Un livre parfois difficile à suivre tant on se balade dans les méandres de la politique politicienne, des allers et venues du narrateur, tour à tour en prison, en exil, aux commandes… Intéressant toutefois pour les menus détails d’une vie qui n’a plus rien de commun avec la nôtre, en occident aisé, pour les personnages qu’on y croise, les femmes révolutionnaires notamment, et sa relation avec Lénine qui fut tant salie et dénigrée par Staline.
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La Commune, de Louise Michel
Vers la fin de ce passionnant témoignage bigarré, Louise Michel rapporte ce qu’on dit d’elle à son procès :
Un portrait
« Il y a entre elle et Théroigne de Méricourt, la bacchante furieuse de la Terreur, des points de ressemblance… » « Louise Michel est le type révolutionnaire par excellence, elle a joué un grand rôle dans la Commune ; on peut dire qu’elle en était l’inspiratrice, sinon le souffle révolutionnaire (…) Son front est développé et fuyant ; son nez large à la base lui donne un air peu intelligent ; ses cheveux sont bruns et abondants. Ce qu’elle a de plus remarquable, ce sont ses grands yeux d’une fixité presque fascinatrice. Elle regarde ses juges avec calme et assurance. » (p. 365)
Jugement des hommes probablement, qui furent d’ailleurs assez déroutés par la présence des femmes dans les insurrections que Louise Michel ne cesse de souligner ; merci à elle !
Les femmes
« Parmi les plus implacables lutteurs qui combattirent l’invasion et défendirent la République comme l’aurore de la liberté, les femmes sont en nombre.
On a voulu faire des femmes une caste, et sous la force qui les écrase à travers les événements, la sélection s’est faite ; on ne nous a pas consultées pour cela et nous n’avons à consulter personne. Le monde nous réunira à l’humanité libre dans laquelle chaque être aura sa place. » (p. 165) « Pourquoi étais-je là une privilégiée ? Je n’en sais rien, il est vrai, peut-être que les femmes aiment les révoltes. Nous ne valons pas mieux que les hommes, mais le pouvoir ne nous a pas encore corrompues. » (p. 167)
Louise Michel étaient institutrice : « Il y avait à ce moment à ma classe presque deux cents élèves, des fillettes de six à douze ans que nous instruisions ma sous-maîtresse et moi, et de tout petits enfants de trois à six ans (…) on a souvent parlé des jalousies entre institutrices, je ne les ai pas éprouvées ; avant la guerre nous faisions des échanges de leçons avec ma plus proche voisine, mademoiselle Potin donnant les leçons de dessin chez moi, et moi les leçons de musique chez elle, conduisant tantôt l’une tantôt l’autre nos plus grandes élèves aux cours de la rue Hautefeuille. Pendant le siège, elle fit ma classe, lorsque j’étais en prison. » (p. 169)
Louise Michel a lutté et passé pas mal de temps en prison et en exil.
Elle note inlassablement le rôle prépondérant des femmes, notamment dans la prise d’armes du 18 mars (p. 178) « Nous pensions mourir pour la liberté. (…) Tout à coup, je vis ma mère près de moi et je sentis une épouvantable angoisse : inquiète, elle était venue, toutes les femmes étaient là, montées en même temps que nous, je ne sais comment.
Ce n’était pas la mort qui nous attendait sur les buttes où déjà pourtant l’armée attelait les canons (…) mais la surprise d’une victoire populaire. »
Elle raconte ici l’événement du 18 mars où la Garde Nationale fraternise finalement avec les Communeux.ses en révolte.
Peu attentive, pour ma part, aux noms et aux précisions militaires, je suis en revanche fort sensible aux aspects matériels et humains du récit de Louise Michel, entêté dans une liberté de ton qui mêle songeries, réflexion, souvenirs, faits et sentiments, tendresse.
Où est le manifeste anarchiste-communiste de la Commune ?
Je m’attendais à un livre révolutionnaire, un manifeste, un vademecum du changement et du progrès ! On l’y trouve toutefois, à la toute fin de cette édition, dans les appendices :
Aux Communeux, publiés par les proscrits de Londres en 1874
Et c’est fort inspirant. Respirez en le lisant et le relisant.
Mais ce n’est pas de Louise Michel. Sur l’ensemble du récit La Commune, le chapitre éponyme n’en représente qu’un quart. L’avant est long, l’après, la défaite, est poignante et nous y reviendrons. Quelques pages seulement, au centre, pour décrire dans les grandes lignes ce que furent la réalisation et la mise en pratique, de la commune.
Les premières mesures de la Commune vont à l’instruction : « Partout des cours étaient ouverts, répondant à l’ardeur de la jeunesse. On voulait tout à la fois, arts, sciences, littérature, découvertes, la vie flamboyait. On avait hâte de s’échapper du vieux monde. » (p. 208)
Les établissements publics reçoivent alors des fonds et les communards regrettent que les banques ne soient pas déjà nationalisées, sans quoi ils auraient eu davantage encore à redistribuer.
Un petit chapitre où sont entassées les premières mesures, qui rendent l’argent. Parmi celles-ci, notable : « Des pensions alimentaires pour les fédérés blessés en combattant réversibles à la femme, légitime ou non, à l’enfant, reconnu ou non, de tout fédéré tué en combattant ». (p. 204) Mais également les premiers décrets de la lutte pour la laïcité dont elle dit : « l’abolition du budget des cultes et de la conscription ; on s’imaginait alors, on s’imagine peut-être encore, que le mauvais ménage de l’Eglise et de l’Etat, qui derrière eux traînent tant de cadavres, pourraient jamais être séparés (sic) : c’est ensemble seulement, qu’ils doivent en disparaître. » (p. 204) On récupère les ateliers abandonnés, on paye mieux les instituteurs et institutrices, on rémunère de façon juste les nouveaux élus. Pour les femmes : « la femme qui demandait contre son mari la séparation de corps, appuyée sur des preuves valables, avait droit à une pension alimentaire. » (p. 205) et enfin, l’instruction et la science, l’école gratuite pour tous les enfants de la Commune. C’est le chapitre V : premiers jours de la Commune, les mesures et la Vie à Paris.
Un tel programme pourrait nous paraître bel et bien acquis aujourd’hui et pourtant, tout comme on nous serine « des gens se sont battus pour le droit de vote », on pourrait rappeler et chanter sans cesse que bien des gens sont morts pour cette solidarité, ce savoir partagé, cette égalité de traitement – à noter : la pension alimentaire pour la femme qui ne travaillait pas, quelques dizaines d’années après l’horrible code civil.
La lutte
C’est un authentique et poignant récit de lutte permanente pour la liberté, les mots sont près du sol, du froid, de la boue, des baïonnettes, et ceux qui me frappent par leur grande fréquence sont trahison et sang.
