Écotopia, de Ernest Callenbach

Emballée par Écotopia comme j’aurais été emballée par un projet de société, un programme politique complet ! À lire et à commenter !

Ernest Callenbach écrit cette œuvre de science-fiction en 1975 puis meurt en 2012. Et bien, je n’en reviens de la similitude entre son texte et ce que nous devrions de toute évidence mettre en place au plus vite maintenant que l’urgence est plus que tangible.

Le roman se présente comme les « notes personnelles de William Weston », sorte de chroniqueur journaliste des E.-U., auxquelles sont adjointes les articles qu’il envoie régulièrement comme témoignage de son séjour en Ecotopia. Ce nouveau pays se trouve sur le continent américain et a fait sécession avec les États-Unis pour entamer une vie parfaitement écologique.

Gestion collective des ressources, du bois, de la production, mais également des humeurs et du temps. Tout y passe. On nous expose là une utopie que le titre cache à peine : cela pourrait être le rêve des zadistes, le rêve des écologistes.

Le plastique est d’origine végétale. Tout est électrique et les livraisons se font sur des tapis roulants souterrains. Bien sûr tout est recyclé et recyclable. La démographie vise la décroissance de façon consciente et consentie. « Après la Sécession, les écotopiens firent de la baisse démographique un objectif national, mais non sans de longues et amères discussions préalables. Tous étaient d’accord pour adopter une forme ou une autre de déclin, afin de diminuer la pression sur les ressources naturelles et les espèces vivantes et pour améliorer le confort des citoyens du nouvel État. » (p. 129) Bien sûr, on se déplace à vélo : d’ailleurs les écotopiens se moquent du sport. Les besoins auxquels ils doivent répondre pour assurer leur quotidien suffisent à entretenir une belle carcasse en forme. Bien sûr la gestion de la forêt est collective et intelligente : on anticipe et on protège.

De fait, pour la production et l’économie, les inventions et nouveautés doivent passer par une sorte de tribunal anticipatoire : « l’autorisation de fabriquer tel ou tel produit est seulement accordée si tous les jurés peuvent réparer les pannes probables avec des outils de base. » (p. 91) Les écotopiens fabriquent d’ailleurs du petit et la devise est Small is beautiful ! Ils économisent ainsi de la matière et de l’énergie. 

Pour l’énergie, notons qu’un livre de 75 envisage sérieusement le nucléaire comme solution semi-pérenne (p. 202-203) « Comme le reste du monde, l’Écotopia suit de très près les efforts sans cesse plus prometteurs pour domestiquer l’énergie de la fusion atomique à des fins civiles. […] Les Écotopiens ont hérité d’un parc de centrales fonctionnant au pétrole et au gaz (qu’ils ont fermées au bout de quelques années) et de quelques centrales nucléaires à fission. S’ils considèrent cette technique comme dangereuse à cause de ses sous-produits radioactifs et de sa pollution thermique, ils ont accepté d’exploiter temporairement les centrales situées à l’écart des villes, dans des zones peu habitées. »

La gestion du temps fait l’objet de grand soin. La semaine de travail réglementaire ne dépasse pas 20 heures, les outils de production et les entreprises appartiennent aux travailleurs (et le roman de préciser : « Il y avait quelques exemples dont on pouvait s’inspirer : ainsi, dans la France de la fin des années soixante, la prise en main de certaines entreprises par leurs salariés et bien sûr un nombre non négligeable de firmes américaines étaient devenues la propriété de leurs employés par des moyens purement légaux et progressifs. » (p. 181), les bénéfices sont reversés aux structures publiques et collectives : recyclage, logement, électricité, eau, téléphone, soins médicaux, police, tribunaux etc. (p. 186) Certaines professions créatrices – artistes, chercheurs, médecins – gagnent un peu plus… mais la meilleure récompense consiste à pouvoir partir en retraite plus tôt. Le gain véritable, c’est le temps. (p. 185)

D’autres aspects de cette société sont séduisants : l’école ! (p. 226-227, 234) « les élèves sont rassemblés toute la journée dans une salle de classe afin d’y suivre leurs cours. L’informatique joue un rôle très minime, car on croit dur comme fer aux vertus pédagogiques de la présence physique des professeurs et des camarades de classe. […] Incroyable mais vrai, les enfants ont seulement une heure quotidienne de véritables cours. » Ces écoles appartiennent aux professeurs ; ils sont les propriétaires de leurs écoles. Les enseignements sont relativement libres : des examens nationaux viennent sanctionner les 12 ans et 18 ans. Ils apprennent « bel et bien à lire, écrire et calculer, mais ils ont tendance à faire leurs apprentissages dans des contextes très concrets. Ils acquièrent également beaucoup de connaissances et de compétences en dehors du cursus classique. Tout jeune de dix ans, je l’ai observé, sait construire un abri, cultiver des légumes, chasser pour se nourrir, confectionner des vêtements simples, etc. »

Contre toute attente, je trouve abordée la problématique de la musique, et notamment la musique électrique (p. 261) « la question musicale qui agite aujourd’hui l’Écotopia tout entière est celle de l’utilisation de l’électricité. » La musique électrique est considérée par certains comme trop gourmande et polluante, endommageant les tympans. Cependant, les Écotopiens qui défendent la musique électrique s’acharnent : « L’invention de petits amplificateurs bon marché réduisit à néant leur premier argument, et le dernier point ne sembla guère impressionner les jeunes musiciens Écotopiens, pas plus que les nôtres autrefois. Le débat fait toujours rage entre les deux clans. » (p. 261)

