais le fait est qu’à peine cinq ans plus tard, des Espagnols et des Italiens comme tes arrière-grands-parents sont venus s’y installer pour travailler, nourrir leur famille, etc… » (p. 277)

Et nous arrivons au fond du problème, au cœur des questions, où il faut affronter sans complaisance les temps cruels :

« Pour une étude sur le patrimoine archéologique de l’Algérie, et sans doute, je m’en aperçois maintenant, à cause de ce contact invisible avec le cœur sacrificiel de ma ville natale, j’ai lu nombre de récits, de rapports, de carnets de route rédigés par les militaires français qui ont mené la conquête du pays. Contre toute attente, j’en ai tiré une sorte de respect pour ces soldats d’un âge révolu. Ils sont racistes, certes, mais comme la grande majorité de leurs contemporains ; cruels, bien sûr, mais autant que n’importe qui lorsque le fiel de la guerre nous dévore ; obtus, souvent ; imbéciles, parfois ; imbus d’eux-mêmes, presque toujours, mais jamais ou très rarement déloyaux. Ils ont été les seuls à voir la réalité en face et à prendre la mesure de la résistance berbère. Bugeaud l’a clamé sur tous les tons sans être entendu : « Il n’est pas dans la nature d’un peuple guerrier, fanatique et constitué comme le sont les Arabes, de se résigner en peu de temps à la domination chrétienne. Les indigènes chercheront souvent à secouer le joug, comme ils l’ont fait sous tous les conquérants qui nous ont précédés. Leur antipathie pour nous et notre religion durera des siècles. » (p. 76)

Bugeaud, j’ai souvent entendu son nom. Il se prenait en effet pour les conquérants romains… Jugurtha !

« Quant aux méthodes de guerre de Bugeaud – politique de la terre brûlée, mise à sac des douars, massacres de civils, etc. – elles ne sont pas plus novatrices, ni plus féroces que le modèle dont elles s’inspirent : celui du consul Metellus, durant le conflit qui l’opposa à Jugurtha. » (p. 78)

Cette cruauté, cette injustice, il faut l’avaler. Il faut tâcher de la comprendre, et Manuel s’y attèle. Il essaie de comprendre le point de vue de son père :

« Ce qu’il veut dire, je crois, c’est qu’il y aurait eu là-bas une chance de réussir quelque chose comme la romanisation de la Gaule, ou l’européanisation de l’Amérique du Nord, et que les gouvernements français l’avaient ratée. Par manque d’humanisme, de démocratie, de vision égalitaire, par manque d’intelligence surtout, et parce qu’ils étaient l’émanation constante des « vrais colons » - douze mille en 1957, parmi lesquels trois cents riches et une dizaine plus riches à eux dix que tous les autres ensemble – dont la rapacité n’avait d’égal que le mépris absolu des indigènes et des petits Blancs qu’ils utilisaient comme main-d’œuvre pour leurs profits. » (p. 305)

Et après tout, si on regarde vraiment l’histoire, sans fixer des dates arbitraires de début de colonisation…

« L’histoire des hommes, après tout, n’est faite que de ces ethnocides stratifiés. Se pose-t-on jamais la question pour la préhistoire ? Les hommes de Neandertal sont arrivés quelque part, voici trois cent mille ans, puis d’autres sont venus qui les ont avalés, puis d’autre encore, et ainsi à l’infini. […] Après une Algérie maure, carthaginoise, romaine, byzantine, vandale, arabe, ottomane, pourquoi n’y aurait-il pas eu une Afrique du Nord française, comme il y a aujourd’hui une Amérique du Nord anglo-saxonne ? Une conquête, une spoliation de terres, d’innombrables victimes, puis un lent processus de rééquilibrage conduisant à un président noir ? » (p. 306)

Alors l’auteur, après avoir endossé la vision paternelle, répond à la question : suis-je un vrai pied-noir ?

« Si être pied-noir consiste à faire partie du million de petites gens que le non-respect des accords d’Evian a humiliés, spoliés, chassés de leur terre natale, et qui portent en eux ce déchirement irrémédiable, alors je suis, de fait, un de ceux-là.

Si être un « vrai » pied-noir consiste à déplorer que la France ne soit pas allée jusqu’au bout de son « œuvre civilisatrice » à admettre la colonisation comme un péché véniel dont on pourrait s’affranchir au vu des améliorations introduites en Algérie, alors mon père a raison, je n’appartiens pas à cette catégorie. » (p. 308)

Après toutes ses réflexions, le narrateur, qui au début de livre, était en train de faire naufrage, réagit et repart retrouver son père.

Mais revenons sur l’injustice. Je suis toujours épatée par ce mélange de solidarité et de racisme ou, pour le moins, de xénophobie, mais également de barbarie. Dans cette guerre pour libérer la France, où tous luttaient ensemble dans un seul but, notre histoire officielle cache tout de même quelques exactions. Alors parlons-en de l’Italie !

« Quoi qu’en dise mon père, ces crimes l’avaient suffisamment marqué pour qu’il s’en souvienne avec dégoût ; s’étonner d’y avoir été insensible, c’était se reprocher de n’avoir rien fait jadis pour essayer d’y mettre fin.

La vérité, pourtant, c’est qu’en matière d’exactions sur les populations civiles, goumiers et tirailleurs n’ont pas été plus sauvages que les GI lors de la libération de la France. Entre trois et cinq mille viols pour le corps expéditionnaire français en Italie, à peu près la même chose pour les soldats américains en France et en Angleterre, les Russes remportant la palme, avec cent-vingt mille femmes violées dans la seule ville de Berlin.

Plus qu’une sordide décompensation de soldats épargnés par la mort, le viol a toujours été une véritable arme de guerre. La pire, sans doute, avec le rapt et la torture. On ne blâme pas Ajax d’avoir violé Cassandre lors de la prise de Troie, mais seulement de l’avoir forcée tandis qu’elle agrippait une statue d’Athéna, accident qui transformait sa juste récompense en une fâcheuse profanation. » (p. 147)

Un goumier, c’est un soldat appartenant aux goums, unité d’infanterie légère de l’Armée d’Afrique, composé de troupes autochtones marocaines.

Alors pourquoi le viol de femmes ? Est-ce que tout le monde l’acceptait ?

(p. 139) « Au soir de ce même jour encore, dans le village de Seggiano, Peyrebrune châtia un goumier surpris en train de violer une fillette. Après l’avoir fait déshabiller et attacher à un arbre de la place, il le cravacha lui-même durant de longues minutes jusqu’à le laisser pour mort. »

Ah quand même ! C’est bien fait. Mais tout s’explique… ?

« Comme le général Guillaume, Peyrebrune connaissait ses goumiers depuis la campagne de Tunisie. Courageux jusqu’au sacrifice, irremplaçables en terrain montagneux, ces hommes ne combattaient qu’avec l’espérance d’un butin de guerre. Dans leur esprit, soutenait-il, les femmes relevaient de cette récompense, et somme toute, ils ne faisaient avec elles que ce que les soldats italiens avaient infligé aux leurs en Afrique du Nord. Et puis face aux Boches, il valait mieux passer pour des barbares que pour des dégonflés. » (p. 134)

La dernière phrase résonne. Violer pour passer pour des barbares et non des dégonflés… face à d’autres hommes qui, probablement, violaient eux aussi, des femmes qui passaient donc pour des dégonflées ?

Et puis je tombe sur Jean de Lattre de Tassigny… Des rues Jean de Lattre de Tassigny, en googlelisant, on en trouve à Issoudun, Cannes, Colmar, Autun, Limoges… et qui s’est interrogé sur qui est-ce ?

« Le bellâtre, tout le monde le savait depuis l’Italie, au moins parmi les soldats, c’était Jean de Lattre de Tassigny, dit aussi « le roi Jean » ou « l’excité », dont on moquait moins les manières d’aristocrate que sa façon de s’entourer de jeunes efféminés. Marigny faisait allusion au théâtre, évidemment. Un « pédé », avait dit Petitpoisson, l’air navré, quand on avait appris qu’il remplacerait Juin à la tête de l’armée d’Afrique. » (p. 152)

Wikipedia confirme ce surnom, « le roi Jean ». Né en 1889 et mort en 1952. Il s’est battu, encore jeune officier, lors de la Première Guerre mondiale. Il participe à la guerre du Rif, au Maroc, puis se bat contre l’Allemagne jusqu’à l’armistice du 22 juin 1940.

Parmi ses hauts faits, si j’ai bien compris, il refuse l’ordre de ne pas combattre, ordre donné par le gouvernement de Vichy, et continue à commander à ses troupes de s’opposer aux Allemands. Il est, pour cela, arrêté et condamné à dix ans de prison. Il réussit à s’évader et rejoint la France libre et De Gaulle. Ce dernier lui confie la 1èrearmée. Il réussit à réunir l’ensemble des résistants, de gauche ou de droite, et de tout horizon. Il mène la campagne dite du Rhin et du Danube, contre le Troisième Reich. De Toulon à Colmar. L’armée « invincible », la fameuse 1èrearmée.

