L’Orient et nous, 3/3

L’écriture, la raison, les dieux

En recopiant ce titre de l’ouvrage des chercheurs Jean Bottéro, Clarisse Herrenschmidt et Jean-Pierre Vernant, je m’interroge un peu sur le parti pris des choses ou des idées. Néanmoins, dans ce livre de 96 publié chez Albin-Michel, je trouve quelques trésors que je vous livre ici

Voici une synthèse du dernier chapitre, 3/3, écrit par Jean-Pierre Vernant et qui s’intitule :

Écriture et religion civique en Grèce

1. Mythes et raisons

JP Vernant commence par remettre en cause le dogme du XIXème, selon lequel les Grecs seraient les descendants d’un « peuple » indo-européen, dont on n’a guère de preuve de l’existence d’ailleurs… J’ai longuement évoqué ces théories dans ce compte-rendu de ma lecture de « Les langues du Paradis ».

 « On veut trouver à la Grèce des origines indo-germaniques. […] Tout cela ne relève nullement de la science ou de la conjecture raisonnée, mais de la pure idéologie. »

Op. cit. p.  191

Mais alors d’où sortent-ils ? D’où viendrait le fameux « génie grec » ? D’après Jean Bottéro (L’orient et nous, 1/3), tout commence à Sumer.

Quels sont ses arguments ? Sur quelles caractéristiques se fonde-t-il ? Qu’en retient JP Vernant dans ce troisième chapitre ?

« Tout d’abord la présence d’un phénomène urbain important et la constitution d’États, à l’organisation complexe ; deuxièmement, l’existence d’un panthéon organisé, avec une pluralité de grands dieux, ayant chacun leur nom, leur caractère singulier, leur forme d’action, leur domaine d’intervention ; troisièmement, le fait décisif que l’écriture commence en Mésopotamie, ce qui en fait le point de départ de notre histoire ; quatrièmement, de grands mythes, répondant à des questions essentielles ; cinquièmement, la place importante que tient, au plan des techniques intellectuelles, la divination, car les règles divinatoires montrent que les Mésopotamiens possédaient déjà la maîtrise d’une procédure de pensée leur permettant d’établir un certain ordre dans l’univers. »

Op. cit. p. 192

Mais avant d’établir des relations à la hâte ou des conclusions imprudentes, revoyons un peu d’histoire de la Grèce continentale…

Entre le XVIè et le XIVè av JC, le monde dit mycénien se développe dans un espace qui va du Péloponnèse, de l’Argolide, de l’Attique, la Thessalie à la Béotie. Avec une apogée vers XIVè, de monumentales forteresses vers XIIIè et le déclin vers le XIIè.

Et pendant ce temps, en Crète…

La civilisation est palatiale et brillante. [ci-dessous, le fameux palais de Knossos, en Crète donc…] 

« Ce qui nous intéresse, c’est que, après une première destruction des palais, on voit comment les Mycéniens, qui se trouvent alors en Grèce continentale, s’installent en Crète dans la deuxième moitié du XVè siècle et vont y jouer un rôle dominant. À un certain moment, vers 1700, la destruction des palais crétois est complète. Est-ce dû à ces Mycéniens ? On en doute. Peut-être s’agit-il de tremblements de terre, peut-être y a-t-il d’autres raisons. En tout cas, ce que l’on constate c’est que seul le palais de Cnossos reste actif et que, à ce moment-là, en Crète et à Mycènes, on retrouve le même type de civilisation. »

Op. cit. 193

Vers 1400, nous avons des tablettes ! Une écriture syllabique que l’on nomme du linéaire A, pratiquée en Crète, encore indéchiffrée ; puis le linéaire B, dérivé du linéaire A et notant du grec, pratiquée en Crète comme en Grèce continentale. (p. 193)

A ce moment-là, les indo-européens en tout cas, d’où qu’ils viennent, quels qu’ils soient, sont arrivés. On le sait parce que le grec est incontestablement une langue indo-européenne.

