Métaphysique des tubes, Amélie Nothomb

Amélie est un tube qui se prend pour dieu, ou un dieu qui s’observe comme un tube, durant les vingt premiers mois de sa vie.

Elle naît au Japon, cadette d’un grand frère et d’une grande sœur, fille d’une mère sans emploi et d’un père consul, ou diplomate français au Japon, d’ailleurs chanteur de No (passage très drôle).

Quand elle sort enfin de sa torpeur, torpeur apathique qui lui avait valu le surnom de Plante de la part de sa mère, c’est pour crier, jusqu’au chocolat blanc, délicieux fournisseur de plaisir et éveilleur des sens, que lui avait apporté sa grand-mère. Puis pour apprendre tout assez rapidement. Pour observer le monde et les gens, pour découvrir peu à peu qu’elle n’est pas dieu…

Mon passage préféré, subversif au sens propre, à propos des carpes et des garçons…

« Nous arrivâmes à la pièce d’eau. Je distinguai un grouillement de couleurs. De l’autre côté de l’étang, un bonze vint jeter des granules: je vis les carpes sauter pour les attraper. Certaines étaient énormes. C’était un jaillissement irisé qui allait du bleu acier à l’orange en passant par le blanc, le noir, l’argent et l’or. […]

« Au fond, elles ressemblaient à des Castafiore muettes, obèses et vêtues de fourreaux chatoyants. Les vêtements multicolores soulignent le ridicule des boudins, comme les tatouages bariolés font ressortir la graisse des gros lards. Il n’y avait pas plus disgracieux que ces carpes. je n’étais pas mécontente qu’elles fussent le symbole des garçons.

« Elles vivent plus de cent ans, me dit Nishio-san sur le ton du plus grand respect.

« Je n’étais pas si sûre qu’il y ait de quoi se vanter. La longévité n’était pas une fin en soi. Vivre très longtemps, de la part du cryptomère, c’était donner sa juste ampleur à une noblesse magnifique, c’était lui laisser le temps d’asseoir son règne, de susciter l’admiration et la crainte révérencieuse dues à un tel monument de force et de patience.

« Être centenaire, pour une carpe, c’était se vautrer dans une durée adipeuse, c’était laisser moisir sa chair vaseuse de poisson d’eau stagnante. Il y a encore plus dégoûtant que la jeune graisse : c’est la vieille graisse. […]

« André [le grand-frère], Hugo [un enfant adopté], Juliette [la grande sœur] et moi prenions le bain ensemble. Les deux garnements malingres ressemblaient à tout sauf à des carpes. Ça ne les empêchait pas d’être moches. C’était peut-être ça, le point commun à l’origine de cette symbolique ; avoir quelque chose de vilain. Les filles n’eussent pas pu être représentées par un animal répugnant. »

pp. 84-86, Livre de Poche, n°15284

Malheureusement, les parents lui offrent trois carpes. « C’est une bonne idée, n’est-ce pas ? – Oui, répondis-je avec une politesse consternée. – La première est orange, la deuxième est verte, la troisième est argentée. Tu ne trouves pas que c’est ravissant ? – Si, dis-je en pensant que c’était immonde. » (p. 131)

Et pourtant ces carpes, qui gobent et vous abordent en ouvrant leur corps, elles sont des tubes, comme la petite Amélie et comme nous tous :

« Tu trouves ça répugnant ? À l’intérieur de ton ventre, c’est la même chose. Si ce spectacle t’obsède tellement, c’est peut-être parce que tu t’y reconnais. Crois-tu que ton espèce soit différente ? Les tiens mangent moins salement, mais ils mangent, et dans ta mère, dans ta sœur, c’est comme ça aussi. Et toi, que crois-tu être d’autre ? Tu es un tube sorti d’un tube. Ces derniers temps, tu as eu l’impression glorieuse d’évoluer, de devenir de la manière pensante. Foutaise. La bouche des carpes te rendrait-elle si malade si tu n’y voyais ton miroir ignoble ? Souviens-toi que tu es un tube et que tube tu redeviendras. »

p. 145

Voilà la métaphysique des tubes… la métaphysique étant l’art de raisonner de façon abstraite pour mieux connaître l’être et les causes de ce monde… 🙂

La Lenteur, de Milan Kundera

Je n’ai toujours pas lu L’insoutenable légèreté de l’être… la taille, la présomption, le côté ironique mais élégant, sans doute, m’auront effrayée. Mais la lecture de ce texte si léger, La lenteur, pourrait engager bien des récalcitrants à pénétrer l’œuvre de Kundera.

Par quelle porte ? La neuvième porte, comme il en parle lui-même ? La porte d’un roman où aucun mot ne serait sérieux.

Au cœur de cet étrange roman, la femme du narrateur le lui dit d’ailleurs : 

Tu m’a souvient dit vouloir écrire un jour un roman où aucun mot ne serait sérieux. Une Grande Bêtise Pour Ton Plaisir. J’ai peur que le moment ne soit venu.

p. 110, édition folio, Gallimard 95

Ce roman enferme en un court séjour plusieurs personnages, dont le narrateur, dans un château-Relais. Un colloque, des vaniteux, des femmes qui auraient pu être sexy, qui se dérobent ou se donnent mal, s’abandonnent à la passion éconduite, mais surtout des hommes en quête de gloire et qui se ridiculisent. 

Je ne peux m’empêcher de remarquer, incidemment, que, décidément, la littérature masculine n’offre que très peu de portraits de femmes ravinées par l’ambition ou ridiculisées par la vanité intellectuelle… tout au plus sont-elles jalouses les unes les autres de leurs succès ou de leur beauté ! Serait-ce que nous ne sommes jamais ridicules à leurs yeux ? Ou bien serait-ce que nous ne le sommes jamais en vrai 😀 ? La peau diaphane qu’ils veulent trouer [dixit : « je te percerai avec ma bite et te clouerai au mur ! » (p. 142) protègerait et conserverait immaculé le fameux mystère féminin [qu’ils sont les seuls à voir] ? Peut-être sera-ce parce que les hommes vaniteux se concentrent sur leur devenir idéal de « bite au pluriel » (p. 176) ? En particulier quand ils ne bandent pas… ?(p. 143)

Et pourtant, bien des femmes cherchent à être, comme le Vincent de Kundera, plus drôle ou plus brillante que d’autres, femmes ou hommes confondus, d’ailleurs… mais revenons au sujet du livre, un livre drôle, donc risqué, car il paraît que « le sérieux protège ». Idée saugrenue s’il en est…

A côté de références à Laclos, à l’élégance propre au XVIIIè ou à Jean Hus, et quelques petites réflexions du type :

Le sentiment d’être élu est présent, par exemple, dans toute relation amoureuse. Car l’amour, par définition, est un cadeau non mérité ; être aimé sans mérite, c’est même la preuve d’un vrai amour.

p. 64

On trouve un enchaînement de situations drolatiques et confinant au ridicule… personnages grotesques, très prétentieux, de l’universitaire tchèque qui rappelle combien il a souffert durant les années de dictature puis qui en oublie de lire sa conférence sur ses recherches, sa découverte d’une nouvelle espèce de mouche, en passant par les amoureuses éconduites ou le long passage sur les trou du cul… (108 à 122) : celui, bien réel de la jeune fille que Vincent drague et les figurés – comprendre les personnages précédents – sans négliger un détour par Apollinaire – tout cela pour tenter de changer d’obsession. C’est réussi. On ne se souvient même plus de quoi il voulait débarrasser sa pensée quelque quinzaine de pages auparavant.

Et il y a donc ce personnage tchèque, au nom imprononçable, CECHORIPSKY, qui devient Sechoriqui, puis Chipiqui… qui revient sur la scène des chercheurs après des années d’absence dues au régime dictatorial de son pays. Mais les libres vaniteux sont sans pitié :

« Comment est-il possible qu’ils rient, qu’ils se permettent de rire ? Peut-on passer si facilement de l’adoration au mépris ? (Mais oui, mon cher, mais oui.) La sympathie est-elle dont chose si fragile, si précaire ? (Mais bien sûr, mon cher, bien sûr.) »

p. 98

Et l’auteur de s’adresser à son personnage comme il le fera vers la fin :

« Mon cher compatriote, camarade, découvreur célèbre de la musca pragensis, héroïque ouvrier des échafaudages, je ne veux plus te voir souffrir de te voir planté dans l’eau ! Tu vas attraper la crève ! Ami ! Frère ! Ne te tourmente pas ! Sors ! Va te coucher. Réjouis-toi d’être oublié. Emmitoufle-toi dans le châle de la douce amnésie générale. Ne pense plus au rire qui t’a blessé, il n’existe plus ce rire, il n’existe plus comme n’existent plus tes années passées sur les échafaudages ni ta gloire de persécuté. […]

pp. 160-161

Pour débouler sans transition sur :

« Vincent n’a pas retrouvé son slip, il a enfilé son pantalon et sa chemise sur corps mouillé et s’est mis à courir après Julie. »

p. 161

Alors, va-t-il ou ne va-t-il pas ?

Point de lendemain.

Point d’auditeur.

Je t’en prie, ami, sois heureux. J’ai la vague impression que de ta capacité à être heureux dépend notre seul espoir.

p. 183

Trilogie Newyorkaise, 1. Cité de verre de Paul AUSTER

Je ne me souviens plus de l’autre roman d’Auster que j’ai lu, dans lequel se promenait également un long jeune homme à l’appartement étrange, aux meubles faits de livres… mais l’incipit était à la hauteur de celui-ci :

« C’est un faut numéro qui a tout déclenché, le téléphone sonnant trois fois au cœur de la nuit et la voix à l’autre bout demandant quelqu’un qu’il n’était pas. Bien plus tard, lorsqu’il pourrait réfléchir à ce qui lui était arrivé, il en conclurait que rien n’est réel sauf le hasard. Mais ce serait bien plus tard. Au début, il y a simplement eu l’événement et ses conséquences. Quant à savoir si l’affaire aurait pu tourner autrement ou si elle avait été entièrement prédéterminée dès le premier mot qui sortit de la bouche de l’étranger, ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est l’histoire même, et ce n’est pas à elle de dire si elle a un sens ou pas.

Pour ce qui est de Quinn, peu de choses nous retiendront. Qui il était, d’où il venait et ce qu’il faisait n’ont pas grande importance. Nous savons, entre autres, qu’il avait trente-cinq ans. Nous savons qu’il avait jadis été marié, qu’il avait un jour été père et qu’à présent sa femme et son fils étaient tous les deux morts. Nous savons aussi qu’il écrivait des livres. Pour être précis, nous savons qu’il écrivait des romans policiers. »

p. 7 édition Le Livre de Poche n°13518

Et bien le « quelqu’un » qu’il n’était pas est un certain Paul Auster. Amusant non ? Mais bien plus tard, il en rencontre un autre, de Paul Auster, qui se révèlera être l’ami du narrateur. Un vrai méli-mélo d’identités croisées, usurpées…

Daniel Quinn, notre héros, utilise un pseudonyme – William Wilson – pour ses romans à succès, dans lesquels il fait intervenir un inspecteur, Max Work.

« Dans cette trinité que formait désormais Quinn, Wilson avait un peu la fonction de ventriloque, Quinn servait de marionnette et Work était la voix pleine qui donnait un but à l’entreprise. […] Et, petit à petit, Work était devenu une présence dans la vie de Quinn, son frère intérieur, son camarade de solitude. »

p. 11

De nombreux jeux sur les personnalités, nos diverses personnalités et les identités, celles que nous endossons ou n’endossons pas.

Quinn finit par se faire passer pour le fameux Paul Auster, puisqu’on insiste au téléphone, puisqu’on le demande. Dans cette nouvelle peau, il se sent libre.

« Le fait qu’il y eût à présent une raison d’être Paul Auster donnait une sorte de justification morale à cette mascarade et le déliait de l’obligation de défendre son mensonge. Car se prendre pour Auster était devenu synonyme, dans sa tête, de faire le bien dans le monde. »

p. 73

Et l’auteur a dû tellement rire à ce moment. ^^

« Il parcourait donc la gare comme s’il était dans le corps de Paul Auster, en attendant de voir paraître Stillman. »

p. 73

Peter Stillman est le père de… Peter Stillman. C’est le second qui le contacte par le truchement de sa femme Virginia Stillman pour lui demander de retrouver le premier avant qu’il n’assassine le second… pas simple !

Je ne vous en dis pas davantage… prenez le temps d’avoir le plaisir de lire ce livre.

Quant au sort ou au hasard, il en sera question :

« Le sort, donc. Peu importait l’opinion qu’il en avait, peu importait son désir qu’il en allât autrement, il n’y pouvait rien. Il avait répondu oui à une proposition et il était maintenant impuissant à défaire ce oui. Ce qui signifiait une chose seulement : qu’il devait aller jusqu’au bout. Il ne pouvait pas y avoir deux réponses. C’était l’un ou l’autre. Et c’était ainsi, que ça lui plût ou non. »

p. 154

Chez Auster, il y a aussi ces petites choses qui lui sont propres : ces personnages hésitants dont on ne sait pas grand chose…

« Elle portait un uniforme blanc d’infirmière et tenait un sac de papier brun, plein de provisions, dans ses bras. En voyant Quinn elle laissa tomber le sac et poussa un hurlement. Ou bien elle hurla d’abord et laissa tomber le sac. »

p. 173

On l’imagine en film… ou des délires du genre dont je me délecte et que je vous encourage à rencontrer si ce n’est déjà fait :

« Ses besoins se réduisirent de plus en plus au fil du temps, car il apprit que manger n’apportait pas forcément de solution au problème de l’alimentation. Un repas n’était qu’un bien faible rempart contre l’inéluctabilité du repas suivant. La nourriture ne pourrait jamais répondre à la question de la nourriture ; elle ne faisait que retarder le moment où cette question devrait être posée pour de bon. Le plus grand danger était donc celui de trop manger. »

p. 159

L’Orient et nous, 3/3

L’écriture, la raison, les dieux

En recopiant ce titre de l’ouvrage des chercheurs Jean Bottéro, Clarisse Herrenschmidt et Jean-Pierre Vernant, je m’interroge un peu sur le parti pris des choses ou des idées. Néanmoins, dans ce livre de 96 publié chez Albin-Michel, je trouve quelques trésors que je vous livre ici

Voici une synthèse du dernier chapitre, 3/3, écrit par Jean-Pierre Vernant et qui s’intitule :

Écriture et religion civique en Grèce

1. Mythes et raisons

JP Vernant commence par remettre en cause le dogme du XIXème, selon lequel les Grecs seraient les descendants d’un « peuple » indo-européen, dont on n’a guère de preuve de l’existence d’ailleurs… J’ai longuement évoqué ces théories dans ce compte-rendu de ma lecture de « Les langues du Paradis ».

 « On veut trouver à la Grèce des origines indo-germaniques. […] Tout cela ne relève nullement de la science ou de la conjecture raisonnée, mais de la pure idéologie. »

Op. cit. p.  191

Mais alors d’où sortent-ils ? D’où viendrait le fameux « génie grec » ? D’après Jean Bottéro (L’orient et nous, 1/3), tout commence à Sumer.

Quels sont ses arguments ? Sur quelles caractéristiques se fonde-t-il ? Qu’en retient JP Vernant dans ce troisième chapitre ?

« Tout d’abord la présence d’un phénomène urbain important et la constitution d’États, à l’organisation complexe ; deuxièmement, l’existence d’un panthéon organisé, avec une pluralité de grands dieux, ayant chacun leur nom, leur caractère singulier, leur forme d’action, leur domaine d’intervention ; troisièmement, le fait décisif que l’écriture commence en Mésopotamie, ce qui en fait le point de départ de notre histoire ; quatrièmement, de grands mythes, répondant à des questions essentielles ; cinquièmement, la place importante que tient, au plan des techniques intellectuelles, la divination, car les règles divinatoires montrent que les Mésopotamiens possédaient déjà la maîtrise d’une procédure de pensée leur permettant d’établir un certain ordre dans l’univers. »

Op. cit. p. 192

Mais avant d’établir des relations à la hâte ou des conclusions imprudentes, revoyons un peu d’histoire de la Grèce continentale…

Entre le XVIè et le XIVè av JC, le monde dit mycénien se développe dans un espace qui va du Péloponnèse, de l’Argolide, de l’Attique, la Thessalie à la Béotie. Avec une apogée vers XIVè, de monumentales forteresses vers XIIIè et le déclin vers le XIIè.

Et pendant ce temps, en Crète…

La civilisation est palatiale et brillante. [ci-dessous, le fameux palais de Knossos, en Crète donc…] 

« Ce qui nous intéresse, c’est que, après une première destruction des palais, on voit comment les Mycéniens, qui se trouvent alors en Grèce continentale, s’installent en Crète dans la deuxième moitié du XVè siècle et vont y jouer un rôle dominant. À un certain moment, vers 1700, la destruction des palais crétois est complète. Est-ce dû à ces Mycéniens ? On en doute. Peut-être s’agit-il de tremblements de terre, peut-être y a-t-il d’autres raisons. En tout cas, ce que l’on constate c’est que seul le palais de Cnossos reste actif et que, à ce moment-là, en Crète et à Mycènes, on retrouve le même type de civilisation. »

Op. cit. 193

Vers 1400, nous avons des tablettes ! Une écriture syllabique que l’on nomme du linéaire A, pratiquée en Crète, encore indéchiffrée ; puis le linéaire B, dérivé du linéaire A et notant du grec, pratiquée en Crète comme en Grèce continentale. (p. 193)

A ce moment-là, les indo-européens en tout cas, d’où qu’ils viennent, quels qu’ils soient, sont arrivés. On le sait parce que le grec est incontestablement une langue indo-européenne.

« Ils s’unissent certainement très vite à une population locale non indo-européenne, que les auteurs grecs appellent aussi de temps en temps les « Barbares ». Hérodote pourra dire, par exemple, qu’avant, en Grèce, il y avait des Barbares, des Minyens ou des Pélasges… »

Op. cit. p. 194

Alors reprenons. Les Mycéniens supplantent les Crétois dans leur influence en Méditerranée à partir de 1400. Les palais mycéniens ont l’allure militaire tandis que les palais crétois étaient compliqués et ouverts. 

La porte des Lionnes à Mycènes

Entre le XIIè et le XIè, ces constructions pour majeure partie mycéniennes disparaissent et c’est une période qui marque une certaine régression. L’écriture disparaît également.

« C’est entre le XIIè et le IXè siècle que les communications entre ces Grecs et l’Asie sont quasi interrompues. On assiste alors une baisse du commerce, à un très fort ralentissement des navigations. 

Op. cit. p. 195

« À partir du IXè siècle, et même dès la fin du Xè siècle, les choses reprennent grâce à un vaste mouvement de colonisation : la population croît, les sites urbains se développent. »

Op. cit. p. 195

C’est l’époque des comptoirs grecs et de la renaissance de l’écriture (VIIIè). On entre alors dans la Grèce que l’on connaît, celle qu’on apprend à l’école [enfin… en 6ème]. Remarquons sur la carte ci-dessous la présence forte des carthaginois et des étrusques !

Venons-en à l’objet de l’article. Qu’est-ce qui serait propres aux Grecs : les mythes ? peut-être…

Le panthéon et les systèmes polythéistes semblent similaires ; néanmoins, lorsque les mythes se recoupent, on peut raisonnablement supposer que les Grecs avaient pris connaissance des mythes hittites. (exemple du combat de Zeus contre Typhon, raconté chez Apollodore (IIè-Ier siècle av JC), Plutarque (46-125 ap JC) et Nonnos de Panopolis, (IVè-Vè siècle ap JC) (p. 196). En fait, le combat de Marduk contre Tiamat, raconté dans l’Enuma Elish, épopée cosmogonique de Mésopotamie, ne ressemble pas au combat de Kronos qui châtre son père Ouranos pour le séparer de Gaïa. 

Mutilation d’Ouranos par Cronos, Vasari, XVIème

« Voilà un bon exemple de la démarche de certains mythologues : ils vont prendre des petits points dans la trame du récit, montrer que cela se recoupe et essayer de dire qu’il y a eu une influence. Pour ma part, je pense que ce travail est non seulement vain, mais conduit à fausser le sens d’un mythe en général. On a affaire à des choses différentes. »

Op. cit. p. 197
Merci Evidence Based Bonne Humeur

En Grèce, comme en Mésopotamie, la société est organisée en une pluralité de cités-états. Même si les dieux principaux, ceux du panthéon grec, semblent indo-européens, ils sont toutefois répartis comme en Mésopotamie : les dieux sont tutélaires d’une cité, Héra à Argos ou Athéna à Athènes, par exemple. (p. 198)

Comment se transmettent mythes et croyances ?

Comme beaucoup de civilisations à cette époque, c’est la tradition orale qui prime, et depuis et pour plusieurs siècles, notamment grâce au travail des aèdes… 

Dans l’Odyssée, le moment où chante l’aède Démodocos… et Ulysse pleure…!

« Des hommes, des poètes comme Homère ou Hésiode, vont constituer une sorte de religion panhellénique. Ils vont donner des noms aux dieux et les mettre en ordre. »

Op. cit. p. 199

L’oral reste primordial : ces poèmes sont écrits pour être dits, chantés, appris par cœur.

« En effet, des philosophes comme Parménide, Empédocle, Héraclite ou Xénophane écrivent en vers. Mais ce sont des poèmes qui sont faits pour être dits. Les textes sont composés pour être lus à voix haute ; et cela est fondamental. »

Op. cit. p. 199

Et l’on voit apparaître à ce moment l’écriture alphabétique.

Et les dieux dans tout ça ? Sont-ils heureux d’être chantés ?

Une particularité de la Grèce dans ce monde antique, c’est de commencer à les chasser… ^^

« Si l’on examine les premiers textes de philosophie – quelques fragments pour Thalès et Anaximène, un peu plus pour Anaximandre, mais nous les connaissons par les commentaires -, on voit qu’avec ce que l’on a appelé la « première philosophie », celle des physiciens, les dieux ont disparu de l’horizon de l’explication des choses. […] Les dieux du panthéon, les dieux du culte ont disparu complètement.

Op. cit. p. 202

De nouveaux concepts apparaissent. Le grec et son article neutre TO qui permet de substantiver les verbes en actions, aide à penser. On cherche, ailleurs que dans des nuages prétendus divins, les moteurs du monde. Le principe, archè, est aussi le commencement. Il est apeiron, c’est-à-dire non-limité. Il engendre.

Puis la loi, nomos, la justice, dikè, et la théorie, theoria, « vision et théorie à la fois ». Peu à peu naissent et sont discutés, façonnés les nouveaux concepts.

=> Pour briller en société, vous pourrez dire que « théorie » a la même étymologie que « théâtre » et signifie certes, spéculation, contemplation, mais également description d’un monde (ou d’un phénomène) tel qu’on le voit !!!

Nous arrivons aux mathématiques et à ses objets : 

« Les Babyloniens, les Égyptiens, les Chinois, les Indiens ont eu des mathématiques, très développées, en général algébriques. Ils connaissent certainement le théorème de Pythagore, entre autres. Mais les Grecs vont faire quelque chose de complètement différent… ils vont produire ce qui va aboutir à la géométrie d’Euclide. Cette révolution de la pensée, d’une certaine façon, les physiciens d’Ionie l’ont entamée. Ils s’intéressent aux phénomènes, à ce qu’on voit. Il s’agit de trouver des schémas explicatifs qui rendent compte des apparences. […] On ne peut faire de mathématiques sans tracer des figures : un triangle, un cercle ou un carré. Mais ce dont les Grecs sont parfaitement conscients, c’est que le triangle tracé n’est pas le triangle sur lequel on raisonne. Parce que naturellement, c’est un triangle dont les lignes ont de l’épaisseur et une certaine irrégularité. »

Op. cit. pp. 205-207

De là, de cette capacité d’abstraction, de ce questionnement pré-scientifique, l’invention (ou le soupçon) d’une certaine conception de l’égalité dans la cité : un homme ne pourrait-il pas équivaloir à un autre homme ?…

2. La cité : le pouvoir partagé.

On l’a compris, ce n’est pas dans les pratiques divines ou les mythes que l’on va trouver ce qui est propre aux Grecs – et là encore, il faut écouter cette conférence de JP Vernant où il souligne ce qui, dans le mythe fondateur de Prométhée et de Pandora, est propre à une vision grecque de la condition humaine, une vision ambiguë, qui n’est ni noire ni blanche, une vision qui inclut l’ambivalence et l’envers de toute médaille.