Qu’est-ce que c’est que cette campagne du Rhin et du Danube ? C’est cette 1èrearmée qui est parfois surnommée Rhin et Danube ? Pour finir, je vais publier une affiche, faite par ma tante, en hommage à son père, mon grand-père, que j’ai très peu connu, qui résume un peu sa participation à cette guerre.

poster guerre louis

Gérald Bronner, Déchéance de rationalité

C’est un super livre, drôle, facile à lire et instructif !!!

Le sous-titre : « Les tribulations d’un homme de progrès dans un monde devenu fou » est somme toute fort adapté, à condition d’en bien comprendre les termes, notamment de « progrès » et « fou », tour à tour indirectement définis par l’auteur au fil de ses « tribulations ».

Les tribulations, ce sont des aventures plus ou moins désagréables… et en effet, Gérald Bronner nous confie, entre autre, son désarroi, en particulier face aux complications administratives des instances ministérielles dont, naïvement, l’on aimerait attendre un peu plus ?

C’est parfois la recherche désespérée du formulaire A38… ou pire : l’attente (naïve ?) d’un rappel, de la mise en application de décisions prises en réunion interminable…

Des passages assez cocasses rendent donc cette lecture très amusante. Par exemple, Gérald, perdu dans la campagne, à la recherche du centre de déradicalisation… ^^

« Le pire est arrivé plus d’une fois, le GPS du diable me conduisait alors à traverser la forêt en me faisant suivre un petit chemin de terre qui aboutissait à un bloc de béton. Donc un cul-de-sac. […] Plus que tout, peut-être, le fait de me perdre en voiture, c’est-à-dire le sentiment que je ne retrouverai jamais – mais jamais plus – le chemin paisible d’une carte banalisée, me plonge dans une crise que je ne crains pas de rapprocher de la spasmophilie. » (p. 122-123)

Mais ne nous y trompons pas ! Le sujet est sérieux : Oui, il s’agissait bien de se rendre au « centre de déradicalisation » !

Pour donner les grandes lignes, le livre commence d’ailleurs ainsi :

« Chacun se souvient de ce qu’il faisait lors des attentats du 11 septembre 2001. C’est une façon simple et efficace de reconnaître un événement qui est appelé à devenir un moment de l’histoire universelle, comme le rappelaient dans leur dialogue Jürgen Habermas et Jacques Derrida. »

En effet, mon souvenir est très clair : je finissais la rédaction de ma maîtrise sur la Bhagavad Gîtâ, en septembre pour cause d’Erasmus à Rome, seule dans le salon des parents où trônait l’unique ordinateur de bureau et la télé allumée en fond sonore… Et le 7 janvier 2015 ? J’usais pour la première fois d’un arrêt maladie, clouée sur mon canapé par une horrible grippe qui ne me laissait que l’énergie de regarder la télé… Bref, tout le monde se souvient de ces événements et tout le monde connaît la suite, qui se serait accompagnée d’une véritable explosion (sur le net) des théories du complot ; rappelons tout de même qu’entre 2001 et aujourd’hui, internet n’a fait que se développer, les réseaux sociaux également, facebook ne naît qu’en 2004 et je ne m’y suis abonnée qu’en 2008…

Devant l’ampleur des désastres, d’une radicalisation d’une partie de la population, des menaces de l’État Islamique, de la montée des théories du complot, le préfet Pierre N’Gahane  est nommé en 2013 secrétaire général du Comité Interministériel pour la Prévention de la Délinquance et de la Radicalisation (CIPDR). Dans ce contexte, il « prend le risque » (dixit) (p. 37-38) d’envisager la création de centres de déradicalisation, ambitionnant même d’en créer plusieurs, un par région.

Nous arrivons à l’objet principal du livre. Pour mener à bien cette entreprise ambitieuse, il cherche à rencontrer des spécialistes, dont Gérald Bronner, entre autres.

« Il avait déjà pas mal consulté avant notre rencontre : Fethi Benslama, par exemple, mon collègue de Paris 7 qui développait en psychanalyse la thèse du « surmusulman », une sorte d’injonction permanente faite aux musulmans d’être dans l’exhibition d’une forme de pureté ostentatoire de la foi, ou encore Farhad Khosrokhavar, un collègue de l’EHESS qui était un des pionniers des recherches sur la radication islamique en France. » (p.38)

La question primordiale que finalement ces intellectuels se posent, c’est :

« Est-il possible de convaincre quelqu’un qu’il se trompe lorsque cette erreur est l’expression d’une croyance à laquelle il tient ? C’est une question essentielle évidemment car si la radicalisation est un phénomène éminemment multifactoriel où se mêle la complexité des parcours individuels, des blessures personnelles ou identitaires, il n’en reste pas moins que le socle narratif, en l’occurrence l’idéologie djihadiste, est un facteur causal évident du passage à l’acte violent » (p.40)

Et c’est bien la question qui taraude pas mal d’enseignants, beaucoup de collègues qui font des efforts pour éveiller à l’esprit critique (un exemple bien connu, abordé p. 151, Sophie Mazet, auteur du Manuel d’autodéfense intellectuelle, Paris Robert Laffont, 2015). Mais les bonnes intentions suffisent-elles ? N’y a-t-il pas un risque ? Le risque d’engendrer un phénomène de boomerang, de renforcement des croyances complotistes en guise de défense, ou pire : de faire connaître des théories complotistes à des jeunes qui les ignoraient… Comment faire face aux problèmes de croyances ?

« Une enquête du politologue Sébastian Roché montre que parmi les élèves musulmans, 83% peuvent être considérés comme « affirmés », c’est-à-dire qu’ils affirment que la religion est « importante ou très importante » dans leur vie quotidienne. [à titre de comparaison, les « catholiques affirmés » représentent 22% des catholiques selon cette même enquête : http://www.cnrs.fr/inshs/recherche/adolescents-et-loi.htm] Parmi ces jeunes musulmans « affirmés » seuls 6% croient en la théorie de Darwin, ce qui constitue une autre différence importante avec les élèves des autres confessions (et a fortioriavec les athées). » (p.158)

Voilà le tableau des difficultés inhérentes au projet… Des croyances et des biais cognitifs !

« Le cerveau mobilise des ressources impressionnantes pour ne pas renoncer à son système de représentation. Il est capable de n’aller chercher que des informations qui vont affermir sa croyance, de ne mémoriser que les éléments qui lui seront favorables, d’oublier et de transformer tous les faits qui pourraient l’affaiblir, de discréditer tous ceux qui tenteraient de lui opposer des contre-arguments… L’empire des croyances est une citadelle presque imprenable en un temps bref. » (p. 40)

D’après la sociologue Romy Sauvayre (Croire à l’incroyable, Paris, PUF, 2012), il faudrait entre 6 et 8 ans à un membre d’une secte pour en sortir (p. 41). Comment faire ? Une piste ?

« Par exemple, de nombreuses théories du complot se nourrissent de la confusion banale que notre esprit est capable d’opérer entre corrélation et causalité. » (p. 44)

A côté de ces interrogations argumentées et nourries, on peut lire aussi des prises de position de Gérald Bronner, pour moi fort réjouissantes (quand je vous dis que ce livre est particulièrement riche).

Allez, voilà mon passage préféré !

(p.55) « Je souffrais alors, et je souffre toujours, de l’affaiblissement des valeurs universalistes dans le débat public. Alors qu’elles étaient hier encore un élément génétique de la pensée progressiste, elles sont de plus en plus considérées, par un curieux retournement de l’histoire des idées, comme provocatrices. L’époque est plutôt au fractionnement identitaire et à ses revendications, à ce que certains nomment l’intersectionnalité par exemple. Il me semble qu’au terme de cette logique, le croisement infini de nos spécificités identitaires finirait par nous laisser seuls à revendiquer des droits particuliers, tous persuadés de souffrir d’une forme de discrimination, renonçant pour cette raison à vivre ensemble sans ressentiment. Dans ce contexte, revendiquer l’unité de l’espèce humaine, les invariants du fonctionnement de notre cerveau, le socle commun qui fait que nous pouvons nous comprendre, ressentir des émotions ensemble même lorsque nous sommes issus de cultures différentes… tout cela fait problème plutôt qu’évidence. Cela vous fait passer au mieux pour un rêveur naïf, au pire pour un adepte d’une forme de néo-colonialisme combattu par ceux qui pensent que l’universalisme est une invention de l’Occident et qu’à ce titre, son idée centrale est sans existence objective. »

L’auteur cherche, non des coupables, mais peut-être des responsables ou des contributeurs… Bruno Latour, par exemple, qui fut pourtant un des défenseurs de la relativité et un grand critique des méthodes scientifiques, est curieusement appelé à la rescousse par l’Éducation Nationale…

 « Il était assez piquant d’imaginer qu’une des figures de proue du relativisme contemporain serait la personnalité idoine pour penser le problème de la diffusion de la connaissance scientifique. » (p. 156)

Bruno Latour, le « pompier incendiaire » (p157) !