« Ils s’unissent certainement très vite à une population locale non indo-européenne, que les auteurs grecs appellent aussi de temps en temps les « Barbares ». Hérodote pourra dire, par exemple, qu’avant, en Grèce, il y avait des Barbares, des Minyens ou des Pélasges… »

Op. cit. p. 194

Alors reprenons. Les Mycéniens supplantent les Crétois dans leur influence en Méditerranée à partir de 1400. Les palais mycéniens ont l’allure militaire tandis que les palais crétois étaient compliqués et ouverts. 

La porte des Lionnes à Mycènes

Entre le XIIè et le XIè, ces constructions pour majeure partie mycéniennes disparaissent et c’est une période qui marque une certaine régression. L’écriture disparaît également.

« C’est entre le XIIè et le IXè siècle que les communications entre ces Grecs et l’Asie sont quasi interrompues. On assiste alors une baisse du commerce, à un très fort ralentissement des navigations. 

Op. cit. p. 195

« À partir du IXè siècle, et même dès la fin du Xè siècle, les choses reprennent grâce à un vaste mouvement de colonisation : la population croît, les sites urbains se développent. »

Op. cit. p. 195

C’est l’époque des comptoirs grecs et de la renaissance de l’écriture (VIIIè). On entre alors dans la Grèce que l’on connaît, celle qu’on apprend à l’école [enfin… en 6ème]. Remarquons sur la carte ci-dessous la présence forte des carthaginois et des étrusques !

Venons-en à l’objet de l’article. Qu’est-ce qui serait propres aux Grecs : les mythes ? peut-être…

Le panthéon et les systèmes polythéistes semblent similaires ; néanmoins, lorsque les mythes se recoupent, on peut raisonnablement supposer que les Grecs avaient pris connaissance des mythes hittites. (exemple du combat de Zeus contre Typhon, raconté chez Apollodore (IIè-Ier siècle av JC), Plutarque (46-125 ap JC) et Nonnos de Panopolis, (IVè-Vè siècle ap JC) (p. 196). En fait, le combat de Marduk contre Tiamat, raconté dans l’Enuma Elish, épopée cosmogonique de Mésopotamie, ne ressemble pas au combat de Kronos qui châtre son père Ouranos pour le séparer de Gaïa. 

Mutilation d’Ouranos par Cronos, Vasari, XVIème

« Voilà un bon exemple de la démarche de certains mythologues : ils vont prendre des petits points dans la trame du récit, montrer que cela se recoupe et essayer de dire qu’il y a eu une influence. Pour ma part, je pense que ce travail est non seulement vain, mais conduit à fausser le sens d’un mythe en général. On a affaire à des choses différentes. »

Op. cit. p. 197
Merci Evidence Based Bonne Humeur

En Grèce, comme en Mésopotamie, la société est organisée en une pluralité de cités-états. Même si les dieux principaux, ceux du panthéon grec, semblent indo-européens, ils sont toutefois répartis comme en Mésopotamie : les dieux sont tutélaires d’une cité, Héra à Argos ou Athéna à Athènes, par exemple. (p. 198)

Comment se transmettent mythes et croyances ?

Comme beaucoup de civilisations à cette époque, c’est la tradition orale qui prime, et depuis et pour plusieurs siècles, notamment grâce au travail des aèdes… 

Dans l’Odyssée, le moment où chante l’aède Démodocos… et Ulysse pleure…!

« Des hommes, des poètes comme Homère ou Hésiode, vont constituer une sorte de religion panhellénique. Ils vont donner des noms aux dieux et les mettre en ordre. »

Op. cit. p. 199

L’oral reste primordial : ces poèmes sont écrits pour être dits, chantés, appris par cœur.

« En effet, des philosophes comme Parménide, Empédocle, Héraclite ou Xénophane écrivent en vers. Mais ce sont des poèmes qui sont faits pour être dits. Les textes sont composés pour être lus à voix haute ; et cela est fondamental. »

Op. cit. p. 199

Et l’on voit apparaître à ce moment l’écriture alphabétique.

Et les dieux dans tout ça ? Sont-ils heureux d’être chantés ?

Une particularité de la Grèce dans ce monde antique, c’est de commencer à les chasser… ^^

« Si l’on examine les premiers textes de philosophie – quelques fragments pour Thalès et Anaximène, un peu plus pour Anaximandre, mais nous les connaissons par les commentaires -, on voit qu’avec ce que l’on a appelé la « première philosophie », celle des physiciens, les dieux ont disparu de l’horizon de l’explication des choses. […] Les dieux du panthéon, les dieux du culte ont disparu complètement.

