L’Orient et nous, 2/3

L’écriture, la raison, les dieux

En recopiant ce titre de l’ouvrage des chercheurs Jean Bottéro, Clarisse Herrenschmidt et Jean-Pierre Vernant, je m’interroge un peu sur le parti pris des choses ou des idées. Néanmoins, dans ce livre de 96 publié chez Albin-Michel, je trouve quelques trésors que je vous livre ici.

Voici une synthèse du deuxième chapitre écrit par Clarisse Herrenschmidt qui s’intitule :

L’écriture entre mondes visible et invisible en Iran, en Israël et en Grèce

C. H. étudie la naissance et l’évolution de l’écriture au Moyen-Orient, en s’attardant sur les langues mises par écrit et en abordant ce qu’on en retrouve chez les Grecs, et ce que ces derniers en ont fait.

Si elle oppose « monde visible » et « monde invisible », c’est pour nous faire remarquer  le passage d’une écriture reflétant les choses du monde extérieur à une écriture permettant la transcription du point de vue des locuteurs. D’après elle, c’est là que se situerait la révolution la plus significative, et que l’écriture des langues, tout autant que les langues, a permis.

En effet, après les pictogrammes (=représentation graphique ou dessin figuratif stylisé représentant ayant fonction de signe), les logogrammes (=dessin correspondant à une notion ou une suite de sons) et les syllabaires (=ensemble de signes graphiques qui notent les syllabes), qui « notent les langues comme à l’extérieur d’elles-mêmes », voici la révolution des alphabets consonantiques, puis des alphabets tout court, tels que nous les connaissons.

« Qu’il s’agisse du dessin évoquant la chose du monde visible et son nom ou du signe syllabique notant l’unité sonore minimale que perçoit l’appareil auditif humain (la syllabe), ces signes réfèrent au monde extérieur, chose appréhendée par la vue ou son de la parole captée par l’ouïe. Au contraire, avec les alphabets consonantiques, notant le phénicien, l’hébreu, l’araméen, le nabatéen, puis l’arabe – pour ne parler que de ces langues -, les systèmes notant le vieux perse ou bien les langues de l’Inde, et enfin l’alphabet grec, nous sommes en présence d’écritures qui notent le son du point de vue du sujet parlant. »

Op. cit. (p. 118-119)

C. H. présente le plan de ses premières pages : 

« Il convient de commencer par les premiers pas qui mènent à la création de l’écriture : bulles, calculi, comptes, tablettes, vers le milieu du IVèmemillénaire avant notre ère ; de faire ensuite un grand saut, passer de -3000 environ à -2000 environ pour envisager l’écriture qu’on appelle l’élamite linéaire et qui n’est toujours pas lue ; de gagner enfin le dernier tiers du IIèmemillénaire avant notre ère pour observer que, chez les Élamites qui écrivent peu, l’écriture constitue un médium majeur entre les hommes et les dieux. »

Op. cit. (p. 97)

Qui sont les Élamites ? Et où se trouvent-ils ? Ils seraient en tout cas les premiers ancêtres de l’écriture, moins connu du grand public que les Sumériens.

Nos ancêtres les Élamites

À retenir pour briller en société => Des bulles et des calculi !! les Élamites étaient les ancêtres du contrat !

Voici une des premières traces des contrats : Pour enregistrer une transaction de façon légale, étaient enfermées dans une bulle d’argile de toutes petites figurines dont le nombre et l’aspect représentaient la transaction (calculi, cailloux). Sur la surface de la bulle d’argile, était gravés les termes du contrat : combien, quand, à qui ? En cas de litige ou de désaccord, on brisait la bulle pour vérifier la conformité de l’intérieur avec l’extérieur. (p. 98) On les trouve à Suze et cela date du Vème millénaire av JC.

Évolution de l’écriture : des pictogrammes aux signes…

Les premiers signes proto-élamites étaient plus artistiques et plus abstraits que les premiers signes sumériens, plus réalistes ; on reste encore dans les pictogrammes, néanmoins. (p. 102)

Le problème des pictogrammes, comme c’est le cas pour le chinois, c’est qu’il faut d’abord connaître la langue et les mots pour lire les tablettes. Cette écriture requiert au préalable une connaissance des mots de la langue et un apprentissage par coeur des pictogrammes, qui seuls permettent de les reconnaître. Peu à peu, vont entrer dans l’écriture des signes plus abstraits, mêlés à quelques pictogrammes qui perdurent, et qui peuvent parfois se lire différemment, selon le contexte. On arrive petit à petit au cunéiforme.