Michel Onfray en prend pour son grade également : dans une vidéo intitulée « Les loups sont entrés dans Paris », il tente de montrer que l’élection de Macron est le résultat d’un vaste complot…

« Le monde est beaucoup plus chaotique et désordonné que Michel Onfray ne paraît l’imaginer. Penser, c’est être capable de faire face intellectuellement au non-sens et au hasard. S’il faisait preuve d’un peu de méthode, Onfray se rappellerait que n’importe quelle élection peut être narrée comme une conjonction de faits qui peuvent passer a posteriori pour improbables. » (p. 168)

Plusieurs pages sont consacrés à la critique des positions de Pierre Rabhi, admirateur du fondateur de la société anthroposophique, désigné comme mouvement sectaire par la Miviludes et malheureusement suivi, crédité par Nicolas Hulot, Edouard Philippe, Françoise Nissen (p. 238-239).

Un petit tacle à Lordon !

« parmi les commentateurs tout autant incompétents que navrants […], philosophe qui s’est construit sur la scène contemporaine l’image d’un intellectuel intransigeant.[…] Il sait, lui, ce que veut le peuple. À la façon d'un ventriloque sa marionnette, i nous fait entendre que son aspiration profonde serait la lutte contre ce qu'il est convenu d'appeler la mondialisation néo-libérale. Cependant, cette aspiration est contrariée par le "système" qui l'empêcherait de penser librement et le conduirait vers les affres de la théorie du complot et de la post-vérité. c'est de cette façon, mais par des tounrures plus sibyllines, qu'il évoque sur un blog qu'il tient dans les pages du Monde diplomatique, certaines formes de la crédulité contemporaine. Le conspirationnisme, écrit-il, 'est le sympôme nécessaire de la dépossession politique et de la confiscation du débat public' » (p. 161)

Mais malgré l’évocation de ses déceptions, GB ne perd pas de vue le sujet principal de son livre : construire un programme de défense de la rationalité ?

« Ce combat a en fait duré des siècles. En raison du caractère polymorphique de l’empire des croyances, ce combat est loin d’être terminé et ne le sera sans doute jamais. Il est surtout porteur d’un programme plein d’espoir : il parie sur le fait qu’il y a assez de points communs et d’humanité en chacun de nous pour que notre rationalité, lorsqu’elle s’applique à la pensée méthodique, aboutisse à une conclusion universellement valable au-delà de nos différences culturelles. C’est pourquoi les énoncés scientifiques sont universellement vrais et non pas vrais pour un Chinois et non pour un Ghanéen par exemple. Les ressources de la pensée méthodique révèlent notre commune humanité qui est enfouie sous l’amoncellement de nos différences. Ainsi, le rationalisme est un universalisme et il n’y a pas d’universalisme possible sans rationalisme. C’est pourquoi j’ai pu dire et je répète malgré la naïveté apparente de la formule : tant qu’il y a de l’humain, il y a de l’espoir et ce n’est pas autrement que j’ai abordé les bénéficiaires du centre de Pontourny. » (p. 243)

Bref, GB lutte contre le complotisme et pour un rationalisme universel, et à titre personnel, je l’en remercie !…

Et pour ceux qui se poseraient la question, non, GB n’est pas resté assis bien au chaud dans son salon ou dans des réunions sans suite, il s’est bien perdu en bagnole et s’est bien livré à l’expérience revigorante qu’un certain nombre d’enseignants expérimentent : il nous raconte en détail comment il a mis en place progressivement des méthodes diverses d’éveil à l’esprit critique… comment il sympathise, ou non, réussit ou échoue dans son entreprise auprès de la petite dizaine de jeunes qui lui furent confiés… et je ne spoile-divulgache pas la fin ! 🙂

 

Dieu obscur, Cruauté, sexe et violence dans l’Ancien Testament, par Thomas Römer

Dans ce court livre de 150 pages publié en 2009, l’un des objectifs de Thomas Römer consiste à s’interroger sur les épisodes de la Bible hébraïque où Dieu serait présenté comme machiste, cruel, guerrier et incompréhensible.

Il nous montre de façon claire et précise que non seulement il ne faut jamais oublier de situer le texte biblique dans sa perspective historique, mais en outre, qu’il faut comprendre que les multiples visages de Dieu contribuent à la composition d’un être suffisamment complexe pour ne jamais correspondre à des catégories humaines, trop humaines.

« Espérons pourtant que l’examen des énoncés difficiles sur Dieu a pu montrer que ces discours ont vu le jour dans des situations historiques précises. Souvent, ces textes veulent mettre leurs destinataires en garde contre des conceptions trop humaines de Dieu et insister sur les limites des discours théologiques. » (p. 143)

Dieu est-il mâle ?

Le dieu de l’ancien testament a certainement hérité des attributs de Baal, un terme générique pour désigner les dieux masculins du Proche-Orient ancien. Le Baal est un roi parmi les dieux et c’est un mâle (p. 34). YHWH est lui aussi présenté sous les traits d’un époux ou d’un amant, soit lorsqu’il séduit Israël, sa fiancée (p. 36) en Os 2, 16-17 ou Jr 2,2, soit lorsqu’il est trahi par Israël qui se vautre dans l’adultère auprès de dieux étrangers…Os 2, 15 ou Jr 3, 6-8.

Pourtant, les premières réformes du judaïsme visant le culte exclusif de YHWH ont eu à cœur d’éliminer celle qui a pu être sa déesse, sa compagne ou maîtresse, Ashera, reine du ciel. Elle est évoquée dans plusieurs passages de la Bible (p. 42), notamment en Jr 44, 17-18, tour à tour chassée du Temple, réhabilitée, regrettée, chassée à nouveau…

En Genèse 1, Dieu fait pourtant l’homme à son image, mâle et femelle (26-28). Dieu aurait-il des traits féminins ? Notons que s’il est parfois présenté comme accouchant de son peuple (Dt 32), il n’est pour autant jamais appelé « mère » mais toujours « père », comme dans beaucoup d’autres religions d’ailleurs (p. 44). C’est l’appellation que le christianisme conserve, même si YHWH ne devrait pas être défini comme un humain

(Os 11, 9) « Je suis Dieu, et non pas un être humain ».

Dieu est-il cruel ?

T.R. évoque quatre moments où Dieu se montre cruel, notamment par son silence ou ses menaces : le sacrifice loupé d’Abraham, le sacrifice réussi de Jethro (que l’on peut rapprocher de la légende grecque du sacrifice de Iphigénie par Agamemnon), le combat de Jacob et la circoncision de Moïse par sa mère, Zipporah.

Il conclut de la cruauté du dieu vétérotestamentaire

« Le comportement divin qui nous paraît aujourd’hui cruel est celui qui vient mettre en question la cruauté des hommes. Autrement dit : ces textes traitent en premier lieu de la cruauté des hommes et non de la cruauté de dieu. […] La plupart des grands textes religieux de l’humanité contiennent des récits dans lesquels une divinité s’acharne contre un homme, souvent sans raison apparente. Ces textes rappellent à l’homme la fragilité de son existence, mais aussi celle de ses conceptions théologiques. Là où Dieu apparaît comme un Dieu obscur, voire cruel, il ne reste au croyant qu’une seule solution : se mettre à l’école de Job. Celui-ci au moment même où il dénonce avec une audace inouïe la cruauté de Dieu, n’a pas d’autre recours que de s’écrier : « je sais que mon rédempteur est vivant » (Job, 19, 25) et d’en appeler ainsi à Dieu – contre Dieu. » (p. 73)

Dieu est-il despote et guerrier ?

Plusieurs passages de la bible dépeignent un Dieu guerrier, qui cherche à agrandir son territoire. Or cette figure divine, que l’on retrouve en particulier dans le Livre de Josué,  pourrait bien être largement inspirée des Assyriens.

« Depuis le règne de Tiglath-Piléser (745 – 727), le Levant est intégré dans l’Empire assyrien. Le royaume d’Israël doit payer des tributs dès 738 et, dès 722 (chute de Samarie), il perd son autonomie et se transforme en province assyrienne. Le roi de Juda, quant à lui, devient vassal du roi assyrien en 734. Les petits Etats de la Syrie-Palestine sont alors soumis à la pax assyrica, qui est une sorte de marché commun avant l’heure. La création d’une vraie infrastructure (routes servant à des fins militaires et commerciales, système de communication entre le centre et la périphérie) est à l’origine d’une mobilité sans pareille dans l’histoire de la Mésopotamie. A cela s’ajoutent d’autres innovations : l’enrôlement des soldats des pays annexés dans l’armée assyrienne et la déportation d’une partie des populations soumises. En fait, ces déportations concernaient surtout l’intelligentsia (fonctionnaires, scribes, militaires importants, prêtres, artisans d’élite) et cela dans le but d’empêcher l’organisation de soulèvements éventuels. Ces déportés furent « remplacés » soit par des fonctionnaires assyriens, soit par d’autres groupes étrangers qui ne pouvaient que collaborer avec l’administration assyrienne sur place. L’omniprésence de la culture et de la propagande assyrienne provoqua un « choc culturel » en Israël et en Juda, comme dans les petits royaumes voisins, qui, jusque-là, avaient été à l’abri de la grande politique internationale. Les Assyriens diffusaient des documents juridiques et de propagande dans lesquels le roi d’Assyrie exigeait la soumission totale de ses vassaux et où l’on célébrait les victoires assyriennes et l’extermination de tous les ennemis d’Assur. «  (pp. 76 – 77)

Et presque tout est dit, à tel point que pour Thomas Römer, sans les assyriens, il n’y aurait probablement pas eu de Bible !