« L’empire, les griffes saignantes, s’accrochait toujours. » (p. 42)
« Rouge était le soleil levant » (p. 48) inaugure le chapitre « Réveil ». Les difficiles luttes commencent (ou continuent), Louise Michel est alors âgée de 40 ans, elle n’est pas une jeunette, et pourtant il semble que sa vie commence à la Commune. Voici quelques passages inspirants et même roboratifs ; je suis frappée par une si belle écriture :
« Assez de lâcheté, les lâches sont des traitres,
Foule vile, bois, mange et dors :
Puisque tu veux attendre, attends, léchant tes maîtres,
N’as-tu donc pas assez de morts ? »
(p. 52)
Sur la guerre, qu’on entraîne les pauvres à faire :
« puisqu’il faut des combats, puisqu’on veut la guerre,
Peuples, le front courbé, plus tristes que la mort,
C’est contre les tyrans qu’ensemble il faut la faire :
Bonaparte et Guillaume auront le même sort. » L.M. 1870 (p. 58)
On y trouve rapportées la mort et l’enterrement de Victor Noir, extrait de Les aventures de ma vie de Henri Rochefort, suivi d’une ambiance de fin de règne, qu’on ne saurait que trop reconnaître :
« Comme les gouvernants qui ont besoin de détourner d’eux l’opinion publique, l’Empire faisait autour de lui un bruit continuel : complots, qu’il échafaudait lui-même : bombes, données par des mouchards ; scandales ; crimes, découverts en temps opportun, que depuis longtemps on connaissait et tenait en réserve, ils abondent à certaines fins de règne. » (p. 86)
C’est parce que c’est la fin que les choses deviennent pires. » (p. 419)
Voici le récit passionné de l’avènement d’une nouvelle République qui suit ; des prisonniers cependant, des mécontents, de l’espoir. C’est un peu partout en France que la Commune s’impose : « Strasbourg, investie le 13 août, ne s’était pas encore rendue le 18 septembre. Comme on était ce jour-là dans Paris plus angoissé, sentant l’agonie de Strasbourg qui, blessée, bombardée de toutes parts, ne voulait pas mourir, l’idée nous plut à quelques-uns, plutôt quelques-unes, car nous étions en majorité des femmes, d’obtenir des armes et de partir à travers tout pour aider Strasbourg à se défendre ou mourir avec elle. (…) Bon nombre d’institutrices étaient venues ; il y en avait de la rue du Faubourg-du-Temple que j’ai revues depuis, j’y rencontrai pour la première fois madame Vincent qui peut-être garda de cette manifestation l’idée de groupements féminins » (p. 113-114) A la suite de quoi toutes se retrouve piégées et emprisonnées. Louise arpente les rues avec son amis André Léo.
Face au risque permanent, Louise Michel est armée : « Je déposais d’ordinaire près de moi sur le bureau un petit vieux pistolet sans chien, qui habilement placé et saisi au bon moment arrêta souvent les gens de l’ordre qui arrivaient, frappant à terre leurs fusils ornés de la baïonnette. » (p. 131)
Des placards dans les rues, pas d’armistice, pas d’amnistie, résistance à mort, déchéance du gouvernement, La Commune, Vive la République. (p. 122) et là-dedans, les Bretons sont décrits comme des étrangers à la cause :
« A l’hôtel de Ville, les mobiles bretons, leurs yeux bleus fixés dans le vague, se demandaient si M. Trochu ne débarrasserait pas bientôt la France des criminels qui y causaient tant de désastres afin qu’il leur fût permis de revoir la mer, les rochers de granit durs comme leurs crânes, les landes où s’ébattent les poulpiquets et de danser aux pardons les jours où Armor est en fête. » (p. 127)
« Les voilà revêtus du linceul de l’Empire,
S’y ensevelissant et la France avec eux,
Et le nain Foutriquet, et le gnome fatidique
Cousant le voile horrible avec ses doigts hideux.
Oui, c’était bien l’Empire ! les prisons pleines, la peur et les délations à l’ordre du jour, les défaites changées en victoire sur les affiches. Les sorties refusées ; le nom du vieux Blanqui secoué comme un épouvantail devant la bêtise humaine. » (p. 128)
Puis la fin, rapide : « à cette besogne, qui devait être faite seulement dans la rage du combat, on employa l’armée, ivre de mensonges, de sang et de vin ; l’Assemblée et les officiers supérieurs sonnant l’hallali. Paris fut servi au couteau. » (p. 213) Les Communes des Provinces tombent aussi, notamment à cause des pouvoirs en place : « l’institution des préfectures est funeste à la liberté » (P 235) Marseille, Saint-Etienne, Narbonne, Lyon furent écrasées. Des villes envoyèrent par millions des lettres de réprobation à Versailles. (p. 241) « La Commune était alors la forme qui semblait la plus facile pour assurer la liberté. » (p. 242) « Toutes les villes de France demandaient la fin des tueries (elles ne faisaient que commencer) » (p 245)
« A Limoges, le 4 avril, les soldats d’un régiment de ligne qui y étaient casernés ayant reçu l’ordre d’aller renforcer l’armée de Versailles, la foule les conduisit à la gare, leur fit jurer de ne pas s’employer à l’égorgement de Paris, ils le jurèrent en effet, et remirent leurs armes à ceux qui les reconduisaient, puis retournèrent à la caserne, où devant leurs officiers la ville tout entière leur fit une ovation. » (p. 246)
Et l’on constate toujours les mêmes ressorts :
« Il y a en effet un complot, organisé pour exciter à la haine des citoyens les uns contre les autres, et pour faire succéder à la guerre contre l’étranger la hideuse guerre civile. Les auteurs de cette criminelle tentative sont les drôles qui se gratifient indûment du titre de défenseurs de l’ordre, de la famille et de la propriété. In l’Emancipation de Toulouse » (p. 248)
Et en effet les publications de Thiers n’en finissent pas d’invoquer l’ordre : la cause de l’ordre, le parti de l’Ordre, l’Ordre social (p. 257)
On est pourtant prévenu contre ce programme à venir, celui de Versailles, celui de L’ordre :
« Ce programme, c’est l’esclavage à perpétuité, c’est l’avilissement de tout ce qui est peuple ; c’est l’étouffement de l’intelligence et de la justice ; c’est le travail mercenaire ; c’est le collier de misère rivé à vos cous ; c’est la menace à chaque ligne ; on y demande votre sang, celui de votre femme, celui de vos enfants, on y demande nos têtes comme si nos têtes pouvaient boucher les trous qu’ils font dans vos poitrines, comme si nos têtes tombées pouvaient ressusciter ceux qu’ils vous ont tués. Ce programme, c’est le peuple à l’état de bête de somme, ne travaillant que pour un amas d’exploiteurs et de parasites, que pour engraisser des têtes couronnées, des ministres, des sénateurs, des maréchaux, des archevêques et des jésuites. » (p. 281) « vivre libre ou mourir. » (p. 282)