A retenir pour briller en société => la vieille histoire du N qui devient M devant B, P…oui, ce qu’on apprend à l’école primaire, c’est assez vieux et ça ne sort pas de nulle part. C’est notre façon de noter et de conserver en mémoire une lettre qui ne peut plus se prononcer ! Lisons ce témoignage :

« L’élamite est écrit [en cunéiforme] grâce au progrès fait par les Mésopotamiens, la phonétisation syllabique : les signes représentent des syllabes (consonne-voyelle, consonne-voyelle-consonne). On y trouve déjà certaines particularités de la notation élamite bien connues plus tard : l’hésitation entre la consonne sourde et la sonore de même point d’articulation (entre b et p, par exemple), la présence irrégulière de la consonne nasale implosive précédant une consonne occlusive de même point d’articulation (par exemple : m devant b/p ne s’écrit pas toujours). »

Op. cit. (p. 107)

Elle ne s’écrit pas toujours parce qu’elle est finalement assez difficile à prononcer. C’est aussi pour cela qu’en français, sous l’influence d’autres langues, notamment le germanique, le AM de JAM-bon se prononce Jambon… ce A nasal si français.

Le sujet est complexe et vaste pour un linguiste ! et on ne s’en rend pas toujours compte… (p. 143) Par exemple :

« Un iraniste qui travaille sur l’Antiquité doit approcher les langues de l’Iran ancien (l’avestique, le vieux perse, le moyen perse et enfin le persan classique), et leurs écritures (l’alphabet avestique, le cunéiforme vieux-perse, le système pehlevi et l’alphabet arabo-persan). En plus, pour lire des textes émanant des centres mêmes du pouvoir iranien à la période achéménide, il faut savoir le grec et son alphabet, l’élamite et l’akkadien notés en cunéiforme, l’araméen et l’hébreu écrits en alphabet consonantique. Un même éclatement graphique et linguistique s’impose à ceux qui travaillent su l’Iran parthe et sassanide. »

Op. cit. (p. 143-144)

Le sujet est complexe et fascine depuis longtemps. L’auteur s’intéresse aux mythes qui retranscrivent l’histoire du langage et l’histoire de l’écriture. J’en relève ici qui m’a particulièrement interpellée – voici à nouveau de quoi briller en société !

Des mythes expliquent la naissance du langage. Par exemple, les Cashinahua, population amazonienne du Brésil « ont un mythe du déluge et de la réinvention de la vie, où le héros culturel est une femme, Nëtë, qui survit au déluge et se donne à elle-même des enfants en pleurant dans une calebasse. Les larmes trop abondantes ayant usé ses yeux, Nëtë devient Bwëkon « aveugle » ; comme elle veut enseigner à ses enfants tout ce qu’ils doivent savoir pour se nourrir, ceux-ci mettent dans sa main quelques feuilles de plante qu’elle renifle, manipule et nomme : « c’est du manioc. » Aveugle, elle ne saisit plus rien de l’extérieur, mais son corps s’unit aux choses qu’elle touche et sent, et elle produit le nom des choses dans cette fusion, prêtant aux choses sa voix d’humain détaché de tout regard. Si savoir le nom n’est rien d’autre que savoir traiter de la chose qui porte ce nom, si « c’est du manioc » typifie un mode agricole et une recette de cuisine, savoir le nom provient de la capacité de Nëtë Bwëkon de s’abstraire et de laisser parler les choses au travers de soi : le langage est certes savoir et savoir-faire, mais à la condition de l’effacement du corps de l’homme. Ce mythe dit que le nom des choses n’est pas de l’homme : le langage est la condition du mythe, le mythe du mythe. »

Op. cit. (p. 112-113)

Passons à présent aux alphabets consonantiques : quelles sont leurs caractéristiques ?

Les alphabets consonantiques

C’est une écriture linéaire, tracée à la pointe ou à la plume sur de la pierre, du métal, des tessons de poterie, du cuir, mais surtout du papyrus, transportable, ce qui en assura le succès.

« La règle alphabétique y prévaut : un signe = un son ». Autres caractéristiques :

* Ne comporte pas de logogrammes 

* Ne note pas la syllabe, mais seulement les consonnes. 

* Possède un petit nombre de signes.

Le nombre de signes, dès l’antiquité, va de 22 (phénicien et araméen) à 30 (cunéiforme d’Ougarit). (Pour rappel, syllabaire mésopotamiens = 130 signes !)

* Sépare les mots par une barre verticale, un point ou un blanc.

