Christine de Pizan : La Cité des Dames (et clin d’œil vers Polyen)

Pourquoi le lire ce livre ? (et quelles précautions prendre ?)

 » hélas ! mon Dieu ! pourquoi ne pas m’avoir fait naître mâle afin que mes inclinations aillent à ton service, que je ne me trompe en rien et que j’aie cette grande perfection que les hommes disent avoir ! Mais puisque tu ne l’as pas voulu, et que tu n’as pas étendu ta bonté jusqu’à moi, pardonne ma faiblesse en ton service, Seigneur Dieu, et daigne le recevoir ; car le serviteur qui reçoit le moins de son seigneur est le moins obligé en son service. » (37)

Voici ce que l’on trouve dès les premières pages de La Cité des Dames*, livre pourtant étiqueté « féministe », et l’un des premiers… Que penser de cela ? Ironie ? Espièglerie ? Sincère désolation ? Ironie sûrement pour « cette grande perfection que les hommes disent avoir », et nous le comprendrons aisément par la suite.

La Cité des Dames de Christine de Pizan (XIVè siècle) représente à mes yeux une belle illustration de ce que peut être la révolte puissante confinée dans un cadre restreint. C. de P. s’élève avec force contre la misogynie de son époque qui dépeint les femmes comme des êtres, bien sûr, inférieurs, auxquels l’instruction serait nuisible, qui cultiveraient l’art de la dissimulation, du mensonge, de la frivolité et qui ne sauraient afficher que peur, fuite et lâcheté devant les grandes difficultés sociales ou privées. Pour contrer ces attaques nombreuses et transhistoriques, elle va puiser dans les légendes, l’hagiographie, les mythes et l’histoire, antique en particulier. La solide érudition qui la nourrit est l’argument le plus fort en faveur des capacités intellectuelles des femmes. De même, il lui a fallu un grand courage pour se tourner vers son Dieu en dépit des hommes, qui s’érigent en obstacles et intermédiaires incontournables et pour contester et proposer une autre interprétation des écritures – certes, d’une façon indirecte, par la bouche de figures allégoriques la Droiture, la Justice et la Raison :

 » Là il [Dieu] l’ [Adam] endormit et forma le corps de la femme d’une de ses côtes, signifiant par là qu’elle devait être à ses côtés comme une compagne , et non point à ses pieds comme une esclave – et qu’il devait l’aimer comme sa propre chair. […] Mais il y a des fous pour croire, lorsqu’ils entendent dire que Dieu fit l’homme à son image, qu’il s’agit du corps physique. Cela est faux, car Dieu n’avait point encore pris corps humain ! Il s’agit de l’âme, au contraire, laquelle est consciente réfléchissante et durera éternellement à l’image de Dieu. Et cette âme, Dieu la créa aussi bonne, aussi noble, identique dans le corps de la femme comme dans celui de l’homme.  » (55)

Elle revisite même la chute que nous aurait causée le péché d’Ève :

 » Si quelqu’un voulait avancer, à cause d’Ève, que c’est par la femme qu’il tomba, je répondrais qu’il gagna un rang bien plus haut par Marie que celui qu’il avait perdu par Ève. Car jamais l’humanité n’aurait été réunie à la Divinité si Ève n’avait péché. Hommes et femmes doivent louer cette faute grâce à laquelle un si grand honneur leur est advenu ; en effet, plus la nature humaine est tombée bas par la créature, plus haut elle a été relevée par le Créateur. » (55)

On peut voir ici comme le point de vue de C. de P. est renversant, voire subversif, en tout cas libéré du dogme autoritaire en vigueur.

Malgré tout, C. de P. ne cherche pas à dépeindre en miroir un double féminin des mâles qualités qu’une tradition chrétienne semble refuser aux femmes. Elle cherche au contraire à multiplier les exemples de femmes qui se sont montrées courageuses, chastes, bonnes, endurantes et pour finir, dévouées martyres devant Dieu. Il existe certes des mauvaises femmes, mais il en existe davantage de bonnes ; et il existe encore davantage d’hommes mauvais. Les hommes n’ont pas à donner de leçon aux femmes ; voici en somme l’un des messages principaux de C. de P.