Op. cit. p. 202

De nouveaux concepts apparaissent. Le grec et son article neutre TO qui permet de substantiver les verbes en actions, aide à penser. On cherche, ailleurs que dans des nuages prétendus divins, les moteurs du monde. Le principe, archè, est aussi le commencement. Il est apeiron, c’est-à-dire non-limité. Il engendre.

Puis la loi, nomos, la justice, dikè, et la théorie, theoria, « vision et théorie à la fois ». Peu à peu naissent et sont discutés, façonnés les nouveaux concepts.

=> Pour briller en société, vous pourrez dire que « théorie » a la même étymologie que « théâtre » et signifie certes, spéculation, contemplation, mais également description d’un monde (ou d’un phénomène) tel qu’on le voit !!!

Nous arrivons aux mathématiques et à ses objets : 

« Les Babyloniens, les Égyptiens, les Chinois, les Indiens ont eu des mathématiques, très développées, en général algébriques. Ils connaissent certainement le théorème de Pythagore, entre autres. Mais les Grecs vont faire quelque chose de complètement différent… ils vont produire ce qui va aboutir à la géométrie d’Euclide. Cette révolution de la pensée, d’une certaine façon, les physiciens d’Ionie l’ont entamée. Ils s’intéressent aux phénomènes, à ce qu’on voit. Il s’agit de trouver des schémas explicatifs qui rendent compte des apparences. […] On ne peut faire de mathématiques sans tracer des figures : un triangle, un cercle ou un carré. Mais ce dont les Grecs sont parfaitement conscients, c’est que le triangle tracé n’est pas le triangle sur lequel on raisonne. Parce que naturellement, c’est un triangle dont les lignes ont de l’épaisseur et une certaine irrégularité. »

Op. cit. pp. 205-207

De là, de cette capacité d’abstraction, de ce questionnement pré-scientifique, l’invention (ou le soupçon) d’une certaine conception de l’égalité dans la cité : un homme ne pourrait-il pas équivaloir à un autre homme ?…

2. La cité : le pouvoir partagé.

On l’a compris, ce n’est pas dans les pratiques divines ou les mythes que l’on va trouver ce qui est propre aux Grecs – et là encore, il faut écouter cette conférence de JP Vernant où il souligne ce qui, dans le mythe fondateur de Prométhée et de Pandora, est propre à une vision grecque de la condition humaine, une vision ambiguë, qui n’est ni noire ni blanche, une vision qui inclut l’ambivalence et l’envers de toute médaille.

On peut chercher ce que la Grèce nous apporte de particulier dans l’abstraction des objets mathématiques, mais aussi dans l’importance donnée à la parole dans l’espace public, la parole qui prend enfin sa valeur logique, argumentative :

« Cette parole prononcée par quiconque au cours d’un débat, est vue comme argumentation et persuasion, exposé d’un avis raisonné sur ce qui est le meilleur pour une collectivité. Premier point, donc : cette parole a une fonction, dont le rôle n’est plus d’énoncer une vérité religieuse. »

Op. cit. p. 211

Oui, et ce n’est pas sans importance. Aujourd’hui, nous ne nous rendons plus compte de ce que fut la parole, et davantage encore, l’écriture; l’aspect sacré qui l’entourait, la parole divine qui s’échappe de la bouche des poète inspiré, enthousiaste – au sens propre : habité par dieu. C’est en Grèce que se produit d’abord cette révolution, par l’alphabet, comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, mais aussi par l’usage du discours, l’argumentation.

Armés de cette conception de la parole et de sa fonction, les hommes peuvent s’exprimer à égalité. 