Ces alphabets ont connu un grand succès, dont le phénicien qui a été emprunté par les grecs. Mais auparavant, voyons l’alphabet des hébreux.

L’écriture des judéens

(p. 163) Si nous ne savons pas comment les Hébreux ont appréhendé leur alphabet, nous savons en revanche que les judéens, au retour d’exil, fixent leur corpus sacré, et par là-même leur alphabet. 

Fait notable : l’hébreu, langue classique de l’antiquité, est redevenue une langue vivante au XXème siècle. De façon volontaire et presque artificiel, militante en tout cas. Auparavant, l’hébreu était pratiqué comme était pratiqué le latin en occident jusqu’au XVIème siècle… ce qui n’empêcha pas le latin d’évoluer, mais le laissait tout de même exister comme une langue officielle, une langue morte tout de même.

Quels témoignages de l’hébreu ?

« Les écrits archaïques, ou pré-exiliques, ostraca, sceaux-scarabées, inscriptions sur pierre, tombes, stèles, montrent une écriture fine, très proche du phénicien, suivant un ductussouple. Cette écriture est encore reconnaissable sur les monnaies jusqu’aux environs de 100 avant notre ère. Mais dès la fin du 1ermillénaire avant notre ère, la Torah est écrite avec l’écriture carrée, dérivée de l’araméenne, ainsi nommée parce que tous les signes doivent s’inscrire dans une forme quadrangulaire. »

Op. cit. (p. 167)

La notation araméenne ne permet pas la notation des voyelle… cependant…

« À la fin du Ier millénaire, furent inventées les matres lectionis, « les mères de lecture », dont nous avons déjà parlé. Ce procédé de notation vocalique, que l’on appelle la scriptio plena, l’ « écriture pleine », représenta malgré ses insuffisances un pas vers la notation des voyelles. (cf Qumran avec les Esséniens) Dès la période hellénistique, des textes de la Torah posent des problèmes de compréhension dus à l’alphabet consonantique. Les scribes ajoutaient des signes et multipliaient ainsi les possibilités d’interprétations.

Op. cit. (p. 169)

« Il y eut plusieurs essais autres que la scriptio plenapour noter les voyelles ; seul le système occidental dit de Tibériade eut quelque succès, car, inventé vers le IVème siècle de notre ère et généralisé dans le monde juif, il est à la base de la Bible massorétique, ou plus exactement de la version massorétique de la Bible. Les Massorètes, rabbins et savants des VI-VIIIè siècles, fixèrent la teneur du canon, incluant ou excluant certains passages ; par la notation des voyelles, ils firent disparaître l’ambiguïté et n’autorisèrent plus qu’une seule lecture réelle. Si les voyelles ne disposaient pas de signes autonomes, mais de signes diacritiques au-dessus et en dessous des consonnes (points, crochets de petite taille), l’écriture ressemblait quand même à un alphabet complet.

Op. cit. (p. 169)

« Ainsi fixé, le texte massorétique est vocalisé, sauf un mot, le tétragramme divin, le nom de Dieu noté YHWH. S’il est aujourd’hui phonétisé en « Yahvé » à partir de ses notations antiques en grec, il n’était pas lu ainsi dans l’Antiquité juive post-exilique, il n’était pas prononcé comme il était écrit, mais sous les formes « Adonaï » ou ha sem, « le nom », par exemple. Ce signe était lu comme un logogramme – comme les Mésopotamiens pouvaient lire le signe de la tête soit sagen sumérien, soit resuen akkadien ; le sens restait le même, les actualisation linguistiques et phonétiques différaient. On ne lisait pas des lettres séparées, référant à des sons, puis combinées entre elles, on reconnaissait un signe. »

Op. cit. (p. 169)

Passons à présent aux Grecs et leur alphabet

A la fin de la période mycénienne, les Grecs semblent avoir perdu l’usage de l’écriture, après l’avoir reçu des Crétois. Ils se tournent vers l’alphabet phénicien.