Ainsi donc, C. de P. entre volontiers dans l’idée que les hommes ne pleurent pas tandis que les femmes semblent être faites pour cela (58) ; mais elle fait de ce prétendu défaut un atout :

« Oh ! de combien de bienfaits Dieu n’a-t-il pas comblé les larmes de femme. Il ne dédaigna point celles de ladite Marie-Madeleine ; elles lui plurent tant, au contraire, qu’il lui pardonna ses péchés, et qu’elle mérita par ses pleurs d’être reçue glorieusement au royaume des cieux. » (58)

  1. de P. n’échappe pas à une forme d’essentialisme qui prétend décrire ce que seraient les femmes « par nature ». Par exemple, au sujet de la vengeance de Bérénice :

« Bérénice en conçut une telle douleur que son immense chagrin chassa en elle toute peur féminine. » (90)

Voilà donc quelques illustrations de la façon dont C. de P. opère un retournement de valeurs tout en restant ancrée dans une foi toute chrétienne, sans voir ce que celle-ci impose lui aussi comme modèle de ce que doit être la femme. Néanmoins, saluons déjà les nouveaux horizons qu’elle offre en son temps et dont nous allons présenter quelques extraits, en partant de ses réquisitoires pour les femmes, puis contre les hommes, pour terminer par les marques de son christianisme forcené.

Son éloge des femmes :

Parmi les modèles de femme, on trouve celui de virago, qui signifie étymologiquement « femme guerrière, femme robuste et gaillarde, guerrière, héroïne » qui est particulièrement intéressant pour la part de virilité qu’elle attribue aux femmes comme une qualité. Est cité en exemple l’histoire Didon que chacun connait et dont C. de P. loue les actions politiques et guerrières. Pour la vengeance, nous avons évoqué Bérénice, mais C. de P. cite également Fredegonde, Sémiramis ou Artémise (sur lesquelles nous reviendrons plus bas) et qui fait dire à C. de P. :

« Et n’en déplaise aux hommes, il ne fait aucun doute que de telles femmes sont bien nombreuses. Certes, il y a des femmes sottes, mais beaucoup ont davantage d’intelligence, l’esprit plus vif et plus perspicace qu’une foule d’hommes ; tu le sais bien. Et si leurs maris leur faisaient confiance ou avaient autant de jugement qu’elles, cela ne pourrait être qu’à leur avantage.  » (66)

A la suite de Didon, c’est Ops ou Oppis qui est louée pour s’être opposée à son mari, ce dernier prévoyant de mettre à mort ses fils. Notons que l’histoire de Saturne et Jupiter est ici racontée comme la légende bien connue du roi de Crête, nommé justement Saturne, époux et frère de Ops et fils, tout comme elle, d’Uranus et Vesta. Les trois fils sauvés sont… Jupiter, Neptune et Pluton. Le mythe grec bien connu d’Ouranos et Gaïa, parents de Chronos (Saturne) et Rhéa, eux-mêmes parents de Zeus, Héra, Poséidon, Hadès se retrouve ici commuer en légende aux accents historiques. On y retrouve ce témoignage d’hommes qui dévorent ou souhaitent tuer leurs enfants, par crainte de la rivalité et de leur propre disparition.