On peut chercher ce que la Grèce nous apporte de particulier dans l’abstraction des objets mathématiques, mais aussi dans l’importance donnée à la parole dans l’espace public, la parole qui prend enfin sa valeur logique, argumentative :

« Cette parole prononcée par quiconque au cours d’un débat, est vue comme argumentation et persuasion, exposé d’un avis raisonné sur ce qui est le meilleur pour une collectivité. Premier point, donc : cette parole a une fonction, dont le rôle n’est plus d’énoncer une vérité religieuse. »

Op. cit. p. 211

Oui, et ce n’est pas sans importance. Aujourd’hui, nous ne nous rendons plus compte de ce que fut la parole, et davantage encore, l’écriture; l’aspect sacré qui l’entourait, la parole divine qui s’échappe de la bouche des poète inspiré, enthousiaste – au sens propre : habité par dieu. C’est en Grèce que se produit d’abord cette révolution, par l’alphabet, comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, mais aussi par l’usage du discours, l’argumentation.

Armés de cette conception de la parole et de sa fonction, les hommes peuvent s’exprimer à égalité. 

« Par rapport à ce que nous savons d’Assur, de Babylone ou de l’Égypte, l’invention des Grecs est extraordinaire : c’est en effet étonnant, voire farfelu, pour un groupe, de dire : nous formons un groupe d’égaux. Cela signifie que nous allons régler ta koina, les affaires communes, ensemble, par une décision commune. Le monde va commencer à se diviser entre choses communes, affaires publiques et affaires privées. […] Le Grec les [=les hommes] appelle isoi, égaux, ou homoioi, semblables, interchangeables. C’est cette communauté qui, à l’assemblée, doit prendre le cratos en main. De telle sorte que la seule violence soit celle de la décision qui a été prise et qui est devenue nomos, la loi. »

Op. cit. p. 217

Oui, l’art de la décision pyramidale, verticale et bien hiérarchisée date au moins… des pyramides ! Tandis que la décision collective, qui pourrait déboucher sur une économie solidaire et un partage des bénéfices, pointe déjà son nez il y a plus de 2000 ans ! Pour n’être mise en forme que bien plus tard… Le chemin des idées est long et parsemé d’embûches. Mais ceci est une réflexion personnelle que je vous livre en toute humilité…

Attention cependant, ceci c’est qu’un premier pas… Les homoioi ne le sont que dans l’adversité ou grâce à l’exclusion des non-semblables.

« Pour le Grec, c’est seulement quand on est membre d’une communauté de ce type qu’on est un homme, au sens propre du terme. Si on n’est pas libre, si on est barbare, esclave, enfant ou femme, on ne l’est qu’à moitié. C’est-à-dire que, comme bien souvent dans l’histoire, cet incroyable changement, cette incroyable avancée qui institue une communauté humaine comme maîtresse des choses les plus importantes ne peuvent avoir lieu qu’en limitant à un cercle plus ou moins étroit, selon les institutions, les membres de cette communauté. »

Op. cit. p. 222

Conclusion : et la suite de la Grèce ?

Quid d’Athènes ? Que les tenants de la hiérarchie se rassurent… ces doux-rêveurs vont connaître Alexandre le Grand – il n’était pas vraiment un grec de la Grèce classique, sachez-le, mais plutôt un Grec du nord, un chti grec, de Macédoine, une monarchie !… et ce, malgré son si fameux maître, j’ai nommé Aristote, les Grecs fer de lance de la démocratie, vont comprendre alors qu’il y a des non-homoioi, des êtres quand même un peu supérieurs hein, d’extraordinaires conquérants… qui leur font de l’ombre.

Alexandre le Grand meurt en 323. La Grèce ne tarde pas à passer sous domination romaine. Ses intellectuels deviennent des maîtres-esclaves pour les jeunes romains. Et puis voilà César, un autre non-homoios. Après quoi, ce sont les byzantins, et enfin les Ottoman et leur Empire, pour des siècles et des siècles.

Ce n’est qu’en 1830, après 8 ans de guerre contre l’Empire Ottoman, que la Grèce obtient son indépendance. Ça fait long non ? ça a dû leur faire bizarre… d’autant plus qu’y avait participé la fameuse Laskarina Bouboulina !!!

Laskarina Bouboulina

Et bien la France, le Royaume-Uni et la Russie étaient là pour aider la Grèce en lui imposant un roi, Othon 1er, au nom très grec. Et pour cause, il est bavarois.

Se succèdent ensuite guerres, conflits et fameuses dictatures… de nombreuses révoltes s’ensuivent, et les non-homoioio se font entendre : abolition de l’esclavage au XIXème et droit de vote des femmes en 1952. Des femmes s’illustrent dans la lutte contre la dictature, comme Melina Mercouri contre la dictature des colonels.

Ce n’est qu’en 1981 que la Grèce connaît enfin la paix et la prospérité, intégrée à l’Europe et ces homoioi… enfin… jusqu’en 2008 ! Mais ça c’est une autre histoire.

Si vous voulez en savoir plus, via un détour par le néant ou Anquetil du Perron, écoutez cette formidable émission d’Etienne Klein, ici. Vous entendrez aussi, vers 20′, des espèces de contre-vérités, qui montrent que Mme François Dastur n’a pas lu ce livre dont vous venez d’achever la lecture des compte-rendus !

L’Orient et nous, 1/3

L’écriture, la raison, les dieux

En recopiant ce titre de l’ouvrage des chercheurs Jean Bottéro, Clarisse Herrenschmidt et Jean-Pierre Vernant, je m’interroge un peu sur le parti pris des choses ou des idées. Néanmoins, dans ce livre de 96 publié chez Albin-Michel, je trouve quelques trésors que je vous livre ici.

Voici une synthèse du premier chapitre écrit par Jean Bottéro et qui s’intitule :

Religiosité et raison en Mésopotamie

Avec ce premier chapitre du livre, Jean Bottéro ouvre le livre en proposant une revue de l’état des connaissances (en 96, date d’édition de l’ouvrage) des civilisations mésopotamiennes.

Jean Bottéro

Sumer au sud et Akkad au Nord se forment lorsque les sols se sont asséchés, et ont laissé place aux deux fleuves, le Tigre et l’Euphrate, qui donnent leur nom à Mésopotamie (p. 23-24).

Si vous voulez briller en société, rappelez l’étymologie de Mésopotamie => en effet, ce mot vient de grec et signifie au milieu (mesos) des fleuves (potamoi). Comme dans hippopotame, qui signifie le cheval (hippo) du fleuve (potame).

1. La naissance de la civilisation

Les traces archéologiques, et en particulier les tablettes, sont les plus vieux témoignages que nous possédions d’une pratique humaine de l’écriture.

« Avant la Mésopotamie, il ne nous reste qu’un vaste amas de monuments – ce qui nous laisse dans les flous et les ténèbres de la « préhistoire ». Mais en Mésopotamie, précisément, nous avons retrouvé des quantités phénoménales non seulement de monuments de toutes les époques, dont les plus vieux remontent à l’âge local « des cavernes », autour de -70 000., mais surtout, mille fois plus précieux pour nous apprendre distinctement et franchement les choses et répondre en clair à nos interrogations touchant la vie , la pensée et la civilisation, et leurs étapes, quelque chose comme un demi-million de documents. Dossier énorme ! Même si l’on doit tenir compte qu’il est étalé sur les trois millénaires qu’a vécus la civilisation locale, certaines périodes sont mieux documentées ; d’autres, à peine ou pas du tout. Par ailleurs, écrits, par définition, ces documents n’apparaissent donc qu’avec l’écriture, laquelle a été inventée et inaugurée, dans le pays précisément – sous forme d’aide-mémoire, de comptabilité – autour de la fin du –IVème millénaire. »

Op.cit p. 22

Cette civilisation était très avancée, nous explique Jean Bottéro, en citant notamment l’exemple de la bière : « la préparation de la bière, dans cette contrée essentiellement céréalière où elle est demeurée de tout temps la boisson « nationale », a toutes les chances, si l’on s’en tient à son vocabulaire, d’avoir été empruntée à l’une de ces cultures » (p. 24) Des Akkadiens ou des Sumeriens ?)

=> avec ma carte magique ci-dessus, brillez en société et rappelez que la bière est l’une des plus vieille boisson connue, déjà vénérée il y a 4000 ans !

Sumer : tout le monde ou presque connaît. Mais Akkad… pour qui n’a pas vu cet épisode de la Boule athée, c’est plus difficile.

Qui sont les akkadiens ?

« On désigne sous ce nom, en partie conventionnel, les plus anciens sémites installés dans le pays en amont de Sumer – depuis aussi longtemps, et peut-être davantage, que les Sumériens -, et même, vue leur antiquité reculée, les plus anciens Sémites tout court »

Op.cit. p. 24

« Leur langue, telle que les linguistes la restituent dans son état le plus archaïque, est apparentée, d’une part à l’ancien égyptien, de l’autre, au berbère, de l’autre encore, aux idiomes qui ont précédé l’éthiopien en Abyssinie : il y a donc gros à parier qu’ils ont, au moins très anciennement, hanté un territoire voisin de ceux qui parlaient ces divers langages. Et sans doute le plus raisonnable est-il de s’en tenir à la péninsule arabique, dans laquelle, à mesure de sa désertification, aux alentours du –IVème millénaire, ils auraient été repoussés sur ses franges, demeurées seules vivables. »

Op. cit. p. 25

Sumer et Akkad sont donc à imaginer plutôt mélangés ou imbriqués, mais nombreux sont les emprunts des akkadiens aux sumériens. Puis, c’est Akkad qui prédomine en recevant, en outre, de nombreux apports externes, notamment des Amurrites (p. 28) (amurrites signifie « occidentaux ») : les sumériens ne résistent pas à ce torrent sémitique. (p. 28) mais le Sumérien, comme langue, est conservé quelques centaines de siècles et utilisé comme la langue du lettré (p. 29). Plus tard, lorsque l’araméen sera à son tour largement parlé, c’est l’akkadien qui deviendra la langue des lettrés, et ce jusqu’en 74-75 ap JC (p. 34). Rappelons que ce fut le cas du latin en occident durant des siècles !! Il est toujours bon de se souvenir que l’on ne contrôle pas vraiment l’emprise, l’usage et la disparition des langues…

2. La première écriture

Quand apparaît un premier système d’écriture ?

« Les plus anciens documents de cette écriture, de menues tablettes d’argile marquées de « croquis », et datables, selon les archéologues, des environs de -3200, nous offrent en effet, si l’on en fait le décompte, au total, un millier de pareils « croquis » différents, tous nettement tracés, aisés à distinguer les uns des autres, et à reconnaître. Ce n’est plus la fantaisie et la liberté des artistes : c’est à l’évidence un système arrêté. »

Op. cit. p. 37

Quelques siècles plus tard, on en vient aux mots…

« Le progrès décisif vers l’intelligibilité totale, le système graphique mésopotamien l’a accompli (un ou deux siècles, à peu près, pensons-nous, après ces premiers témoins de ses commencements) lorsque d’écriture de choses, elle est devenue écriture de mots. Quand ? Comment ? Grâce à qui ? Nous l’ignorons encore. Mais quand nous tombons sur un document archaïque dans lequel le signe de « la flèche » renvoie, manifestement, non pas à ce projectile, mais à une toute autre réalité, réclamée par le contexte : celle de « vie », nous nous disons qu’il y a, là-derrière, un changement considérable, dans le système. Il se trouve qu’en sumérien (et seulement dans cette langue – ce qui suggère, sans nous étonner, sachant ce que nous avons d’eux, que l’écriture aussi aura été découverte par ces ingénieux Sumériens) le mot qui signifie « la flèche » et celui qui veut dire « la vie » sont homonymes (nous disons : homophones) : ils s’articulent également TI. »

Op. cit. p. 40

Les signes deviennent abstraits : ce sont des logogrammes et des pictogrammes.

« Non seulement ils ont été désorientés par une habitude prise de tenir autrement la tablette d’argile qui leur servait de support, nous dirions de « papier », mais on s’est mis, au lieu de les tracer à la pointe sur l’argile, ce qui faisait des bavures, à les imprimer au calame taillé en biseau, ce qui a donné à leurs éléments cette forme légèrement évasée qui nous fait penser à des « coins » (cunéiforme) ou des « clous » (en allemand Keilschrift) ; un tel procédé, en supprimant toutes leurs courbes, en a fait quelque chose de très différent, et de plus en plus loin des croquis « réalistes » primitifs : à savoir des caractères tout à fait abstraits, et donc plus malaisés à retenir. En outre, chacun d’eux gardait la possibilité courante de fonctionner, comme au début, en idéogrammes et de renvoyer à des choses comme telles ; tout en pouvant être employé aussi pour évoquer des sons monosyllabiques qui composaient les mots de la langue. »

Op. cit. p. 43

Qui écrit ?

« Même chez les souverains et les grands, c’était là [le fait d’écrire] une situation exceptionnelle, et seuls pratiquaient l’écriture et la lecture des cunéiformes les scribes, les lettrés, les copistes et secrétaires, formés depuis leur plus jeune âge, et sur de longues années, par des maîtres, à l’école. (qu’on appelait « la maison aux tablettes »). »

Op. cit. p. 44

Pour Jean Bottéro, ainsi s’achève avec la première écriture, la naissance de la civilisation. Cette dernière est alors armée pour rendre compte du monde qui l’entoure de façon intelligible.

3. L’intelligence du monde

Jean Bottéro cite l’ouvrage de Marcel Gauchet (p. 54-55), Le désenchantement du monde qui montre « comment les hommes, d’abord immergés dans le surnaturel et le divin, dont l’existence et les interventions, pensaient-ils, expliquaient tout autour de nous, s’en sont graduellement détachés, ne recherchant plus qu’ici bas les réponses aux questions posées ici bas, « désenchantant » leur manière de voir, la coupant du ciel, et, pour ainsi parler, la laïcisant. » Op. cit. p. 54

Les Mésopotamiens supposaient, postulaient l’existence de dieux pour expliquer le monde.

« Voilà pourquoi, ce qui est pour nous la science, la philosophie, lesquelles n’existaient pas encore, était alors remplacées par la mythologie, et c’est selon les règles de la mythologie que raisonnaient les anciens Mésopotamiens. La mythologie est une forme inférieure de l’explication, et les mythes, qui en sont l’expression propre, pourraient assez exactement se définir comme des « imaginations contrôlées, calculées ». Dans un monde qui n’avait pas les moyens de rechercher la vérité, toujours unique, on se contentait d’ambitionner la vraisemblance, multiforme. Devant un point qui intriguait et dont on voulait se rendre raison, dans l’impossibilité de procéder selon une démarche purement rationnelle, rigoureuse et rectiligne, on imaginait comment et pourquoi il avait vraisemblablement pu venir à l’existence : on inventait sa genèse sous forme d’une suite d’événements qui aboutissaient précisément à lui. Cette suite d’événements, ce récit étaient imaginaires, mais toujours calculés pour aboutir le mieux possible à l’état de choses qu’il fallait expliquer. »

Op. cit. p. 55

« Derrière ou dans chacun de ces phénomènes problématiques, ils avaient donc imaginé comme des « moteurs », des « animateurs », des « directeurs » : le Ciel et l’Enfer, la Mer et la Terre, le Soleil, la Lune et les Étoiles avaient en eux ou derrière eux chacun son maître, son conducteur, son responsable… »

Op. cit. pp. 57-58

Les verbes qui définissent la naissance, la fabrication, l’avènement des phénomènes… restent flous sur le plan sémantique :

« C’est d’une part qu’on n’arrivait guère à s’imaginer assez précisément les choses ; mais aussi, et surtout, que le principal effort de la pensée portait sur la mise en relations de ce que l’on croyait la véritable cause, surnaturelle, avec son effet, pour accuser combien l’univers, et tout ce qu’il renfermait, dépendait, dans son existence comme dans son fonctionnement, uniquement des dieux, quel qu’eût été leur mode d’intervention. Une chose encore, pourtant : il n’était pas possible de se les représenter tirant le mode du néant, du reste inimaginable. Pour le créer, les dieux étaient toujours partis d’une manière préexistante : l’énorme masse chaotique ; ou l’argile à modeler ; ou alors une partie, déjà créée, du monde. Les anciens mésopotamiens ne se sont jamais posé l’insoluble question de l’origine absolue des choses. »

Op. cit. p. 60

Comment trouver et/ou inventer ces causes ?

« Pour mieux apprécier et pénétrer ce tableau des origines de l’homme et de sa place dans l’univers, il faut garder conscience qu’une pareille construction mentale est le résultat d’une réflexion mythologique, autrement dit, je le rappelle, d’un exercice d’imagination, contrôlée par le souci d’adapter à son but l’histoire ainsi agencée. Or, l’imagination ne crée pas : elle peut seulement reproduire, combiner et transposer des images et des situations connues par ailleurs. Les auteurs du mythe du Supersage ont bel et bien transféré dans cette vision du monde et de l’homme un état de choses familier… »

Op. cit. pp. 62-63

Présages, divinations et haruspices, exorcisme…

=> Pour briller en société, vous pourrez dire que ça fait bien longtemps que le gaucher est mal vu ! Le droitier est habile et fait preuve de dextérité (Dexter = droite, en latin). La gauche est sinistre (sinistrum = gauche, en latin) et signe de mauvais présage ! Cette interprétation du réel et des signes que l’on croit entendre en provenance du monde sont lus par cette grille depuis des millénaires et laisse des trace dans notre langue, encore aujourd’hui. Or, si la droite est jugée favorable et la gauche sinistre (p. 67), c’était sans doute une conclusion fondée sur des siècles d’empirisme et d’observation… !

Merci à Romain pour cette formidable illustration tirée pour l’occasion et visible sur son site :

Evidence Based Bonne Humeur !!

Mais il y a encore mieux dans le raisonnement de nos anciens : 

On observe nos maux et on les interprète comme des punitions (p. 82). Ou plus exactement, si vous avez mal, c’est que vous avez dû faire le mal… reste à trouver quoi !

« Et surtout on ne raisonnait pas a priori : J’ai péché, DONC les dieux vont me punir ; mais a posteriori, en partant, non du péché, mais du mal qui était censé en constituer le châtiment : j’éprouve du mal qui était censé en constituer le châtiment : j’éprouve du mal, DONC j’ai péché. »

Op. cit. p. 83

Existait bien sûr l’exorcisme (p. 84) qui s’est perpétué des akkadiens aux babyloniens : une trentaine de milliers de tablettes lui sont consacrés. Nous en parlons ici, dans cet épisode de la Boule athée (à partir de 17′).

Représentation du divin et relation au divin

La relation aux dieux est révérencielle (p. 76-77) : « vénération, déférence, soumission, admiration » accompagné du « sentiment de la grandeur des dieux et l’infranchissable distance qui les séparent des hommes, tout au plus du rattachement de serviteurs à leur maître redouté ». Ces croyants sont anthropomorphistes.

On pourrait s’amuser à gloser en songeant à une éventuelle évolution – qui reste à prouver – de la relation entre les humaines et les dieux qu’ils postulent. Distance et révérence deviennent amour et jalousie, élection d’un seul dieu et d’une seul peuple, avec les hébreux, puis sentiment d’amour christique et de miséricorde, pour arriver à une sorte d’abandon nihiliste…

Conclusion

« Non seulement ils [les mésopotamiens] nous ont donné un cadre de l’univers, qui est resté longtemps le nôtre, et qui, considérablement revu et amélioré au fur et à mesure des progrès scientifiques, est encore au tréfonds de la vision que nous avons de l’univers, mais ils ont fait les premiers pas sur le chemin d’une connaissance « scientifique » qui nous a permis entre autres acquisitions, de corriger cette image dans ses naïvetés et de nous doter d’un ensemble de règles de fonctionnement de notre esprit à la recherche du savoir et du vrai – et plus seulement du vraisemblable. »

Op. cit. p. 72

« Ce système, intelligent en soi, puisque fondé sur une vision objective et sans illusions du monde, complétée d’explications mythologiques, toutes calculées pour leur plausibilité et leur vraisemblance, à la limite de ce que l’on pouvait ambitionner alors à la recherche de la vérité, ce système s’accompagnait, dans les esprits des vieux mésopotamiens, non pas de ce que nous appellerions de la « résignation », puisqu’elle implique une façon de regretter de ce que n’on n’a pas, mais d’une acceptation qu’il faut bien qualifier de raisonnable. »

Op. cit. p. 90

Retenons la conclusion de Gilgamesh, trésor de sagesse antique indémodable…

« Pourquoi donc rôdes-tu ainsi, Gilgamesh ?

La vie-sans-fin que tu recherches,

Tu ne la trouveras jamais !

Quand les dieux ont créé les hommes,

Ils leur ont assigné la mort,

Se réservant l’immortalité à eux seuls !

Toi, plutôt, remplis-toi la panse ;

Demeure en gaieté, jour et nuit ;

Fais quotidiennement la fête ;

Danse et amuse-toi, jour et nuit ;

Accoutre-toi d’habits bien propres ;

Lave-toi, baigne-toi ;

Regarde tendrement ton petit qui te tient la main ;

Et fais le bonheur de ta femme serrée contre toi !

Car telle est l’unique perspective des hommes ! »

L’Orient et nous, 2/3

L’écriture, la raison, les dieux

En recopiant ce titre de l’ouvrage des chercheurs Jean Bottéro, Clarisse Herrenschmidt et Jean-Pierre Vernant, je m’interroge un peu sur le parti pris des choses ou des idées. Néanmoins, dans ce livre de 96 publié chez Albin-Michel, je trouve quelques trésors que je vous livre ici.

Voici une synthèse du deuxième chapitre écrit par Clarisse Herrenschmidt qui s’intitule :

L’écriture entre mondes visible et invisible en Iran, en Israël et en Grèce

C. H. étudie la naissance et l’évolution de l’écriture au Moyen-Orient, en s’attardant sur les langues mises par écrit et en abordant ce qu’on en retrouve chez les Grecs, et ce que ces derniers en ont fait.

Si elle oppose « monde visible » et « monde invisible », c’est pour nous faire remarquer  le passage d’une écriture reflétant les choses du monde extérieur à une écriture permettant la transcription du point de vue des locuteurs. D’après elle, c’est là que se situerait la révolution la plus significative, et que l’écriture des langues, tout autant que les langues, a permis.

En effet, après les pictogrammes (=représentation graphique ou dessin figuratif stylisé représentant ayant fonction de signe), les logogrammes (=dessin correspondant à une notion ou une suite de sons) et les syllabaires (=ensemble de signes graphiques qui notent les syllabes), qui « notent les langues comme à l’extérieur d’elles-mêmes », voici la révolution des alphabets consonantiques, puis des alphabets tout court, tels que nous les connaissons.

« Qu’il s’agisse du dessin évoquant la chose du monde visible et son nom ou du signe syllabique notant l’unité sonore minimale que perçoit l’appareil auditif humain (la syllabe), ces signes réfèrent au monde extérieur, chose appréhendée par la vue ou son de la parole captée par l’ouïe. Au contraire, avec les alphabets consonantiques, notant le phénicien, l’hébreu, l’araméen, le nabatéen, puis l’arabe – pour ne parler que de ces langues -, les systèmes notant le vieux perse ou bien les langues de l’Inde, et enfin l’alphabet grec, nous sommes en présence d’écritures qui notent le son du point de vue du sujet parlant. »

Op. cit. (p. 118-119)

C. H. présente le plan de ses premières pages : 

« Il convient de commencer par les premiers pas qui mènent à la création de l’écriture : bulles, calculi, comptes, tablettes, vers le milieu du IVèmemillénaire avant notre ère ; de faire ensuite un grand saut, passer de -3000 environ à -2000 environ pour envisager l’écriture qu’on appelle l’élamite linéaire et qui n’est toujours pas lue ; de gagner enfin le dernier tiers du IIèmemillénaire avant notre ère pour observer que, chez les Élamites qui écrivent peu, l’écriture constitue un médium majeur entre les hommes et les dieux. »

Op. cit. (p. 97)

Qui sont les Élamites ? Et où se trouvent-ils ? Ils seraient en tout cas les premiers ancêtres de l’écriture, moins connu du grand public que les Sumériens.

Nos ancêtres les Élamites

À retenir pour briller en société => Des bulles et des calculi !! les Élamites étaient les ancêtres du contrat !