« Mais l’égorgement commençait en silence. » (p. 292) « Drapeau rouge en tête, les femmes étaient passées : elles avaient leur barricade place Blanche, il y avait là Elisabeth Dmitrieff, madame Lemel, Malvina Poulain, Blanche Lefebvre, Excoffon, André Léo étaient à celle des Batignolles. Plus de dix mille femmes aux jours de mai, éparses ou ensemble, combattirent pour la liberté. » (p. 296)
C’est le retour sanglant de la bourgeoisie, et avec elle, ce sont les mille et mille rois de la Finance… (p. 298) « Quelques enfants, sur les bras des mères, étaient fusillés avec elles, les trottoirs étaient bordés de cadavres. » (p. 304)
La tuerie de masse – Louise Michel se déguise en bourgeoise pour aller voir ce qui se passe de l’autre côté du front – les prisonnières qui boivent dans les bidons d’eau jaunâtre, « prise à la mare de la cour : dans cette mare, les vainqueurs lavaient leurs mains sanglantes et faisaient leurs ordures. Les bords charriaient une écume rose » (p. 330) et dans la prison des femmes, où elle ira : « sur le plancher serpentaient de petits filets argentés, formaient des courants entre de véritables lacs, grands comme des fourmilières et remplis comme des ruisselets d’un fourmillement nacré. C’étaient des poux ! énormes, au dos hérissé et un peu bombé, quelque chose de pareil à des sangliers qui auraient eu la taille d’une toute petite mouche ; il y en avait tant qu’on entendait le fourmillement. » (p. 334)
Après la prison à Satory puis déportation. Sur les drapeaux et sur les murs :
« Vivre en travaillant ou mourir en combattant. » (p. 368)
Voyage sur la Virginie où elle peut échanger avec Madame Lemel : « Entre deux éclaircies de calme où elle ne se trouvait pas trop mal, je faisais part à madame Lemel de ma pensée sur l’impossibilité que n’importe quels hommes au pouvoir pussent jamais faire autre chose que commettre des crimes, s’ils sont faibles ou égoïstes ; être annihilés s’ils sont dévoués et énergiques ; elle me répondit : « c’est aussi ce que je pense ! » et j’avais beaucoup confiance en la rectitude de son esprit, et son approbation me fit grand plaisir. » (p. 385)
En Nouvelle-Calédonie, elle enseigne, elle lit, elle apprend, elle admire – pour partir, elle menace d’aider la révolte des canaques en la racontant partout et comment se comporte l’administration française là-bas. Elle est connue et crainte. Elle repart en France où elle est accueillie par des milliers de personnes.
L’espoir vissé au corps – au cœur
Louise Michel, partout, essaime son récit d’espoir et d’optimisme.
Elle cite un certain Docteur Pallay, de l’Université d’Oxford, à propos de la Commune, disant que la misère ne doit pas disparaître avec l’extinction des malheureux mais bien plutôt par la participation de tous à la vie : « L’Antiquité, disait-il, est morte d’avoir conservé dans ses flancs la plaie de l’esclavage. L’ère moderne fera son temps si elle persiste à croire que tous doivent travailler et s’imposer des privations, pour procurer le luxe à quelques-uns. » (p. 63)
Et puis un extrait des lettres des Internationaux français : « Travailleurs de tous les pays, quoi qu’il arrive de nos efforts communs, nous, membres de l’Internationale des Travailleurs, qui ne connaissons plus de frontières, nous vous adressons comme un gage de solidarité indissoluble les vœux et les saluts des travailleurs de France. » (p. 68)
On trouve critique de la religion, et c’est surtout une critique de l’ivresse, l’ivresse mystique, l’ivresse du sang, « dans toutes les ivresses se font de monstrueuses choses. » « Ce sont des épidémies morales pires que la peste, mais qui disparaitront avec l’assainissement des esprits dans la consciente liberté. » (p. 267) Et pourtant, « Quelle conciliation en effet peut exister entre le long esclavage et la délivrance. Dans dix ou douze églises, montait tous les soirs un chœur immense saluant la liberté. J’en entendis parler avec enthousiasme. Les femmes surtout y exhortaient à la liberté. » (p. 275)
Dieu est démasqué : « et ne me parlez plus de Dieu, le croquemitaine ne nous effraie plus, il y a trop longtemps qu’il n’est plus que prétexte à pillage et assassinat. » (p. 354)
« Souvent, au fond de ma pensée passe l’appel des noms au club de la Révolution – c’est l’appel des spectres, mais voir le progrès éternel, c’est en quelques heures vivre éternellement. » (p. 135)
« Un souffle de tempête les semait, elles ont ramifié, grandissant dans l’ombre et à travers les égorgements, elles sont aujourd’hui en fleur ; les fruits viendront.
Vers 70, avant, après, toujours, jusqu’à ce que soit accomplie la transformation du monde, l’attirance vers l’idéal vrai continue.
Est-ce qu’on peut empêcher le printemps de venir, lors même qu’on couperait toutes les forêts du monde ?
Vers 70, Cuba, la Grèce, l’Espagne revendiquaient leur liberté : partout, les Esclaves allaient secouant leurs chaînes, les Indes comme aujourd’hui se soulevaient pour la liberté.
Les cœurs montaient assoiffés d’idéal ; tandis que les maîtres plus implacables armaient leurs meutes inconscientes, les entraînant sur le gibier humain, toujours noyée dans le sang, la révolte renaissait sans cesse ; c’était partout une marée montante vers l’étape nouvelle et plus haute, en vue toujours sans qu’elle soit encore atteinte.
Les répressions déchaînées, plus féroces et plus stupides à mesure que la fin arrive, sollicitaient, comme nous le voyons encore, le pouvoir affolé et croulant.
En novembre 70, les cachots de Russie regorgeaient. Des hommes, des femmes appartenant comme grand nombre d’entre eux à la jeunesse des écoles avaient adhéré à l’Internationale ; ils essayaient d’éveiller les moujiks courbés depuis si longtemps sur la dure zemlia. » (p. 161)
« c’est que le pouvoir est maudit, c’est pour cela que je suis anarchiste. » (p. 201)
« Minute par minute, le vieux monde s’enlise davantage, l’éclosion de l’ère nouvelle est imminente et fatale, rien ne peut l’empêcher, rien que la mort.
Seul un cataclysme universel empêcherait l’éocène qui se prépare.
Les groupes humains en sont arrivés à l’humanité consciente et libre : c’est l’aboutissement.
Les juges vendus peuvent recommencer les procès de malfaiteurs pour les plus honnêtes, faire asseoir des innocents au prétoire, en laissant les vrais coupables comblés de ce qu’on appelle les honneurs, les dirigeants peuvent appeler à leur aide tous les inconscients esclaves, rien, rien n’y fera, il faut que le jour se lève et il se lèvera. » (p. 419)
« Nous sommes aujourd’hui plus asservis que le jour où l’Assemblée de Versailles trouva trop libéral le gnome Foutriquet, mais l’idée se fait plus libre et plus haute toujours. (…) Haut les cœurs ! Pour la sainte indépendance, camarades, levons-nous !