  1. de P. ne cesse – à raison – de louer l’intelligence des femmes, bien plus que leur ruse (contrairement à Polyen, sur lequel nous reviendrons plus bas) et mêle légendes, mythes et histoires pour justifier son propos. À titre d’exemples, l’écriture et l’agriculture y sont les inventions des femmes : Carmenta, fille du roi d’Arcadie, appelé Pallas, serait cette femme, d’une grande érudition, qui aurait inventé l’écriture – certes, C. de P. prétend que Carmenta connaissait à fond la littérature grecque mais :

« Il lui sembla donc qu’il serait indigne de la grandeur romaine, car cet empire était appelé à régner sur le monde entier, d’employer les caractères d’un alphabet barbare et inférieur, emprunté à l’étranger. Pour mieux révéler aux siècles futurs sa perspicacité et l’excellence de son génie, elle se mit au travail et inventa un alphabet original dont les caractères sont bien différents de ceux en usage ailleurs, c’est-à-dire notre a, b, c, l’ordre alphabétique latin, la formation des mots, la distinction entre voyelles et consonnes, et toutes les bases de la grammaire. » (100)

La légende d’Athéna est revisitée pour devenir celle d’une vierge d’origine grecque, qu’elle appelle Minerve – l’une de ses autres appellations en somme. C’est elle qui aurait inventé les caractères grecs, les chiffres, l’art du calcul, mais également le tissage et le métier à tisser, les techniques pour extraire l’huile mais également, et C. de P. le souligne comme une incongruité :

 » Cette femme fit encore plus, chose dont on pourrait s’étonner à juste titre, car ce n’est pas dans la nature d’une femme de réfléchir à de tels problèmes ; ce fut elle en effet qui inventa l’art et la technique du harnais et des armures en fer et en acier que les chevaliers et soldats portent à la guerre pour protéger leurs corps.  » (102)

Notons que les déesses et dieux de l’antiquité grecque sont bien évidemment présentés comme des humains tellement héroïques ou extraordinaires qu’ils furent divinisés – peut-être fut-ce ainsi, mais telle est en tout cas l’interprétation d’une partie des croyances des anciens par C. de P.

 » À sa mort, les Athéniens élevèrent un temple qu’ils lui dédièrent. Dans ce temple, ils dressèrent une statue à l’effigie d’une vierge, qui représentait la Sagesse et la Chevalerie.  » (102)

Ainsi Cérès à son tour est présentée comme une ancienne reine de Sicile (103) qui aurait découvert et développé la science de l’agriculture. De même Isis pour les jardins et l’entretien des plantes.

Dans le monde réel, sont citées certaines princesses comme Zénobie, qui aurait pris le célèbre Longus pour apprendre la philosophie et connaissait les sciences des Égyptiens, savait le latin et le grec ; Probe la romaine est également citée comme auteur et compilatrice de génie, appelée aussi Proba Falconia (http://siefar.org/dictionnaire/fr/Proba_Falconia) dont l’existence est attestée au IVe et qui fut particulièrement lue au XVIè. Parmi les érudites et poétesses, C. de P. ne manque pas de citer Sapho, dont elle dit même :

 » Horace rappelle à ce sujet qu’à la mort de Platon, ce très grand philosophe et le maître même d’Aristote, on trouva sous son oreiller un recueil des poèmes de Sapho.  » (96)

En s’appuyant sur ces exemples, C. de P. explique que les femmes doivent étudier car l’étude anoblit l’âme, y compris celle des femmes :

 » […] les opinions des hommes ne sont pas toutes fondées sur la raison, car ceux-ci ont bien tort. On ne saurait admettre que la connaissance des sciences morales, lesquelles enseignent précisément la vertu, corrompe les mœurs. Il est hors de doute, au contraire, qu’elle les améliore et les ennoblit.  » (178)

Ce qu’elle avait justifié par anticipation quelques pages auparavant :

« Comme je te l’ai indiqué tout à l’heure, les femmes ayant le corps plus délicat que les hommes, plus faible et moins apte à certaines tâches, elles ont l’intelligence plus vive et plus pénétrante là où elles s’appliquent.  » (92)

son CONTRE hommes :

La critique des hommes ne s’arrête pas là et C. de P. sème partout dans son ouvrage des remarques pertinentes sur l’injustice faite aux femmes.