Voici une des premières traces des contrats : Pour enregistrer une transaction de façon légale, étaient enfermées dans une bulle d’argile de toutes petites figurines dont le nombre et l’aspect représentaient la transaction (calculi, cailloux). Sur la surface de la bulle d’argile, était gravés les termes du contrat : combien, quand, à qui ? En cas de litige ou de désaccord, on brisait la bulle pour vérifier la conformité de l’intérieur avec l’extérieur. (p. 98) On les trouve à Suze et cela date du Vème millénaire av JC.

Évolution de l’écriture : des pictogrammes aux signes…

Les premiers signes proto-élamites étaient plus artistiques et plus abstraits que les premiers signes sumériens, plus réalistes ; on reste encore dans les pictogrammes, néanmoins. (p. 102)

Le problème des pictogrammes, comme c’est le cas pour le chinois, c’est qu’il faut d’abord connaître la langue et les mots pour lire les tablettes. Cette écriture requiert au préalable une connaissance des mots de la langue et un apprentissage par coeur des pictogrammes, qui seuls permettent de les reconnaître. Peu à peu, vont entrer dans l’écriture des signes plus abstraits, mêlés à quelques pictogrammes qui perdurent, et qui peuvent parfois se lire différemment, selon le contexte. On arrive petit à petit au cunéiforme.

A retenir pour briller en société => la vieille histoire du N qui devient M devant B, P…oui, ce qu’on apprend à l’école primaire, c’est assez vieux et ça ne sort pas de nulle part. C’est notre façon de noter et de conserver en mémoire une lettre qui ne peut plus se prononcer ! Lisons ce témoignage :

« L’élamite est écrit [en cunéiforme] grâce au progrès fait par les Mésopotamiens, la phonétisation syllabique : les signes représentent des syllabes (consonne-voyelle, consonne-voyelle-consonne). On y trouve déjà certaines particularités de la notation élamite bien connues plus tard : l’hésitation entre la consonne sourde et la sonore de même point d’articulation (entre b et p, par exemple), la présence irrégulière de la consonne nasale implosive précédant une consonne occlusive de même point d’articulation (par exemple : m devant b/p ne s’écrit pas toujours). »

Op. cit. (p. 107)

Elle ne s’écrit pas toujours parce qu’elle est finalement assez difficile à prononcer. C’est aussi pour cela qu’en français, sous l’influence d’autres langues, notamment le germanique, le AM de JAM-bon se prononce Jambon… ce A nasal si français.

Le sujet est complexe et vaste pour un linguiste ! et on ne s’en rend pas toujours compte… (p. 143) Par exemple :

« Un iraniste qui travaille sur l’Antiquité doit approcher les langues de l’Iran ancien (l’avestique, le vieux perse, le moyen perse et enfin le persan classique), et leurs écritures (l’alphabet avestique, le cunéiforme vieux-perse, le système pehlevi et l’alphabet arabo-persan). En plus, pour lire des textes émanant des centres mêmes du pouvoir iranien à la période achéménide, il faut savoir le grec et son alphabet, l’élamite et l’akkadien notés en cunéiforme, l’araméen et l’hébreu écrits en alphabet consonantique. Un même éclatement graphique et linguistique s’impose à ceux qui travaillent su l’Iran parthe et sassanide. »

Op. cit. (p. 143-144)

Le sujet est complexe et fascine depuis longtemps. L’auteur s’intéresse aux mythes qui retranscrivent l’histoire du langage et l’histoire de l’écriture. J’en relève ici qui m’a particulièrement interpellée – voici à nouveau de quoi briller en société !

Des mythes expliquent la naissance du langage. Par exemple, les Cashinahua, population amazonienne du Brésil « ont un mythe du déluge et de la réinvention de la vie, où le héros culturel est une femme, Nëtë, qui survit au déluge et se donne à elle-même des enfants en pleurant dans une calebasse. Les larmes trop abondantes ayant usé ses yeux, Nëtë devient Bwëkon « aveugle » ; comme elle veut enseigner à ses enfants tout ce qu’ils doivent savoir pour se nourrir, ceux-ci mettent dans sa main quelques feuilles de plante qu’elle renifle, manipule et nomme : « c’est du manioc. » Aveugle, elle ne saisit plus rien de l’extérieur, mais son corps s’unit aux choses qu’elle touche et sent, et elle produit le nom des choses dans cette fusion, prêtant aux choses sa voix d’humain détaché de tout regard. Si savoir le nom n’est rien d’autre que savoir traiter de la chose qui porte ce nom, si « c’est du manioc » typifie un mode agricole et une recette de cuisine, savoir le nom provient de la capacité de Nëtë Bwëkon de s’abstraire et de laisser parler les choses au travers de soi : le langage est certes savoir et savoir-faire, mais à la condition de l’effacement du corps de l’homme. Ce mythe dit que le nom des choses n’est pas de l’homme : le langage est la condition du mythe, le mythe du mythe. »

Op. cit. (p. 112-113)

Passons à présent aux alphabets consonantiques : quelles sont leurs caractéristiques ?

Les alphabets consonantiques

C’est une écriture linéaire, tracée à la pointe ou à la plume sur de la pierre, du métal, des tessons de poterie, du cuir, mais surtout du papyrus, transportable, ce qui en assura le succès.

« La règle alphabétique y prévaut : un signe = un son ». Autres caractéristiques :

* Ne comporte pas de logogrammes 

* Ne note pas la syllabe, mais seulement les consonnes. 

* Possède un petit nombre de signes.

Le nombre de signes, dès l’antiquité, va de 22 (phénicien et araméen) à 30 (cunéiforme d’Ougarit). (Pour rappel, syllabaire mésopotamiens = 130 signes !)

* Sépare les mots par une barre verticale, un point ou un blanc.

Ces alphabets ont connu un grand succès, dont le phénicien qui a été emprunté par les grecs. Mais auparavant, voyons l’alphabet des hébreux.

L’écriture des judéens

(p. 163) Si nous ne savons pas comment les Hébreux ont appréhendé leur alphabet, nous savons en revanche que les judéens, au retour d’exil, fixent leur corpus sacré, et par là-même leur alphabet. 

Fait notable : l’hébreu, langue classique de l’antiquité, est redevenue une langue vivante au XXème siècle. De façon volontaire et presque artificiel, militante en tout cas. Auparavant, l’hébreu était pratiqué comme était pratiqué le latin en occident jusqu’au XVIème siècle… ce qui n’empêcha pas le latin d’évoluer, mais le laissait tout de même exister comme une langue officielle, une langue morte tout de même.

Quels témoignages de l’hébreu ?

« Les écrits archaïques, ou pré-exiliques, ostraca, sceaux-scarabées, inscriptions sur pierre, tombes, stèles, montrent une écriture fine, très proche du phénicien, suivant un ductussouple. Cette écriture est encore reconnaissable sur les monnaies jusqu’aux environs de 100 avant notre ère. Mais dès la fin du 1ermillénaire avant notre ère, la Torah est écrite avec l’écriture carrée, dérivée de l’araméenne, ainsi nommée parce que tous les signes doivent s’inscrire dans une forme quadrangulaire. »

Op. cit. (p. 167)

La notation araméenne ne permet pas la notation des voyelle… cependant…

« À la fin du Ier millénaire, furent inventées les matres lectionis, « les mères de lecture », dont nous avons déjà parlé. Ce procédé de notation vocalique, que l’on appelle la scriptio plena, l’ « écriture pleine », représenta malgré ses insuffisances un pas vers la notation des voyelles. (cf Qumran avec les Esséniens) Dès la période hellénistique, des textes de la Torah posent des problèmes de compréhension dus à l’alphabet consonantique. Les scribes ajoutaient des signes et multipliaient ainsi les possibilités d’interprétations.

Op. cit. (p. 169)

« Il y eut plusieurs essais autres que la scriptio plenapour noter les voyelles ; seul le système occidental dit de Tibériade eut quelque succès, car, inventé vers le IVème siècle de notre ère et généralisé dans le monde juif, il est à la base de la Bible massorétique, ou plus exactement de la version massorétique de la Bible. Les Massorètes, rabbins et savants des VI-VIIIè siècles, fixèrent la teneur du canon, incluant ou excluant certains passages ; par la notation des voyelles, ils firent disparaître l’ambiguïté et n’autorisèrent plus qu’une seule lecture réelle. Si les voyelles ne disposaient pas de signes autonomes, mais de signes diacritiques au-dessus et en dessous des consonnes (points, crochets de petite taille), l’écriture ressemblait quand même à un alphabet complet.

Op. cit. (p. 169)

« Ainsi fixé, le texte massorétique est vocalisé, sauf un mot, le tétragramme divin, le nom de Dieu noté YHWH. S’il est aujourd’hui phonétisé en « Yahvé » à partir de ses notations antiques en grec, il n’était pas lu ainsi dans l’Antiquité juive post-exilique, il n’était pas prononcé comme il était écrit, mais sous les formes « Adonaï » ou ha sem, « le nom », par exemple. Ce signe était lu comme un logogramme – comme les Mésopotamiens pouvaient lire le signe de la tête soit sagen sumérien, soit resuen akkadien ; le sens restait le même, les actualisation linguistiques et phonétiques différaient. On ne lisait pas des lettres séparées, référant à des sons, puis combinées entre elles, on reconnaissait un signe. »

Op. cit. (p. 169)

Passons à présent aux Grecs et leur alphabet

A la fin de la période mycénienne, les Grecs semblent avoir perdu l’usage de l’écriture, après l’avoir reçu des Crétois. Ils se tournent vers l’alphabet phénicien.

« Les signes de ce qui allait devenir leur écriture furent empruntés par les Grecs (ou les Crétois ?) aux Phéniciens, peut-être au IXème siècle avant notre ère, au plus tard au milieu du VIIIè siècle, et le premier texte connu de nous date de 730 avant notre ère. Les Grecs conservèrent peu ou prou le nom sémitique des lettres : ce qui se disait baytdevint bêtadaletdevint delta, noundevint nu. Ils conservèrent aussi l’ordre des lettres, aleph-bêt-gimeldevint alpha-bêta-gamma, ce qui donna notre « alphabet ». Ils transformèrent la forme des lettres selon un mouvement de rotation ou d’inversion, marquant ainsi leur appropriation des signes. Hérodote savait (Enquête, V, 58) que les lettres grecques venaient des Phéniciens. »

Op. cit. (pp. 126-127)

Les Grecs adoptent cet alphabet, peut-être via les Ioniens, qui étaient leurs vassaux (p. 183)

Cependant, les Grecs font de cet alphabet un système parfait et complet. Ils ajoutent les voyelles, devant la nécessité absolue de noter le A privatif en début de mot. Ils s’interrogent et nous notons des hésitations longues devant la notation du H aspiré (qu’on devrait appeler expiré), notamment en début de mot. Les esprits, rudes et doux, apparaissent (en 403) (p. 130). Les doubles consonnes PHI, XI, PSY sont également ajoutées aussi, ainsi que les diphtongues AI, EI, EU, EO etc., ceci dans le but de retranscrire le plus fidèlement possible la langue grecque.

« L’alphabet complet donne à voir à la fois le travail intérieur du corps parlant et l’universel du langage humain. De fait, mettre sur un même plan d’égalité graphique les consonnes et les voyelles, sons produits par fermeture ou par ouverture de l’appareil phonatoire, revenait à écrire que tous les sons venaient du corps de l’homme. Les Grecs ont été conscients que leur écriture permettait la transcription des mots d’autres langues que la leur : à preuve l’extraordinaire exactitude du rendu phonétique des mots scythes et iraniens rapportés par Hérodote, par exemple. Transcrire la langue des autres dans ses propres phonèmes revient à montrer que le langage vient du corps de l’homme et que tous les hommes sont dans le langage. »

Op. cit. (p. 132)

Le cunéiforme du vieux perse, je le conserve pour plus tard, pour un nouvel épisode de la Boule athée sur la Perse !

Alors, l’Orient et l’Occident ?

Conclusion originale de l’auteur autour de la prononciation :

D’abord, il y a deux orients, qui correspondent à deux alphabets… « Les alphabets participent de l’Orient et de l’Occident, mais le reste graphique les divise. » (p. 139)

Il y a les alphabets qui conservèrent ce qu’on appelle un « reste », à savoir un signe qui ne se prononce pas mais annonce ou précise la nature du mot qui va suivre ou sa sacralité, comme le nom de dieu. C’est une différence importante, que l’on retrouve dans les textes hébreux ou seul le tétragramme YHWH n’est pas vocalisé : Le tétragramme reste figé et intouchable, non vocalisable car on ne doit pas le prononcer, et demeure ainsi dans le texte un peu comme un idéogramme ou pictogramme…

« Les Orientaux – et certains plus que d’autres – aimèrent l’écriture riche, qui déborde de sens et de symboles, les Occidentaux l’aimèrent pauvre. Les Orientaux aimèrent être pris et enveloppés par les signes, les Occidentaux aimèrent limiter les signes. »

Op. cit. (p. 139)

Quant aux grecs et nous

Le fait qu’un alphabet très complet permette à quiconque de lire et d’accéder à cette langue écrite fut perçu comme un problème. Dans une communauté soudée, que l’on veut soudée en tout cas, les individus doivent avoir besoin les uns des autres. Les rendre autonomes et indivis constitue un danger. Le grec permet l’ « universel inconcevable » mais pas encore « le sujet qui soliloque ».

« Au demeurant, il allait encore falloir vingt siècles d’histoire pour en arriver là : le christianisme et sa double théorie du langage – Dieu maître des mots qui créent, Christ fait homme dans la parole -, la naissance des Nations ou l’universel dans les frontières linguistiques, impliquant la grammaire et l’orthographe comme espaces médians entre le sujet et l’universel, l’imprimerie ou le dédoublement du temps qu’elle signifie… Mais ceci est une autre histoire. »

Op. cit. (pp. 187-188)

=> Ah oui, j’oubliais… la syrienne en slip clouté… c’est une figurine féminine, retrouvée sur le site de Mari en Syrie, et qui date du IIIème millénaire, début du IIème millénaire av JC. Elle se trouve au musée d’Alep, en Syrie !

Nancy HUSTON, L’espèce fabulatrice

(Babel, 2008)

Ce livre n’est pas un ouvrage scientifique ; il n’est pas un livre de sociologie ou d’anthropologie. C’est la narration de la narration, vue de Nancy Huston. Empli de questionnements qui donne à penser, par les mots choisis de la romancière, ce livre nous balade à travers divers champs d’étude : biologie, société, religion, philosophie…

Comme de juste et habilement (spéciale dédicace à mes étudiants), N.H. commence par une accroche et la raison d’être de ce livre.

« Soudain la détenue qui s’était tue jusque-là relève la tête, me regarde droit dans les yeux et dit : « à quoi ça sert d’inventer des histoires, alors que la réalité est déjà tellement incroyable ? »

Cette femme est prostrée, elle a tué quelqu’un, moi non, tous mes meurtres sont dans mes romans.

Je suis à la prison de Fleury-Mérogis. » (p. 11)

N.H. va montrer qu’il n’y a pas de réalité hors la fiction qui la reconstitue et qui lui donne du sens. Ou du moins, que ce qu’on appelle la réalité n’est accessible qu’à travers la fiction, le récit interne ou public que l’on peut en faire, sa traduction en mots, en idées. Percevoir le monde en causalités, conséquences, objectifs, prêter aux choses et aux êtres des intentions, donner un sens à l’ensemble, s’inventer des histoires qui justifient et expliquent… Voilà ce qui nous différencierait fondamentalement des autres espèces.

Le postulat de départ de N.H. :

« Animaux nous sommes,

Mammifères, primates super-supérieurs, etc. Sans plus de raison d’être sur la planète Terre, ni d’y faire quoi que ce soit, que les autres espèces, sur cette planète ou une autre.

Mais nous sommes spéciaux. » (p. 13)

« Nous seuls percevons notre existence sur terre comme une trajectoire dotée de sens (signification et direction). Un arc. Une courbe allant de la naissance à la mort. Une forme qui se déploie dans le temps, avec un début, des péripéties et une fin. En d’autres termes : un récit. » (p. 14)

Elle souligne l’importance du sens pour les humains :

« Personne n’a mis du Sens dans le monde, personne d’autre que nous.

Le Sens dépend de l’humain, et l’humain dépend du Sens.

Quand nous aurons disparu, même si notre soleil continue d’émettre lumière et chaleur, il n’y aura plus de Sens nulle part. Aucune larme ne sera versée sur notre absence, aucune conclusion tirée quant à la signification de notre bref passage sur la planète Terre ; cette signification prendra fin avec nous. » (p. 15)

Et en effet, nous avons essaimé du sens dans beaucoup d’événements et d’inventions qui jalonnent notre vie. 

« Dieu et les dieux font partie de cette histoire – même s’ils refusent systématiquement de l’admettre. » (p. 19)

Nom, prénom, baptême, mariage, argent… = la magie du sens !

« Ordinateurs et chimpanzés sont incapables de mentir, d’écrire de la poésie, de proférer des injures. Trois formes de magie banale et répandue chez nous, qui, toutes, impliquent d’employer à dessein un mot pour un autre.

Raconter : tisser des liens entre passé et présent, entre présent et avenir. Faire exister le passé et l’avenir dans le présent. (Singulièrement : par l’écriture.) » (p. 20)

Bref !

« Nous sommes l’espèce fabulatrice. » (p. 30)

Le sujet, la problématique du livre sont posés. Retour au titre. C’est ce qu’elle va illustrer par quantité d’exemples.

Le sien pour commencer, le moi, le JE, première fiction. N.H. livre sa propre autobiographie, comme une fiction, autour des petites fictions de sa vie : prénom, nom, date et lieu de naissance, son sexe, sa religion, généalogie, race, appartenance ethnique, langue, métier… un autre exemple avec John Smith, personnage fictif inventé pour la démonstration, à la vie somme toute ordinaire… dont la vie était pourtant emplie des mêmes fictions.

Le cerveau conteur ou Comment ça marche ?

Maladies mentales, épilepsie, lésion cérébrale… quel est le rôle de notre cerveau ?

N.H. s’attarde sur la maladie de son père, trouble de la mémoire. Il se souvenait curieusement d’événements qui ne s’étaient jamais produits. En fait, à l’aide des premiers mots qu’il entendait, son cerveau reconstruisait toute une histoire qu’il analysait ensuite comme ayant bien eu lieu. Les conséquences ?

« Tout ce qu’on lui disait, il avait la certitude de l’avoir déjà entendu.

Tout ce qu’on lui suggérait de faire, il était sûr de l’avoir déjà fait. » (p. 68)

« Mon père va mieux maintenant, mais imaginez la détresse des patiens atteints de ce syndrome en permanence ! Quand ils font des courses au supermarché, dès qu’ils voient un objet sur les étalages, ils sont persuadés de l’avoir déjà acheté. Quand ils surfent à la télévision, ils ne tombent que sur des films, séries, actualités et documentaires qui leur semblent désespérément familiers. » (p. 71)

Et le rêve, cette autre histoire que se raconte le cerveau ?

« En fait, on a concocté le récit de rêve au moment même où le réveil a sonné, prolongeant ainsi notre sommeil de quelques instants. » (p. 74)

Parfois, au réveil, certains éléments ont été bizarrement agencés, dans la précipitation des dernières secondes ? Cela reste plutôt chouette…

Mais il y a un MAIS… c’est la paranoïa et l’esprit complotiste… à la recherche du sens…

« Cela rend notre espèce, en un mot, parano.

La paranoïa, maladie de la surinterprétation, est la maladie congénitale de notre espèce. » (p. 83)

« Je ne crois pas au hasard » : un excellent résumé de l’histoire de notre espèce. » (p. 84)

Alors l’homme se laisse aller à croire tout un tas de choses qui donnent du sens…

« L’homme ne vit pas de pain seul, disait Jésus. En effet, c’est le bonobo qui vit de pain seul. L’homme a besoin de pain sensé. » (p. 104)

« Jean Améry a constaté que, dans les camps de concentration, ceux qui croyaient en Dieu ou en la Révolution s’en sortaient mieux que les intellectuels athées et désillusionnés comme lui.

Jean Améry

Les fictions religieuses et politiques, disait Améry, avec les illusions qu’elles véhiculent et les espoirs qu’elles favorisent, sont plus utiles pour la survie que les études de philosophie qui prétendent en venir à bout. » (p. 127)

Et l’homme fait la guerre. Comment donner du sens à cette vie s’il y a la mort ?

« Beckett : « les femmes accouchent à califourchon sur la tombe. » (p. 113)

Mais il y a aussi l’amour et l’amitié

« Dans l’amitié humaine, je t’aime, c’est : je veux que nos histoires s’imbriquent l’une dans l’autre. » (p. 137)

Dans l’amour aussi, du reste… Former un couple, c’est une fiction. Le mot « couple » est en lui-même une fiction.

Les amoureux de Chagall

« Le mariage est une réalité humaine c’est-à-dire une fiction, à laquelle notre espèce a décidé d’adhérer il y a des millénaires, car elle s’est avérée utile à notre survie. Elle nous aide à déterminer, quand naissent des enfants, qui en est le père. » (p. 148)

L’amour parental est aussi une fiction.

« L’amour parental est une fiction d’une importance primordiale pour la survie de l’espèce humaine, pour une raison encore peu citée : seul de tous les primates supérieurs, l’être humain naît prématurément, plusieurs mois avant terme. » (p. 145)

Le père, parlons-en… qui dit trouver sa place et le sens de sa vie…

« Depuis que l’humanité existe, les femmes en tant qu’elles sont mères ont été exclues de certains gestes et rituels sacrés. Soit que les hommes les aient jugées impures, indignes d’approcher de ce domaine car susceptibles de le souiller ; soit qu’ils les aient estimées déjà dépositaires d’un sacre à elle, largement suffisant : l’enfantement.

Et c’est un fait : l’enfantement confère un sacré Sens à la vie des femmes. Pour la plupart d’entre elles, encore de nos jours, donner la vie est une raison de vivre évidente et irréfutable – pendant que les hommes sont éternellement obligés de bricoler, d’inventer, de construire pour eux-mêmes, du mieux qu’ils le peuvent, un Sens à leur existence.

C’est pourquoi, traditionnellement, ils se sont réservé l’exclusivité des activités à haute dose sémantique : éducation ; hiérarchie religieuse ; littérature ; guerre. Prestige garanti.

Les femmes n’en avaient pas besoin, donc elles n’y avaient pas droit. » (p. 151)

J’ajouterais : prestige garanti et auto-congratulation. Jugement par les pairs / pères, félicitations entre hommes / entre couilles, comme dirait Virginie Despentes

J’aimerais tout de même modérer le propos qui voudrait, par caricature, que la femme soit sensée et l’homme parfaitement insensé, que les hommes ne sont pas sans jouer un rôle important dans la paternité, rôle qui pourrait suffire à donner du Sens à leur vie tout autant qu’à une femme… que certains jouent un rôle dans la vie des autres sans être père, et que certaines femmes ne jouent aucun rôle bénéfique à la vie de personne, quand bien même elles seraient mères. 

Toutefois, je veux bien reconnaître que les femmes n’ont pas de mythe, du coup (Serait-ce la conséquence de la remarque de N.H. ?). Pas de mythe qui aurait pu présenter la création de l’homme succédant celle de la femme, l’homme perçu comme Autre, créé pour être son parèdre, son vis-à-vis, un supplément, la nécessaire variation du gène ? Ou pourquoi pas un héros troublion, tour à tout protecteur et agresseur ? Changeant comme la pluie et le beau temps ? Comme ogre ? Comme tyran domestique ? Comme un chasseur prodigue ? Comme un enfant qui continue à se bagarrer, apporte cadeaux et tourments ? Chaleur et conflit ? Dont les baisers brûlent puis glacent ? Qui donne la vie et la mort ? … Comme un éternel incapable ? Comme le boulet que dieu lui aurait administré ? Au lieu de cela, c’est le mythe de Pandore chez Hésiode qui présente la femme comme le boulet, la sangsue insatiable des hommes. Voilà comment ces derniers se sont raconté « la » femme…

« Le cerveau est une machine fabuleuse… qui nous prédispose à fabuler, pour le meilleur et pour le pire.

Il nous fournit les histoires dont nous avons besoin pour justifier nos actes. (p. 123) »

Il nous fournit des excuses, une contenance…

« Une contenance, c’est ce à quoi nous tenons plus que tout.