« Par rapport à ce que nous savons d’Assur, de Babylone ou de l’Égypte, l’invention des Grecs est extraordinaire : c’est en effet étonnant, voire farfelu, pour un groupe, de dire : nous formons un groupe d’égaux. Cela signifie que nous allons régler ta koina, les affaires communes, ensemble, par une décision commune. Le monde va commencer à se diviser entre choses communes, affaires publiques et affaires privées. […] Le Grec les [=les hommes] appelle isoi, égaux, ou homoioi, semblables, interchangeables. C’est cette communauté qui, à l’assemblée, doit prendre le cratos en main. De telle sorte que la seule violence soit celle de la décision qui a été prise et qui est devenue nomos, la loi. »

Op. cit. p. 217

Oui, l’art de la décision pyramidale, verticale et bien hiérarchisée date au moins… des pyramides ! Tandis que la décision collective, qui pourrait déboucher sur une économie solidaire et un partage des bénéfices, pointe déjà son nez il y a plus de 2000 ans ! Pour n’être mise en forme que bien plus tard… Le chemin des idées est long et parsemé d’embûches. Mais ceci est une réflexion personnelle que je vous livre en toute humilité…

Attention cependant, ceci c’est qu’un premier pas… Les homoioi ne le sont que dans l’adversité ou grâce à l’exclusion des non-semblables.

« Pour le Grec, c’est seulement quand on est membre d’une communauté de ce type qu’on est un homme, au sens propre du terme. Si on n’est pas libre, si on est barbare, esclave, enfant ou femme, on ne l’est qu’à moitié. C’est-à-dire que, comme bien souvent dans l’histoire, cet incroyable changement, cette incroyable avancée qui institue une communauté humaine comme maîtresse des choses les plus importantes ne peuvent avoir lieu qu’en limitant à un cercle plus ou moins étroit, selon les institutions, les membres de cette communauté. »

Op. cit. p. 222

Conclusion : et la suite de la Grèce ?

Quid d’Athènes ? Que les tenants de la hiérarchie se rassurent… ces doux-rêveurs vont connaître Alexandre le Grand – il n’était pas vraiment un grec de la Grèce classique, sachez-le, mais plutôt un Grec du nord, un chti grec, de Macédoine, une monarchie !… et ce, malgré son si fameux maître, j’ai nommé Aristote, les Grecs fer de lance de la démocratie, vont comprendre alors qu’il y a des non-homoioi, des êtres quand même un peu supérieurs hein, d’extraordinaires conquérants… qui leur font de l’ombre.

Alexandre le Grand meurt en 323. La Grèce ne tarde pas à passer sous domination romaine. Ses intellectuels deviennent des maîtres-esclaves pour les jeunes romains. Et puis voilà César, un autre non-homoios. Après quoi, ce sont les byzantins, et enfin les Ottoman et leur Empire, pour des siècles et des siècles.

Ce n’est qu’en 1830, après 8 ans de guerre contre l’Empire Ottoman, que la Grèce obtient son indépendance. Ça fait long non ? ça a dû leur faire bizarre… d’autant plus qu’y avait participé la fameuse Laskarina Bouboulina !!!

Laskarina Bouboulina

Et bien la France, le Royaume-Uni et la Russie étaient là pour aider la Grèce en lui imposant un roi, Othon 1er, au nom très grec. Et pour cause, il est bavarois.

Se succèdent ensuite guerres, conflits et fameuses dictatures… de nombreuses révoltes s’ensuivent, et les non-homoioio se font entendre : abolition de l’esclavage au XIXème et droit de vote des femmes en 1952. Des femmes s’illustrent dans la lutte contre la dictature, comme Melina Mercouri contre la dictature des colonels.

Ce n’est qu’en 1981 que la Grèce connaît enfin la paix et la prospérité, intégrée à l’Europe et ces homoioi… enfin… jusqu’en 2008 ! Mais ça c’est une autre histoire.

Si vous voulez en savoir plus, via un détour par le néant ou Anquetil du Perron, écoutez cette formidable émission d’Etienne Klein, ici. Vous entendrez aussi, vers 20′, des espèces de contre-vérités, qui montrent que Mme François Dastur n’a pas lu ce livre dont vous venez d’achever la lecture des compte-rendus !

Publié par

laetitia

Écrivaillounette de romans et de chansons, de formation en Lettres Classiques, Docteur en linguistique, prof de Français Lettres Classiques, actuellement d'expression écrite et orale… et de FLE, je souhaite mettre à disposition de tous des cours, des avis et Compte-rendu de lecture, des extraits de mes romans, des articles de linguistique, des recherches en mythologie et religion… et les liens vers la chaine "La Boule Athée" que je co-crée avec mon compagnon et ami.

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