En effet, il semblerait que pour la rédaction d’un premier noyau au VIIè, les intellectuels judéens furent fortement imprégnés de l’idéologie assyrienne : ils auraient même copié le style de la propagande assyrienne pour détourner le sens général des textes en leur faveur, remplaçant par exemple le nom du roi d’Assur par YHWH.

Dieu est-il moralisateur et l’homme pêcheur ?

L’idée que l’homme serait pêcheur depuis les origines, cette théorie du péché originel provient de Paul (Romains 5, 12-21 ; 7, 13-23) mais elle ne se trouve pas vraiment dans la Genèse.

Quel est alors véritablement le rôle du serpent soi-disant tentateur ? On peut imaginer qu’il obéit aux ordres de dieu ! (p. 97)

« Le serpent est un animal important et ambigu dans de nombreuses mythologies. Pour les anciens, il est associé à l’immortalité puisqu’il mue et paraît ainsi pouvoir inverser le processus de vieillissement. » (p. 97)

Dans ce récit, il semble évident que dieu s’attend à la désobéissance. Il n’évoque d’ailleurs pas ce qui se passera si Adam et Ève obéissent au commandement. Il n’informe des suites que de la désobéissance !

En fait, il s’agit pour l’homme de conquérir sa liberté, son libre arbitre :

« C’est dieu lui-même qui pousse l’homme à assumer sa liberté, en transgressant son commandement. Donc, cette liberté n’est pas absolue, puisque Dieu « manipule » en quelque sorte la situation. » (p. 99)

Mesurer à quel point, dans la Bible, Dieu est responsable ou à l’initiative de ce qui se trame tout en laissant l’homme seul face à ses décisions est particulièrement difficile.

Dieu est-il violent et vengeur ?

Dans la Genèse, Abel et Caïn sont en rivalité : ils font l’expérience de l’inégalité à cause de la préférence de YHWH. Ils font l’expérience de l’arbitraire divin : la vie n’est pas « juste ». C’est en Genèse 4, 7 que le mot « péché » apparaît pour la première fois, et ce n’est pas à propos de la pomme, mais bien à propos de la transgression d’un interdit divin : le vrai péché est de laisser libre cours à la violence. Pourtant, dans les Psaumes, notamment, on trouve non seulement des témoignages de la vengeance divine (Ps 136, v. 1.17-18) mais également des appels à la vengeance (Ps 58, v. 7.11-12)

« Dieu ! Casse- leur les dents dans la gueule ! […] Le juste se réjouira en voyant la vengeance : il lavera ses pieds dans le sang des méchants. Et les hommes diront : ‘’ Oui, le juste fructifie ; oui, il y a un Dieu qui juge sur la terre.’’ »

Néanmoins, il sait aussi, à d’autres endroits, conseiller la clémence

(Lv 19, 18) « Ne te venge pas et ne sois pas rancunier à l’égard du prochain. »

et se montrer lui-même sous un jour pacifique :

(Os 11, 9) « Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère […] car je suis Dieu et non pas un homme, je ne viendrai pas avec fureur. »

Dieu est-il compréhensible ?

Derrière toutes ces questions, c’est la question du mal qui taraudent certains passages de la Bible. Dieu est responsable du mal sur terre, puisqu’il est le créateur de tout ! Un Dieu qui punit et se venge, mais qui parfois se tait, ou dispense des messages contradictoires n’apparaît guère compréhensible. C’est dans Job et le Qohéleth que sont soulevées ces questions.

Job est harcelé de malheurs, comme autant d’épreuves envoyées par Dieu, et s’interroge, se plaint même du silence divin. Ce qu’il faut apprendre, c’est que l’on ne doit pas chercher à comprendre. C’est bien ce que tente d’illustrer le Qohéleth.

(Qo 6, 10-11) « On sait ce que c’est l’homme : il ne peut entrer en procès avec plus fort que lui. Quand il y a des paroles en abondance, elles font abonder la vanité »

Et vanité, tout n’est que vanité est le leitmotiv bien connu du Qoléleth, qui signifie « celui qui s’adresse à la foule » et que l’on traduit généralement par l’Écclésiaste – à ne pas confondre avec l’Écclésiastique, appelé aussi le Siracide, livre de l’Ancien Testament reconnu par les juifs alexandrins, les chrétiens orthodoxes et les catholiques.`

« Job et le Qohélteh veulent surtout nous apprendre à sortir de l’automatisme d’une pensée rétributive. » (p. 139)
 « Nous avons vu que la conception traditionnelle israëlite expliquait le malheur et la souffrance, en règle générale, comme sanction divine des fautes d’un individu et d’un peuple. Le livre de Job et de Qohéleth ont cassé cette explication basée sur l’idée de la rétribution. Se pose alors la question du « statut » du mal par rapport au Dieu unique, créateur de l’univers. » (pp. 136-137)

La Genèse aurait tendance à exclure le mal de la création divine. Cela pourrait pousser les croyants à croire en un dualisme bien mal, dans lequel le mal serait une autre entité, comme Satan. Est-il une hypostase de la colère divine ? On le trouve notamment en Chronique.

« L’insistance sur Satan comme protagoniste du mal induit néanmoins une tendance au dualisme où le mal apparaît comme virtuellement aussi puissant que le Dieu créateur du bien. » (p. 138)

Pour contrer une éventuelle pente dualiste, le Deutéro-Esaïe avait pourtant écrit :

« Je suis YHWH, il n’y en a pas d’autre, je forme la lumière et je crée les ténèbres, je fais le shalom et le mal, moi, YHWH, je fais tout cela. » (45, 5-7)

Conclusion

Thomas Römer a voulu montrer diverses facettes du Dieu de l’Ancien Testament.

« Il va de soi que les chrétiens liront toujours la Bible hébraïque autrement que les juifs. Mais il serait souhaitable que les chrétiens prennent au sérieux le fait que leur Ancien Testament est plus qu’un simple prologue. Le Dieu que la Bible hébraïque présente aux juifs, aux chrétiens, à l’humanité entière n’a pas fini de nous interroger, de nous étonner et de remettre en question des discours théologiques trop bien rodés. » (p. 146)

1177 av JC Eric H. Cline : Le jour où la civilisation s’est effondrée

1177 av JC : pourquoi cette date ?

476 ap JC est la date bien connue de la fin de l’Empire romain d’occident… mais à quoi correspond exactement cette date ? Déjà auparavant, Rome avait été détruite en 410 par les Wisigoths puis en 455 par les Vandales. La chute de Rome ne s’explique pas par un seul événement, mais par la convergence de nombreux éléments indépendants ou interdépendants ; ce sont les historiens qui s’accordent sur l’an 476, date des invasions des Ostrogoths.

Pour des raisons similaires, 1177 av JC pourrait être la date qui marque la fin du bronze récent. L’ouvrage de Eric H. Cline explore les arguments en faveur de cette date.

1177 correspond à la huitième année du règne du pharaon égyptienne Ramsès III.

« A en croire les récits égyptiens, c’est à ce moment-là que les Peuples de la Mer ont balayé la région, la ravageant pour la seconde fois. La même année, de grandes batailles eurent lieu dans le delta du Nil, sur terre comme sur mer ; l’Égypte se battait pour sa survie ; de grandes civilisations de l’âge du bronze avaient déjà eu une fin brutale. » (p. 198)

Qu’y avait-il, avant le drame ?

« Pendant plus de trois siècles, à l’âge du bronze récent – en gros du début d’Hatshepsout, vers 1500 av JC, jusqu’à l’effondrement en 1200 av JC – le bassin méditerranéen a vu fleurir un monde international complexe dans lequel Minoens, Mycéniens, Hittites, Assyriens, Babyloniens, Mitanniens, Cananéens, Chypriotes et Égyptiens interagissaient, créant un monde cosmopolite et globalisé, ce qui ne s’est reproduit que très rarement avant l’époque actuelle. » (p. 197)

Oui, car c’est bien cette interdépendance des civilisations qui rend complexe la détermination précise des éléments en cause dans la fin du bronze récent, éléments qui se seraient succédés les uns les autres par un effet domino… mais de quels éléments s’agit-il et dans quel ordre se seraient-ils enchaînés ?

L’hypothèse d’un effondrement multifactoriel…

L’hypothèse de l’effondrement inéluctable des systèmes complexes est bel et bien une hypothèse sérieuse, notamment formulée par Ken Dark (p. 193) de l’université de Reading qui explique que :

« au fur et à mesure que ces systèmes deviennent plus complexes, et que le niveau d’interdépendance entre leurs différentes parties augmente, maintenir le système dans un état stable devient plus difficile. […] Et plus un système est complexe, plus il est susceptible de s’effondrer. »

Un autre chercheur, Neil Johnson, s’est intéressé à ce type de modèle pour décrire la naissance et le développement d’événement complexe.