En ce que nous redoutons plus que tout : le ridicule. Être révélés comme ce rien, ce presque rien que nous sommes : des mammifères mortels. » (p. 124)

C’est pourtant ce dont il faut se souvenir pour vivre bienheureux, à la manière de Baloo !

Pour finir, un croche-pied aux tristes sires qui prennent la vie bien au sérieux…

« Shopenhauer et les nombreux écrivains de l’Europe moderne qui, ouvertement ou non, ont adopté sa philosophie nihiliste, de Cioran à Bernhard et de Houellebecq à Jelinek, ont tous vécu, jeunes, dans une fiction forte et contraignante (religieuse ou politique). Ayant compris plus tard que Paradis, Enfer et Avenir radieux étaient des sornettes, que le Sens de l’existence humaine n’était déterminé ni par Dieu ni par l’Histoire, ils en ont conclu qu’elle n’en avait pas, qu’elle n’était que tragédie, horreur et dérision, et se sont mis à déblatérer contre la vie en tant que telle.

Cela est absurde.

La vie a des Sens infiniment multiples et variés : tous ceux que nous lui prêtons.

Notre condition, c’est la fiction ; ce n’est pas une raison de cracher dessus.

A nous de la rendre intéressante. » (p. 191-192)

Je m’interroge sur le DE cracher dessus, j’aurais dit « POUR »… mais en même temps, ne serait-ce pas le juste calque de

Notre condition, c’est la fiction ; c’est une raison de vivre, c’est une raison d’être ?

Les langues du Paradis, Maurice OLENDER

« La nature a fait une race d’ouvriers, c’est la race chinoise, d’une dextérité de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur ; […] une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre ; […] – une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. » « Que chacun fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien ». (in La Réforme intellectuelle et morale de 1871)

Qui a écrit cela ? Donald Trump ? Jair Bolsonaro ? Ou Raymond, au PMU de votre quartier ? Avec son blanc de 11h ?

Et bien non, c’était Renan, de son prénom Ernest, né en 1823 et mort en 1892. Ce n’était pourtant pas un mauvais bougre ! Reçu premier à l’agrégation de philosophie, il est immédiatement convaincu par les hypothèses de Darwin, par exemple. Le problème, c’est qu’il tente d’en plaquer le modèle – ou le système – sur les langues et les cultures, les religions en particulier. So XIXème siècle !

Mais dans ce livre de Maurice Olender, il n’est question que de cela : replacer les œuvres en contexte et retracer l’histoire complexe des recherches en linguistiques qui, parties de l’exégèse biblique post-renaissance, finirent par se suicider dans les élucubrations idéologiques que nous allons aborder.

La philologie… <3

C’est ce que je voulais étudier, avant de constater que la matière ainsi intitulée n’existait plus, et pour cause. Elle n’a pas seulement perdu ses lettres de noblesse, elle a, en deux siècles, gagné des lettres diablesses. La philologie, c’était pour moi le domaine d’étude de Nietzsche, à travers la lecture duquel j’imaginais qu’elle devait conduire à toutes sortes de sujets passionnants : mythologie (La naissance de la tragédie grecque), critique de la religion (l’Antéchrist), réflexion sur la méthode scientifique et son flirt avec les idéologies (le Gai savoir) ou le regard libre de toute entrave moraliste (Par delà le bien et le mal ou Généalogie de la morale).

Je n’avais pas totalement tort ; voici comment Renan définissait la philologie :

« Le vrai philologue doit être à la fois linguiste, historien, archéologue, artiste, philosophe. La philologie n’a point son but en elle-même : elle a sa valeur comme condition nécessaire de l’histoire de l’esprit humain et de l’étude du passé. » [Définition de la philologie dans l’Avenir de la science. Pensées de 1848, publié en 1890, p.832]

Mais, de philologie, je n’ai point trouvé à l’heure des choix. J’ai dû m’orienter définitivement soit en philosophie, soit en lettres classiques. J’ai choisi cette dernière pour m’engouffrer en sciences du langage. Bref.

Alors comment se fait-ce ? Comment a pu-t-on en arriver là ?

C’est ce que nous expose l’auteur, Maurice Olender, Maître conférence associé à l’École des hautes études en sciences sociales, membre du conseil de rédaction de la Revue de l’histoire des religions et directeur de la revue Le Genre humain. Né en 1946, il publie Les langues du Paradis à 43 ans.

En se contentant de survoler les problèmes linguistiques obscurs, le livre présente les éléments d’idéologies qui nous auraient indirectement menés aux dernières plus grandes catastrophes mondiales humaines, génocides, guerres raciales, théories fumeuses mortifères etc.

La quête des origines, confondue souvent avec la quête de la vérité, de la pureté, est au cœur des histoires intellectuelles que retrace ce livre.

Richard Simon (1638-1712), l’esprit rebelle du XVIIème siècle !

On peut dire que tout commence – ou presque – avec un problème de voyelles et Richard Simon, au XVIIème siècle. En effet, d’un côté, l’hébreu est une langue qui peut se noter sans préciser les voyelles… Pour les signaler, il faut ajouter des signes, des points entre les consonnes qui en précisent la vocalisation ; de l’autre côté, Richard Simon est une forte tête, pour le moins contestataire. 

Richard Simon naît en 1638 à Dieppe ; il est ordonné prêtre en 1670, à 32 ans. Il est considéré comme l’un des premiers exégètes français qui a initié une critique biblique en langue française (et oui, tout le monde s’exprimait encore assez largement en latin !!) ; comme tout lettré qui se respecte – à l’époque du moins – il maîtrise le grec, le latin et l’hébreu, mais également l’arabe et le chaldéen – une forme plus récente de l’hébreu, qu’il juge d’ailleurs plus simple (p.16) 

Pour preuve que nous avons affaire à une forte tête, vous découvrirez dans sa fiche Wiki qu’il aurait écrit, le premier, une sorte de J’accuse… pour défendre Raphaël Lévy, juif accusé à tort d’avoir assassiné un enfant chrétien et condamné à mort pour cela. Son Factum servant de réponse au livre intitulé Abrégé du procès fait aux juifs de Metz prend la défense des juifs de Metz menacés d’expulsion à la suite de l’affaire Raphaël Lévy.

Qu’a-t-il fait, ce Richard Simon, pour être quasiment excommunié, comme le fut Spinoza peu de temps avant lui ?

Revoyons le contexte. Il existe depuis des siècles, une version de la Bible, appelée la Vulgate, qui signifie « accessible, publique ». Quelle est son histoire ? A la fin du IVè siècle, Jérôme de Stridon produit une traduction latine de la bible, à partir de l’Ancien testament en hébreu et du Nouveau testament en grec. Plus tard, la version alexandrine de la Septante, en grec, est invoquée par Jérôme et ses successeurs pour justifier l’ajout d’adaptations. Après de multiples – mais légères – modifications et diverses versions, le texte est édité en 1450 à Mayence puis estampillé comme stable par le Concile de Trente de 1546. La Vulgate est alors reconnue comme seule authentique.

Malgré tout, les interrogations concernant la bonne version de la bible persistent. Deux forces [obscures ^^] lutteraient l’une contre l’autre. D’un côté, l’intervention divine, qu’on appelle la Providence, une puissance supérieure, divine, qui gouvernerait le monde, qui veillerait sur le destin des individus (Cnrtl.fr) et qui aurait également veillé à suggérer les bonnes voyelles aux lecteurs du texte sacré ! De l’autre, une rumeur selon laquelle les Juifs du Talmud, donc post-christum, auraient falsifié le texte original dans le but de dissimuler toute trace de l’annonce de la venue du Christ. 

En quelques mots, que dit en substance la critique de Richard Simon ?

* il affirme que « ce préjugé des Pères [de l’église] [à l’encontre des juifs prétendument falsificateurs] venait seulement de ce qu’ils ne reconnaissaient point d’autre Écriture authentique que la version des Septante ». Or la version de la Septante était en grec et elle fut rejetée par les Juifs justement. CQFD.

* Au sujet de ce problème de voyelles : « Aux yeux de Simon, c’est bien tard [au VIIème siècle] que les savants juifs nommés « massorètes » ont noté les points-voyelles qui fixent la vocalisation du texte grâce à un système de signes. Or cette « Massore n’a rien de divin » et les « Massorètes ont pu se tromper en une infinité d’endroits ». S’il s’agit sans doute d’une œuvre d’hommes très savants, Simon note qu’ils ne furent cependant « ni prophètes, ni infaillibles ». Simon remet donc en cause la Providence ! (et ça, c’est mal)

* Pour finir, et c’est le comble, il rédige ainsi le résumé d’un des chapitres de son livre Histoire critique : «preuves des additions et autres changements qui ont été faits dans l’Écriture, et en particulier dans le Pentateuque. Moïse ne peut être l’Auteur de tout ce qui est dans les Livres qui lui sont attribués. Divers exemples ».

Alors là, c’en est fini de lui. 

Le célèbre Bossuet (d’ailleurs bien plus célèbre que Richard Simon !!!! c’était le prêtre de Louis XIV en personne, le seul qui osait lui faire la morale dans ses Sermons restés si célèbres !) fait brûler ce livre dès sa sortie ! « Quant au père Simon, l’ordre qui l’exclut de l’Oratoire lui est signifié le 21 mai de la même année [1678] ». (p.42)

Pourtant Simon resta croyant : il voulut croire que la divine Providence pourvoyait à la conservation du texte authentique et s’inspirait de Saint Paul lorsqu’il écrivit « La Providence de Dieu a conservé l’Écriture dans l’Église, en y conservant la pureté de la doctrine et non pas en empêchant qu’on ne corrompît les Exemplaires de la Bible. » (p.46)

Oui c’est un raisonnement un peu complexe…

Mais la brèche est ouverte, dans les pas de Spinoza et d’autres. Il ne sera pas le seul à critiquer la version officielle de l’église et à proposer de nouvelles visions de la religion, de nouvelles traductions de la Bible. L’étude des langues, et notamment de l’hébreu, continue de fasciner.

Un siècle plus tard, Herder développe l’idée qu’il existerait une sorte de consubstantialité de la langue et de la nation qui le parle. L’hébreu est la langue du peuple élu.

Herder, poète, théologien et philosophe, disciple de Kant, ami et mentor de Goethe, est considéré comme l’inspirateur du mouvement romantique Sturm und Drang. Goethe avait 5 ans de moins que Herder, qui le sensibilisa à la poésie d’Homère, de Pindare, d’Ossian, de Shakespeare, de Hamann ainsi qu’au folklore allemand et au charme gothique des cathédrales. (Wiki sources)

Herder apprécie la poésie, et en particulier celle qui rapproche de la nature – on sent poindre l’un des éléments fondamentaux du Romantisme – il cultive une nostalgie des origines, d’où son intérêt pour l’Ancien Testament, et dénonce en bon rétrograde, une certaine décadence de son temps ; il juge la culture contemporaine comme stérile et désincarnée. Il était franc-maçon depuis 22 ans ; il devient l’un des 1500 membres identifiés des Illuminés de Bavière en 1783 – on parle bien des Illuminati – sous le nom de Damasus Pontifex.

Pour ce qui nous intéresse ici,  sur le plan linguistique, son intérêt pour l’hébreu et l’ancien testament le pousse à rattacher ces textes « sacrés » à une terre et à une époque (p. 63). La nationalité, le Zeitgeist, sont au cœur de sa réflexion. D’où tu parles ? pourrait être à ses yeux une question pertinente !

« L’affirmation d’une spécificité irréductible qui détermine les peuples et les périodes oriente Herder vers un relativisme culturel dont les outrances, au regard de l’orthodoxie chrétienne, sont tempérées par une vision providentielle de l’histoire humaine. Sa leçon est double et péremptoire : chaque civilisation poursuit sa course qui décrit une ère caractérisée par la forme de l’esprit de son temps ; si aucun peuple, aucune époque n’échappe à la marque d’un tel Zeitgeist, figure d’un génie du temps, la succession des périodes s’inscrit dans les rigueurs d’une histoire de l’humanité dirigée par Dieu. [il écrit dans le Journal de mon voyage en 1769, Nantes et Paris] : « Aucun homme, nul pays, pas un peuple ni une histoire d’un peuple, aucun État n’est équivalent à l’autre ; ainsi également le vrai, le beau et le bon ne sont pas pour eux identiques ». (t.4, p.472)

Ce sont des thèmes bien romantiques. La question nationale est, pour Herder, aussi bien esthétique et morale que religieuse. D’ailleurs, dans ces mêmes pages, il se demande si le christianisme n’a pas « détruit autant qu’il a peut-être apporté » à ces populations innombrables qui ont été, au cours des âges, évangélisées souvent par la force. A-t-on suffisamment mesuré les dangers résultant de « l’importation de chaque religion étrangère », quand sait-on combien elle menace toujours « le caractère national » d’un groupe ? » (p. 65) se demande-t-il.

Regardons l’étonnante modernité de son questionnement – ou remarquons l’ancienneté d’un questionnement qui se veut nouveau : « Le christianisme peut-il donner raison, à l’appropriation, à la soumission, à la cruauté ? […] Convertir une nation au christianisme en lui imposant ses mœurs, c’est l’inciter à trahir ses valeurs, son identité propre, et mettre ainsi en péril une entité spirituelle politique. »

Son point de vue reste paradoxal ; « il passe ainsi d’une vision généreuse où tous les peuples sont égaux en mérite, les uns capables comme les autres d’un bonheur aussi incomparable et incommunicable qu’absolu, à une échelle de valeurs où les Blancs, chrétiens d’Europe, sont seuls privilégiés. » (p. 68) Parfois, il perçoit l’humanité entière comme autant de nuances, parfois il déplore le sort des africains, qu’il trouve physiquement et intellectuellement désavantagés : ils doivent être plaints et non méprisés. En revanche, les Chinois lui paraissent odieux tant ils semblent isolés du reste du monde, enfermés qu’il serait dans une langue figée et ancestrale. Le monde chrétien reste à ses yeux le peuple élu, et incarne à ses yeux « l’histoire du monde humain le plus important ». (p. 74)

Bref, il aurait pu établir les grilles de « privilèges ».

Arrive alors Esnest Renan, qui a lu, connaît et admire Herder, mais aussi Richard Simon (p.110)

Maurice Olender appelle ce chapitre consacré à Renan : Entre le sublime et l’odieux. Pourquoi ?

L’intuition de Renan – ou ses élucubrations – peuvent séduire. Il bénéficie en outre d’une certaine autorité. En 1845, il s’éloigne du séminaire : « Mes raisons furent toutes de l’ordre philologique et critique : elles ne furent nullement de l’ordre métaphysique, de l’ordre politique, de l’ordre moral« . Il devient professeur d’hébreu au Collège de Franceet rédige une Histoire générale et Système comparé des langues sémitiques (1855).

Renan développe l’idée selon laquelle la langue est le miroir du peuple qui la parle (p.78) et que la langue sémitique serait comme les organes d’une race monothéiste (p.82). Oui, vous avez bien lu « race » qu’il pense en un sens bien particulier puisque selon lui « la langue, la religion, les lois, les mœurs firent la race bien plus que le sang » (p.84)

Tout ceci peut paraître « sublime » (?), mais le professeur au Collège de France va plus loin… voici jusqu’où porte son raisonnement : « L’instinct monothéiste des Sémites n’est donc pour Renan qu’une application particulière d’un principe plus général : le manque de fécondité dans l’imagination et le langage. » (p. 93) Par conséquent, « Si donc le sémite est supérieurement doué en religion, et nul en science, il faut attribuer cette singularité à son incapacité de concevoir le multiple qui, est pour Renan, le sigle de l’adéquation au réel. »

En fait, Renan fait tout pour dé-judaïser Jésus. La patrie de Jésus devient la Galilée, verdoyante, par opposition à la sèche et aride Judée, patrie du judaïsme monothéiste rigoureux. Pour lui, la continuation du judaïsme est l’Islam et non le christianisme, devenu aryen par son système linguistique. (p.97)

Ah. Voilà la porte ouverte que nous connaissons aujourd’hui, a posteriori. Mais à l’époque, personne ne voit rien venir. Cet antisémitisme latent est répandu ; on lui cherche des fondements scientifiques, comme on en cherchait pour expliquer l’infériorité des femmes – sans que la prémisse ne soit remise en cause – cf la dent d’or. Quant aux aryens, ils arrivent, et c’est l’étude du sanskrit qui va permettre la naissance de ce fantasme.

La révolution du sanskrit et l’indo-européen : entrée en scène du Arya !

Au XVIIIè, c’est la découverte du Sanskrit, « la langue par-faite », ce qui signifie littéralement « Sams-krita », qui enchante le petit monde de la linguistique. Des noms s’illustrent : William Jones (1746-1794), Franz Bopp (1791-1867), Max Müller (1823-1900), que le grand public ne connait pas souvent, mais qui participèrent pourtant sans le vouloir à la construction du mythe de la race aryenne, et ce, malgré les avertissements d’autres linguistes tels que Salomon Reinach (1858-1932) ou l’orientaliste Darmesteter (1849-1894).

A constater les ressemblances troublantes entre le grec, le latin et le sanskrit, les linguistes se prennent à rêver de reconstituer une langue originelle, et pourquoi pas LA langue originelle, celle que Dieu aurait employé pour s’adresser à Adam sa créature ?

« Une langue perdue. Un peuple inconnu. De la lointaine diaspora indo-européenne, située dans un âge mytho-poétique, les auteurs du XIXè recueillent les racines linguistiques qu’ils supposent proches de « la naissance du langage, presque à la création de l’homme. » (p.26-27). 

Comment baptiser ce continent des origines appelé à jouer un rôle fondateur dans l’avenir de l’Occident ? Comment dénommer ces nouveaux ancêtres que l’Europe entière se dispute ? A ce propos, il n’y eut jamais unanimité. 

Aryens, Indo-Germains ou Indo-européens, certains auteurs, d’un paragraphe à l’autre, changent indifféremment de dénomination. Que ce soit pour désigner le peuple, la race, la nation ou la famille de langues – en combinaisons variables selon les érudits.

Renan se sert ainsi également des termes « aryens » ou « indo-européen » et I. Goldziher (1850-1921), « aryen » ou « indo-germain ». D’autres auteurs du XIXè siècle choisissent « japhétique », « souche sanscrite », « indoclassique », « arien », « indo-celte », « thrace », « caucasique » ou d’autres noms encore.

Face à ce monde aux vocations innombrables, un autre ensemble, élémentaire : les langues sémitiques. Longtemps dites araméennes ou orientales, on les baptise langues de Sem – fils de Noé et frère de Japhet (Genèse 5, 32) – c’est ainsi que A.L. von Schlözer (1735-1809) et Herder lancent l’appellation « sémitique ».

Sem et Japhet, les sémites et les aryens : quand ça part mal…

L’auteur Olender nous présente alors les jumeaux maudits, les sémites et les aryens (p.28-29), construits par opposition l’un à l’autre, les premiers sédentaires, immobiles, figés dans le monothéisme, les seconds mobiles, dynamiques et voyageurs, polythéistes.

Bizarrement, on confère aux aryens fantasmés les qualités spécifiques que l’on attribuait jadis aux grecs.

Dans cette opposition l’antisémitisme peut faire son nid. 

Bopp se bat contre l’appellation Indo-germaniqueplutôt que indo-européen. Mais en Allemagne, c’est bien le terme Indo-germanique qui perdure, jusqu’à aujourd’hui.

Max Müller, c’est le grand nom des études de sanskrit ! 

Avec lui, de nouvelles idées arrivent. Müller, croyant, croit que l’idée de dieu, mot dont la racine DIES est présente en Zeus, JU-piter (Dieu-le père) et Dyaus (en sanskrit) existe depuis les débuts du langage, cette racine qui signifie tout simplement : la lumière, le ciel brillant. Son idée :

« Un simple luminaire a pu ainsi incarner l’être suprême, l’œil justicier du monde et la puissance créatrice universelle. La faculté personnelle se développant, l’astre solaire pourra guérir, pardonner en oubliant ce qu’Il est seul à voir. Voilà comment une intuition primordiale est devenue dieu solaire parce qu’on n’a plus pu distinguer dans un mot sa racine. Le sanscritiste Max Müller saisit, dans les hymnes védiques, ce glissement de la perception d’un phénomène naturel à la figure d’un dieu mythique. » (p.117)

Müller croit en un monothéisme primordial, surgi à l’aube de l’humanité, mais abâtardi par la suite (p. 119). La philologie comparée lui permet de mettre au jour les racines supposées primitives de la langue. Quant à l’hébreu, comparativement, par son aspect figé et ses racines toujours apparentes, il conforte chez les linguistes l’impression de langue atemporelle et sacrée.

Müller n’est pas en tout point d’accord avec Renan. Par exemple, il s’oppose au darwinisme des sciences du langage : il y a pour lui un fossé radical entre les humains parlant et les animaux muets. (p. 121). En outre, il ne croit pas à un instinct religieux spécifique aux sémites. Néanmoins, tous deux s’aperçoivent, après les événements de 1870, que la philologie comparée pourrait entraîner des conflits et des haines entre nations, nourrir des nationalismes haineux et vindicatifs. Malheureusement, sans qu’ils en soient les directs responsables, le mal est fait. (p.114)

La vocation monothéiste des Aryas

Avec Pictet (1799-1875), linguiste suisse, les élucubrations s’envolent. 

Pictet croit vraiment que les Aryas aurait été un peuple parlant une langue dont la découverte ou reconstitution de l’indo-européen donne une idée. Cette langue aurait conservé comme en son noyau radical l’idée du monothéisme. D’ailleurs, on parle aujourd’hui de Dieu, dont la racine est Dies, le jour, le ciel brillant… or « Dieu » a supplanté le tétragramme YHWH (Yahvé). 

« Le but de son étude : permettre qu’un « peuple, inconnu à toute tradition », soit « révélé en quelque sorte par la science philologique » – programme auquel souscrivent Renan et Max Müller. Même s’il entrevoit les difficultés de sa recherche, Pictet assure son lecteur qu’il le conduira, « d’un pas ferme », grâce aux mots prélevés dans les langues ariennes, « jusqu’au berceau de la race la plus puissante du monde, de celle-là même à laquelle nous appartenons. » (p. 131)

Le prénom de Pictet ? Adolphe…

Si l’on veut se moquer, il avait écrit un roman intitulé Une course à Chamounix [sic], récit du voyage romantique qu’il effectue avec George Sand, Franz Liszt sous la forme d’un conte fantastique et qui fut un véritable échec commercial.

Bref, chez Pictet, « comme chez Renan, on retrouve un univers séparé en deux colonnes. Aux Hébreux ceci, aux Aryas cela. Le christianisme, qui serait une synthèse, est le porte-parole d’une humanité rayonnante. » (p.138)

Voilà jusqu’où peut aller l’extrapolation et le fantasme autour de la quête des origines et dans les esprits en quête de sens à tout prix.

C’est Saussure (1857-1913), prodige de la linguistique, qui, à l’âge de 15 ans seulement, s’adresse à son très célèbre aîné de près de 50 ans, en lui faisant parvenir ses premiers essais. Il ne mettra pas longtemps à remettre en question les conclusions du Maître Pictet et les problèmes méthodologiques qui entachent son travail, sans parler des préjugés idéologiques. Saussure remet en question l’existence même d’un peuple indo-européen soudé. Pourtant, le fantasme aryen perdure…

Les épousailles célestes du théologien de Königsberg

Grau souhaite mettre en garde contre ces dérives d’un siècle « qui n’en finit pas de se penser en colonisant et en christianisant les terres et les peuples aux dieux lointains. A l’horizon, une chrétienté qui aurait enfin accompli son rêve d’être une religion aux dimensions de la civilisation. »

Grau (1835-1893) est praticien allemand de l’apologétique luthérienne, remercie Renan pour son travail, mais se méfie de la glorification des Aryas ou Indo-germains au détriment des Hébreux ! Enfin ! Réjouissons-nous !

Ah non ? Pas tout à fait. A la réhabilitation succède l’angélisme essentialiste.

En effet, pour Grau, comment fustiger ce peuple au sein duquel est né le christianisme ? Et comment oublier les échecs cuisants des Grecs, des Romains ? Et leur décadence (p. 144) ? « L’appel de Grau se veut un acte de résistance face à ce danger qui menace toujours les Indo-Germains, oublieux quand, comme c’est le cas pour ses contemporains, ils sont tentés par les séductions de la laïcité. Car, si on ne lutte pas contre la déchristianisation et les périls d’un nouvel esprit scientifique désenchanté, on retombera dans le paganisme. » (p. 145)

Attention, donc, aux tentations aryennes, ne redevenez pas païens, polythéistes, adeptes des orgies etc.… mais attendrissement envers le Sémite – car on parle désormais de la figure allégorique du Sémite, opposée à la figure allégorique de l’Aryen.