Elle dénonce deux auteurs en particulier pour leur grande injustice : Mathéole et Ovide. Ainsi les avertit-elle :

« Reviens donc à toi et reprends tes esprits et ne t’inquiète plus pour de telles billevesées [celles de Mathéole] ; sache qu’une diffamation catégorique des femmes ne saurait les atteindre, mais se retourne toujours contre son auteur.  » (40)

  1. de P. va plus loin et l’on croirait entendre quelques arguments actuels contre les véhémentes féministes. Si les hommes s’en prennent ainsi aux femmes, c’est par jalousie et en raison de l’infirmité et de l’impuissance qui les frappe parfois :

 » Le langage de ces vieillards est communément lubrique et malhonnête, comme tu peux justement le constater chez ce Mathéole qui se donne lui-même pour un vieillard plein de concupiscence mais impuissant ; son exemple te montre bien la vérité de mes dires, et je peux t’assurer qu’il en va ainsi de beaucoup d’autres. » (50)

De même en va-t-il d’Ovide ou de Cecco d’Ascoli (52-53).

En vérité, les hommes sont des ingrats :

 » On voit bien l’ingratitude de ceux qui tiennent de tels propos ! Ils ressemblent à ceux qui vivent des biens d’autrui et, ne sachant d’où viennent leurs richesses, ne songent jamais à remercier personne (106). […] Les exemples ne manquent pas où les malheurs les plus divers se sont abattus sur des hommes qui dédaignaient les conseils de leurs excellentes et prudentes épouses. Toutefois, ceux qui refusent les bons conseils ne sont pas à plaindre quand le malheur les frappe.  » (166)

Si les hommes sont opposés à l’instruction des femmes, c’est parce qu’ils craignent d’être supplantés par elles. Pour augmenter encore leur difficulté, ils sont plus exigeants avec elles qu’ils ne le sont avec les hommes :

 » Les hommes sont-ils donc à ce point courageux que l’inconstance leur est tout à fait étrangère ou presque , eux qui accusent tant les femmes de légèreté et de faiblesse ? Mais s’ils manquent de fermeté eux-mêmes, n’est-ce pas honteux de reprocher à autrui ses propres vices et d’exiger une vertu à laquelle on ne saurait prétendre ?  » (190)

A partir de là, C. de P. cite un grand nombre d’exemples d’hommes qui ne furent ni vertueux, ni chastes, ni courageux et plutôt dangereux (232) ; elle puise notamment chez les empereurs romains et dans leur légende (192-195). Finalement, si la force revient aux hommes, l’intelligence reviendrait aux femmes (62, 66, 92), alors qu’ils se taisent ! et l’injonction de C. de P. est surprenante mais vraiment ainsi formulée :

 » Qu’ils se taisent donc ! Qu’ils se taisent dorénavant, ces clercs qui médisent des femmes ! Qu’ils se taisent, tous leurs complices et alliés qui en disent du mal ou qui en parlent dans leurs écrits ou leurs poèmes ! Qu’ils baissent les yeux de honte d’avoir tant osé mentir dans leurs livres, quand on voit que la vérité va à l’encontre de ce qu’ils disent, puisque la noble Carmenta a été pour eux une maîtresse d’école – cela ils ne peuvent le nier – et qu’ils reçurent de sa haute intelligence la leçon dont ils s’honorent tant et s’enorgueillissent, j’entends la noble écriture latine.  » (108)

 » […] il me semble que la philosophie d’Aristote, qui a pourtant été si utile à l’esprit humain et dont on fait si grand cas – à juste titre d’ailleurs -, pas plus que tous les autres philosophes qui aient existé, n’a apporté ni n’apportera jamais autant d’avantages à l’humanité que les inventions dues au génie de ces femmes.  » (109)

et pour finir

 » Qu’ils aillent donc se coucher, qu’ils se taisent enfin, Mathéole et tous les médisants qui ont menti en calomniant les femmes par jalousie !  » (155)