(p. 191) « La science ou théorie de la complexité est l’étude d’un ou de plusieurs systèmes complexes afin d’expliquer « le phénomène qui émerge d’un ensemble d’objets en interaction ». Elle est utilisée pour tenter d’expliquer et parfois résoudre des problèmes aussi divers que les embouteillages, les krachs boursiers, des maladies comme le cancer, les changements environnementaux, et même les guerres, si l’on en croit Neil Johnson de l’Université d’Oxford. […] Johnson rappelle que, pour que l’on puisse lui appliquer cette approche, un problème doit former un système qui « contient un ensemble de multiples objets ou « agents » interagissant ». Dans notre cas, ce serait les différentes civilisations actives à l’époque du bronze récent : les Mycéniens, les Minoens, les Hittites, les Égyptiens, les Cananéens, les Chypriotes, etc. »

Eric H. Cline, dans le livre que je présente ici, s’il renonce à ranger dans l’ordre les dominos, propose en revanche d’examiner les dernières recherches en archéologie ; comme d’habitude, j’y ai glané ce qui m’intéressait et m’interpellait !

Remontons 3 siècles auparavant…

Du XIVè au XIIè, voici les acteurs principaux :

« Hittites, Égyptiens, Mitanniens, Kassites/Babyloniens, Assyriens, Chypriotes, Cananéens, Minoens et Mycéniens, tous présents et représentés. Ils interagirent entre eux, à la fois positivement et négativement, au cours des deux siècles suivants, même si certains, comme Mitanni, quittèrent la scène bien avant les autres. » (p. 79)

Trois siècles de prospérité !

« l’Égypte s’impose alors comme une des grandes puissances pendant toute la période de l’âge du bronze récent, aux côtés des Hittites, des Assyriens et des Babyloniens / Kassites, en plus de nombreux autres partenaires comme les Mitanniens, les Minoens, les Mycéniens et les Chypriotes, que nous retrouverons, pour la plupart, dans les prochains chapitres. » (p. 57-58)

Dans les textes, on voit apparaît soudain des envahisseurs qui proviendraient de la mer : les peuples de la mer ! Qui sont-ils et auraient-ils une responsabilité dans l’effondrement globalisé de l’époque ?

Les peuples de la mer ? 

(p. 11) Des guerriers apparaissent soudain. Ce sont « les peuples de la mer ». Les égyptiens les appellent plutôt les Peleset, Tjeker, Shekelesh, Shardanes, Denyen et Weshesh.

D’après les égyptiens, ils viendraient de Sicile, de Sardaigne, d’Italie, ou du monde grec, d’Anatolie occidentale, ou de Chypre, ou de Méditerranée orientale ?

– Shekelesh et Shardanes pourraient venir de Méditerranée et auraient fui en Sardaigne et Sicile (p. 15)

– les Peleset serait les Philistins… ils viendraient de Crète, si l’on en croit la Bible.

(p. 21) En 1177, les égyptiens vainquirent les « peuples de la mer », pour la deuxième fois et définitivement. (la première, c’était en 1207)

Mais en 1177, on constate en réalité un effondrement un peu partout, dont les peuples de la mer ne peuvent être les seuls responsables !

« il est bien plus probable qu’une concaténation d’événements à la fois humains et naturels - notamment un changement climatique, la sécheresse, des catastrophes sismiques sous forme de tremblements de terre en série, des révoltes intérieures et un effondrement systémique » - se soient joints en une « tempête parfaite » qui conduisit l’âge du bronze à sa perte. » (p. 25)

Des points qui ont retenue mon attention…

1) Les Hyksos

Les Hyksos seraient les envahisseurs haïs des égyptiens et auraient dirigé l’Égypte de 1720 à 1550. Leur capitale était Avaris (ou Peru-Nefer), une ville du delta du Nil en Basse-Égypte.

(p. 28) « Les Hyksos étaient des étrangers, des Sémites venus de la région de Canaan, c’est-à-dire de la région qui comprend les actuels Israël, Liban, Syrie et Jordanie. On trouve des représentations des Sémites en Égypte dès le XIXè siècle av JC – par exemple, un mur peint dans une tombe égyptienne à Beni Hasan, qui montre des négociants et des commerçants « asiatiques » transportant des marchandises. L’invasion de l’Égypte par les Hyksos marqua la fin de la période du Moyen Empire (d’environ 2134 à 1720 av JC). Leur succès pourrait être dû à une supériorité technologique militaire et à leur capacité de première frappe car ils possédaient des arcs composites à bien plus grande portée que les arcs traditionnels. Ils disposaient aussi de chars tirés par des chevaux, inconnus en Égypte. Après la conquête, les Hyksos régnèrent sur l’Égypte, essentiellement à partir de leur capitale Avaris dans le delta du Nil, pendant la seconde période intermédiaire (de la XVè à la XVIIè dynastie, c’est-à-dire presque deux siècles, de 1720 à 1550 av JC. De 3000 à 1200 av JC, c’est la seule période où ce pays fut dirigé par des étrangers. »

Puis les Égyptiens chassèrent les Hyksos qui se réfugièrent alors à Retenu (ancien nom égyptien donné à Israël et Syrie, aussi appelé Pa-ka-na-na ou Canaan).

Avaris devient Peru-Nefer, ville aux palais ornés de fresques de tradition crétoise et grecque, et non pas égyptienne.

2) Un premier témoignage d’un seul dieu

Akhenaton succède à Aménophis III en 1353 av JC et instaure la révolution El-Amarna :

« il ferme les temples consacrés à Ra, Amon et autres divinités de premier plan, s’empare de leurs gigantesques trésors, concentrant entre ses mains un pouvoir inégalé en tant que chef de gouvernement, chef militaire et religieux. Il interdit le culte de toutes les divinités égyptiennes hormis Aton, le disque du soleil que lui – et lui seul – a le droit de célébrer sans intermédiaire. » (p. 68)

3) Les échanges et les cadeaux 

Les échanges et les cadeaux représentaient aussi une formidable occasion d’influence. Les messagers, marchands et marins transportaient des cadeaux :

« Des médecins, des sculpteurs, des maçons et d’autres travailleurs qualifiés, qui circulaient entre les différentes cours, faisaient partie des cadeaux échangés entre les dirigeants du Proche-Orient à l’âge du bronze. » (p. 77)

Il n’est donc pas étonnant que l’on trouve des ressemblances entre les architectures des différentes régions concernées, mais également au cœur des récits comme Gilgamesh, Iliade, Odyssée… Ces témoignages qui attestent des influences ne permettent donc pas de valider des hypothèses d’invasions.

4) La grande bataille de Qadesh entre Hittites et Égyptiens

…dans laquelle des Shasou jouèrent un rôle… en 1274

Il y eut une grande et longue lutte cruelle. Les égyptiens rapportent que les Hittites envoyèrent deux hommes, des Bédouins Shasou, espionner le côté égyptien. Ils se laissèrent capturer très facilement : leur objectif était de fournir au camp égyptien de fausses informations selon lesquelles les Hittites stationnaient encore loin de Qadesh. Ramsès II décida alors de précipiter son départ pour arriver avant les troupes hittites et leur tendre un piège. Mais ce sont eux qui furent pris. Au final, il n’y eut pas de vainqueur, mais Qadesh demeura la frontière entre les deux empires.

5) À propos de l’exode (pp. 108-114)

C’est l’un des événements les plus connus de la Bible, mais également l’un des plus difficile à prouver.

« Certains indices du récit biblique suggèrent que si l’Exode a bien eu lieu, ce serait au milieu du XIIIè siècle av JC, moment où les Hébreux étaient fatigués de construire les « villes d’entrepôts » appelées Pithom et Ramsès pour le pharaon (Exode, I, 11-14). Les fouilles archéologiques réalisées sur les sites de ces anciennes villes montrent que leur construction a commencé vers 1290 av JC, sous Seti Ier – qui pourrait donc être « le pharaon qui ne connaissait pas Joseph » - et s’est poursuivie sous Ramsès II (vers 1250 av JC) qui pourrait être le pharaon de l’Exode. » (p. 109)

La chronologie biblique ne concorde pas avec cette datation puisque dans le livre des Rois I (VI, 1), l’exode aurait eu lieu 480 ans avant la construction du temple par Salomon, soit en 1450 av JC. Or à cette époque, régnait Thoutmosis III, qui tenait fermement le pays de Canaan, n’aurait jamais laissé les Israëlites fuir la région. Par ailleurs, rien ne témoigne de la présence des Hébreux / Israëlites dans le pays de Canaan au XVè et XIVè. Donc si Exode il y eut, ce fut plutôt vers 1250. Mais en fait, aucune trace archéologique ne permet de témoigner de l’exode, de l’errance ou des plaies d’Égypte.

La livre de Josué rend compte de la conquête des villes cananéennes de Meggido, Hazor, Bethel, Aï… mais là encore, l’archéologie contredit la Bible. Meggido et Lachish ont été détruites plus d’un siècle plus tard (vers 1130) tandis que Jericho ne présente aucune trace de destruction au XIIIè. Seule Hazor pourrait correspondre.