A propos du Sémite, Grau s’étonne qu’un peuple aussi peu doué d’un intellect prompt à philosopher ait pu découvrir la vraie religion, le monothéisme… n’est-ce pas la preuve, la marque indéniable de la Providence divine ? (p.146) Drôle de raisonnement : puisque le fait semble impossible ou improbable, la seule explication est l’intervention d’une entité encore plus extraordinaire : la Providence divine (il aurait dû écouter la Boule athée celui-là…)

Alors pourquoi « épousailles » dans le titre ? Et bien parce que Grau imaginait le Sémite comme une femme, toute dévouée à Dieu, monothéiste par essence comme elle est par essence monogame, et vivant la douceur et la soumission, la stabilité, comme seconde nature. A l’opposé, l’Aryen serait plutôt l’homme viril, polythéiste, dynamique…

Mais les rôles se conjuguent… il se représente aussi la vierge Sémite, pudeur et pauvreté, opposée à la vierge indo-germaine, pleine de bijoux et de splendeur. Dieu lui préfère la première, même sombre et noire, qui lui est cependant fidèle.

Enfin, dans d’étranges chassés-croisés allégoriques, il se figure également le Sémite viril, un aryen converti, et sa flèche du monothéisme découvert, qui vient transpercer l’Aryen efféminé… bon laissons là tous ces délires. (p.150)

Sémites comme Aryens

C’est Goldziher, l’un des premiers exégètes de l’Islam, qui s’intéresse à l’aspect mythologique des histoires hébraïques et bibliques. 

« Le projet de Goldziher : désaryaniser la fonction mythologique en montrant combien elle est le propre de l’humain ; importer dans le monde sémitique les méthodes appliquées avec succès dans les études aryennes. » (p.160)

Mais la mythologie des hébreux s’avère plus pauvre : « ce qui caractérise les Hébreux, c’est qu’ils ont transformé leur matériel mythologique en personnages historiques, en ancêtres fondateurs d’un système théologique et politique. Là où le polythéisme des Grecs a donné un corps à leurs puissances divines et à leurs héros, le monothéisme a refoulé la mythologie des Hébreux pour en faire de l’histoire. » (p. 161)

Et vice versa ?

Le projet limité de ce livre semble abouti, qui était présenté en ces termes par l’auteur lui-même (p.36) « Faces à ces travaux, les pages [de ce livre] ont un projet limité. Elles proposent de cerner, en privilégiant certains savants, quelques-uns des ressorts qui animent les discours aryano-sémitiques tels qu’ils se déploient jusqu’en 1892, au moment de la mort de Renan, deux ans avant l’arrestation du capitaine Dreyfus. Tenter de percer ces discours dans leur cohérence propre suppose une approche de chaque auteur dans ses interrogations, lorsqu’il formule des problèmes et leur apporte des réponses qui lui paraissent satisfaisantes. »

Ces auteurs, « aux principes de l’unique civilisation pour eux dignes de ce nom, ils sont nombreux à imaginer un couple providentiel dont se reconnaissent les descendants : Sémites par filiation spirituelle, Aryens par vocation historique. »

Ce livre permet de comprendre pourquoi certains domaines de la recherche en linguistique – notamment la philologie comparée – sont désormais à manier avec les plus grandes précautions, sont même carrément à l’abandon en Europe… il permet également de rester prudent face aux jugements péremptoires et anachroniques que l’on pourrait porter sur toute une époque qui n’avait pas les mêmes exigences méthodologiques que nous – restons modestes tout de même ^^ – il permet enfin de voir à quel point les esprits mêmes les plus brillants sont séduits par ce qu’ils croient découvrir du sens de la vie et de l’histoire, quand bien même tout cela n’existerait que dans leur tête imaginative et désespérée.

(ah oui… et puis : qu’on laisse un peu les juifs et les chinois tranquilles hein !!)

Les langues du Paradis, Préface de Jean-Pierre Vernant, Hautes études / Gallimard Le Seuil, 1989.

Le Coran des historiens, tome 1 (synthèse 1/2)

Synthétiser 500 pages en une vingtaine de pages seulement ? C’est ce que je propose ici. 

Pour ce faire, il a fallu tronquer, résumer, en modifier l’agencement global mais également, comme toujours élire les passages les plus intéressants, pour ne pas dire croustillants !

Résumé du tome 1

A vrai dire, le tome 1 du Coran des historiens, constitué de 3 tomes, s’étale déjà sur 1000 pages… 

Voici le résumé du premier tome du « Coran des historiens »:

« La première [partie] est consacrée aux contextes historique et géographique du Coran et des débuts de l’Islam. Elle comprend quatre contributions, sur l’Arabie préislamique (Christian Robin), les relations entre Arabes et Persans (Samra Azarnouche), sur ce qu’on peut connaître ou ne pas connaître du Muhammad historique (Stephen Shoemaker) et des grandes conquêtes et de la naissance de l’empire arabe (Antoine Borrut). » (p.29)

Dans cette première synthèse, je me concentre sur la première moitié de ce tome, qui concerne principalement l’Arabie pré-islamique, les diverses croyances des habitants et comment elles ont influencé l’élaboration du Coran.

Avertissements méthodologiques

Attention !

Comme dans tout travail historique, les auteurs se doivent de citer leurs sources, mais également nous avertir de leur souci méthodologique. Le Coran des historiens comporte une introduction particulièrement éclairante à ce sujet :

« L’historien des religions est cet individu un peu étrange qui parle des religions au moyen d’un discours qui prend le contre-pied exact de ce que le discours religieux prétend être. » (p.31)

« […] la relation entre l’approche historique et l’approche confessionnelle est une relation asymétrique. En effet, le discours religieux – c’est vrai en tout cas pour le judaïsme, le christianisme et l’islam – prétend parler de choses éternelles et transcendantes avec une autorité transcendante et éternelle. Le discours historique, en revanche, parle de choses temporelles, humaines, terrestres, locales, contingentes, circonscrites ; et il en parle d’une voix faillible, révisable, partielle – bien que tirant son autorité en principe d’une pratique critique rigoureuse. » (p.31)

De même que dans les études liées au milieu biblique, on retrouve les mêmes familles : 

– « les maximalistes supposent que l’histoire biblique (c’est-à-dire l’histoire telle qu’elle est racontée dans la Bible) est plus ou moins correcte, à moins que les archéologues ne prouvent le contraire (leur devise serait « l’absence de preuve n’est pas la preuve d’une absence ») ;

les minimalistes jugent que l’histoire biblique, sauf si elle peut être confirmée de manière indépendante, doit être lue, non pas comme des narrations, certes embellies, mais pour l’essentielles fiables, mais comme des récits qui ont pour objectif de construire le passé en y projetant un certain nombre de stratégies de pouvoir et de savoir qui méritent d’être étudiées avec les outils de l’analyse critique du discours. » (p.23)

Les sources

Dans le texte même du Coran, il n’y a pas de repère historique : c’est un « texte sans contexte ». (p.55)

Très peu de sources ou d’inscriptions. 

« À partir de 1977, toute une série de recherches ont tendu à démontrer que l’histoire des débuts de l’islam, racontée par la tradition savante arabo-musulmane, était une reconstruction tardive, éloignée de la vérité et même mensongère.

[…] On a remarqué aussi que le nom de Muhammad n’apparaissait pas dans les documents islamiques les plus anciens – inscriptions monumentales et rupestres, papyrus et monnaies – et que ses premières attestations remontaient à l’année 66H, soit près de 55 ans après sa mort. » (p.59)

D’après les recherches, il est possible que le Himyar ait dominé l’oasis de Yathrib, identifié comme Médine, et la région de La Mecque pendant la totalité du Vè et une partie du VIè, mais on ignore les modalités de cette domination. Quoi qu’il en soit, La Mecque et Médine étaient sous un empire juif, puis chrétien, qui permettait les échanges et la communication.

L’Arabie pré-islamique : Histoire des communautés religieuses dans l’antiquité tardive.

Introduction à la péninsule arabique antique

Géographie actuelle et antique

Un peu de géographie actuelle… Au sud de la péninsule arabique, on trouve le Yemen et l’Oman, en bordure de la mer d’Oman. Au centre ouest, près de la Mer Rouge, se trouvent la Mecque et Médine. Au centre est, on trouve les célèbres Qatar et Émirats arabes unis. Au nord, la Jordanie, Israël et Palestine, ainsi que l’Irak, qui occupe, avec Bagdad, la place de l’ancienne Mésopotamie – Sumer, Babylone… ça vous dit quelque chose.

A l’ouest, de l’autre côté de la mer Rouge, on trouve l’Égypte, le Soudan, l’Éthiopie. A l’est, de l’autre côté du golfe persique, c’est l’Iran, dont les ancêtres pourraient être les Mèdes, les Parthes, les Perses.

L’époque dont il sera question tout au long de cette synthèse se situe entre 1eret le VIIè siècle ap JC. On parle alors d’Arabie pré-islamique. 

À cette époque, la péninsule arabique est divisée en trois parties. Au sud, actuels Yemen et Oman, se trouvent plusieurs royaumes dont des cités états et le royaume important d’Himyar. Au centre, des nomades et des sédentaires vivent dans l’orbite des royaumes du sud. C’est là que se trouvent la Mecque et Médine. Au Nord, une contrée sous l’influence des Perses et des Byzantins.

Les habitants de cette région sont de religions diverses ; cohabitent le judaïsme, le christianisme, le polythéisme et le zoroastrisme, en des proportions variables selon les endroits et les siècles.

Histoire du Moyen-Orient pré-islamique

« Du fait de leur situation géographique, les habitants du plateau iranien et ceux de l’Arabie ont établi des contacts plus ou moins étroits au moins depuis les trois premiers millénaires avant notre ère. L’Arabie étant la voie donnant accès à l’Égypte et à des comptoirs maritimes occidentaux, les conquérants perses ont très tôt noué des relations avec les dirigeants locaux. » (p.157)

Des guerres opposent ces peuples. Dans le milieu du premier millénaire av JC, Cambyse, Darius, Xerxès sont les rois perses qui s’en prennent aux rois arabes. Puis, les dynasties séleucides (hellénistiques), à partir du IVè siècle av JC, s’implantent dans l’Arabie du Nord. A leur suite, la dynastie des Sassanides dirigent la Perse, et ce jusqu’aux invasions musulmanes.

Cambyse

La dynastie sassanide fut puissante : 

« Les Sassanides déploieront par la suite des moyens considérables pour s’établir sur les deux rives du Golfe et avoir le monopole absolu sur les routes maritimes et l’économie de la région. » (p. 160)

« […] Les campagnes de l’Arabie du Sud étaient accompagnées de l’installation durable des institutions administratives, juridiques et religieuses des Sassanides. » (p.168)

Cette dynastie nous a laissé beaucoup de témoignages, ainsi que des récits de bataille. Attardons-nous sur un petit détail amusant!

Voici ce qu’on peut lire dans le traité Provinces de l’Eranshar §50 

[Eranshar ou Iranshar, autre nom pour Iran ou Perse]

« La capitale provinciale de Himyar fut fondée par Fredon, fils de Adwen [héros iranien connu pour avoir maîtrisé le dragon Azhi-Dahag et patronné la magie et la médecine]. » (p. 167)

Les Perses étaient des zoroastriens, des adeptes de la religion mazdéenne, réformée par Zarathustra, mais nous y reviendrons.

L’empire byzantin chrétien, un proche voisin

Au nord de l’empire Perse, un autre monstre se dresse. En voici une animation.

Il s’agit de l’empire Byzantin, très puissant, et dont on peut dire qu’il n’englobe pas le nord de l’Arabie de tout temps, mais dans les premiers siècles du premier millénaire ap JC. Cet empire, après les avoir tolérés à l’instar de l’empire romain, finit par chasser les païens, ou les mécréants et autres hérétiques – en tout cas, tous ceux qui défendent une autre vision religieuse que celle officielle de l’empire.

Justinien

« La législation de Justinien au milieu du VIè siècle a mis fin à la tolérance réticente de l’empire envers eux, et le départ des philosophes païens d’Athènes vers la Perse sassanide après 529 symbolise cette clôture d’une époque. » (p. 333)

L’empire Byzantin nous fournit des témoignages sur la présence des autres religions, au nord de l’Arabie et dans ses environs. Les Juifs par exemple, qui étaient tolérés, étaient présents dans tout l’empire en raison de la diaspora. Au VIIè, ils sont sans doute plus nombreux que les païens (p. 335) Toutefois, « la liste des restrictions – interdiction de construire de nouvelles synagogues, exclusion de la fonction publique, valeur moindre du témoignage en justice, encouragement des conversions au christianisme, interdiction de l’apostasie en sens inverse, etc. – évoque bien des points du futur statut des dhimmien terre d’islam, qui a peut-être été inspiré par ce précédent. […] Les Juifs se retirent culturellement de la civilisation non-juive qui les entoure, en particulier en cessant peu à peu d’utiliser le grec comme langue littéraire et les traductions grecques de la Bible, pour un retour à l’hébreu. » (p. 336)

Après cet aperçu rapide des deux grandes puissances des premiers siècles du premier millénaire ap JC, nous allons pouvoir entrer dans notre synthèse.

Plan de la synthèse volet 1

Ci-dessous, un aperçu du plan d’ensemble de cette synthèse. J’ai choisi de regrouper les informations, longues et détaillées, concernant le contexte religieux du Coran, dans une longue première partie : les courants judéo-chrétiens, les chrétiens, le zoroastrisme perse et le judaïsme. Une deuxième partie est consacrée au contexte apocalyptique. Les textes apocalyptiques font partie des textes dits religieux, mais sont le plus souvent apocryphes chrétiens et/ou juifs, et se trouvent avoir influencé le texte coranique, notamment pour ce qui concerne l’eschatologie : la fin des temps, la vie après la mort, le jugement dernier etc. Pour finir, je présenterai le contexte juridique du Coran, qui n’est pas sans lien avec le contexte religieux présenté plus haut.

En souligné, tout au long de la synthèse, se trouvent les références explicites au Coran.

I. Le contexte religieux du Coran

Pour comprendre les enjeux du contexte dans lequel naquit la religion musulmane, il faut d’abord essayer d’en appréhender les grandes lignes. 

Avant que les Arabes, animés par la nouvelle religion qu’est l’Islam, ne se lancent à la conquête du Moyen-Orient, puis de l’Occident, quels étaient les hommes qui habitaient ce territoire ?

Au VIIè, l’Empire chrétien, d’une part et d’autre de la Méditerranée, est divisé en deux. A l’ouest, c’est l’empire chrétien d’occident. A l’est, l’empire chrétien d’Orient, qui devient l’Empire Byzantin.

Le véritable et officiel schisme entre les églises d’Orient et d’Occident, de nature religieuse et se fondant sur des désaccords concernant le dogme chrétien, a lieu au IVè siècle.

Ce schisme n’apparaît pas du jour au lendemain. En effet, en même temps que naît christianisme, émergent de nombreuses interrogations quant à son dogme, en pleine formation. L’apparition de l’empire byzantin – ou Empire romain d’Orient – marque le début de la séparation. Constantin Ier, son initiateur, fonde la capitale Constantinople en 330 – c’est aujourd’hui Byzance ou Istanbul. 

Petite anecdote amusante, Istanbul provient de la contraction du grec « eis tèn polèn », qui signifie « à la ville ». Ne riez pas : New York (« nouvelle ville ») porte le même nom de Naples (également « nouvelle ville »).

Pour la période pré-islamique qui nous intéresse, quelques siècles plus tard et jusqu’au VIIè siècle, retenons que s’installe au pouvoir une nouvelle dynastie, celle des Héraclides, qui règne de 610 à 711. Grâce à une rébellion d’Héraclius l’Ancien contre l’empereur Phocas, c’est son fils, Héraclius (Junior) qui devient empereur, en 610. Il engage alors une lutte à mort contre les Sassanides. Pour rappel, les Sassanides sont une dynastie perse qui règne sur le monde iranien du IIIè siècle jusqu’aux invasions musulmanes du VIIè. 

L’empereur Héraclius reçoit la soumission du roi sassanide Khosro II (placage d’un crucifix. Champlevé sur étain provenant de la vallée de la Meuse, entre 1160 et 1170, conservé au musée du Louvre)

Héraclius remporte la guerre contre les Sassanides ainsi que de nombreux territoires. Il conclut la paix avec les Perses. Néanmoins, cette guerre a affaibli la région et facilite l’invasion des Arabes, fraichement musulmans. Héraclius ler cède la Syrie, la Palestine et l’Égypte. L’empire d’Orient est ensuite attaqué par les Slaves, dans les Balkans.

Malgré cet ultime échec, Héraclius reste un modèle pour les futurs croisés. Même la tradition musulmane ne semble pas l’accabler bien qu’il fût un des premiers opposants notables à l’Islam.

Avec cette prépondérance de l’Empire Byzantin en Orient, on peut imaginer que se trouvaient de nombreux chrétiens au Moyen-Orient et jusque dans la péninsule arabique, voire en Égypte. A vrai dire, à cause des nombreuses guerres, c’est le cas, et c’est un peu le chaos.

« Dans cette ambiance de fin du monde, le fait qu’on pouvait s’attendre à tout, au moins pour un temps, a dû aussi faciliter paradoxalement la conquête arabe, et peut-être même des conversions à une nouvelle religion qui n’était pas toujours perçue comme fondamentalement différente, surtout dans les débuts. » (p. 356) En effet, les Sassanides avaient tout écrasé et conquis entre 611 et 619, de Constantinople à l’Egypte… et la contre-attaque de 626 menée par Héraclius entraîne la défaite perse en 628. « devant de tels coups de théâtre, les contemporains s’attendent à tout, en particulier à la fin du monde, et des scénarios apocalyptiques contradictoires circulent. » (p.350)

Ce qui semble distinguer un temps les groupes religieux, c’est apparemment leur position pour ou contre les Perses ou les Byzantins. « Il n’empêche que les Juifs sont pro-perses, et surtout réputés tels désormais par les chrétiens. » (p. 352). Les Juifs et les Chrétiens sont tour à tour persécutés, mais moins à cause de leur religion qu’en raison du soutien qu’ils apportent ou n’apportent pas aux empires dominants.

1. Les courants « judéo-chrétiens » et chrétiens orientaux de l’antiquité tardive.

Entrons dans le vif du sujet avec ceux qu’on appelle les Judéo-chrétiens, dont on dit parfois qu’ils auraient été les véritables et principaux ancêtres de l’Islam. Nous allons voir que ce n’est pas si simple.

[Comme c’est étonnant ! ^^]

En réalité, deux définitions du judéo-christianisme cohabitent : « Il y a le sens le plus commun, indiquant le patrimoine et les valeurs religieuses et culturelles provenant des deux traditions, juive et chrétienne, considérées dans leur ensemble. Mais il y a aussi un sens spécifique, ayant trait à la « doctrine professée, dans l’Église primitive, par les chrétiens d’origine juive, dont beaucoup jugeaient nécessaire de rester fidèles à la Loi moisaïque » (Larousse). » (p.429)

[loi mosaïque = loi de Moïse]

C’est dans ce dernier sens que nous allons parler de judéo-christianisme, en commençant par souligner le fait qu’il s’agit d’un concept des temps modernes qui recouvre en définitive de façon des réalités complexes et variées… grosso modo, il s’agit de juifs fraîchement convertis au christianisme et vivant en Orient.

D’où viennent-ils et qui sont-ils ?

Des chrétiens d’origine géographique galiléenne et judéenne, très tôt introduits dans un milieu hellénisé, se perdent dans l’histoire ; nous n’en avons plus aucune trace. Ont-ils été en contact avec Muhammad ? Nous ne le savons pas non plus.

On peut toutefois se représenter une église orientale bien différente de l’église occidentale.

« Les Égyptiens, mais aussi les Syriens, ont développé, avant toutes les autres églises, des formes parfois extrêmes d’ascèse et de monachisme, avec des anachorètes allant vivre dans le désert, voire dans des arbres (dendrites) ou sur le haut des colonnes (stylites). » (p.444)

Siméon l’Ancien et Siméon le Jeune sur leurs colonnes respectives.

C’est dans ce contexte, et suivant peut-être l’exemple de Paul de Tarse, que des croyants commencent à sanctifier les martyrs « se faire souffrir soi-même pour imiter le Christ, ce qui explique la frénésie dont certains ont fait preuve » (p.444)

Voici quelques exemples de mouvements dits judéo-chrétiens qui demeurent identifiables. Commençons par l’ébionisme et de l’alkasaïsme, « probablement des variantes d’un seul et même mouvement judéo-chrétien qui a fait son apparition vers la fin du IIè siècle dans un milieu de juifs convertis. » (p. 436), pour finir sur le mouvement plus extrême des encratites.

* Les ébionites

On les identifie aux chrétiens judaïsants. Le fondateur légendaire en serait Ebion. (p.433)

« Sur le plan doctrinal, les ébionites professaient le monothéisme absolu du Dieu d’Israël mais comme on le verra, ils n’étaient certainement pas les seuls à le faire. Le Christ occupe alors une place secondaire et subalterne : sans être Dieu lui-même, il aurait été à l’origine un simple être humain qui fut promu Messie au moment de son baptême. » (p. 434)

Leur évangile de référence est l’évangile apocryphe de saint Matthieu, sans doute remanié et interpolé par eux-mêmes. Le mouvement daterait de la fin du IIè mais « les ébionites ont dû se considérer comme les héritiers spirituels de la première communauté de Jérusalem, comme les vrais disciples de Jésus et de son frère Jacques : ils se sont créés une origine légendaire et antidatée en lien direct avec la Terre sainte, en faisant remonter leur communauté jusqu’à l’époque apostolique. » (p.437)

* Les elkasaïtes

Du nom du fondateur, Elkasai, personnage semi légendaire, qui « aurait reçu ses révélations pendant la troisième année du règne de Trajan (98-117) [ce qui] semble également un anachronisme car sa révélation ne fait son apparition à Rome qu’au début du IIIè siècle. […] Mouvement baptiste, les elkasaïtes observaient strictement la loi hébraïque ; ils dirigeaient leurs prières vers Jérusalem, comme le feront d’ailleurs les musulmans jusqu’à l’hégire.

Un des membres de la communauté a été Patteg, le père de Mani. » (p.435) – Mani étant le fondateur du Manichéisme, sur lequel nous reviendrons.

Dans le paysage de la communauté chrétienne syrienne, il semblerait que « les écrits pseudo-clémentins, ouvrage apocryphe attribué au troisième « pape » Clément de Rome » auraient influencé non seulement l’elkasaïsme mais également l’islam :

– la doctrine du Vrai Prophète, comme aboutissement de la révélation ;

– la doctrine de la falsification des écritures (qu’on retrouvera plus tard dans les griefs adressés aux juifs par les communautés chrétiennes et musulmanes)

– la description singulière de l’investiture du Prophète : Elkasai aurait reçu son livre d’un ange d’une taille gigantesque – comme le prophète Muhammad selon les biographies musulmanes comme celle d’Ibn Hisham. (p. 437)

* Le manichéisme

Qui était Mani ?

« Araméen de la Babylonie du Sud, alors province de l’Empire perse sassanide, Mani (216-274) appartenait par son milieu familial à une communauté judéo-chrétienne baptiste où circulaient toutes sortes de légendes orales et d’écrits profanes et religieux. » (p. 471)

Herbert Schmalz — [1]Queen Zenobia’s Last Look Upon Palmyra.

Mani se serait installé quelques temps à Palmyre, auprès de la reine Zénobie à la fin du IIIè. La reine et le prophète semblent avoir partagé la même culture. Malheureusement, l’empereur Aurélien « inaugure son règne en mettant un terme à celui de Zénobie, et Bahram, fils de Shabuhr, quatrième souverain de la dynastie sassanide, illustre le sien en faisant exécuter Mani ». (p. 477)

Le manichéisme, fort décrié et caricaturé, notamment par les chrétiens – par propagande chrétienne, reste assez méconnu, par manque de sources. Néanmoins, nous pouvons souligner l’importance du livre, comme objet religieux sacré, et la compréhension élargie de la métaphore du sceau, deux aspects que l’on retrouve dans le Coran. (p.469)

La particularité du manichéisme– les livres ! Mani prétend avoir reçu deux fois la visite de l’ange, et écrit lui-même son corpus canonique. Le livre, comme objet, devient le véhicule de sa religion qu’il entend diffuser par écrit en s’adressant donc prioritairement aux élites et aux gens de pouvoir. Ces livres, copiés et recopiés, sont longtemps restés illustres pour leur beauté (enluminure, calligraphie, matériaux) inégalée. Mais aucune œuvre de Mani en araméen oriental n’a survécu (p.471). Nous avons le Kephalaia, en moyen-perse, appelé aussi Shabuhragan, du nom du souverain Shabuhr Ier auquel le livre était destiné – le père de Bahram, celui qui fit exécuter Mani.