Son CHRISTIANISME forcené

Si ces sursauts et cette révolte féministe nous font plaisir, n’oublions pas cependant que C. de P. s’exprime dans le cadre restreint du christianisme au sein duquel sont valorisées la piété filiale, la chasteté, la virginité, la transmission de la parole divine. Notons que ces qualités présentées comme attendues d’une femme, d’une femme chrétienne, correspondent tout à fait à l’idéal de la femme tel qu’il est dépeint dans l’antiquité grecque et romaine ; ces idéaux correspondent peut-être au carcan dans lequel les sociétés ont voulu enfermer les femmes, et ce quelle que soit la croyance en vigueur, paganisme ou christianisme. Même si l’on pense que le christianisme a apporté une certaine idée d’égalité devant dieu entre les hommes et les femmes, les peuples qui ont hérité de ces modèles étaient fortement pétris de cet idéal féminin que C. de P. valorise à son tour.

Les femmes sont pieuses ; une jeune fille allaite sa mère emprisonnée (142) ; elles sont bonnes, douces et justes (158) ; les Amazones elles-mêmes, pourtant guerrières et virago, sont citées comme exemples de chasteté et de farouche virginité (77, 81, 131, 180-184) ; pour finir, elles sont d’exemplaires martyres de la foi chrétienne et parviennent même, par leur goût du sacrifice, à pousser leur environnement, bourreaux y compris, à la conversion au message du Christ et à la « bonne parole ». La fin de la Cité des Dames, la troisième partie, est censée représenter le toit, l’auréole de cette Cité des Dames que C. de P. se propose de construire de manière allégorique. En lisant cette hagiographie qui mêle Catherine, Marguerite, Lucie, Martine, Lucie, Justine, Théodosie, Barbe, Dorothée, Fauste, Benoite, Eulalie, Martre, Foi, Marcienne, Euphémie, Blandine, Félicité, Juliette, Marine, Euphrosine, Anastasie, Théodote, Nathalie, Affre, Hélène, Plautille, Basilice et pour finir Sainte Christine !!… on ne peut que noter les thèmes récurrents qui montrent la cruautés des hommes, mécréants, à l’égard des vierges saintes que l’on souhaite violer ou convertir de force. Elles subissent toutes sorte d’humiliation et de torture et affichent face à ces mauvais traitements un comportement indifférent ou gai. Toutes jurent leur foi et ne se parjurent jamais, jusqu’à la mort…

Conclusion

Ma lecture enthousiaste a été déçue par deux passages néanmoins, le premier où C. de P. explique que sa propre mère l’aurait volontiers confinée dans l’ignorance :

 » Ton père [c’est l’allégorie qui parle à Christine], grand astronome et philosophe, ne pensait pas que les sciences puissent corrompre les femmes ; il se réjouissait au contraire – tu le sais bien – de voir tes dispositions pour les lettres. Ce sont les préjugés féminins de ta mère qui t’ont empêchée, dans ta jeunesse, d’approfondir et d’étendre tes connaissances car elle voulait te confiner dans les travaux de l’aiguille qui sont l’occupation coutumière des femmes.  » (180)

Que dire des « préjugés féminins » ? Que l’ignorance s’est ainsi transmise de mère en fille ? Mais les travaux de l’aiguille sont-ils si méprisables qu’ils « confinent » ?

Dans la même veine et finalement parce qu’il n’y a pas d’autre destin que le mariage pour une femme – à moins que ce passage ne soit pas authentique – C. de P. conseille, à la fin de son livre, les femmes mariées…

Les bien mariées doivent chérir leur mari car ils se font rares, les hommes de qualité. Si c’est un homme médiocre, il faut remercier le ciel qu’il ne soit pire… Cependant,

 » celle dont le mari est pervers, félon et méchant doit faire tout son possible pour le supporter, afin de l’arracher à sa perversité et le ramener, si elle le peut, sur le chemin de la raison et de la bonté ; et si, malgré tous ses efforts, le mari s’obstine dans le mal, son âme sera récompensée de cette courageuse patience, et tous la béniront et prendront sa défense.  » (276)

La femme est celle qui doit sauver, quitte à en mourir. Elle sera récompensée dans une autre vie.