Aujourd’hui 2 janvier 1898 où je termine ce livre, la photographie ouvre la route, les rayons X qui permettrent de voir à travers les chairs, ce qui tue la vivisection au moment où disparaît la férocité chez les peuples, pense-t-on que la volonté, l’intelligence humaine ne sera pas libre ? (…)
Les mondes aussi, grâce à la science, livreront leurs secrets et ce sera la fin des dieux. L’éternité avant et après nous, dans l’infini des sphères poursuivant comme les êtres leurs transformations éternelles. Courage, voici le germinal séculaire.
Que cela paraisse ou non possible à ceux qui ne veulent pas voir voguer dans nos toruments les premiers rameaux verts arrachés à la rive nouvelle, la désagrégation de la vieille société se hâte.
Avant que sur le livre de pierre ou sur la tombe de Pottier on ait gravé ces vers terribles :
Je suis la vieille anthropophage
Travestie en société
Vois mes mains rouges de carnage,
Mon œil de luxure injecté.
J’ai plus d’un coin dans mon repaire
Plein de charogne, et d’ossements,
Viens les voir ; j’ai mangé ton père,
Et je mangerai tes enfants.
Pottier
Oui, avant même que la malédiction soit gravée, la vieille société ogresse peut-être sera morte, l’heure étant venue de l’humanité juste et libre, elle a trop grandi pour rentrer dans son sanglant berceau. » (p. 425)
Notes pour plus tard : penser à relire Vallès, Elisée Reclus, Eugène Varlin et autres…
Editions La Découverte Poche – conforme au texte de l’édition originale Paris Stock 1898
Eloge du carburateur, essai sur le sens et la valeur du travail
Matthew B. Crawford, 2009
Par Louise Baillon
« Matthew B. Crawford est philosophe et réparateur de motos. » Ces quelques mots présentent l’auteur en quatrième de couverture, et d’une certaine manière, tout y est dit. Il n’a pas été l’un puis l’autre, il est l’un et l’autre, et pas seulement pendant une même période de sa vie : il est à la fois philosophe et mécanicien, simultanément et indissociablement. Cette double identité, qui pourrait être contradictoire, est en réalité la source et l’enjeu de sa réflexion. Il souhaite se pencher sur « le savoir-faire manuel et le rapport qu’il crée avec le monde matériel », c’est-à-dire que l’acte de fabriquer ou de réparer sera analysé dans sa dimension intellectuelle, mais aussi morale, culturelle et politique.
J’ai souhaité écrire au sujet de ce livre pour deux raisons. D’une part, c’est un excellent livre, écrit avec la clarté qui caractérise les penseurs soucieux de leur lecteur, et son contenu résonne fortement avec l’ambition de Dévisse & Lis ; en effet, comme le déclare son auteur, « ce livre s’intéresse à l’expérience de ceux qui s’emploient à fabriquer ou réparer des objets ». Sa réflexion philosophique est toujours située, jamais abstraite, et fait place aux gens dans leur singularité, tout comme nous cherchons dans notre association à susciter des récits de réparation qui mettent en avant la dimension émotionnelle et humaine de ces activités. D’autre part, il est un jalon important dans mon parcours personnel, parce qu’il répond à des interrogations centrales dans mon quotidien et m’aide à penser mes propres choix de vie. Je vais donc essayer de tenir ensemble ces deux dimensions, de la même manière que Matthew Crawford tient ensemble la mécanique et la philosophie.
L’auteur a quitté un think tank pour un atelier de réparation de motos ; j’ai quitté l’enseignement pour quelque chose de manuel et d’artisanal. Voilà pourquoi j’ai eu un sentiment de familiarité avec lui, tout au long du livre ; j’ai eu l’impression que, si je le rencontrais, le courant passerait – malgré ma méfiance à l’égard des engins motorisés et du culte de la vitesse. Dans son premier chapitre, « Bref plaidoyer pour les arts mécaniques », il analyse la satisfaction toute particulière que procure le travail manuel, laquelle est liée au fait que celui qui s’y adonne y trouve sa propre réalisation concrète dans le monde. Loin de louer une image idéalisée du geste noble de l’artisan, il observe que le plaisir des « arts mécaniques » est aussi un plaisir intellectuel. Voilà donc une personne qui a ressenti comme moi ce paradoxe et cette évidence : lorsqu’on applique son intelligence à une tâche manuelle, on ne réfléchit pas moins, mais on réfléchit dans une relation avec le monde qui rend notre satisfaction plus réelle.
Cette question du rapport à la réalité – au passage, on pourrait peut-être reprocher à Crawford de réduire « le monde » au monde des objets, mais il manie aussi les références philosophiques avec une fluidité qui prouve bien qu’il ne néglige pas l’importance des notions abstraites – est abordée par l’auteur à travers l’idée d’indépendance. La traduction retient ce terme, mais propose aussi des synonymes (« autonomie ») et conserve parfois une référence à l’expression américaine (« self-reliance »). Fabriquer ou réparer des objets, c’est se confronter directement aux contraintes du réel et en tirer une indépendance paradoxale, car elle se fonde sur la conscience de notre responsabilité vis-à-vis des objets. Acheter un meuble, ce n’est pas du tout la même chose que de le fabriquer, ni en termes d’investissement émotionnel, ni temporel, ni symbolique.
La conséquence logique de cette idée est une critique de la société de consommation, « car il semble bien que la culture de la consommation soit intimement liée à une certaine idéologie de la liberté. Ce qu’on nous offre, c’est au fond la promesse de nous libérer de tous les fardeaux physiques et mentaux qui encombrent nos relations avec ce que nous possédons, et d’ouvrir ainsi la voie à la réalisation de nos véritables aspirations. Le problème, c’est que cette libération apparente élimine les occasions de faire l’expérience directe de notre responsabilité à l’égard de notre environnement matériel » (p. 70). Cette analyse du consumérisme, si elle n’offre pas une radicale nouveauté, convainc facilement car elle reste ancrée dans l’expérience de l’auteur et perceptible de manière très concrète dans notre quotidien.
En revanche, les liens que la réflexion de Matthew Crawford tisse entre indépendance, liberté et responsabilité sont à mon sens ce qu’il propose de plus personnel et de plus contemporain. C’est aussi dans cette dimension de son livre que j’ai trouvé le plus d’échos à ma propre expérience.