Le sceau –Mani s’approprie la métaphore du sceau en expliquant que « le livre EST la marque de la parole vivante du fondateur » (p.484) « Bien après lui, elle réapparaît, comme on le sait, dans le Coran (33 :40) pour désigner Muhammad. […] « Muhammad n’est le père d’aucun homme parmi vous, mais il est l’envoyé de Dieu et le sceau des prophètes. » (p.489). Il n’est pas le père, sous-entendu, contrairement à Mani, à Jésus, mais il est le sceau.

[attention à l’orthographe de sceau !]

Généalogie et diffusion du Manichéisme 

Mani veut se placer dans la continuité de prophètes eux-mêmes auteurs de leurs propres révélations : Adam, Seth, Enosh, Sem, Hénoch puis, en bout de chaîne, Paul de Tarse. « Mani a comme prédécesseur immédiat non plus Jésus mais Paul, autrement dit le premier écrivain chrétien. » (p.487)

Ce dernier joue un rôle prépondérant dans la pensée de Mani : « La culture de Mani est alors celle d’un apocalypticien moralisant. » (p.486), c’est-à-dire un homme qui a reçu des révélations divines, en l’occurrence à portée morale.

Entre le VIIé et VIIIè, les manichéens sont protégés chez les arabo-musulmans, tandis qu’ils ne l’étaient pas en Mésopotamie et en Iran. Néanmoins, à partir de la moitié du VIIIè, ils sont très peu nombreux, puis persécutés par le calife al-Mahdi en 782-785. « Sur le territoire du calife désormais, hérésiographes et encyclopédistes étiquettent les manichéens comme dualistes ou, ce qui revient au même, comme zendiqs, c’est-à-dire ratiocineurs zends, d’où le sens dérivé des négateur du Dieu unique, athées, libres penseurs, slogan passe-partout pour éliminer les opposants. » (p.481)

[ratiocineurs = personne qui se plait à ergoter disserter et raisonner sans fin et en vain]

Mais le manichéisme se diffuse au-delà du territoire de l’Islam, notamment un temps chez les Ouigours, au VIIIè et s’y maintient jusqu’au Xè dans la partie occidentale du territoire.

La légende veut que Mani, le seul et l’unique, (p.491) se soit rendu en de nombreux pays : « en Inde, Perside, Mésène, Babylonie, Médie et Parthie… » (p.491)

* Les montanistes

La tendance prophétique se développe bien au Proche-Orient, si bien qu’un prophète avéré pouvait occuper une place plus importante qu’un évêque ou un prêtre, comme ce fut le cas « dans la communauté de la Nouvelle prophétie, formée par l’hérésiarque Montan et ses prophétesses adjointes Priscille et Maximille. » (p.439)

Les prophètes se considèrent comme l’enveloppe humaine dans laquelle vient temporairement résider la divinité : « cette doctrine ressemble en maints détails à la prophétologie musulmane chiite de la wasiyya universelle ». (p. 439)

Cette façon d’envisager l’enveloppe humaine d’une part, et le vrai Christ de l’autre, se retrouve dans d’autres courants : « ce n’est que l’humanité du Christ qui est morte sur la croix, son enveloppe humaine, qui ne fut qu’une apparence, […] la vraie personne du Christ a été enlevée de lui bien avant la mort. C’est précisément cette doctrine docétiste qu’on peut lire dans le Coran (3 :55 ;4 :157). » (p.458)

[docétisme = serait une tendance qu’on retrouve dans les débuts du christianisme et qui consiste à penser que dieu ne s’est pas fait homme, mais simplement « chair » et que la crucifixion était une illusion, une apparence]

* Les encratites

Ils constituent un mouvement plus radical, et même sectaire (p.445), qui aurait influencé les ébionites dans leur eucharistie célébrée avec du pain et de l’eau. En effet, les encratites considéraient que la matière était par essence mauvaise ; ils interdisent donc le mariage et sa consommation, ainsi que la consommation d’aliments dits « forts », comme la viande ou le vin et prône l’abstinence absolue. (p.434). Pour les discréditer, certains auteurs ont décrit les ébionites comme des encratites purs et durs. Leur champion aurait été Tatien.

[Tatien, écrivain chrétien du IIè siècle ap JC, né en Assyrie]

Particularités des églises d’Orient que l’on retrouve en Islam

Quelques caractéristiques importantes nous permettent de distinguer les chrétiens d’Orient de ceux d’Occident.

La langue– la formation de base était en syriaque, une langue araméenne ; seuls les élèves les plus doués accédaient aux grandes écoles où on lisait le grec. (p.446) Mais le syriaque perdure : « à l’époque musulmane, quand […] l’arabe deviendra la langue officielle de l’empire, l’arabe supplantera le grec comme langue de culture et donc comme langue des études supérieures, de la science et de la philosophie, sans remplacer pour autant le syriaque. Pendant des siècles encore, la langue syriaque restera celle du peuple chrétien, de la littérature spirituelle, théologique et historique, de la liturgie chrétienne ainsi que de l’Eglise. » (p.447)

L’interprétation de la doctrine– l’exégèse juive est à son sommet avec Philon d’Alexandrie, au Ier siècle. Puis les gnostiques favorisent l’allégorie et l’interprétation mystique et métaphorique des textes. Par exemple, « La Croix devient ainsi le croisement de l’histoire, où toute l’histoire humaine se condense et vers lequel tous les événements se dirigent. Il en résulte une unité dans l’histoire, qui est parfois difficilement compréhensible pour nos esprits occidentaux, formés tels que nous sommes à la logique grecque, aristotélicienne. Il s’agit d’une théologie typologique où les types et symboles ont un caractère réel, substantiel, et non seulement au sens figuré et abstrait. » (p.449)

Voyons-en quelques exemples que l’on retrouve dans l’Islam :

La transposition géographique Dans cette vision du monde, les lieux revêtent une importance symbolique et réelle. La légende la « geste d’Ismaël » s’ancre près de la Ka’ba : « le sanctuaire des Arabes avait été bâti par Abraham lors de ses visites à son fils bien-aimé, Ismaël son premier-né. […] c’est bien près de la Ka’ba qu’ont été enterrés les ancêtres bibliques du peuple arabe : Ismaël et sa mère Agar.« 

Le sang et l’âme– Qu’en est-il de l’âme après la mort ? Est-ce que l’âme est dans le sang ? Ou bien le sang EST-il l’âme ?

« L’idée selon laquelle l’âme serait le sang a des conséquences pour le dogme de l’immortalité de l’âme, car elle implique que l’âme ne peut se séparer immédiatement du corps à l’instant de la mort mais subsiste dans le sang qui est matériel et corporel et reste donc unie avec le corps du défunt. Enterrée avec ce corps, l’âme vit jusqu’à la fin des temps, dans le tombeau qui correspond à la doctrine musulmane fort répandue de la continuation de la vie (et de la punition) dans le tombeau. » (p.455)

La nature divine– « Dans l’esprit des peuples sémitiques, la nature divine paraît plutôt être quelque chose d’indéfinissable, puisqu’elle nous échappe continuellement […] Dieu est celui que notre langage ne parvient pas à décrire ; tout ce que nous pensons de lui, il ne l’est pas. » (p.456)

Le péché et le rôle d’Origène « C’est Origène (185-254) qui a été le grand théoricien de la doctrine telle qu’on la retrouvera en Orient. Selon Origène, le Verbe a créé le monde spirituel : celui des âmes. Celles-ci se sont progressivement éloignées de la pureté originale en accumulant des péchés. Ce sont ces âmes déchues qui devront se libérer du mal en se purifiant, en s’appropriant la rédemption par l’exemple du Christ. » (p. 459) On voit ici qu’il ne s’agit pas d’un péché originel, comme on le conçoit en occident, mais plutôt d’un encrassement progressif de l’humanité : « la notion de péché originel est largement absente de la pensée et des écrits des chrétiens orientaux, tant nestoriens que miaphysites. De même on la chercherait en vain dans le Coran. Il s’ensuit également que la peccabilité, la contrition et la conscience du péché diffère totalement en islam de celles de la chrétienté occidentale. » (p.460)

[nestoriens et miaphysites sont deux courants chrétiens sur lesquels nous allons revenir incessamment sous peu]

L’Islam, au cœur de ce contexte culturel et religieux, pourrait avoir hérité « d’une conception du divin qui est typiquement orientale, faisant partie du fonds commun sémitique et donc arabe, se distinguant profondément de la théologie telle qu’elle a été conçue par les auteurs grecs, les Pères de l’Eglise grecque-orthodoxe, dont l’approche théologique était fondamentalement péripatéticienne. » (p.455)

[péripatéticienne, c’est-à-dire aristotélicienne]

2. Les chrétiens et le Coran

* Un christianisme divisé

Le christianisme, même s’il naît et part du Moyen-Orient (Nazareth), connaît un mouvement qui part l’Occident pour revenir ensuite au Moyen-Orient sous différentes formes et pour diverses raisons. 

Prenons l’exemple des arianistes : L’arianisme est un courant des premiers temps chrétiens créé par Arius au IVè s et qui consiste à penser que Jésus n’est pas de nature divine, mais est un prophète comme un autre. Le royaume ostrogoth, actuelle Italie, était arien !

Pour cette croyance dissidente, les Ostrogoths, furent persécutés par l’empereur Justinien (Vè siècle ap JC), puis vaincus. Une partie d’entre eux furent envoyés comme militaires en Orient. (p. 337) Au VIè, il est possible que demeuraient encore des ariens, provenant notamment du royaume ostrogoth 

Un autre groupe, les nestoriens, que l’on a déjà évoqué, mérite qu’on s’y intéresse pour les influences qu’il a exercées sur la pensée musulmane.

Les Nestoriens– ce nom vient du patriarche de Constantinople Nestorius, condamné en 431 au concile d’Éphèse pour être dyophysite, c’est-à-dire partisans des deux natures du Christ, l’une humaine et l’autre divine.

[DYO = deux / PHUSIS = nature ; en grec]

« Après la fermeture de leur école de théologie à Édesse en 489 par l’empereur Zénon (pro-miaphysite, c’est-à-dire « une seule nature »), ses membres ont fui l’Empire byzantin qui les persécutait, et transféré leur école à Nisibe, en territoire perse. » (p. 338) 

Les Nestoriens passent donc d’Edesse (actuelle ville turque d’Ourfa) à Nisibe (actuelle ville turque de Nusaybin), et même si les villes ne sont pas très éloignées, elles n’appartiennent pas, à l’époque, au même empire.

Les Nestoriens s’opposaient au courant appelé miaphysique ou monophysique, qui considérait que le Christ était d’une seule et même nature. Cela est peut-être un détail pour vous, mais au VIè siècle, c’est beaucoup. C’est même LA question qui empoisonne littéralement de nombreux débats.

Ce formidable schéma résume les positions adoptées par les uns et les autres sur la question de la nature du Christ.

Attention cependant à l’écart gigantesque qui sépare les dogmes et théories des croyances diverses et bigarrées des personnes réelles.

« En réalité, l’opposition est moins tranchée qu’il n’y paraît et repose largement sur des questions de terminologie et de vocabulaire, puisqu’on a repéré depuis longtemps que les théologiens miaphysites entendent par « nature » (phusisen grec) un être vivant concret, dont le Christ comme union hypostatique de l’humanité et de la divinité, tandis que les chalcédoniens utilisent ce même terme pour désigner les caractéristiques divines ou humaines du Christ ; pour les miaphysites, une double nature du Christ créerait deux Christ distincts (un dyophysisme qu’ils reprochent justement aux nestoriens, auxquels ils assimilent les chalcédoniens), mais pour les chalcédoniens, une seule nature du Christ impliquerait la perte de l’humanité du Christ. » (p. 341)

Nous avons donc des miaphysites ou monophysites, qui s’opposent au dyophisites, représentés par les Nestoriens, mais également les chalcédoniens, sous un certain angle…

Conclusion et compromis…

La cohabitation de tous ces mouvements autour de ces questions semble avoir été relativement pacifique, beaucoup de croyants restant sceptiques et indécis. Néanmoins, l’opposition entre monophysites et dyophysites signe le début de la séparation des empires.

Une sorte de compromis est pourtant proposée, sous le nom de monothélisme. Il s’agit de considérer que Jésus est animé par une seule volonté et activité théandrique.

[Le Thélisme venant de Thelama la volonté, en grec]

[théandrique signifie à la fois homme et dieu]

Pour en savoir plus sur le monothélisme, cliquez ici.

A la fin du VIIè, c’est le troisième concile de Constantinople, appelé aussi Constantinople III, qui règlera le problème et les désaccords qui persistaient : il est alors acté que Jésus est doté de « deux volontés, non pas opposées l’une à l’autre, mais une volonté humaine subordonnée à la volonté divine. »

Pour une vue d’ensemble des divisions et subdivisions du christianisme jusqu’à nos jours :

* Les chrétiens en Iran Sassanide

Comme on vient de le voir, des chrétiens étaient exilés au Moyen-Orient, d’autres ne l’avaient jamais quitté.

Les Sassanides, rappelons-le, étaient la dynastie en place en Iran depuis le IIIè, et jusqu’aux invasions arabo-musulmanes. Ces Perses zoroastriens sont plutôt tolérants à l’égard des autres religions. Les chrétiens syriaques sont peu nombreux et déjà divisés en divers courants. Au VIIè demeurent encore des marcionites et des manichéens !

[les marcionites sont encore des dissidents du christianisme officiel, puisqu’ils rejettent l’ancien testament – la bible hébraïque – et ne reconnaissent que les évangiles]

Les premiers indices d’une présence chrétienne de tradition d’évangélisation montre que la foi chrétienne avait pu se diffuser dès les IIème et IIIème siècles ap JC. En fait, l’Église de Perse aurait réparti entre ses croyants missionnaires les territoires à évangéliser (p. 362)

Avant que l’empereur Zénon ne ferme l’école d’Édesse, celle-ci bénéficiait d’une certaine renommée :

« Le livre des lois des pays, un ouvrage daté de 196 attribué au philosophe édessien Bardesane, constitue le plus ancien indice historique d’une pénétration du christianisme dans l’empire et de son impact sur l’évolution des coutumes des populations païennes. » (p. 364). On peut parler d’un véritable rayonnement de cette cité, capitale du petit royaume d’Osrhoène en Mésopotamie du Nord. (p. 365)

Les Perses eux-mêmes participèrent à la diffusion du christianisme sur leur territoire par leur politique de déportation massive. Cette pratique remonte aux assyriens et achéménides : « La déportation sélective des élites et des artisans des villes conquises par les autorités sassanides lors des guerres romano-perses s’inscrit dans une longue tradition au Proche-Orient. » […] Les chrétiens « grecs », selon l’appellatif retenu par les sources syriaques ou arabes, désignent les déportés ou les descendants de ces déportés venus de l’Empire romain oriental. Le grec y était en effet la langue majoritaire des centres urbains (Syrie, Palestine), l’araméen étant plus largement répandu dans les campagnes et dans l’intérieur des terres. » (p. 366)

Au IIIème siècle ap JC siècle cependant, on note quelques persécutions des chrétiens en terre perse, mais ce furent en particulier les zoroastriens convertis au christianisme les principales cibles : abandonner la religion du roi était perçu comme une trahison politique. (p. 372)

L’empereur Justinien, au Vème siècle, continuant à mener la vie dure aux chrétiens non-chalcédoniens, ces derniers s’exilèrent en territoire iranien et diffusèrent à leur tour le miaphysisme.

Peu à peu, les chrétiens s’organisent, les Églises se forment. Les miaphysites s’organisent sous l’impulsion de Jacques Baradée au VIè. Ils sont appelés les « jacobites ». Les chalcédoniens, eux, plutôt dyophysites, dépendent toujours de l’Église de Constantinople. (p. 375)

[Chalcédoniens, du nom de Chalcédoine, en face de Constantinople, de l’autre côté de la mer]

« Au tout début du Vè siècle, l’Église syro-orientale engagea un processus d’autonomisation et de positionnement vis-à-vis des autres sièges patriarcaux de l’Orient, notamment ceux d’Antioche et de Constantinople. » (p. 376) Si l’arianisme a disparu ou semble anecdotique, la grande discussion perdure jusqu’au VIIè autour de la double nature du Christ, homme et Dieu. Certains chrétiens occupent des places importantes au sein du pouvoir (p. 382). Le monachisme et les écoles participent également à la diffusion du christianisme. (p.384-388)

Un personnage important, en partie légendaire, Abraham de Kashkar (fin du VIè) contribue largement au renouvellement des églises et monastères et permet le rayonnement de la christologie dyophisite sur tout le territoire perse. […] Au moment de la conquête arabe, une soixantaine de monastères avaient été fondés, réformés suivant les règles d’Abraham rapidement considéré comme « le Père et maître de tous les moines de la région de l’Orient ». (p. 386) « Notons que cette perception séparant nettement l’humanité de la divinité en Jésus explique en partie que les autorités musulmanes aient plus tard choisi la communauté syro-orientale pour interlocutrice privilégiée parmi les groupes chrétiens d’Iran. » (p. 377)

* Les chrétiens en Ethiopie

L’Éthiopie se situe au sud de l’Égype et du Soudan, en face de la péninsule arabique, de l’autre côté de la mer Rouge. Son activité et son rayonnement n’ont pas manqué de jouer un rôle dans la construction de l’islam.

Aujourd’hui– « Rassemblant aujourd’hui entre 40 et 50 millions de fidèles, l’Église éthiopienne est la plus grande Église orthodoxe orientale. […] le label « monophysite » est rejeté, à juste titre, par l’Église éthiopienne. Sa théologie préserve bien le point de vue d’Athanase (328) et de ses successeurs : il s’agit de monophysisme verbal, selon la terminologie moderne. » (p. 399)

L’Éthiopie existait-elle dans l’antiquité tardive et la période pré-islamique ? 

Aksoum– A côté des superpuissances de l’Empire byzantin et l’Empire Sassanide, se trouve également le royaume aksoumite (Ier s ap JC > Xème ap JC), sorte d’ancêtre de l’Éthiopie. Ce sont les rois d’Aksoum qui ont appelé leur pays Aithiopia (p.400)

Le royaume atteint son apogée au IIIè et son roi, au IVè, Ezana, se convertit au christianisme monophysite. 

Une conversion au christianisme aux aspects légendaires :

Une légende voudrait que l’apôtre Philippe ait converti un eunuque éthiopien haut fonctionnaire et administrateur de la reine d’Éthiopie, Candace [éthiopien qandaq= « reine-mère »]

Une seconde légende inscrit l’Éthiopie dans les fameuses généalogie de l’Ancien Testament : la reine de Saba aurait été identifiée à la reine éthiopienne Makeda. De ses amours avec Salomon seraient nés tous les dirigeants éthiopiens.

La légende de Frumence– « le fils d’un marchand syrien, fut capturé après un naufrage dans la mer Rouge et réduit en esclavage à Aksoum, où il parvint à prêcher l’Évangile. Il devint précepteur du prince héritier. Libéré, il partit à Alexandrie, où Athanase le fit évêque des Éthiopiens, et le renvoya à Aksoum. La tradition éthiopienne lui attribue ainsi la conversion du roi Ella Asbeha au VIè alors que les événements sont censés concerner Ezana, au IVès. ». (p.400)

« Quoi qu’il en soit, il reste vrai que des moines égyptiens sont constamment venus en Éthiopie. Par ailleurs, de nombreux moins éthiopiens effectuaient des pèlerinages en Égypte et à Jérusalem. Cela s’est traduit par un échange religieux et culturel continu. » (p. 401)

La langue de l’Ethiopie, le guèze– c’est une langue classique, attestée depuis le II-IIIè siècle, (p.402) chamito-sémitique de la famille des langues sémitiques, parlée jusqu’au IVè, mais devenue ensuite langue administrative et surtout religieuse (p.404).

Le corpus particulier du christianisme éthiopien– « Contrairement à ce qu’il se passera plus tard avec l’islam et le Coran, les missionnaires chrétiens de la fin de l’Antiquité ont rapidement cherché à traduire les textes sacrés (Bible, textes liturgiques, etc.) qui n’étaient pas considérés comme la parole directe de Dieu, mais seulement comme des textes d’inspiration divine. » (p. 403) [raison pour laquelle ils pouvaient et devaient traduire] « le canon de l’Église éthiopienne orthodoxe Tewahebo est le plus large de toutes les Églises chrétiennes, puisqu’il comporte 81 livres. Le Nouveau Testament contient 35 livres (et non 27) et l’Ancien Testament 46, incluant notamment le Livre d’Énoch, le Pasteur Hermas, le Livre des Jubilés, et l’Ascension d’Isaïe. L’Église éthiopienne a ainsi préservé des œuvres apocryphes absentes des autres traditions ecclésiales. » (p.406)

Le christianisme éthiopien a subi 3 influences : l’influence de la pensée de Cyrille d’Alexandrie, l’influence copte et l’influence du christianisme syriaque. (p.407-410)

Influences (lexicales) du christianisme éthiopien sur le Coran– Les études concernant l’influence du christianisme éthiopien sur le Coran sont peu approfondies et quasi uniquement philologiques (p. 413) – elles ne concernent que le lexique.

A partir de l’étude du guèze, ou éthiopien classique, de la famille chamito-sémitique, parlée en Éthiopie et dans la corne de l’Afrique jusqu’au IVè siècle, on a pu montrer cependant que l’éthiopien a souvent été un intermédiaire entre le grec et l’arabe.

Par exemple, pour Injil, « évangile », « l’étymon de Injil est très certainement le guèze wangel, qui transcrit le grec evangelion avec la chute du –ion final. Le mot a sans doute été réinterprété en arabe : le wa– initial a été vu comme la conjonction de coordination wa, « et » ; la forme –ngel devient alors naturellement Injil avec ajout d’une voyelle prosthétique à l’initiale. » (p.416) Idem pour shaytan, « Satan ».

« Cela prouve l’influence des chrétiens éthiopiens dans l’environnement des débuts de l’islam, et cela montre aussi que des codex de parchemin ont été créés peu de temps après l’introduction du christianisme en Ethiopie, ce qui est confirmé par la découverte de deux manuscrits de l’Évangile en éthiopien dans l’abbaye d’Abba Garima, Adua, dans le Tigré. » (p.419)

3. Le Judaïsme et le Coran :

* Le royaume juif d’Himyar

Il est largement possible que Muhammad ait connu des Juifs, surtout à Médine. C’est du moins l’enquête que nous poursuivons.

Dans le royaume d’Himyar, la diffusion du judaïsme s’accroit aux Vè et VIè siècle, jusqu’à la conversion des dirigeants, notamment Abikarib Asad en 380, ce qui met fin au polythéisme ancestral.

Le Himyar, comme on l’a vu, se situe en face du royaume d’Aksoum et au sud du Hijaz (ou Hedjaz) dont on a déjà parlé, où se trouvent la Mecque et Médine.

Grâce à cette vidéo, profitez d’une pause pour réviser l’histoire des juifs… vous n’y trouverez pas grand chose sur les juifs de la diaspora et la conversion des dirigeants d’Himyar, mais c’est ce qui justifie notre travail !

* Présence juive dans le Hijaz au début de la mission de Muhammad

Médine, « de loin la ville la plus importante de la région, se trouvait au nord-ouest d’une constellation d’implantations – villes et villages – entrecoupées de grands espaces ouverts, de plantations de dattiers, de champs et de marchés. » (p. 301)

D’après les sources musulmanes : « les Juifs étaient des hommes pacifiques, agriculteurs, artisans et commerçants habitant Médine et les localités avoisinantes au Nord, tout le long du Wadi al-Qura. Même si parmi eux se trouvaient des guerriers, la majorité de la population n’a jamais pris part aux guerres. » (p. 304)

* Quel judaïsme Muhammad et ses adeptes ont-ils connu au Hijaz ?