Bref, impossible de savoir la vérité…

« Pour l’instant, ce dont nous sommes sûrs, c’est que les preuves archéologiques, sous forme de céramiques, d’architecture et d’autres aspects de la vie matérielle, indiquent certainement la présence des Israëlites, en tant que groupe identifiable, à Canaan, à la fin du XIIIè siècle av JC, et que c’est leur culture, à côté de celle des Philistins et des Phéniciens, qui a émergé des cendres de la destruction de la civilisation cananéenne au XIIè s. C’est l’une des raisons pour lesquelles la question de l’Exode nous intéresse ici : les Israëlites font partie des groupes qui ont inventé un nouvel ordre mondial, à partir du chaos de la fin de l’âge du bronze récent. » (p. 114)

Retour au XIIè siècle et aux éléments qui contribuèrent à un effondrement…

(p. 121) « Le XIIè siècle av JC […] est davantage marqué par les malheurs et les destructions que par les relations commerciales et internationales […]. »
  • Par exemple, la ville d’Ougaritet son port Minet el-Beida ont été fouillés ; « tous ces travaux ont mis en évident les vestiges d’une ville et d’un port débordants d’activité, prospères, mais soudainement détruits et abandonnés au début du XIIè siècle av JC. » (p. 122)
  • Meggido aurait été détruite plus de 40 ans après l’arrivée des Peuples de la Mer dans la région, en 1177 av JC. (p. 137)
  • Lachish a pu être détruite « par les Peuples de la Mer, ou par quelqu’un ou quelque chose d’entièrement différent. » (p. 141)
  • Dans le sud de Canaan, deux des cinq principaux sites ont été détruits et une nouvelle culture matérielle émerge : « Cela semble indiquer soit un changement de population soit l’afflux de nombreux nouveaux venus – les Philistins, suppose-t-on – suite à l’effondrement de Canaan et au retrait des forces égyptiennes. » (p. 142)
  • Les destructions en Mésopotamie, notamment menées par le roi d’Elam contre Babylone, ne peuvent pas être attribuées aux Peuples de la Mer. (p. 143)
  • Chez les Hittites, en Anatolie, les villes comme Hattusa, la capitale, et d’autres sites, ont le plus souvent été abandonnés. Les hypothèses mettant en cause les Peuples de la Mer sont aujourd’hui mises de côté. (p. 146)
  • En Grèce continentale, Pylos aurait été détruite à la suite d’un terrible incendie (p. 150) et Mycènes par un tremblement de terre au milieu du XIIIè, suivi d’incendies. Le site tombe en ruine petit à petit. (p. 151)
  • Les Égyptiens, avec Merneptah, semble avoir vaincu la première vague d’invasion des Peuples de la Mer en 1207.
« Même s’il est clair que la Méditerranée orientale et grecque a connu des destructions massives à la fin du XIIIè av JC et au début du XIIè, on ne sait pas vraiment qui – ou quoi – en est responsable. » (p. 159)
« [Des innovations] semblent indiquer l’existence de contacts avec le monde grec, voire la présence de personnes venues du monde grec, ce qui pourrait aussi traduire la globalisation qui s’est poursuivie pendant les années tumultueuses de la fin de l’âge du bronze.

« Quant à cette fin elle-même, elle pourrait avoir exigé bien plus que les dégradations de maraudeurs itinérants telles qu’elles sont rapportées par les Egyptiens – les « Peuples de la Mer » comme on les appelle maintenant. Si souvent montrés du doigt par les premiers chercheurs comme uniques responsables de la fin de la civilisation dans cette zone très étendue, ils pourraient avoir été autant victimes qu’oppresseurs, comme nous le verrons dans le prochain chapitre. » (p. 159)

Alors, que s’est-il passé ? Une convergence de catastrophes diverses… (p. 161) ?

Comme on l’a dit, il est très difficile de le savoir… mais probablement :

  • Une série de tremblements de terre
    • en Grèce entre 1225 et 1175 : Mycènes, Tirynthe, Midéa, Thèbes, Pylos, Kynos, Lefkandi
    • en méditerranée orientale : Troie, Karaoglan, Hattusa, Ougarit (1250 le premier), Meggido, Ashod et Akko…
  • un changement climatique engendrant sécheresse et famine
« Ainsi, la sécheresse a longtemps été l’explication favorite des premiers chercheurs pour expliquer la migration des Peuples de la Mer à partir de l’ouest de la Méditerranée vers les terres orientales. Leur postulat était qu’une sécheresse survenue dans le nord de l’Europe avait obligé la population à migrer vers le sud, dans la région méditerranéenne, où ils avaient provoqué le déplacement de populations en Sicile, Sardaigne et Italie, et peut-être dans le monde grec. » (p. 165)

« Le changement climatique a provoqué désastres agricole, pénurie et famine, précipitant ou accélérant les crises économiques et sociales à l’origine de migrations humaines régionales à la fin de l’âge du bronze récent en Méditerranée orientale. » (p.169)

Mais les tremblements de terre et les famines ne peuvent expliquer à eux seuls la fin de l’âge du bronze récent…

  • Des révoltes intérieures

Par exemple, destruction de Hazor entre 1230 et les premières décennies du XIIè pourrait avoir été causée par une révolte des habitants de la ville et non pas une invasion extérieure.

  • Des envahisseurs (possibles) et effondrement du commerce international
« dans le nord de la Syrie, on a trouvé de nombreux documents attestant que des envahisseurs venus de la mer avaient attaqué Ougarit à cette époque. » (p. 173)
  • Une décentralisation et une montée en puissance des marchands privés
=> « passage d’une économie contrôlée pour l’essentiel par les palais à une économie dans laquelle les marchands privés et les entités plus petites bénéficient d’une plus grande liberté économique. » (p. 177)

Après la pluie le beau temps

Cette plus grande liberté économique pourrait avoir contribué à une certaines renaissance. Après chaque effondrement, c’est souvent un nouveau monde que l’on voit apparaître.

« Même si on note une relative continuité dans certaines régions, en particulier avec les Néo-Assyriens en Mésopotamie, partout de nouveaux pouvoirs se sont installés, marquant le début de nouvelles civilisations : les Néo-Hittites en Anatolie du sud-ouest, au nord de la Syrie, et dans des régions plus à l’ouest, les Phéniciens, Philistins et Israélites dans ce qui avait été Canaan, les Grecs dans la Grèce géométrique, archaïque puis classique. L’alphabet et d’autres inventions ont surgi des cendres de l’ancien monde, sans oublier une extraordinaire augmentation de l’usage du fer, qui a donné son nom à la nouvelle époque – l’âge du fer. C’est un cycle que le monde a connu encore et encore, et que beaucoup jugent inexorable : l’essor, le déclin et la chute des empires, suivies par l’essor de nouveaux empires, qui finalement chutent à leur tout pour laisser place à des empires plus nouveaux encore, en une séquence répétitive de naissance, croissance et évolution, déclin et destruction, avant un ultime renouveau sous une nouvelle forme. » (p. 201)


(PS : certains lecteurs m’ont signalé des critiques qui ont été faites à l’encontre de ce livre. Notamment qu’il se prêterait trop à une comparaison avec notre monde actuel… c’est faux. Eric H. Cline ne fait que quelques allusions à ce parallèle et cette lecture en fin d’ouvrage. Pour le reste, je laisse les plus curieux en juger par eux-mêmes.
http://www.passion-histoire.net/viewtopic.php?p=479846&fbclid=IwAR09huDgSa5oXaGGntfT2qVtbli3p1X-Neb-tQXyyB09xXwMVOZyRk6l09A#p479846)

APPRENDRE, Stanislas DEHAENE

En prélude à tout propos, voici la citation que nous livre Stanislas Dehaene (S.D.) :

« Commencez donc par mieux étudier vos élèves ; car très assurément nous ne les connaissez point. »
JJ Rousseau. Emile ou De l’Education (1762)

Même s’il ne manquera pas d’attaquer les naïvetés de JJ. Rousseau, Dehaene donne ici la direction générale de son livre, très agréable à lire et très facile à suivre – et parfois même drôle !

Tout commence par une introduction fort complète qui aboutit à la traditionnelle annonce du plan. Ce faisant, S. D. applique ses propres conseils : présenter de quoi l’on va parler en général tout en piquant notre curiosité, puis entrer plus longuement dans les détails de ce qui sera abordé. Répéter pour consolider à chacun des trois principaux chapitres :

I- qu’est-ce qu’apprendre ?

II- comment notre cerveau apprend ?

III- quels sont les quatre piliers de l’apprentissage ?

Pour cette dernière partie, annonçons-les, ils seront l’horizon des deux précédents chapitres.

Qu’est-ce qu’apprendre ?

« Apprendre, c’est affiner un modèle du monde. Notre cerveau porte en lui des milliers de modèles du monde extérieur. Métaphoriquement, ce sont comme des maquettes, des modèles réduits plus ou moins fidèles à la réalité qu’ils représentent. » (p. 39)

Plus on aime apprendre, mieux on apprend. Apprendre, c’est donc optimiser une fonction de récompense – ce n’est pas donné à tout le monde, et parfois il est trop tard. Mais il est bien reconnu aujourd’hui par l’imagerie cérébrale que savoir et apprendre procurent du plaisir.