Par exemple, il voit dans l’objectivité des critères de réussite – la moto roule, le violon sonne – une caractéristique de l’artisanat qui présente un intérêt pédagogique majeur, perdu de vue par le système éducatif américain. Le fait que le jugement du réel soit remplacé par des évaluations aux critères changeants et souvent flous, à la fois dans la scolarité et dans le monde du management actuel, ne peut que signaler une perte de notre prise sur le monde : tirer fierté d’une bonne note, ce n’est pas du tout la même chose que de tirer fierté d’un objet bien exécuté et utile. Toutes ses remarques sur l’absurdité de l’éducation donnée aux élèves, puis aux étudiants, me rappellent douloureusement mes années d’Éducation Nationale, mais aussi m’aident à mieux comprendre ce que j’ai à reprocher au « système » ainsi mis en cause. J’ai eu souvent l’impression d’une déconnexion totale entre le monde et la classe ; en cours de français, on peut attribuer cela à la relative gratuité des études de littérature, ou à la vanité de cet objectif qui consiste à apprendre aux élèves à bien écrire à l’heure de l’intelligence artificielle. Cependant, l’univers littéraire tout comme les méandres de la grammaire ont leur place dans le monde, et je n’ai jamais pensé qu’il était inutile pour les élèves de s’y pencher. Mais alors, d’où venait ce sentiment de vacuité ? A lire Matthew Crawford, il me semble que c’est cette perte d’indépendance et de prise sur le réel qui m’affectait : les élèves ne comprenaient pas le sens des programmes, ni des épreuves, oubliaient tout une fois le test passé, mais attachaient une importance démesurée à la moindre note… Je vois ici la confirmation de ce qu’affirme Matthew Crawford : « Quand l’unique objectif de l’éducation devient la production de diplômes plutôt que la promotion du savoir, […] on arrive ainsi à une véritable indifférence intellectuelle chez les étudiants ». Qui croit encore en France que le bac sanctionne un niveau réel ? Il constitue, depuis un moment déjà, comme tout le monde le sait, un symbole creux, mais qu’on érige en véritable rite de passage en lui conférant une importance proportionnelle au ridicule toujours croissant de son contenu.
Ces dernières années, les réformes de l’épreuve de français de fin de première ont abouti à un examen idiot où la classe doit passer une année entière à bachoter texte après texte – quelle que soit la créativité de l’enseignant, c’est ennuyeux pour tout le monde – afin que l’élève puisse recracher l’une des analyses de l’année, en la comprenant ou pas, peu importe. Ensuite, il doit présenter l’une de ses lectures dans un court exposé, exercice où un enfant de huit ans un peu dégourdi réussirait à merveille. Quel est le sens de ce cirque, et que peuvent penser d’eux-mêmes les élèves soumis à cette mascarade ? Il m’a paru évident, sur la fin, que cette épreuve préparait en réalité les adolescents à se présenter à l’heure devant la salle dite, à s’habiller correctement, à apporter le matériel prescrit et à réciter la leçon apprise, bref à devenir des imbéciles obéissants. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai démissionné, et je trouve dans les analyses de Matthew Crawford une confirmation : « la routine universitaire habitue les jeunes gens à accepter comme un état de choses tout à fait normal le décalage entre la forme et le contenu, les représentations officielles et la réalité ». J’enverrais bien un exemplaire à mon ancien inspecteur académique…
Dernier point, je vois un lien fort entre les convictions professées par Matthew Crawford et le mouvement des bifurcations écologiques et autres retours à la terre, auquel il me faut bien reconnaître que j’appartiens. Certes, relier le souci écologique avec l’éthique d’un réparateur de motos peut paraître un peu audacieux, mais il n’en reste pas moins que la triade liberté/indépendance/responsabilité susmentionnée décrit à merveille l’engagement des néo-paysans, voire des zadistes, Soulèvements de la terre, etc. L’appel à la désertion des ingénieurs d’agroParisTech, par exemple, relève d’un peu des trois : il s’agit de sortir, avant d’être coincés par les obligations financières, d’un parcours à leurs yeux irresponsable car les métiers qu’il promet sont destructeurs. L’indépendance s’acquiert alors en mettant les mains dans le cambouis, ou dans la terre, peu importe… Il s’agit, pour eux comme pour le philosophe-mécanicien, de récupérer de la « capacité d’agir humaine » (« human agency » dans le texte original de Crawford), celle qui nous met en lien véritable avec le monde.
De mon côté, je pense que ces « désertions », tout comme la mécanique dans cet essai, ont pour point commun de fusionner des enjeux intimes et une dimension politique, dans ce fameux « sens noble du terme ». C’est aussi l’exploration de cette intrication qui m’intéresse dans l’essai de Crawford : la question n’est pas vraiment que nos choix individuels aient des conséquences collectives, mais plutôt que notre réalisation en tant qu’individu est elle-même l’expression d’une nécessaire politique intérieure.
Par Louise Baillon
Perspectives Low TECH










Les Mains vides, de Elio Possoz
Les mains vides, de Elio Possoz
Merci à Louise pour ce joli prêt de livre ! Les échanges sont fructueux et on ne fait rien tout seul !
C’est d’ailleurs sur de longs remerciements que s’achève ce livre : « Enfin, ce livre est aussi le fruit d’échanges et d’un soutien (parfois matériel) qui dépasse largement le seul nom inscrit sur sa couverture : je n’arriverai pas à citer tout le monde, mais on y trouvera… » (p. 283)
Près de trois cents pages d’un périple enrichissant dans un reste de France future qu’on devine finalement peuplée de diverses communautés, un récit dans une langue qu’on pourrait imaginer être la nôtre dans cent ans, deux cents ans… un récit à la deuxième personne du singulier, qui cueille et entoure avec chaleur la personne que l’on suit, dont on ne connaîtra jamais le genre, grâce à une grammaire nouvelle et fleurie. On y parle de notre langue qui évolue-ra :
(p. 80) à propos d’un personnage nommé Vautour
« Vautour – pourtant, il a ton âge, grosso tempo – utilise souvent des termes désuets, comme camarade ou putain, tu te demandes où il a chiné ça et te dis que c’est peut-être sa malédiction d’antiquaire, ce qui expliquerait aussi son affirmation si marquée de sa grammaire mec. »
(p. 149) on imagine aussi des expressions amusantes, type
« il est copain comme macron »
Et on y espère, non sans stupéfaction, la fin de la viande…
(p. 54) « Un soir à la Tisane se tint l’un de ces cours de veillée rassemblant les jeunes et les autres de toutes les colocs. Ce fut sous la pergola, alors que le soleil se couchait, dans l’un de ces douceurs de velours qui permettent alors de profiter du dehors. Lorélène (tête grise de la coloc) raconta aux marmailles les années vieilles, le début du siècle et la société du Grand Gâchis. El raconte les maïs s’étendant plus grand que les collines, arrosés par des machines comme des insectes géants animés par le pétrole et l’électricité.
– pourquoi ils l’arrosaient ?
-c’était du maïs bleu comme not’ ?
Et El d’expliquer que c’était un maïs jaune, gros et gras, énorme, qu’on pouvait se perdre dans ses rangées et que ses épis étaient de petits mollets du dieu des Incas.
Et que tout ce maïs servait à nourrir les vaches, les porcs, les animaux, qui ensuite étaient – la conteuz jusque-là fluide hésite, gênée – mangés par les humains.
Moment de stupeur. D’incrédulité. Un gloussement de malaise, parti de la droite, contamine quelques marmottes.