On découvre ainsi au fil des pages une société qui n’est ni figée, ni uniforme. Les Écotopiens discutent, argumentent, expriment leurs désaccords et leurs émotions. Ils apprennent à les gérer plutôt qu’à les contrôler ou les refreiner. De petits passages amusants pourraient anachroniquement être mis en regard de nos habitudes des réseaux sociaux : « Il n’y a aucune règle d’objectivité, contrairement à la déontologie de nos présentateurs télé ; la majorité des Écotopiens méprisent cette idée comme relevant du « fétichisme bourgeois » et croient qu’on sert mieux la vérité en indiquant d’abord de quel point de vue l’on s’exprime. » (p. 88) D’ailleurs, il n’y a pas de photo dans cette société (p. 151) pour ne pas tricher avec le temps, la mort et la dégradation des corps. Voilà une idée qui, semble-t-il, a fait son chemin jusqu’à nous, contrairement à la majorité de celles contenues dans ce livre.

D’autres aspects de cette société peuvent paraître plus étranges et l’auteur a sans doute voulu insister sur un retour à un état sauvage qu’il fantasmait : par exemple, les Écotopiens, et surtout les Écotopiennes, font l’amour comme ils mangent ou festoient, ce n’est qu’une activité récréative parmi d’autres. Pas de tabou. Pour assumer l’agressivité présumée des mâles et la canaliser, une guerre rituelle est organisée pour laisser s’épanouir dans un cadre réglementaire la rivalité entre les hommes. Les Écotopiens considèrent que la compétitivité des femmes s’affirme dans d’autres domaines, plutôt politiques ou d’organisation du travail, « une tâche à laquelle les femmes excellent ». (p. 153) (je te le fais pas dire ^^)

Quelques petits détails qui, aujourd’hui, sont déroutants : l’utilisation des ressources animales. La consommation de viande, de cuir, est plutôt valorisée, au détriment du plastique.

« Le cuir et la fourrure sont apparemment des matériaux de prédilection – utilisés pour les sacs et les besaces, les pantalons et les blousons. » (p. 42) cependant, un peu plus loin, « les bêtes doivent rester le plus sauvages possible et les gens n’ont apparemment aucun besoin de leur compagnie. » Du coup, les écotopiens chassent pour manger de la viande. (p. 45) La valeur de la viande de cerf possède d’ailleurs des qualités spirituelles (un peu de NewAge dans ce roman, mais pas tant ! Même si, p. 124, le journaliste nous explique que « Certains écotopiens considèrent les arbres comme des êtres vivants, presque au même titre que les êtres humains » Cependant, cette croyance de certains n’empêchent nullement une exploitation rentable et bon marché, mais intelligente, de la forêt.

Évidemment, le journaliste qui part avec beaucoup d’appréhension et s’apprête à découvrir toute sorte d’abus ou de terrible secret, finit par être conquis, par tomber amoureux etc. Mais au-delà du scénario sans surprise, l’alternance de ses notes et des articles composés que la vie en Écotopia, destinés aux lecteurs états-uniens permet toutefois de progresser dans cette suite de description sans trop d’ennui.

Bref, au lieu d’avoir peur en relisant 1984… on pourrait s’amuser et imaginer, rêver en lisant Écotopia. C’est donc l’expérience que je propose. J’envoie ce livre de main en main et chaque lecteur pourra inscrire ci-dessous ce qu’il en aura pensé, ce qui l’aura fait rêver et ce qui l’aura laissé dubitatif.

Publié par

laetitia

Autrice ! de formation en Lettres Classiques, Docteur en linguistique, prof de Français Lettres Classiques, actuellement d'expression écrite et orale. Je souhaite mettre à disposition de tous des cours, des avis et Compte-rendus de lecture, des extraits de mes romans, des articles de linguistique, des recherches en mythologie et religion… et les liens vers la chaine "La Boule Athée" que je co-créai avec mon ex- compagnon et ami.

Une réflexion sur « Écotopia, de Ernest Callenbach »

  1. Ecotopia, le livre, est une description très détaillée de ce que pourrait être une société (Ecotopia, le pays) sobre, libre, harmonieuse bien qu’imparfaite.
    Un peu comme les éco-villages : on est tenté d’y passer quelques jours, mais pas certain de vouloir y vivre durablement. Un peu de recul me permettra peut-être de trancher.
    Libéré de nombreuses contraintes, soumis à de nouvelles basées sur la justice, le bien commun, l’écotopien semble heureux d’avoir tourné le dos à la société moderne. On y a bien compris la nuance entre low-tech et no-tech. On y a établi des interdictions, des obligations, on s’y sent libre (libéré ?), tout semble y avoir été mûrement réfléchi mais tout n’y est pas rose.
    J’ai aimé chaque passage de ce livre (à part l’épisode de l’hôpital qui repose sur un vieux fantasme de mec) qui m’a donné à réfléchir, mais surtout à conforter (dépoussiérer ?) mes convictions.
    Utile.

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