Apprendre, c’est donc prendre du plaisir à exploiter le potentiel de la combinatoire et à explorer l’espace des possibles – c’est-à-dire savoir multiplier les hypothèses. Apprendre, c’est projeter des hypothèses a priori : étonnant ? Il s’agit de « partir d’un jeu d’hypothèses a priori (même s’il peut être très vaste), projeter ces hypothèses sur les données et sélectionner celles qui conviennent le mieux. Il faut donc ajuster les paramètres d’un modèle mental que l’on adapte en permanence à ce qui est observé dans un jeu de projection – vérification, d’hypothèses validées ou invalidées. L’adaptation, c’est en fait l’élimination d’hypothèses jugées comme non valides. Avoir un grand nombre d’hypothèses en tête peut aider à comprendre un phénomène. Néanmoins, il faut également savoir en invalider certaines en s’appuyant sur l’observation et la vérification. Les signaux d’erreur, c’est-à-dire les hypothèses non validées sont autant d’indices qui permettent d’ajuster le modèle. Il faut donc « découvrir une hiérarchie d’indices appropriés au problème posé. » (p. 51) Comme le dit Jean-Pierre Changeux dans l’Homme neuronal : « Apprendre, c’est éliminer ». (p. 65). Apprendre, c’est restreindre l’espace de recherche. Se focaliser, au risque parfois de négliger d’autres détails.

De tout cela, et spécialement de ce jeu des possibles hypothèses à combiner, S.D. conclut que notre cerveau apprend mieux qu’une machine, qui, elle, fonctionne plutôt comme un marteau. La machine ne sait pas [encore ?] hiérarchiser les informations. (P. 68)
Au contraire, notre cerveau hiérarchise, mais « extrait aussi les principes généraux, logiques, explicites. » (p. 68)

Nous avons la capacité d’extraire des formes générales ou de généraliser des formes particulières (comme conjuguer n’importe quel verbe pourtant inventé qui se terminerait en –ER) ; nous apprenons la systématicité et comment, à qui, quand l’appliquer. Apprendre, c’est inférer la grammaire d’un domaine et réagir en bon statisticien.

Comment notre cerveau apprend ?

A la suite de cet exposé sur ce que c’est qu’apprendre, exposé assorti de nombreux exemples, on trouve les conclusions d’expériences effectuées sur les bébés ! D’étonnantes intuitions ont été mises à jour, d’autres ont été battues en brèche.

Par exemple, d’après les expériences récentes en neuroscience, loin d’être une acquisition, le concept même d’objet pourrait bien être inné. Les bébés naîtraient avec le concept d’objet (p. 98), le sens du nombre (p. 102), l’intuition des probabilités : la preuve, les bébés font très tôt preuve de surprise.

« Lorsque nous sommes surpris, c’est signe que nous pensions que cet événement avait une chance infime de se produire – et donc que notre cerveau a fait un calcul de probabilités » (p. 105)

Les bébés auraient également la connaissance rapide des animaux et des personnes, la perception des visages, et le don des langues… La discrimination des sons s’opère très tôt, dès la gestation.

« Il a fallu des avancées méthodologiques importantes en sciences cognitives pour mettre en évidence l’extraordinaire base de données avec laquelle chaque bébé vient au monde : objets, nombres, probabilités, visages, langage, etc. » (p. 98)
« Aucune autre espèce de primate ne présente de telles capacités » (p. 113)

Et pour cause…

En fait, le cerveau du bébé apparaît déjà bien structuré, dès le ventre de sa mère. Pour se la bien représenter, il faudrait imaginer l’arborescence cérébrale en devenir comme les mains : elles apparaissent elles aussi parfaitement dessinées, avec de tous petits doigts, prêt à fonctionner. Voilà comment l’arborescence cérébrale voit le jour, elle aussi.

« Dans les premières semaines de grossesse, l’organisme s’auto-organise sur une base génétique. Aucun apprentissage n’est nécessaire pour que les cinq doigts se forment et reçoivent une innervation spécifique. De même, l’architecture fondamentale du cerveau se met en place sans apprentissage. Dès la naissance, le cortex est déjà organisé, plissé et connecté d’une manière propre à tous les êtres humains. » (p. 121)
En fait, « notre génome contient tous les détails du plan de notre corps… » (p. 122)
« Dès la naissance, l’audition active les aires auditives, la vision les aires visuelles, le toucher les aires tactiles sans que nous ayons besoin de l’apprendre. Cette organisation en territoires distincts pour chacune des modalités sensorielles nous est donnée par les gènes, elle se met en place chez tous les mammifères, et son origine se perd dans la nuit de notre évolution. » (p. 118)

Bien sûr, tout n’est pas figé à l’avance : la part de l’acquis n’est certes pas négligeable. Néanmoins, la plasticité du cerveau n’est pas illimitée.

Quel est alors le rôle de l’apprentissage ?

L’apprentissage modifie les circuits neuronaux chez les enfants :

« Il nous faut admettre qu’en plus du renforcement des voies organiques préétablies, des voies nouvelles se créent par ramification et croissance progressive des arbres dendritiques et axonaux. » Santiago RAMON Y CAJAL, prix Nobel de médecin (1904)

Ramon Y Cajal est un nom à retenir !

Notre cerveau enregistre les informations et les événements importants selon l’importance qu’on leur donne et l’émotion qui va s’y attacher. La plasticité de notre cerveau et la forme qui en découle en dépendent.

« C’est pourquoi la plasticité synaptique est modulée par les grands réseaux de neurotransmetteurs, particulièrement l’acétylcholine, la dopamine et la sérotonine, qui déterminent les épisodes importants à apprendre. » (p. 136)
« Leurs effets sont massifs. Si vous vous souvenez si bien de ce que faisiez le 11 septembre 2001, lorsque vous avez appris l’attentat du World Trade Center, c’est qu’un ouragan de neurotransmetteurs a balayé vos circuits cérébraux ce jour-là, notamment dans l’amygdale, siège des émotions fortes, et que vos synapses en ont été massivement altérées. » (p. 136)

Ceci est désormais rangé dans votre mémoire. Mais laquelle ?

Les chercheurs en distinguent 4 :

  • La mémoire de travail ou mémoire à court terme
  • La mémoire épisodique : c’est l’hippocampe, qui mémorise le contexte.
  • La mémoire sémantique : la nuit, les souvenirs de l’hippocampe sont rangés et classés. « l’épisode unique est devenu connaissance durable et le code neural s’est déplacé de l’hippocampe vers le cortex. » (p. 140)
  • La mémoire procédurale, dont on ne se rend pas vraiment compte, enregistre des actions routinières.

Il s’agirait donc plutôt de la mémoire épisodique.

Quel est le rôle de la mémoire dans les apprentissages, et notamment dans l’apprentissage des langues ? Langue maternelle comprise.

Les langues

Notre fameuse « aire de Broca », consacrée au Langage, est particulièrement développée chez les humains, contrairement aux autres singes. L’apprentissage du Langage ne nécessite que très peu de temps, les humains seraient « câblés » pour ça…

La reconnaissance et la prononciation des sons…

« Vers 12 mois, quelque chose se fige dans notre cerveau, et nous perdons cette capacité d’apprendre. Sauf extraordinaire, nous ne pourrons jamais plus prétendre être japonais, finnois ou hindi -  la phonologie, c’est (presque) fini. » (p. 159)

La grammaire et la structure de la langue…

« La capacité d’apprendre la grammaire d’une langue étrangère, elle, reste ouverte un peu plus longtemps, mais elle finit également par s’effondrer aux alentours de la puberté. » (p. 160)
« La modélisation de ces données suggère que la capacité d’apprentissage d’une langue étrangère décline faiblement au cours de l’enfance, mais périclite brutalement vers l’âge de 17 ans. » (p. 161)

Bon, S.D. est optimiste : on apprend des langues à tout âge. Mais le cerveau est moins souple, modifiera à grand peine les circuits qu’il emprunte habituellement depuis tant d’années.

La lecture

S. D. rappelle que lors de l’apparition de l’écriture, les anciens se sont inquiétés de ce qu’elle allait concurrencer la mémoire. Il cite Platon, mais bien avant, chez les indiens d’Inde, où les hymnes RigVeda, Mahabharata, étaient, comme en Grèce, appris par cœur, cette inquiétude était déjà présente. Si l’on écrit tout, inutile de retenir… alors la mémoire va s’atrophier ? Les anciens avaient peur de l’oubli. Cela semble logique. La réponse des neurosciences va vous surprendre…

« Autant pour Platon, qui croyait naïvement que l’apprentissage de la lecture, en nous permettant de nous reposer sur la 
mémoire externe du livre, allait ruiner notre mémoire interne. Rien n’est plus faux. Le mythe du barde ou du griot qui, bien qu’illettré, posséderait sans effort une immense mémoire a vécu. Tous, nous devons exercer notre mémoire – et le fait d’être allé à l’école et d’avoir appris l’alphabet aide énormément. » (p. 174)

La lecture recycle les circuits de la vision et du langage parlé :

« Lorsque nous apprenons à lire, nous réorientons ces circuits afin que les régions visuelles reconnaissent les chaînes des lettres et qu’elles les envoient vers les aires du langage. Le résultat, c’est que chez un bon lecteur, les mots lus sont traités exactement comme des mots entendus : l’alphabétisation crée une nouvelle porte d’entrée visuelle vers les circuits du langage » (p. 189)

Et oui, car, comme évoqué plus haut, il y a des aires spécialisées dans notre cerveau. Des espaces dédiés à telle ou telle activité. Et il y a mieux, encore plus amusant :

Les neurones prendraient la forme de ce à quoi ils sont destinés… c’est trop rigolo !