L’une d’elles, enfin, l’air très sérieux, chevelure brun bouclé, pomme d’Adam déjà formée, se redresse et demande :
- Pourquoi les humaines ne mangeaient pas directement le maïs ?
- Peut-être qu’els n’avaient pas le bon probiote à l’époque ? »
On y dépeint en effet des humains conscients de leur organisme et qui innovent véritablement – ainsi cherche-t-on par exemple à se faire piquer par les parasites afin de les vacciner eux aussi :
(p. 93) « On a même un cocktail avec une bactérie anti-paludéenne. C’est le même principe : elle ira contrer le développement des plasmodia chez les moustiques qui te piqueront, et se transmettra à leur descendance.
Tu réponds que oui ; comme tous les nomades du Sud, on t’a encouragé à propager ce genre de probiote. (…) »
On sent bien que l’auteurice, sinon appelle de ses vœux, du moins, rêve tout haut d’une société humaine partageuse, égalitaire, et surtout responsable. Les allusions aux courants idéologiques qui nous intéressent sont claires : ici, zapatistes, anarchistes, communistes expérimentent de nouvelles façons de faire société, commentent, critiquent, améliorent ou sombrent dans une catastrophe naturelle, une inondation ou un incendie. J’y retrouve Bernard Friot, appelé Bernarde Friot, la Friote, et la critique de ses fameux passages de niveau qui m’avait tant intriguée, et quasi convaincue, à l’époque.
La réflexion est assez fine et loin d’un rêve totalitaire fanatique. Néanmoins, la cohabitation de différents modes de gouvernances peut parfois poser problème, comme soulevé ici :
(p. 257) « Comme tu as eu le temps ces derniers jours de te plonger dans des bouquins qui traînaient, dont un de la Friote, tu remarques :
– mais Friot, dans sa pensée, envisageait la collectivisation de l’ensemble de l’économie… ? La propriété privée productrice n’était pas censée demeurer ?
– C’est vrai, mais le régime est issu d’un compromis entre les réformateurs et un certain nombre de coopératives agricoles et industrielles qui ont joué sur l’ambiguïté de leur statut et leur poids économique pour que la collectivisation s’arrête à leur porte. »
Sociaux traitres… encore ?
J’ai bien aimé la tendresse pour l’humanité, la confiance que je continue d’éprouver aussi :
(p. 259) « –Mais comment vous faites, vous, quand vous voulez un objet, je ne sais pas, disons… un livre, ou… une clé à molette ?
-Eh bien… je vais le prendre dans ma casa ou à la bibliothèqe ou à l’outithèque de la communa. Et quand je n’en ai plus besoin, je vais le redéposer.
– mais si le livre que tu veux ou la clé à molette a déjà été pris par quelqu’un ?
– Je fais autre chose. Je peux inscrire une demande de réservation aussi, et même demander directement à l’emprunteuz de me le porte quand el aura fini de l’utiliser.
– Bon, et si tu veux quelque chose… mettons… que tu ne pourras pas rendre, un consommable, comme du sucre ?
– les Coordos de Bassins se mettent d’accord pour répartir les stocks que nous arrivons à avoir grâce à des communas productrices, ou en échangeant avec des corporations. Chaque communa se retrouve donc avec un stock de sucre, que les mana-dépôts vont réceptionner puis répartir entre les foyers en fonction du nombre d’habitants. Cela fonctionne comme ça dans la plupart des endroits que je connais, mais dans d’autres, surtout de petites communas, touste peuvent venir prendre ce qui leur plaît dans le dépôt, au risque que les plus retardataires se trouvent lésés, en pariant sur le fait que les personnes lésés ne soient jamais les mêmes. L’état des stocks d’arrivée est toujours mentionné, si bien que cela joue sur la responsabilité individuelle de ne pas prendre plus que ses besoins pour laisser la juste part aux autres.
– et ça marche ?
… tu serais étonnée comme cela peut fonctionner… »
Mais ce n’est pas que le doux rêve. On y critique ce qu’on nous a vendu comme la science-fiction désirable :
(p. 138) « Les vieux romans que nous avions t’horrifiaient – souvenir – par leurs trop grandes étrangetés de gâchis. La violence des relations pré-corazon, l’absurdité des enjeux de propriétaires te laissaient de marbre. Et les récits de maintenant… pleins de chants convenus, de « réalisme anarchiste », de peinture grossière des antagonistes vertis… ne t’ont jamais permis de te détacher du soupçon qu’il s’agissait d’UT, d’encre et de papiers bien mallouées.
Tu demandes tout de même à Rhéa :
- Ça parle de quoi ?
- – c’est une… – elle cherche le mot -eutopia, je crois ? L’auteur veut nous proposer un univers désirable, quasi-parfait.
- – Et comment fonctionnerait cet univers ?
- Il imagine une société spatiale où les sapiens seraient servis par des robots et des grands vaisseaux menés par des intelligences artificielles. Els seraient quasiment immortels et n’auraient pas à travailler, simplement à se divertir et créer.
- Et les joules pour faire fonctionner tout ça ? Et les ressources minérales ?
- Les robots les produisent, les extraient, les recyclent, l’auteur imagine qu’on a atteint la Circularité.
- A, la fameuse ! Et personne ne vit à côté des mines ou des usines, j’imagine ?
Rhéa hausse une épaule, te répond avec une moue amusée ;
- C’est l’espace ! »
Et bien entendu, le vieux monde et ses réflexes n’a pas disparu, mais cohabite bon an mal an… notre personnage passe chez les Vertis, ceux qui fonctionnent encore dans la hiérarchie et la propriété.
(p. 155) « quand tu manques de glisser dans un mouvement mal maitrisé par la fatigue, quand tu ne sais plus où poser les pieds assurés, sur ce troisième toit que vous nettoyez, tant il dégouline de flotte que vous avez répandue à mesure de vos grands gestes de perches et de seaux ; quand tu sens ton dos te faire mal et ton corps appeler les calories en manque, tu lâches, abandonnes, poses ta raclette et te diriges tout courbé vers la trappe de sortie.
Lou Jourdanienne te jette un regard étonné – non : effaré. Bredouille un « no, l’heure… » ponctué de ses mains croisées.
Le mana t’alpague d’un « ce n’est pas la pause » et tu es bien forcé d’énoncer :
« ben si, puisque j’arrête. Ce n’est plus prudent. Je fatigue. »
L’autre ne comprend pas. « Ce n’est pas la pause ! », il répète. Puis il fait tourner son index à la manière d’une aiguille d’horloge et dit : « Encore une heure et demie. »
C’est à ton tour de ne pas comprendre, pauvre chérie fleur ayant toujours poussé sauvage. Tu hausses les épaules. « Je reviendrai plus tard alors. »
Et tu descends l’échelle de service. »
Ne pas travailler plus que de raison, ne pas rester assis de telle heure à telle heure, ne pas céder à l’horloge, faire son dû, participer autrement. Ça me fait rêver !