Ou plutôt quels judaïsmes au pluriel, quels courants du judaïsme ? Il semble impossible de le savoir.

Certains chercheurs pensent que le Coran aurait pu être influencé au contraire par l’embryon d’un mouvement anti-rabbinique, qui serait devenu plus tard celui des Karaïtes ; ces derniers, par exemple, considéraient les ajouts postbibliques comme des falsifications du texte original. (p. 324).

Une autre hypothèse soutient que le Coran serait le reflet de conceptions judéo-chrétiennes, notamment les ébionites et les elkasaïte (p. 325).

D’autres enfin doutent carrément de l’existence même de communautés juives en Arabie avant les débuts de l’islam. « Mais il reste alors difficile d’expliquer la présence massive de données juives dans le Coran. Il est en effet à noter que le premier écrit fiable sur l’existence d’une communauté juive dans le Hijaz attachée au Talmud date du Xè siècle […] ces sources ont été écrites plusieurs siècles après l’avènement de l’islam et ne nous apprennent rien sur les communautés juives de la région aux époques antérieures. » (p. 326)

* La représentation des Juifs et du judaïsme dans le Coran

Malheureusement, nous n’avons pas d’autres sources que les musulmanes et, comme nous venons de le préciser, elles ont été collectées longtemps après les événements qu’elles rapportent. Dans le Coran, les juifs reçoivent trois appellations :

1. Les « fils d’Israël », et c’est tantôt favorable, tantôt défavorable.

2. Les yahud ou « juifs », désignent plutôt les Juifs quasi contemporains de Muhammad et sont désignés comme ceux qui ont perverti le monothéisme et falsifié la Torah, à l’instar des chrétiens.

3. « le peuple du Livre », cette appellation englobant également les chrétiens.

Pourtant le Coran comporte une terminologie religieuse étrangère à la langue arabe, voire franchement d’origine biblique, postbiblique ou talmudique. (P. 307) On peut citer comme exemples shaytan pour Satan, salat (prière) pour l’araméen selotaet zakat (aumône) pour l’araméen zekhuta.

Pour Shaytan, quelques précisions [et révisions] en p.416 : « L’éthiopien apparaît parfois comme un probable intermédiaire entre d’un côté, l’hébreu, le grec ou l’araméen, et de l’autre, l’arabe. Ainsi pour le terme coranique shaytan(« Satan, diable, démon ») : il y a une racine arabe, sh-t-n, qui signifie « puiser de l’eau dans un puits au moyen d’un seau et d’une corde », et l’arabe shaytansignifie « corde » et métaphoriquement « serpent ». Ce shaytann’a étymologiquement rien à voir avec le shaytandu Coran, même si l’homonymie est un bon moyen d’assimiler Satan au serpent du jardin d’Éden. Le terme shaytanpour « diable » vient certainement du guèze saytan(« diable, démon, adversaire »,) lui-même un emprunt au grec satanasou à l’araméen satana(voir hébreu, satan« accusateur, adversaire »). Il s’agit d’un nom commun et non d’un nom propre comme l’est Iblis. » (p. 416)

Malgré l’absence ou la rareté des sources et traces, depuis le XIXè, les chercheurs s’intéressent à la question de savoir ce que le Coran doit au judaïsme. [1833, Geiger : Que doit Muhammad au judaïsme ?]

* Les récits bibliques et leurs prolongements postbibliques dans le Coran

A la lecture du Coran, ce qui frappe un lecteur de culture judéo-chrétienne [au sens large], c’est la fait que le livre reprenne autant des histoires de la bible hébraïque dans sa propre formulation, en particulier la Genèse, l’Exode et l’histoire des premiers rois – Saul, David, Salomon. On trouve également quelques emprunts aux Psaumes et aux Proverbes. En revanche, on ne trouve aucune allusion aux grands prophètes.

En y regardant de plus près, on s’aperçoit en réalité que le Coran « semble plus tributaire de la littérature juive postbiblique Talmud et Midrash » que de la Bible hébraïque elle-même. [Talmud et Midrash étant des commentaires de la bible hébraïque]. C’est donc l’exégèse rabbinique qui aurait servi de base (p. 309-311), à laquelle les rédacteurs du Coran aurait ajouté des éléments ou en auraient modifié d’autres. En effet, il fallait à la fois pouvoir s’appuyer sur ce texte sacré pour légitimer l’islam et lui conférer de la valeur ; mais il fallait également y lire l’annonce de l’arrivée du Messie véritable, à savoir Muhammad, ce qui impliquait une relecture sur-interprétative de la bible hébraïque.

L’islam accuse les rédacteurs juifs d’avoir gommé toute trace de l’arrivée de Muhammad et d’avoir falsifié le texte sacré ; les ajouts du Coran apparaissent donc tout à fait logiques et attendus, un peu comme des corrections a posteriori. 

Il faut noter également que les rédacteurs du Coran avaient peut-être accès à des textes aujourd’hui jugés comme apocryphes, mais qui ne l’étaient pas encore, ou n’étaient qu’en passe de l’être.

* Les écrits apocryphes et le Coran

Qu’est-ce qu’un apocryphe ?

D’après saint Jérôme (347-420) « Tout ouvrage qui ne figure pas parmi les vingt-quatre livres de la Bible hébraïque doit être considéré comme apocryphe, c’est-à-dire non-canonique. » (p.505).

[C’est une définition ad hoc. Qui juge d’un écrit qu’il est apocryphe et par rapport à quelle doctrine choisie comme officielle pour quelle raison ? Apocryphe signifie « caché », en grec.] Malgré les interdictions [ou à cause d’elles], des livres apocryphes se sont diffusés et ont été traduits, en Europe comme en Asie.

A la lueur des recherches actuelles, que peut-on remarquer dans les textes apocryphes ? 

« Depuis une trentaine d’années, les écrits apocryphes juifs se définissent par un objet commun : soit la référence à un ou plusieurs personnages de la Bible hébraïque, soit des événements concernant les origines ou le futur en général, soit les deux » (p. 510)

Pour l’objet que nous poursuivons, à savoir les influences de ces textes sur la construction de l’islam, notons que les écrits dits apocryphes n’ont pas été rédigés dans la Péninsule Arabique, mais plutôt en Palestine : y a-t-il eu contact ? (p.502) : oui, « une transmission d’idées et d’écrits juifs provenant de la Palestine aux élites juives de la péninsule Arabique est ainsi concevable. » (p.504)

Quel est le rôle des scribes : les scribes n’hésitaient pas à tronquer, ajouter (p. 507) et produire des pseudépigraphies, c’est-à-dire attribuer des textes à des patriarches antédiluviens, comme Hénoch (p.510). Ces textes sont mouvants, divers, déclinés sous de multiples versions, n’ont pas de forme fixe (p.512). Ils constituent une part importante des écrits dits apocryphes.

Attention aux anachronismes toutefois : D’une part, les concepts d’identité et de religion sont récents ; d’autre part, on s’accorde aujourd’hui à appeler apocryphes juifs des écrits qui pouvaient être perçus alors, par les musulmans entre autres, comme juifs, chrétiens, les deux ou aucun des deux (p.513). En effet, comme stipulé plus haut, entre notre effort de séparation a posteriori des écheveaux des différents courants et la réalité du terrain et des croyances d’alors, il y a un gouffre. 

Ajoutons à cela une nuance : « l’explication courante était de voir les juifs et les chrétiens de la péninsule Arabique comme des hétérodoxes et des hérétiques, c’est-à-dire des juifs et des chrétiens en rupture avec le judaïsme et le christianisme de leur temps. […] Or, nous avons vu que la connaissance actuelle du contexte arabique préislamique ne permet plus de penser en termes d’hétérodoxie et d’hérésie par rapport au judaïsme et au christianisme pour expliquer la présence juive et chrétienne dans la péninsule Arabique. » (p. 514)

Les textes apocryphes dans le Coran : « on distingue d’ordinaire les « renvois explicites » et les reprises « in extenso  ou partiellement, simplement évoquées de manière allusive ou encore présentées dans un contexte un peu différent ». (p.515) Or, il est notable que, « le Coran présente en nombre d’occasions un sous-texte qui est d’origine juive [… et que] nombre d’idées et de motifs relatifs à des personnages bibliques reconnaissables dans le Coran n’existent pas dans la Bible hébraïque. La comparaison de certains passages coraniques avec des écrits apocryphes juifs se justifie.» [donc] (p.533)

« Ainsi, le milieu coranique semble connaître des traditions que nous relions au judaïsme ou plus précisément aux écrits apocryphes juifs, mais la nature de la relation qu’entretiennent des versets du Coran avec ces traditions juives nous échappe. En conséquence, il nous semble que les écrits apocryphes juifs jouent un rôle marginal dans le sous-texte du Coran, mais que les traditions juives en général – reprises ou non dans les traditions chrétiennes – constituent une grande partie du sous-texte du Coran. » (p.535)

4. Les Perses et le Coran

Mais qui sont les Perses ? Des Iraniens ?

Quelques précisions préalables. A cette époque, on ne parle pas d’Iran, mais de Perse. Au VIIè siècle ap JC, avant d’être conquise par les arabo-musulmans, l’empire est dirigé par la dynastie des Sassanides. 

La religion officielle est le zoroastrisme, du nom du prophète Zarathustra (ou Zoroastre), le prophète que l’on situe au IXè siècle av JC. Il réforme la religion mazdéenne alors en vigueur en Perse et dont la divinité principale était Ahura Mazda. Il préconise un monothéisme autour du seul dieu Ahura Mazda et une sorte de dualisme s’incarnant dans les deux forces opposées, du mal et du bien.

Zarathustra ou Zoroastre, d’après Raphaël

Dans le Coran, les Perses sont appelés les mages al-majus, terme qui reprend en fait le mot grec magos, « clergé perse » ou « magicien ». (p.170). Dans une liste coranique, on trouve « les croyants, les Juifs, les Sabéens, les chrétiens, les majuset les polythéistes ».

Que disent les perses des musulmans ?

Dans le Bundahishn, on trouve « des allusions à l’intrusion des Arabes dans l’Eranshar [=la Perse], parfois comme simple marqueur temporel, et éventuellement [des allusions] à ses conséquences « désastreuses » telles que la destruction de temple du feu, la mise en place de la traite négrière entraînant un mélange de population et l’affaiblissement de la bonne religion […] le renversement des coutumes ancestrales et l’instauration du « lavage et de la dissimilation des cadavres, et de la nécrophagie », références explicites aux rites funéraires musulmans (lavage mortuaire et inhumation) et à l’immolation des bêtes, pratiques radicalement inconciliables avec celles des zoroastriens. Dans leurs pratiques funéraires, ces derniers observent en effet l’isolation et le décharnement du corps sans contact immédiat avec la terre, et selon leur rite d’immolation des bêtes, ils les assomment avec l’égorgement et évitent de répandre leur sang. » (p. 172)

Les points communs et les influences entre Islam et Zoroastrisme

Les 5 prières, les anges… « Les deux religions ont également en commun certains interdits pratiques, tels que marcher avec une seule chaussure et uriner debout, et des tabous alimentaires comme le lièvre. On peut mentionner aussi le statut symbolique du coq (blanc), animal cosmique et guide céleste de Muhammad lors de son ascension selon les croyances islamiques et attribut du dieu Sroch, « Ecoute », et annonciateur de l’aube victorieuse sur les forces du mal. » (p. 177)

Mais les Perses, en revanche, continuèrent à ne pas saisir la possibilité d’un monothéisme, incluant de fait le mal comme une production de cet unique dieu. En effet, le zoroastrisme est un dualisme qui intègre le mal comme constituant du tout.

Par la suite, après l’invasion arabe, les perses conservent la nostalgie de la grande Perse unie et attendent des jours nouveaux où ils seront libérés du joug des Arabes.

Et pendant ce temps-là, à la campagne…

Sont à noter tout de même la persistance d’autres cultes en Iran au VIè et VIIè : nous les connaissons grâce aux rapports de mission des moines. (p. 387)

* des cultes dendrolâtres (mer Caspienne, Muqan, Daylam, Gilan, plateau du Khorassan)

* le culte de al-Uzza, divinité païenne pré-islmique d’Arabie centrale et de Basse-Mésopotamie,

* le culte de Tammuz, région de Kashkar et Mésopotamie du Nord.

II. Le contexte apocalyptique du Coran

1. Qu’est-ce qu’une apocalypse ?

C’est un genre littéraire que l’on peut définir ainsi :

« Un genre de littérature de révélation avec une structure narrative, dans laquelle une révélation est transmise par un être surnaturel à un être humain, révélant une réalité transcendante, à la fois temporelle, en ce qu’elle envisage un salut eschatologique, et spatiale, en ce qu’elle implique un autre monde, supranaturel. » (p.547)

L’eschatologie provient du grec ta eschata, « les fins dernières » et se trouve présente dans la plupart des apocalypses. « c’est la question fondamentale du salut après la mort qui était en jeu dans les querelles christologiques qui ont déchiré le monde chrétien tardo-antique ». (p.546)

A quels moments ont-elles rencontré du succès ? Bien souvent, les apocalypses et les discours apocalyptiques que l’on trouve dans la Bible hébraïque datent des temps de crise : destruction, exil, déportation, et en particulier durant la période hellénistique. « c’est le moment où les Égyptiens et Babyloniens perdirent leur royauté propre, après qu’il en eut été de même pour les Juifs, au moment de l’exil à Babylone. » (p.549)

Qui en sont les auteurs ? Bien souvent, les apocalypses sont pseudépigraphes : « elles ont été mises sous le nom de personnages de l’Ancien ou du Nouveau Testament, ou éventuellement d’un Père de l’Église, dont le nom fait autorité et qui est censé les avoir composées, ou qui est censé avoir reçu la révélation de leur contenu : Esdras, Baruch, Daniel, Paul, la Vierge Marie, Méthode, Éphrem, mais aussi Alexandre le Grand. » (p.551)

La plupart des apocalypses sont considérées comme apocryphes, mais nous allons en examiner les détails.

La plus connue est l’Apocalypse de Paul (CANT 325), datable de la seconde moitié du IVè siècle, et donc bien sûr apocryphe pour les chrétiens. D’après d’autres sources, il en existe une version éthiopienne, dans laquelle c’est la Vierge Marie qui tient la place de Paul de Tarse.

D’abord en grec, elle est traduite dans de nombreuses langues, et tardivement en syriaque puisqu’on n’en trouve pas de trace dans cette langue avant la période médiévale.

Cette apocalypse présente une eschatologie personnelle :

« Elle raconte comment le livre a été trouvé du temps de l’empereur Théodose, puis évoque la mort et le jugement pécheur, enfin la vision que Paul a du Paradis, sa visite des enfers et du troisième ciel. Paul suit le cheminement de l’âme, du dernier soupir à sa comparution devant le tribunal céleste et sa destinée finale. » (p. 552)

2. Les apocalypses syriaques

« La plupart des apocalypses syriaques appartiennent au genre des apocalypses historiques, c’est-à-dire représentant une revue de l’histoire du monde s’achevant dans un scénario eschatologique type : après des guerres et des catastrophes naturelles, vient l’Antéchrist, parfois aussi appelé le « Fils de Perdition ». » (p. 553)

[Nous ne rendons pas justice à la complexité du chapitre consacré aux apocalypses syriaques ; nous en avons choisi et extrait les passages qui nous ont paru les plus faciles d’accès et les plus marquants.]

* L’apocalypse de Baruch et l’apocalypse d’Esdras

L’apocalypse syriaque de Baruch (apocryphe) et l’apocalypse d’Esdras (qui correspond à l’un des 4 livres d’Esdras, le dernier, et qui est considéré comme apocryphe par les chrétiens et les juifs) sont deux apocalypses peut-être composées en grec au 1ersiècle ap JC et qui ont été traduites en latin, arménien, géorgien, copte, arabe et éthiopien, et syriaque : « Elles sont toutes les deux organisées autour de visions, séparées de périodes de jeûne : quatre visions dans l’Apocalypse de Baruch, sept dans celle d’Esdras. » (p. 555)

* Le livre de Daniel

 La première moitié est écrite à la troisième personne et raconte les événements auxquels Daniel et ses compagnons se trouvent confrontés. Prisonniers à la cour de Babylone, ils deviennent les interprètes des songes du roi. Ils annoncent la fin de leur royaume et le succès des Mèdes, puis des Perses. Ils sont jetés au feu mais sortent indemnes, jetés au lion mais sortent intacts. Dans une deuxième partie, c’est un ange qui s’exprime et propose à Daniel des visions symboliques d’animaux : « Daniel voit ensuite un bélier à deux cornes se déchaînant contre toutes le bêtes de la terre et un bouc à une corne brisant ses deux cornes. A son tour, il voit plusieurs cornes remplacer la sienne. L’ange Gabriel lui explique qu’il s’agit des deux royaumes de Médie et de Perse et du royaume des Grecs. Les cornes du bouc représentent les rois. À la fin, un roi fort combattra les saints et sera défait, mais pas par une main humaine. » (p.558) Ces motifs, les animaux, les cornes, les vents violents que l’on trouve également, vont nourrir d’autres apocalypses syriaques jugées apocryphes et mettant Daniel au centre (p.559). 

* Les apocalypses d’Alexandre le Grand au VIIè siècle

 « La figure d’Alexandre le Grand occupe une place centrale dans les apocalypses syriaques du VIIè siècle, précisément au moment où, comme à l’époque de l’Alexandre historique, les frontières entre les empires perse et romain furent abolies, durant l’occupation des années 611-628 puis à partir de 640, suite aux victoires des Arabo-musulmans. » (p. 564)

Elles instaurent des éléments que l’on retrouve dans le corpus coranique, comme « celui des portes de ferqu’Alexandre aurait construites pour empêcher les tribus des régions du Nord de déferler sur la terre habitée, peuples identifiés avec Gog et Magog mentionnés dans le livre biblique d’Ézéchiel. […] Ces peuples du Nord ont en revanche une dimension eschatologique chez les Pères grecs et latins, dont saint Jérôme (420) qui avait dû fuir l’invasion des Huns en Palestine. En effet, les invasions des Huns menaçaient l’empire perse puis romain. […] Cet épisode trouve un écho dans le Coran, dans la sourate 18 (al-Kahf), versets 83-98. » (p.565) 

Les cornes que l’on retrouve sur la tête d’Alexandre… dans ses rêves: « Dieu prévient Alexandre dans son sommeil que Tubarlaq (roi de Perse) marche contre lui et lui dit qu’il a fait pousser des cornes de fer sur sa tête pour encorner les nations. […] On a souvent interprété cela comme une référence au fait qu’Alexandre est représenté sur les monnaies hellénistiques avec les cornes du dieu Ammon dont il était considéré comme le fils. C’est sans doute plutôt une référence aux cornes du Livre de Daniel. La dernière corne mentionnée dans ce livre, qui triomphe à la fin, représente justement le royaume des Grecs. » (p.567, notes)

L’une des apocalypse met en scène un Alexandre en quête d’immortalité et qui s’enivre, tant il est déçu d’avoir échoué ; cela nous rappelle l’épopée de Gilgamesh. (p.571)

On retrouve quelques éléments de ces textes syriaques dans la sourate 18 du Coran, notamment lorsqu’est mis en scène un mystérieux personnage appelé Dhu-l-Qarnayn, qui peut être rapproché du personnage d’Alexandre le Grand. (p.571)

* L’apocalypse de Serge Bahira

« écrite en syriaque, puis traduite en arabe, raconte l’histoire d’un moine chrétien, qui prédit à Mahomet enfant ses conquêtes et son statut prophétique. Ce texte complexe, en deux parties, comprend une partie apocalyptique dans l’une et une prophétie dans l’autre qui situent les actions du moine et les conquêtes arabo-musulmanes dans un schéma divin où le christianisme sera finalement vainqueur. Contre-histoire chrétienne des débuts de l’islam, le texte présente l’islam comme étant dérivé d’une hérésie chrétienne. […] Avec une forte tonalité polémique, le texte développe l’idée que le Coran soutient des idées chrétiennes (et donc que les musulmans doivent bien traiter les chrétiens). Bahira a été présenté dans les sources byzantines et occidentales comme hérétique, pour sous-entendre que le Coran vient d’une source chrétienne mais déviante. » (p.577)

3. Les apocalypses iraniennes

La question qui tarabuste les chercheurs concernant les apocalypses iraniennes porte sur la sotériologie du judaïsme et du christianisme qu’elle pourrait lui devoir, et dans un second mouvement, sur ses influences sur le texte coranique.

Rappelons-le : l’Iran, c’est l’ancienne Perse ; la sotériologie, c’est l’étude des doctrines religieuses qui touchent le salut de l’âme. Comment être sauvé à l’issue de sa mort, des tourments de l’Enfer ?

Les sourcescomme nous en avons désormais l’habitude, nous constatons qu’il y a peu de sources. « Si l’on esquisse une vue générale de la documentation, on a, à l’aval, un ensemble substantiel de traités et passages apocalyptiques dans les livres zoroastriens écrits en pehlevi qui nous sont parvenus et qui, tous, ont reçu leur forme actuelle aux IXè et Xè siècle : à l’amont, un traité en grec attesté à partir du milieu du IIè siècle de notre ère, les Oracles d’Hystaspe. » (p. 589) Notons tout de suite qu’Hystaspe est la transcription en grecque de Wishtasp, le protecteur de Zoroastre (p. 594) 

[Le pehlevi est le système d’écriture utilisé dans l’empire sassanide pour les textes religieux et profanes.]

Ces oracles pourraient nous permettre de supposer que ce que l’on en retrouve dans les apocalypses des sassanides postérieures serait un noyau dur d’une apocalypse iranienne plus ancienne…

Lactance est l’auteur latin du IVè grâce aux citations et paraphrases duquel on connaît le contenu des Oracles, notamment dans son livre VII de ses Institutions chrétiennes. (p.594)

Des recherches infructueuses

Au début du XXè, le chercheur Cumont met en relation les Oracles d’Hystaspe avec la religion romaine de Mithra, à l’origine duquel il voit, à raison, un Mithra iranien. Cette vision cosmogonique reconstituée aurait, d’après lui, inspiré le Jugement dernier des chrétiens et proviendrait d’une hybridation entre le zoroastrisme connu dans l’Avesta et un fatalisme tout « sémitique ». (p. 594-595). Plus tard, à la relecture des grands textes de l’Avesta, « l’origine iranienne de certaines doctrines telles que l’ascension de l’âme dans les sphères célestes ou la combustion finale du monde » est réfutée. (p.595) Compte tenu des onze siècles de vide textuel qui séparent les Avesta des textes pehlevis, les chercheurs ont été découragés d’examiner « la contribution de la pensée iranienne à d’autres religions du Proche-Orient antique. » (p. 597)

Atar, Feu sacré, un des symboles du zoroastrisme

Des conclusions à approfondir

Le noyau iranien des Oracles d’Hystaspe semble résister à toute tentative de déconstruction (p.605). Comment a-t-il été transmis aux auteurs pehlevis du XIè ? Intéressant : « Les Oracles ne peuvent s’expliquer que comme un acte délibéré de propagande romaine, produit d’un milieu juif ou judéo-chrétien bien informé des doctrines iraniennes et qui cherchait à montrer, sans trop de manipulations, que les futurs vainqueurs de l’empire nourrissait des doctrines confortant les attentes de ceux qu’il opprimait. » (p. 606), soit romains vs perses…

Quoi qu’il en soit, grâce aux Oracles d’Hystaspe, on peut faire remonter au plus récent les thèmes narratifs essentiels que l’on retrouve en pehlevi au début du premier millénaire. Mais ils sont peut-être encore plus anciens. Enfin, il est possible « que les premiers oracles iraniens à caractère apocalyptique aient été composés à l’époque séleucide (305-64), parallèlement au premier développement de l’apocalypse juive et avec, là aussi, des éléments hérités des prophéties babyloniennes. » (p. 606)

Et le Coran, dans tout ça ?