(180… ^^) Les neurones permettant de compter seraient alignés pour former des longueurs ; ceux qui permettent de se repérer dans l’espace ressemblent à un champ quadrillé etc. !

Bien entendu, ces analogies et ses outils déjà présents, cette formidable base de données, tout cela se trouve confronté à des limites !!

« Nous pouvons bien sûr apprendre des faits nouveaux, mais encore faut-il qu’ils trouvent leur niche neuronale, un espace de représentation adaptée à leur organisation naturelle. » (p. 181)

De quels types sont nos limites ? Elles restent importantes. Elles proviennent bien sûr de la forme même de notre arborescence cérébrale. Mais elles peuvent également provenir d’accidents cérébraux ou de nos gènes, mais également de notre nutrition. Les carences en alimentation peuvent empêcher un développement optimal de notre intelligence.

Enfin, après ce rapide tour de ce qu’est l’apprentissage et de ce qui se passe lorsque nous apprenons, nous sommes prêts pour aborder les 4 piliers de l’apprentissage :

« Notre cerveau s’est doté de quatre fonctions majeures qui maximisent la vitesse avec laquelle nous parvenons à extraire des informations de notre environnement. » (p. 207)

« - l’attention, qui amplifie l’information sur laquelle nous nous concentrons ;

- l’engagement actif, un algorithme qu’on appelle également « curiosité », et qui incite notre cerveau à évaluer sans relâche de nouvelles hypothèses ;

- le retour sur erreur, qui compare nos prédictions avec la réalité et corrige nos modèles du monde ;

- la consolidation, qui automatise et fluidifie ce que nous avons appris, notamment pendant le sommeil. » (p. 208)

Reprenons-les un à un…

L’attention :

L’attention peut être décomposée en plusieurs phases. L’alerte : on comprend qu’il va se passer quelque chose. L’orientation de l’attention, c’est-à-dire le moment où l’on comprend ce qu’on attend de nous. Le contrôle exécutif consiste à maintenir son attention. (p. 213)

Point important que S.D. note et qui ne saurait tomber dans l’oreille d’un enseignant sourd : l’apprentissage se fait en société. Un écran ou une vidéo ne saurait remplacer les interactions humaines. Des expériences le montrent (p. 233)

« Le contact oculaire induit en lui (le bébé) une « posture pédagogique » qui l’induit à penser que l’information est importante et généralisable. » (p. 234)

(Parenthèse personnelle : j’aurais préféré « provoque en lui » et « qui le conduit à penser »… ah, l’induction…)

« Parents, enseignants, gardez constamment à l’esprit ce fait capital : votre attitude et votre regard changent tout pour l’enfant. S’attacher l’attention de l’enfant par le contact visuel et verbal, c’est garantir que celui-ci partage votre attention, et multiplier d’autant les chances qu’il retienne l’information que vous cherchez à lui transmettre. » (p. 235)

BREF : enseigner, c’est faire attention à l’attention de l’autre.

Bien sûr, ce formidable avantage comporte son revers. En réalité, nous transmettons beaucoup plus que de simples informations ou comportements. Nous transmettons aussi tout un comportement et une gestuelle, un environnement affectif et une capacité d’influence. En stimulant suffisamment l’attention, certains d’entre nous peuvent devenir des gourous et transformer les petits scientifiques que sont les enfants en simples moutons…

L’engagement actif :

Approfondir les notions que l’on doit apprendre facilite l’apprentissage.

On sait déjà que l’apprentissage actif est plus efficace. La science le prouve désormais. On connait moins les échecs démontrés des pédagogies dites « actives » ou « pédagogie de la découverte », mais l’on a montré que la pure pédagogie de la découverte est un mythe. Les enfants ont besoin d’être guidés et engagés.

D’autres mythes que la science a détruits, d’après S. D. : Les enfants d’aujourd’hui auraient une connaissance innée de la technologie, ayant baigné dans cet univers depuis tout petit… c’est faux. Chaque enfant possède son propre style d’apprentissage… faux aussi. En tout cas, aucune recherche n’a prouvé que certains enfant seraient plutôt visuels et d’autres plutôt auditifs (sauf les aveugles, bien entendu – Dehaene n’a pas oublié d’être drôle)

L’une des solutions aux problèmes rencontrés dans l’apprentissage :

« Elle est bien connue de la plupart des enseignants. Il s’agit de récompenser la curiosité et non de la punir : encourager les questions, demander aux enfants de faire des exposés sur ce qui les passionne, féliciter chaque élève pour ses initiatives, même maladroites… Les neurosciences de la motivation sont extrêmement claires : pour avoir envie de faire une action, il faut anticiper qu’elle conduira à une récompense, laquelle peut être directe ou cognitive. » (p. 262)

Le retour sur erreur

Récompenser la curiosité et indiquer l’erreur. En corrigeant, on informe l’élève de son erreur : c’est le retour sur erreur, et c’est un excellent stimulant pour l’apprentissage.

« L’important, c’est la surprise, c’est-à-dire le décalage entre la prédication et la réalité. C’est cela qu’on appelle un signal d’erreur. » (p. 270)

Alors dans ce contexte, quid des notes ?… elles ne servent à rien, ou presque.

« La note sèche, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’appréciations détaillées et constructives, constitue donc un bien piètre retour sur erreur. Non seulement, elle n’est pas précise, mais elle est souvent différée de plusieurs semaines, ce qui fait que l’élève a tout oublié de ce qui l’a induit en erreur. » (p. 278)

Mais attention, corriger n’est pas punir. En effet,

« On ne « punit » pas un réseau de neurones, on l’informe simplement des endroits où il s’est trompé, en étant le plus précis possible sur la nature et le signes de ses erreurs. » (p. 277)

Donner la bonne réponse pourrait sembler équivaloir à signifier à l’élève qu’il s’est trompé. Mais ce n’est pas le cas. L’aspect affectif joue un rôle clé dans l’apprentissage. Il est important de comprendre que ce retour sur erreur n’a rien à voir avec une punition.

L’erreur est donc bénéfique à l’apprentissage. Mais attention, il ne faut pas négliger le bénéfice de la répétition des succès :

« Recevoir un retour sur erreur améliore la mémoire, même lorsqu’on a choisi la bonne réponse. […] le surapprentissage est donc bénéfique. » (p. 289)

La consolidation

La répétition fréquente des mêmes exercices permet de consolider les connaissances. Dans l’idéal, pour apprendre, on peut même augmenter au fur et à mesure l’intervalle qui sépare chaque révision.

« Mieux vaut quinze minutes de travail tous les jours de la semaine que deux heures concentrées sur une seule journée. » (p. 285)
« Même lorsqu’une compétence est maîtrisée, il [Le cerveau] continue de la surapprendre. Il dispose de mécanismes de routinisation qui « compilent » les opérations que nous utilisons régulièrement sous la forme de routines plus efficaces. Il les transfère dans d’autres régions du cerveau où elles pourront se dérouler inconsciemment, en toute autonomie, sans perturber les autres opérations en cours. » (p. 293)

Une fois rangée et automatisée, elles permettent l’accès à d’autres connaissances et réflexions. S. D. donne une illustration très éclairante de la difficulté d’accéder au sens lorsque l’on commence à lire.

« Hin hotomobilist kit Nanth pour Pari à katorzeure. La distensse ai de troa sans quilomaitre. Ile harive à dicesetteure. Kaile été sa vitaisse moi hyène ? » (p295)

Qui a compris et pu résoudre en même temps ce problème de mathématique ?

Importance du sommeil :

« Il semblerait que, parmi tous les primates, notre sommeil soit l’un des plus profonds et des plus efficaces. » (p. 308)

Il est important et primordial de bien dormir pour bien apprendre. Mais attention là encore aux fausses idées, on ne découvre rien pendant le sommeil…

« Le cerveau endormi n’apprend pratiquement rien, il ne peut que rejouer ce qu’il a déjà éprouvé ». (p. 303)

et de fait, c’est ce qu’il fait. C’est pourquoi le sommeil joue un rôle primordial dans la consolidation.

Expériences : l’apprentissage du matin s’effondre avec le temps. L’apprentissage de minuit reste stable (avec au moins deux heures de sommeil).

« Dormir semble empêcher d’oublier » (p. 297)

Conseils pour les parents et les enseignants :

Laissons les enfants et les adolescents dormir.

« La chronobiologie a démontré qu’avec la puberté, le cycle de sommeil se décale : les adolescents ne ressentent pas le besoin de se coucher tôt, mais, comme chacun a pu le constater, ils éprouvent les plus grandes difficultés à se lever. » (p. 310)

Il faudrait différer l’entrée à l’école d’une demi heure, voire d’une heure et tout irait déjà bien mieux : l’attention augmente, l’absentéisme diminue, ainsi que l’obésité, la dépression…

Engageons la refonte des emplois du temps de nos bambins et adolescents…

Si l’on doit retenir quelques slogans pour les enfants (p. 318)

« Concentrez-vous totalement »

« Participez en classe ! »

« Faites des exercices ! »

« Profitez de chaque jour et de chaque nuit ! »