Et alors ? Comment est la vie chez les Vertis ? Les verticaux ?
(p. 160) La Boulangière raconte : « Beaucoup ne croient pas qu’autre chose est possible. Les ondes radiot appartiennent aux Verticaux, ils contrôlent les autorisations et ce qui est diffusé dessus. Ce qu’ils appellent la « propagande anarchiste » est décrédibilisé. Des travailleurz, des volontaires, des réfugiéz pensent souvent que nous vivons sans médecine ni électricité, que nous sommes sales ou que nous passons notre temps à nous disputer. Les Vertis disent même à notre sujet que le meurtre est permis et que l’on arrache les enfants à la naissance pour les mettre en dortoir. »
Tu es horrifiée, comprends mieux les regards que l’on jetait vers toi lors de ton arrivée dans le Rhône. Lou Boulangière continue :
« Et puis il y a cels qui veulent els aussi vivre sans travailler, se casser le dos ou vivre dans la poussière, et qui pensent que si els obéissent assez longtemps aux propriétaires, els deviendront un jour pareilles, els pourront vivre avec des volontaires à leur service, ou leurs enfants le pourront. »
Tu as du mal à croire à cette histoire que ta nuque en a mal de se tendre vers la bouche qui la raconte. »
« Bien sûr, reprend lou boulangière, les volontaires, les travailleurz restent la plupart du temps volontaires et travailleurz toute leur vie, et leurs enfants le sont aussi. Et on n’a jamais vu un propriétaire ou enfant de propriétaire devoir nettoyer la merde ou boire de l’eau non filtrée. »
Et voilà pourtant bien résumée l’époque que nous vivons !! 😀
Alors, nouveau récit qui donne envie ? Essai Solarpunk ? Pas vraiment ! Rien n’est rose, tout est en demi-teinte et questionné avec finesse et dans des mots qui deviendront peut-être les nôtres un jour. Bravo, bravo !
Pour une société écologique, Murray Bookchin
Je découvre avec grand plaisir Murray Bookchin au détour d’une émission radiophonique et emprunte le seul livre que je trouve à la B.U., un recueil de textes publiés entre 71 et 76 :
- Au-delà de la rareté
- Spontanéité et organisation
- Vers une technologie libératrice
- Écologie et pensée révolutionnaire
- Pour une société écologique
- À propos du mouvement écologique, pouvoir de détruire, pouvoir de créer
- La « crise de l’énergie », mythe et réalité
- Énergie, « écotechnocratie » et écologie.
Malgré son côté daté, années 70’, il expose des idées qui pourraient paraître innovantes encore aujourd’hui, puisque l’ordre du monde, loin de concrétiser les ambitions peace and love (oxymore ^^) des années 70’ s’est plutôt fortement capitalisé et que les inégalités se sont désespérément creusées.
Alors, pourquoi le lire ? Au-delà des idées de gauche rebattues, j’y ai trouvé tout de même quelques pistes étonnantes, parfois rafraichissantes, surtout au regard des préjugés que je pouvais avoir, et je parle préjugés plutôt positifs.
Une critique de la gauche… encore, et déjà !
La critique acerbe et amère de la gauche, des communistes et des socialistes surtout, c’est devenu la tarte à la crème rance… Cependant, pour M. B., et compte-tenu du contexte, l’attaque est directe : le problème de l’Etat tout puissant du modèle communiste, c’est le risque qu’il présente de ne faire que renforcer, d’après lui, la domination écrasante, uniforme et univoque d’une seule classe, gouvernante et donc par définition – presque – oligarchique. Non seulement, il faut donc abolir le capitalisme, mais également l’Etat-Nation ! Ainsi s’oppose-t-il à la nationalisation des entreprises puisqu’elle reviendrait à seulement déplacer la domination et le monopole, ainsi que la propriété des moyens de production – c’est d’ailleurs, d’après lui, une des raisons de l’échec des soviétiques.
De même, je ne m’attendais pas à trouver en Bookchin, présenté comme anarchiste, un rouge aussi peu révolutionnaire, et l’argument n’est pas stupide : à l’examen scrupuleux de n’histoire, nos révolutions européennes n’ont fait que permettre le remplacement d’une classe par une autre.
Et pourtant, il appelle de ses vœux un changement radical. Comment faire ?
Entrons un peu dans le texte, qui développe une idée de révolution par le bas, spontanée, contagieuse, qui surgit, émerge et finit par tapisser le réel…
Qu’est-ce que cette spontanéité ? « c’est un comportement, des sentiments et des pensées libres de contraintes externes, de restrictions imposées. » (p. 54)
(p. 48) Jusque-là, les révolutions n’ont fait que remplacer une domination par une autre, elles n’ont fait que remplacer le règne d’une classe par celui d’une autre. Il faut viser une véritable révolution, non prolétarienne justement, « car elle ne sera plus l’œuvre d’une catégorie particulière de créature de la société bourgeoise, de la morale du travail, de la discipline de l’usine, de la hiérarchie industrielle et de ses valeurs. La révolution sera une révolution du peuple selon la signification authentique de ce mot. » (p. 50)
Son idée phare qui revient souvent : « A notre époque, qui est celle de la révolution finale, généralisée, la technologie, qui a dépassé l’ère de la rareté, rend possible d’établir immédiatement l’intérêt général sur les bases solides de l’abondance matérielle pour tous et de la suppression du travail en tant que malédiction inhérente à la condition humaine. »
Voilà l’une des idées phares de Bookchin, la rareté :
Au-delà de la Rareté
Cet au-delà de la rareté, ce n’est ni l’abondance ni la surconsommation, c’est le stade où les populations n’auraient qu’un moindre besoin de travailler pour répondre à leurs besoins clairement identifiés, comme l’avaient défini les Grecs, eux qui « méprisaient les sociétés ou les individus en proie à des désirs illimités. » (p. 13)
Quand l’aspiration à la liberté devient plus importante que l’aspiration à la justice, c’est mauvais signe.
Selon Bookchin, l’idéologie bourgeoise est aujourd’hui composée d’éléments anciens provenant de la domination, si anciens qu’on les prend parfois à tort pour des constituants de la « nature humaine » : il s’agit des valeurs de la hiérarchie, du sexisme et de l’esprit de sacrifice.
Je note que ce sont des éléments piliers des religions du Livre ^^
Or ces 3 éléments ne disparaitront pas, ni dans l’instauration d’un état socialiste ou même ouvrier, ni dans une révolution réformatrice.
Alors qui sont les bourgeois ? « Quiconque vit dans une société bourgeoise a des « origines bourgeoises », qu’il soit ouvrier ou étudiant, jeune ou vieux, noir ou blanc. Dans quelle mesure on devient un bourgeois, cela dépend exclusivement de ce qu’on accepte de la société bourgeoise. Dès lors que les jeunes rejettent la consommation, la morale du travail, la hiérarchie et l’autorité, ils sont plus prolétariens que le prolétariat. » (p. 39)
On l’aura compris, la bourgeoisie et l’ordre bourgeois, c’est l’acceptation, voire la vénération de la hiérarchie.