« Il est hautement improbable que les apocalypses iraniennes qui formaient l’une des branches de l’eschatologie zoroastriennes aient pénétré dans le texte coranique, dont l’apocalyptique est de filiation judéo-chrétienne. […] Ce sont néanmoins d’autres facettes de l’eschatologie iranienne qui ont laissé dans l’islam des traces bien reconnaissables : d’un côté les récits visionnaires sur l’au-delà, de l’autre la doctrine des Soshans qui a influencé le messianisme shi’ite. » (p. 611)

III. Le contexte juridique du Coran

1. Le Coran en question

« Bien qu’il ne soit pas, à proprement parler, un livre juridique, le Coran contient environ cinq cents versets qui traitent d’importants sujets légaux, moraux et éthiques. Parmi ceux-ci figurent la pratique rituelle – la prière, l’aumône, le jeûne et le pèlerinage ; le mariage, le divorce, l’héritage et l’adoption ; les échanges commerciaux ; la manière de s’habiller ; les règles alimentaires ; les relations sexuelles ; ainsi que le crime et le châtiment. » (p.617)

Qui parle à qui dans le Coran ?

Un « nous » divin à un « tu », destinataire mâle. Un « nous » qui répond à des questions que d’autres auraient posées à ce même « tu ». Parfois « Dieu » à la troisième personne. Le Coran est censé être la révélation, la transmission d’une divinité à un prophète. C’est de toute évidence un témoignage, mais de quoi ? Voici alors les questions que l’on peut se poser :

« Quels ont été le paysage et l’environnement légal dans lequel le Coran fut produit ? Quelle est la relation entre cet environnement légal et les lois et règles du Coran ? Quels textes ou documents, si tant est qu’il y en ait eu, auraient pu servir de sources aux règles et réglementations du Coran ? » (p.617)

Les fameux versets abrogés et abrogeants du Coran

La communauté musulmane a essayé de classer les sourates en ordre chronologique, et a créé ce qu’on appelle les versets abrogés et abrogeants : sur un même sujet, les versets premiers sont abrogés par les derniers. (p.618) Dieu fait descendre une révélation quand de nouveaux sujets apparaissent ou qu’il faut affiner des décisions juridiques, un peu comme par jurisprudence. Certains versets sont révélés au début de l’islam, d’autres à la fin. D’après les musulmans, « les révélations sont « descendues » ou « révélées » au prophète Muhammad sur une période de vingt-trois années, débutant à La Mecque (610-622) et se poursuivant à Yathrib/Médine (622-632). » (p. 619)

La contrée du Hijaz (ou Hedjaz)

 « dans ce cas, la communauté musulmane a produit une quantité considérable d’informations concernant le droit coutumier de l’Arabie », et de cette partie en particulier, le Hijaz. En effet, puisque la tradition classe par ordre chronologique des révélations qui engendrent des versets abrogeants et provoquent l’abrogation de versets plus anciens, on peut supposer que ce mouvement est le reflet d’un certaine réalité historique que l’on peut alors inférer.

Exemple de l’héritage des femmes : il semblerait que le droit coutumier de l’Arabie exclût les femmes de l’héritage. C’est ce que l’on peut induire de la modification apportée par le Coran « en élevant le statut des femmes » (p.620). En ce sens, il a amélioré le sort que l’on réservait alors aux femmes.

Précautions méthodologiques et avertissements– « Ces informations sont-elles fiables ? Peut-être, mais nous devons toutefois garder à l’esprit que les sources dans lesquelles ces informations se trouvent sont des textes littéraires composés au moins deux siècles après les événements qu’elles prétendent décrire. En dehors de ces textes littéraires, nous n’avons que peu ou pas de preuves documentaires ou matérielles du droit coutumier arabe dans le Hijaz à la veille de l’émergence de l’islam. » (p. 620)

2. L’Arène de Montagnes : un creuset de « droits »

On peut alors élargir son horizon de recherches en regardant alentour ce qu’on appelle l’arène de montagnes. « L’Arabie fait partie intégrante de l’Arène de montagnes – à savoir la série de chaînes de montagnes Taurus, la chaîne pontique, les monts du Caucase, les monts Zagros, al-Jawl, les collines de la mer Rouge, le Sinaï, les montagnes des Alaouites et les monts Amanus – qui entoure l’Anatolie, la Mésopotamie et l’Arabie. L’arène créée par cet anneau de chaînes montagneuses inclut le Hijaz qui est stratégiquement situé, d’une part, sur l’axe Nord-Sud qui relie l’Arabie à la Mésopotamie et l’Iran ainsi qu’au Yemen et à l’Éthiopie et, d’autre part, sur l’axe Est-Ouest qui relie l’Egypte et le golfe Persique. Les marchands et les biens qu’ils transportaient ont fait des allers-retours entre ces régions depuis des millénaires, mettant les habitants de la Péninsule en contact avec ceux d’Égypte, du Croissant fertile, d’Arabie du Sud et d’Iran. […] Si l’on détourne notre attention du Hijaz pour nous focaliser sur l’Arène de montagnes, le champ d’étude pertinent pour l’environnement légal du Coran devient plus ample. Nous pouvons dès lors non plus seulement juxtaposer et comparer la loi coranique avec le droit coutumier de l’Arabie, mais aussi avec le droit byzantin, le droit sassanide, le droit provincial de l’Empire romain d’Orient, le droit juif et le droit chrétien – tout en sachant que cette liste n’est pas exhaustive. » (p.621)

– le droit byzantin

Il s’est basé sur le droit romain. Quatre textes ont été écrits par des empereurs comme Théodose (IVè) ou encore Justinien (VIè) et compilés dans le Corpus Iuris Civilis, appelé aussi CIC. Les juristes contributeurs enseignaient à l’école de droit de Beyrout, centre important entre le IIè et le VIè siècle. L’école fut détruite à la suite des catastrophes naturelles qui frappèrent Beyrout en 551, « soit à peu près vingt ans avant la date de naissance supposée de Muhammad. L’école ne rouvrit jamais ses portes ». (p. 622-623)

– le droit sassanide

Il est fondé sur le grand prêtre zoroastrien, ou juge suprême, doté d’autorité judiciaire par le Roi des rois au IIIè. Le grand prêtre dirige alors des savants-prêtres : « Ces savants produisirent un corpus de loi complexe fondé à la fois sur l’Avesta, sur une pensée cosmologique ainsi que sur d’autres aspects de la tradition zoroastrienne. » (p. 623)

– l’église syriaque orthodoxe

Des traités religieux sont devenus au IVè ce qu’on appelle la Didascalia, alors intégrée dans les Constitutions apostoliques grecques. « Bien que le témoignage manuscrit le plus ancien que nous ayons de la Didascalia syriaque ne date que de 683, il est probable que le texte circulait aux alentours de l’Arabie – si ce n’est en Arabie même – à la veille des débuts de l’islam et il constitue un « document de pertinence plausible pour l’auditoire originel du Coran. » (p.625)

– l’église d’Orient

Il s’agit là des communautés chrétiennes araméophones plutôt installées à travers l’Empire iranien. Elles produisirent également des canons et lois coutumières.

– le droit rabbinique

« La halakha désigne le corpus des textes législatifs rabbiniques et, par extension, tout le système juridique juif. La Mishna en est une première série de commentaires. La Gemara sont des analyses et commentaires de la Mishna. Ces deux textes forment le Talmud. « Il y avait deux centres majeurs d’érudition juive dans l’Arène des montages durant l’Antiquité tardive : l’un en Galilée et l’autre en Babylonie. Chacun des centres produisit son propre Talmud : le Talmud de Jérusalem qui fut compilé au IVè et le Talmud de Babylone qui fut compilé autour de 500, bien que le texte n’ait pas atteint sa forme finale avant 700 au plus tôt. » (p. 626)

Les autres communautés juives, vivant dans les empires chrétiens ou sassanides, se conformaient aux lois du pays, conformément au Talmud « La loi du pays est la loi ». (p. 627)

– le droit coutumier araméen

 « les habitants d’Égypte, de Syrie, de Mésopotamie et d’Arabie partageaient un ensemble substantiel de pratiques et de formules légales. Cette tradition juridique partagée a été appelée droit coutumier araméen. » (p.627)

3. Quelques exemples parlants

Liens avec les textes bibliques et post-bibliques en général :

Il semblerait que la proximité des deux communautés ait favorisé l’influence de la religion juive sur la religion musulmane, mais souvent en réaction contre la première.

Le message de Muhammad, au départ plutôt eschatologique, se porte finalement, à Médine, sur les aspects légaux de la religion. 

« Compte tenu de l’importance des aspects légaux, les chercheurs sont unanimes pour pointer du doigt l’influence prépondérante de la communauté juive à Médine et ses environs dans ce processus de codification. Pour un grand nombre de spécialistes, la similitude entre la jurisprudence musulmane et celle des Juifs est si troublante que de nombreuses lois du Coran ne peuvent avoir été formulées que dans une relation dialectique constante avec la loi juive. » (p. 314).

« Les commandements fondamentaux de l’Islam comme la prière et le jeûne, ressemblent dans leurs moindres détails aux injonctions analogues dans la religion juive. […] Les heures fixes de la prière, le rituel préalable de purification, l’orientation géographique constituent des principes liturgiques et normatifs fondamentaux communs aux deux religions. » (p. 315)

Cependant, les musulmans copient en opposition. Ils ne prient pas en direction de Jérusalem, mais en direction de la Mecque. Pour les mêmes raisons, le Coran interdit l’année embolismique « au nom du principe que le calendrier est fixé dès la création du monde. Nul homme n’y peut ajouter ou retrancher quoi que ce soit. » (p. 321)

Les thèmes plutôt juridiques et qui concernant le comportement des croyants, qu’on appelle les thèmes halakhiques (halakha signifie littéralement « la manière de marcher », p.626) « confirment bien que les relations entre le judaïsme et le message coranique étaient aussi étroites que complexes à l’époque dite médinoise. […] si les savants musulmans faisaient allusion à des textes bibliques et postbibliques et adoptaient des idées juives, ils s’efforçaient en même temps à se démarquer du judaïsme. » (p. 321)

La religion juive était considérée comme une religion fort contraignante à Médine ; le Coran explique ces contraintes – comme les interdits alimentaires –  comme une punition divine à cause de leurs péchés… (p. 322)

Les dix commandements :

Ils sont énumérés deux fois dans la bible hébraïque, en Ex 20, 1-17 et Dt 5, 6)21. 

« Le Coran présente une liste d’ordre moraux et éthiques similaire au Décalogue tout en s’en différenciant sur certains points. Cette liste se trouve en Q17 :22-39 et en Q6 :152-154. » (p.629) Bien sûr, on n’y trouve pas l’ordre de respecter le Sabbat… en revanche, le Coran innove en ajoutant « l’ordre de donner à son parent ce qui lui est dû ; de ne pas tuer ses enfants en raison de la pauvreté ; de pratiquer un commerce équitable ; et ne pas suivre autrui aveuglément. » (p.629)

Le meurtre :

Les Talmuds de Jérusalem et de Babylone disent : « Quiconque détruit une âme, c’est comme s’il avait détruit un monde entier. Et quiconque sauve une vie, c’est comme s’il avait sauvé un monde entier » (p.630). Le Coran reprend cela en Q5 :32 en ajoutant deux exceptions : « il est possible d’ôter la vie d’un meurtrier, en représailles ; et il est possible d’ôter la vie de quelqu’un qui sème la corruption sur terre. » (p.630)

Les pratiques relatives au voile :

Si la didascalie syriaque DA III, 26, 5-11 recommande aux femmes croyantes de se couvrir et de ne laisser apparaître leur beauté qu’aux yeux de leur mari, le Coran se montre plus large et plus égalitaire. D’une part, les femmes peuvent être découvertes en présence non seulement de leur mari, mais aussi des autres mâles de la famille, et d’autre part, les hommes sont également tenus d’être pudiques, de baisser le regard et de garder leurs parties intimes.

Les interdictions alimentaires :

Au Ier siècle, les premières communautés chrétiennes s’interrogèrent sur les interdits alimentaires à transmettre aux chrétiens d’origine païenne, qui contrairement aux convertis d’origine juive, n’en avaient pas. Deux camps s’opposèrent alors. Le décret des Apôtres d’Actes 15 est le résultat d’un compromis. Les croyants d’origine païenne doivent « se tenir à l’écart de la fornication […] de ce qui est étouffé et du sang, ainsi que de la nourriture issue de l’abattage païen, sans quoi ils s’associeraient aux démons et à leur table impropre. » On retrouve ces interdits en Q5 : 3-5.

L’héritage :

Le cas des veuves et des orphelins, de ce qu’ils peuvent hériter ou non des parents défunts est très complexe. Un petit point :

« En Babylonie, une épouse n’héritait pas, à moins que son mari ne l’ait expressément désignée comme héritière dans son testament. Dans la loi juive, un mari hérite de son épouse, mais l’épouse n’est pas l’héritière légale de son mari, bien qu’elle jouisse d’un certain nombre de droits […] En Égypte, époux et épouse héritaient de leurs familles respectives, mais pas l’un de l’autre. Il en allait de même dans le droit romain et certainement dans le droit provincial syrien. En comparaison, le traitement que le Coran (Q4) accorde aux épouses en tant qu’héritières est une anomalie. » (p.640) Il est possible qu’il soit néanmoins inspiré du fameux CIC.

Conclusion de ce premier volet…

Cette première synthèse ne rend pas justice à la complexité et au foisonnement des informations historiques, linguistiques et archéologiques que j’ai pu découvrir au cours de ces 500 premières pages de lecture. Mais j’espère qu’elle vous aura donné envie d’approfondir ces données, voire de lire le pavé originel.

Pour en rendre plus accessible la compréhension, j’ai largement modifié l’organisation en juxtaposition d’articles du Coran des historiens. Chacun d’entre eux, rédigé par un ou deux spécialistes, aborde le sujet par des détours originaux, liés à la spécialité du chercheur en question, mais qui en certains points constitue une redite ou un résumé d’un passage plus ou moins long d’un précédent article. Par exemple, dans le chapitre « Le Judaïsme et le Coran » (pp.293-330), se trouve une entrée concernant « les préceptes légaux du Coran » portant sur des éléments que l’on retrouve dans le chapitre « Le Coran et son environnement légal » (pp.615-652). « Les écrits apocryphes juifs et le Coran » (497-540) reprennent une petite partie de ce qu’on peut apprendre dans « Le Judaïsme et le Coran ». C’est pourquoi j’ai dû découper et reclasser les informations, en disloquant, forcément, l’unité de chaque article.

Malgré cette liberté, j’espère avoir respecté l’objectif principal du livre, formulé ainsi par les auteurs : « Nous pensons en effet qu’un des moyens les plus sûrs – mais aussi sans doute les plus lents, hélas – pour apaiser les esprits, faire tomber les tensions, neutraliser les fanatismes et les incompréhensions, est d’introduire l’histoire et la géographie – en un mot, l’approche scientifique, avec sa froideur et sa distance – dans l’examen des choses de la foi. C’est ainsi que deviennent possibles la contextualisation, la relativisation, la distanciation critique. » (p.30)

Dans la synthèse 2/2 de ce même premier tome, vous en saurez davantage sur Allah et ses amis, l’orthographe de son nom et son étymologie, mais également sur la constitution du corpus coranique lui-même… patience ! 🙂

Et si vous souhaitez en apprendre encore davantage ou réviser, écoutez la présentation des auteurs eux-mêmes :

A. SOLJENITSYNE, Une Journée d’Ivan Denissovitch

C’est une journée en 190 pages, en 10/18. 

Réveil difficile, travail forcé. Il fait froid. Il fait froid tout le long du livre. Mais notre protagoniste, Ivan Denissovitch Choukhov, n’est pas dans la pire situation du camp. La pire, c’est ceux qui bossent sur le chantier de la « Cité de la vie socialiste ».

« Là-bas, c’est tout vu, pendant un mois, pas moyen de se chauffer nulle part, pas la moindre cahute. Et il ne faut même pas compter sur un feu – quoi brûler ? Trimer tout ce qu’on sait, voilà la seule planche de salut. » (p.25)

Au GOULAG, boulot-dodo… avec à peine une soupe chaude pour se réchauffer. Les contacts avec l’extérieur sont rarissimes.

Choukhov a reçu des lettres de sa femme… enfin DES lettres, non. Deux pas an. Il a appris dans la dernière, et depuis, ne cesse d’y penser, que les hommes déserte le kolkhoze.

« Ce sont les femmes qui font marcher le kolkhoze, les mêmes qui y sont depuis 1930. » (p.60)

Maintenant, paraît-il que les hommes font des tapis, avec des pochoirs et des vieux draps, et que ça se vend comme des petits pains ! Mais Choukhov, désormais dénué de ses droits, conclut qu’il ne pourra pas entrer dans ce trafic. S’il est au goulag, c’est parce que durant la guerre, il fut prisonnier des allemands. Dans le doute, les russes l’ont accusé d’espionnage à la libération.

Malgré cette ambiance glaciale, les gars ont l’air de bien s’amuser au Goulag ! Y’a même un boute-en-train !

« Kilgas ne sait pas parler sans blaguer. Toute la brigade l’aime bien à cause de cela. […] C’est vrai qu’il se nourrit comme il faut, avec deux colis par mois. Et il a des couleurs, à croire qu’il n’est pas au camp. Pas étonnant qu’il blague. » (p.75)

Pourtant, ça n’a pas l’air facile facile… Il y a plusieurs divisions, un grand nombre. Chacune est dévolue à un chantier on dirait. Les gars de la 82èmepar exemple :

« On les a envoyés creuser des trous. Oh ! des trous pas très grands, 50 cm sur 50 cm et 50 de profondeur ; oui, mais la terre, même l’été, est dure comme de la pierre, alors maintenant qu’elle est prise par le gel, vous pouvez toujours essayer de l’entamer. On tape dessus à la pioche : la pioche glisse ; ça ne donne que des étincelles, mais on n’arrache pas une miette de terre. Et les gars, chacun au bord de son trou, ils regardent tout autour d’eux pour se chauffer ; pas le droit de s’éloigner, alors qu’il n’y a plus qu’à reprendre la pioche ; il n’y a que ça qui réchauffe. » (p.75)

Fait pas chaud dans ce bouquin en effet… ça caille, ça caille… et dans la cahute, ça caille aussi. Je l’ai déjà dit, non ?

« Le charbon commence à faire des braises et donne à présent une chaleur égale. On ne la sent qu’autour du poêle ; dans le reste de la salle, il fait aussi froid qu’avant.

 » Ils retirent leurs moufles et, tous les quatre, ils remuent leurs mains au-dessus du poêle.

 » Mais les pieds, quand ils sont chaussés, on ne doit jamais les mettre près du feu, faut bien se fourrer ça dans la tête. Si on a des souliers, c’est le cuir qui se fendille ; si on st en bottes de feutre, elles deviennent tout humides, elles fument et on n’a plus chaud. Et si on les met tout près du feu, on les brûle. Alors, il ne reste plus qu’à marcher tout l’hiver, jusqu’au printemps, en bottes trouées ; il  n’y a pas à en espérer d’autres. » (p. 85)

D’autres… bottes ! car tout est rationné, pillé, caché… d’ailleurs, contre mauvaise fortune, ça trafique ; les gars grappillent de ci de là, dans la journée, de minuscules morceaux de bois, dans l’espoir d’allumer un feu, le soir, quand ils ne se font pas braquer leur récolte… certains ont des cigarettes. Un dialogue étrange :

« César aussi a quitté ses collègues des bureaux pour rejoindre les siens. Sa pipe jette sur lui des lueurs de braise rouge. Ses moustaches noires sont couvertes de givre. Il demande :

– Alors, capitaine, comment ça va ?

Celui qui est au chaud ne peut pas se mettre dans la peau de celui qui se gèle. En voilà une question en l’air.

– Comment voulez-vous que ça aille ? dit le capitaine en haussant les épaules. J’ai tellement travaillé que j’en ai encore les reins cassés.

Un peu comme pour dire : tu pourrais avoir l’idée de me donner à fumer.

César lui donne à fumer. » (p.134)

Des codes bizarres… avant de rentrer, les gars sont comptés et recomptés. Dans cette journée d’Ivan, apparemment, le compte n’y est pas. Le narrateur rappelle que les compteurs ne savent pas vraiment compter… alors ils s’y reprennent à plusieurs fois. Et ça caille. 

Contre de menus services, on peut s’en sortir avec un quignon de pain supplémentaire. C’est ce que compte bien remporter notre héros, Choukhov, en se proposant d’aller chercher pour lui le colis de César, le capitaine et accessoirement, celui qui dort en dessous de sa propre couche, enfin de son châlit. Gagné, César lui laisse sa part… 

Ah… le « repas » du soir, tant attendu…

« C’que c’est bon ! C’est pour ce court instant qu’il vit le détenu ! » (p. 165)

« Et Choukhov se met à manger le chou avec ce qui lui reste de bouillon. Il pêche une petite patate, une seule sur les deux gamelles – elle vient de celle de César. Une patate pas bien grosse, gelée bien sûr, dure au milieu et un peu sucrée. Quant au poisson, il n’y en a pour ainsi dire pas, juste une arête sans rien dessus qui surnage de temps à autre. Mais il faut mastiquer la moindre arête et la moindre nageoire, on en suce le jus, c’est bon pour la santé. Tout ça prend du temps, bien sûr ; mais Choukhov n’a plus à se dépêcher. Pour lui, c’est fête aujourd’hui : il a décroché une deuxième portion au déjeuner, une deuxième portion au dîner. Ça vaut bien qu’on laisse tomber tout le reste. » (p. 165)

… et même, comme il va l’apprendre plus tard, César a la chance de recevoir un colis si abondant – gâteaux secs, pain fantaisie, saucisson, beurre et deux kilos de sucre – il en donne quelques miettes à Choukhov : deux gâteaux secs et une rondelle de saucisson. Ce sera alors à son tour de lui être redevable. En fait, c’est chacun son tour.

Entre temps, l’un d’eux est envoyé au trou !

« Quelques voix lui crient, les unes : « courage ! » les autres « Ne te laisse pas aller ! » Que lui dire d’autre ? C’est nous-mêmes qui avons construit la prison, la 104è brigade sait que les murs sont en pierre, le sol en ciment, qu’il n’y a pas la moindre fenêtre, qu’on chauffe le poële juste assez pour que la glace fonde sur les murs et fasse des flaques sur le sol. Pour dormir, des planches nues – dormir, si on ne claque pas trop fort des dents ; trois cents grammes de pain par jour, et de la soupe, rien que le troisième, le sixième et le neuvième jour. » (p. 179)

Quelle rigolade !

Dans le soir, chacun sur son châlit, Choukhov a tout de même une discussion avec son voisin d’étage, Aliochka, un chrétien, raison pour laquelle il se trouve détenu… Aliochka n’est pas si malheureux car « Parmi toutes les choses périssables de cette terre, Dieu nous a instruits à ne demander dans nos prières que notre pain quotidien. « donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien ».

– La ration, c’est-à-dire ? demande Choukhov.

 » Mais Aliochka poursuit, ses yeux sont encore plus persuasifs que ses paroles, et il prend la main d’Ivan Denissovitch, la tapote, la caresse :

– Ivan Denissovitch ! il ne faut pas demander dans ses prières un colis ou une portion supplémentaire de soupe. Ce que les hommes placent très haut n’est qu’abjection aux yeux du Seigneur. » (p. 187)

Ce que Choukhov n’aime pas, c’est l’arnaque du Paradis et de l’Enfer, qui, selon lui, n’existent pas. Et finalement, prière ou pas, Aliochka fera son temps, lui dit-il. Ce dernier se révolte : à quoi bon la liberté ? que font les hommes de leur liberté ? Choukhov songe…

« Il ne sait plus bien lui-même s’il désire être libre. Au début, il le voulait très fort et il comptait, chaque soir, combien de jours de son temps étaient passés, et combien il en restait. Mais ensuite, il en a eu assez. » (p. 189)

Parce que, chers lecteurs, si des journées comme ça, vous n’en souhaiteriez à personne, Choukhov, lui « s’endort, pleinement contenté. Il a eu bien de la chance aujourd’hui : on ne l’a pas flanqué au cachot ; on n’a pas collé la brigade à la « Cité socialiste », il s’est organisé une portion de kacha supplémentaire au déjeuner, le chef de brigade s’est bien débrouillé pour le décompte du travail […] Et finalement, il a été le plus fort, il a résisté à la maladie.

Une journée a passé, sur quoi rien n’est venu jeter une ombre, une journée presque heureuse.

De ces journées, durant son temps, de bout en bout, il y en eut trois mille six cent cinquante trois. Les trois en plus, c’est à cause des années bissextiles. »

Conclusion : une bonne journée est une journée durant laquelle on échappe à la maladie, à la prison, son labeur est reconnu et on a mangé à sa faim.