« Les signes de ce qui allait devenir leur écriture furent empruntés par les Grecs (ou les Crétois ?) aux Phéniciens, peut-être au IXème siècle avant notre ère, au plus tard au milieu du VIIIè siècle, et le premier texte connu de nous date de 730 avant notre ère. Les Grecs conservèrent peu ou prou le nom sémitique des lettres : ce qui se disait baytdevint bêtadaletdevint delta, noundevint nu. Ils conservèrent aussi l’ordre des lettres, aleph-bêt-gimeldevint alpha-bêta-gamma, ce qui donna notre « alphabet ». Ils transformèrent la forme des lettres selon un mouvement de rotation ou d’inversion, marquant ainsi leur appropriation des signes. Hérodote savait (Enquête, V, 58) que les lettres grecques venaient des Phéniciens. »

Op. cit. (pp. 126-127)

Les Grecs adoptent cet alphabet, peut-être via les Ioniens, qui étaient leurs vassaux (p. 183)

Cependant, les Grecs font de cet alphabet un système parfait et complet. Ils ajoutent les voyelles, devant la nécessité absolue de noter le A privatif en début de mot. Ils s’interrogent et nous notons des hésitations longues devant la notation du H aspiré (qu’on devrait appeler expiré), notamment en début de mot. Les esprits, rudes et doux, apparaissent (en 403) (p. 130). Les doubles consonnes PHI, XI, PSY sont également ajoutées aussi, ainsi que les diphtongues AI, EI, EU, EO etc., ceci dans le but de retranscrire le plus fidèlement possible la langue grecque.

« L’alphabet complet donne à voir à la fois le travail intérieur du corps parlant et l’universel du langage humain. De fait, mettre sur un même plan d’égalité graphique les consonnes et les voyelles, sons produits par fermeture ou par ouverture de l’appareil phonatoire, revenait à écrire que tous les sons venaient du corps de l’homme. Les Grecs ont été conscients que leur écriture permettait la transcription des mots d’autres langues que la leur : à preuve l’extraordinaire exactitude du rendu phonétique des mots scythes et iraniens rapportés par Hérodote, par exemple. Transcrire la langue des autres dans ses propres phonèmes revient à montrer que le langage vient du corps de l’homme et que tous les hommes sont dans le langage. »

Op. cit. (p. 132)

Le cunéiforme du vieux perse, je le conserve pour plus tard, pour un nouvel épisode de la Boule athée sur la Perse !

Alors, l’Orient et l’Occident ?

Conclusion originale de l’auteur autour de la prononciation :

D’abord, il y a deux orients, qui correspondent à deux alphabets… « Les alphabets participent de l’Orient et de l’Occident, mais le reste graphique les divise. » (p. 139)

Il y a les alphabets qui conservèrent ce qu’on appelle un « reste », à savoir un signe qui ne se prononce pas mais annonce ou précise la nature du mot qui va suivre ou sa sacralité, comme le nom de dieu. C’est une différence importante, que l’on retrouve dans les textes hébreux ou seul le tétragramme YHWH n’est pas vocalisé : Le tétragramme reste figé et intouchable, non vocalisable car on ne doit pas le prononcer, et demeure ainsi dans le texte un peu comme un idéogramme ou pictogramme…

« Les Orientaux – et certains plus que d’autres – aimèrent l’écriture riche, qui déborde de sens et de symboles, les Occidentaux l’aimèrent pauvre. Les Orientaux aimèrent être pris et enveloppés par les signes, les Occidentaux aimèrent limiter les signes. »

Op. cit. (p. 139)

Quant aux grecs et nous

Le fait qu’un alphabet très complet permette à quiconque de lire et d’accéder à cette langue écrite fut perçu comme un problème. Dans une communauté soudée, que l’on veut soudée en tout cas, les individus doivent avoir besoin les uns des autres. Les rendre autonomes et indivis constitue un danger. Le grec permet l’ « universel inconcevable » mais pas encore « le sujet qui soliloque ».

« Au demeurant, il allait encore falloir vingt siècles d’histoire pour en arriver là : le christianisme et sa double théorie du langage – Dieu maître des mots qui créent, Christ fait homme dans la parole -, la naissance des Nations ou l’universel dans les frontières linguistiques, impliquant la grammaire et l’orthographe comme espaces médians entre le sujet et l’universel, l’imprimerie ou le dédoublement du temps qu’elle signifie… Mais ceci est une autre histoire. »

Op. cit. (pp. 187-188)

=> Ah oui, j’oubliais… la syrienne en slip clouté… c’est une figurine féminine, retrouvée sur le site de Mari en Syrie, et qui date du IIIème millénaire, début du IIème millénaire av JC. Elle se trouve au musée d’Alep, en Syrie !

Publié par

laetitia

Écrivaillounette de romans et de chansons, de formation en Lettres Classiques, Docteur en linguistique, prof de Français Lettres Classiques, actuellement d'expression écrite et orale… et de FLE, je souhaite mettre à disposition de tous des cours, des avis et Compte-rendu de lecture, des extraits de mes romans, des articles de linguistique, des recherches en mythologie et religion… et les liens vers la chaine "La Boule Athée" que je co-crée avec mon compagnon et ami.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *