La Lenteur, de Milan Kundera

Je n’ai toujours pas lu L’insoutenable légèreté de l’être… la taille, la présomption, le côté ironique mais élégant, sans doute, m’auront effrayée. Mais la lecture de ce texte si léger, La lenteur, pourrait engager bien des récalcitrants à pénétrer l’œuvre de Kundera.

Par quelle porte ? La neuvième porte, comme il en parle lui-même ? La porte d’un roman où aucun mot ne serait sérieux.

Au cœur de cet étrange roman, la femme du narrateur le lui dit d’ailleurs : 

Tu m’a souvient dit vouloir écrire un jour un roman où aucun mot ne serait sérieux. Une Grande Bêtise Pour Ton Plaisir. J’ai peur que le moment ne soit venu.

p. 110, édition folio, Gallimard 95

Ce roman enferme en un court séjour plusieurs personnages, dont le narrateur, dans un château-Relais. Un colloque, des vaniteux, des femmes qui auraient pu être sexy, qui se dérobent ou se donnent mal, s’abandonnent à la passion éconduite, mais surtout des hommes en quête de gloire et qui se ridiculisent. 

Je ne peux m’empêcher de remarquer, incidemment, que, décidément, la littérature masculine n’offre que très peu de portraits de femmes ravinées par l’ambition ou ridiculisées par la vanité intellectuelle… tout au plus sont-elles jalouses les unes les autres de leurs succès ou de leur beauté ! Serait-ce que nous ne sommes jamais ridicules à leurs yeux ? Ou bien serait-ce que nous ne le sommes jamais en vrai 😀 ? La peau diaphane qu’ils veulent trouer [dixit : « je te percerai avec ma bite et te clouerai au mur ! » (p. 142) protègerait et conserverait immaculé le fameux mystère féminin [qu’ils sont les seuls à voir] ? Peut-être sera-ce parce que les hommes vaniteux se concentrent sur leur devenir idéal de « bite au pluriel » (p. 176) ? En particulier quand ils ne bandent pas… ?(p. 143)

Et pourtant, bien des femmes cherchent à être, comme le Vincent de Kundera, plus drôle ou plus brillante que d’autres, femmes ou hommes confondus, d’ailleurs… mais revenons au sujet du livre, un livre drôle, donc risqué, car il paraît que « le sérieux protège ». Idée saugrenue s’il en est…

A côté de références à Laclos, à l’élégance propre au XVIIIè ou à Jean Hus, et quelques petites réflexions du type :

Le sentiment d’être élu est présent, par exemple, dans toute relation amoureuse. Car l’amour, par définition, est un cadeau non mérité ; être aimé sans mérite, c’est même la preuve d’un vrai amour.

p. 64

On trouve un enchaînement de situations drolatiques et confinant au ridicule… personnages grotesques, très prétentieux, de l’universitaire tchèque qui rappelle combien il a souffert durant les années de dictature puis qui en oublie de lire sa conférence sur ses recherches, sa découverte d’une nouvelle espèce de mouche, en passant par les amoureuses éconduites ou le long passage sur les trou du cul… (108 à 122) : celui, bien réel de la jeune fille que Vincent drague et les figurés – comprendre les personnages précédents – sans négliger un détour par Apollinaire – tout cela pour tenter de changer d’obsession. C’est réussi. On ne se souvient même plus de quoi il voulait débarrasser sa pensée quelque quinzaine de pages auparavant.

Et il y a donc ce personnage tchèque, au nom imprononçable, CECHORIPSKY, qui devient Sechoriqui, puis Chipiqui… qui revient sur la scène des chercheurs après des années d’absence dues au régime dictatorial de son pays. Mais les libres vaniteux sont sans pitié :

« Comment est-il possible qu’ils rient, qu’ils se permettent de rire ? Peut-on passer si facilement de l’adoration au mépris ? (Mais oui, mon cher, mais oui.) La sympathie est-elle dont chose si fragile, si précaire ? (Mais bien sûr, mon cher, bien sûr.) »

p. 98

Et l’auteur de s’adresser à son personnage comme il le fera vers la fin :

« Mon cher compatriote, camarade, découvreur célèbre de la musca pragensis, héroïque ouvrier des échafaudages, je ne veux plus te voir souffrir de te voir planté dans l’eau ! Tu vas attraper la crève ! Ami ! Frère ! Ne te tourmente pas ! Sors ! Va te coucher. Réjouis-toi d’être oublié. Emmitoufle-toi dans le châle de la douce amnésie générale. Ne pense plus au rire qui t’a blessé, il n’existe plus ce rire, il n’existe plus comme n’existent plus tes années passées sur les échafaudages ni ta gloire de persécuté. […]

pp. 160-161

Pour débouler sans transition sur :

« Vincent n’a pas retrouvé son slip, il a enfilé son pantalon et sa chemise sur corps mouillé et s’est mis à courir après Julie. »

p. 161

Alors, va-t-il ou ne va-t-il pas ?

Point de lendemain.

Point d’auditeur.

Je t’en prie, ami, sois heureux. J’ai la vague impression que de ta capacité à être heureux dépend notre seul espoir.

p. 183

Publié par

laetitia

Écrivaillounette de romans et de chansons, de formation en Lettres Classiques, Docteur en linguistique, prof de Français Lettres Classiques, actuellement d'expression écrite et orale… et de FLE, je souhaite mettre à disposition de tous des cours, des avis et Compte-rendu de lecture, des extraits de mes romans, des articles de linguistique, des recherches en mythologie et religion… et les liens vers la chaine "La Boule Athée" que je co-crée avec mon compagnon et ami.

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