Malgré tout, j’ai beaucoup apprécié ce livre et le recommande. Si certaines histoires – notamment dans l’hagiographie – sont d’une étonnante cruauté (arrachement de seins, décapitation, meurtre des enfants etc…), d’autres sont vraiment rocambolesques, voire picaresques, comme celle de Grisélidis digne d’un passage de Lesage ou celle de Florence et l’herbe magique.

* Édition Stock / Moyen âge, 1986-2000

Pizan vs Polyen

 

Polyen, le célèbre historien compilateur, avocat et rhéteur de langue grecque, consigne au IIè s. les exploits des femmes. A la différence de C. de P., il ne s’appuie que sur des exemples historiques ou légendaires à l’exclusion de la mythologie : la frontière semble claire pour cet écrivain. En outre, et c’est une différence non des moindres, Polyen ne cherche pas à défendre les femmes contre une calomnie signalée ; une légère condescendance habite son travail et il cherche à montrer que certaines femmes sont parfois capables de courage et de ruse. Ce sont autant d’exceptions qui confirment la règle. Sont relevés ci-dessous les personnages légendaires communs à Polyen et C. de P. pour lesquels le point de vue est fort différent.

Artémise

Chez Polyen (VIII, 53, 4), Artémise est surtout d’une grande ruse : elle a su prendre Latmos par surprise en rusant avec l’usage des drapeaux. En revanche, pour C. de P. (85-86), elle est avant tout la femme fidèle et dévouée de Mausole, au nom duquel elle a su défendre Halicarnasse contre les Perses. Pour Polyen, cette femme est surtout d’une grande ruse

Clélie

Pour C. de P. (90-91), Clélie s’échappe de sa captivité et permet aux autres vierges prisonnières comme elle de fuir le roi qui les tenait en otages. Pour Polyen (VIII, 31), elle franchit à cheval (alors qu’elle n’avait jamais monté) le Tibre plusieurs fois pour ramener une à une ses compagnes d’infortune.

Coriolan

Coriolan est le fils qui voulait faire la guerre (4ème roi de Rome, figure légendaire) ; chassé chez les Tyrrhéniens, il envisage de revenir marcher sur Rome et détruire la ville. Mais sa mère Véturie le supplie de renoncer pour que Rome ne soit pas détruite. Ce qui relève du chantage et de la culpabilisation pour Polyen (VIII, 25, 3) est considéré comme sagesse et piété pour C. de P.

Porcia

Pour C. de P., Porcia (162) essaie de détourner Brutus son mari du meurtre de César. Elle se coupe au rasoir pour montrer à son mari le mal qu’elle se fera s’il se rend coupable du meurtre de César Elle n’y parvient pas et se suicide en avalant du charbon, mort paradoxale, comme le souligne Christine, puisqu’elle s’éteint en avalant du feu.

Chez Polyen (VIII, 32) la version est bien différente : elle se couperait au rasoir pour montrer sa résistance à la douleur et la torture. Elle est donc digne de recueillir et conserver le secret de l’assassinat prévu de César. Polyen insiste ici sur le courage et le sang froid comme l’obstination.

Sémiramis

Tandis que C. de P. (68-70) dit d’elle qu’elle était fille de Saturne et donc sœur de Jupiter, Polyen ne dit rien mais les deux, (Polyen VIII, 26) résument les exploits notamment guerriers pour parvenir à l’épisode où elle sort de sa salle de bain en cheveux et part faire la guerre. Chez Pizan, on trouve l’anecdote selon laquelle elle aurait épousé son propre fils…

Publié par

laetitia

Écrivain, formation en Lettres Classiques et Docteur en linguistique, prof de communication et de FLE, je souhaite ici mettre à disposition de tous des cours, des avis et Compte-rendu de lecture, des extraits de mes romans, des articles de linguistique, des recherches en mythologie et religion…

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