Pouvons-nous sortir de l’ordre bourgeois ?
Pour Bookchin, nous assistons à une nouvelle ère des Lumières, un Eclairement « qui met en question non seulement l’autorité des institutions et des valeurs établies mais l’autorité en tant que telle (…) cet éclairement « décompose lentement la famille patriarcale, l’école en tant que système de socialisation répressive, l’institution de l’Etat et la hiérarchie de l’usine. » (p. 51)
Or, justement, cet au-delà de la rareté qui semble accessible dans les années 70’, pourrait permettre de sortir de la hiérarchie… et de l’ordre bourgeois :
« Dès lors que la cybernétique et l’automatisation permettent de réduire presque à rien le travail, rien ne peut apparaître plus inepte à la jeunesse que de trimer pendant toute une vie. Dès lors que l’industrie moderne est en mesure de produire l’abondance pour tous, rien n’apparaît plus pervers aux pauvres que d’avoir à passer toute leur vie dans la misère. Dès lors qu’existent les ressources qui permettraient l’égalité sociale, l’assujettissement dans lequel sont maintenues les minorités ethniques, les femmes et les homosexuels est ressenti par eux comme un crime. Des contradictions de ce type, on pourrait en énoncer autant qu’il a surgi de problèmes qui font les affres actuelles de notre société. Dans son effort pour maintenir la rareté, le travail, la pauvreté et la soumission en dépit de la possibilité croissante de dépasser la rareté et de vivre dans le loisir, l’abondance et la liberté, le capitalisme se révèle de plus en plus clairement comme la société la plus irrationnelle, la plus factice de l’histoire. La société apparaît désormais comme une force totalement aliénée, autant qu’aliénante. » (p. 28)
Aujourd’hui, les Etats-Unis occupent une place prépondérante, celle occupée par la France au XVIIIè-XIXè, l’Angleterre au XVIIè ou la Russie au Xxè : le colosse industriel qui fournit plus de la moitié de la production mondiale avec à peine plus de 5% de la population mondiale ET le centre de la révolution sociale qui peut balayer la société hiérarchique. (p. 36) La crise actuelle (on est dans les années 70’) peut tout bouleverser : « Dans sa logique ultime, la lutte de libération des Noirs est la lutte contre l’impérialisme, de même, la lutte pour l’équilibre écologique est la lutte contre la production marchande, de même encore, la lutte pour la libération des femmes est la lutte pour la liberté humaine. » (p. 37)
Le mode de vie utopique peut être prôné avec le rejet de l’ordre bourgeois, c’est-à-dire entre autres, la répression sexuelle, la monogamie, la vie urbaine, la compétition, la propriété, la hiérarchie et l’Etat. (p. 29) Autrement dit, « le révolutionnaire doit se poser le pb du style de vie s’il tient à préserver son intégrité et à disposer des ressources psychologiques qui l’empêcheront de laisser subvertir le projet révolutionnaire par les valeurs bourgeoises. » (p. 29)
Bien sûr, Bookchin n’est pas naïf et évoque les difficultés… : Il est en effet difficile de sortir de l’état de dépendance :
« la dépendance existe toujours. Mais si l’on veut comprendre la distinction entre domination et complémentarité, il est essentiel de voir comment et pourquoi elle existe. » Et en effet, les enfants, les personnes âgées dépendant des autres plus vaillants et adultes. « Dans la société hiérarchique, la dépendance entraîne habituellement l’assujettissement de l’autre et le déni de son identité. Les différences d’âge, de sexe, de mode de travail, de niveau de connaissance, de penchants intellectuels, artistiques et affectifs, d’apparence physique, etc. – toute cette infinité diversité qui pourrait donner matière à une constellation de relations et d’interdépendances enrichissantes – tout cela est reformulé en un système objectif d’autorité et d’obéissance, de supériorité et d’infériorité, de droits et de devoirs, de privilèges et de privations. » (p. 67)
Par ailleurs, il semble difficile de dépasser son moi dominateur… « le moi occidental, en tout cas sous ses formes masculines, est un moi d’appropriation et de manipulation tant dans sa définition de lui-même que dans la définition de ses relations. » (c’est un peu plus étendu, bien que pas absolument répandu) (p. 43)
L’anarchie s’oppose ici avec beaucoup de clarté à la hiérarchie
Un peu de subtilité pour comprendre où veut en venur Bookchin : dans le contexte actuel, une revendication du moi n’est pas nécessairement une revendication égoïste.
Le mouvement socialiste est à la traîne… et comprend mal la contre-culture (des années 70’) Il aurait tendance à fustiger l’individualisme bourgeois alors qu’il est mal compris : « qualifier d’individualisme bourgeois » la revendication du moi en train d’émerger est une grossière méconnaissance des aspirations existentielles les plus fondamentales à la libération. Le capitalisme ne produit pas des individus mais des atomes égoïstes. Méconnaître ainsi la revendication d’une société auto-gestionnaire et réduire à une vision économiste de la « liberté » les aspirations du sujet mène tout droit à ce communisme grossier que le jeune Marx flétrissait si justement dans ses manuscrits de 44. » (p. 46)
Voici donc exposé dans ses grandes lignes le contexte du concept de municipalisme libertaire pour lequel Bookchin est connu.
Le Municipalisme Libertaire
Le municipalisme libertaire veut ressusciter la politique dans le sens ancien du terme : construire et étendre la démocratie directe locale de sorte que les simples citoyens prennent des décisions relatives à leur communauté et à la société dans son ensemble.
En somme, il faut créer des structures à côté – cela fonctionnerait dans un fédéralisme organisé entre communes. L’assemblée confédérale aurait un rôle exécutif et administratif.
Une excellente émission explique ce concept à force de schémas et illustrations :
Mais on ne peut s’empêcher de penser que tout ce concept repose sur le pari d’une technologie au service de tous, bien pensée et aux bénéfices intelligemment répartis sur la planète. Or, force est de constater, cinquante ans plus tard, que tel n’a pas été le chemin emprunté, ni toujours, ni partout.
Aussi la technophilie de Murray Bookchin peut-elle paraître bien souvent obsolète !!
Malgré quelques précautions oratoires que je retranscris ici : « Je ne prétends nullement que la technologie soit nécessairement libératrice ni constamment profitable au développement de l’homme ; pas plus que je ne crois que les machines et la mentalité technologique nous condamnent à être leurs esclaves (…) ce que je veux montrer c’est qu’un mode de vie organique dépourvu d’armature technologique serait aussi incapable de fonctionner qu’un homme dépourvu de squelette. » (p. 81) B. M. parle tout de même de technologie libératrice !! D’ailleurs, Marx et Engles n’écrivent-ils pas, en 1846 que le développement des forces productrices « est une condition pratique préalable absolument indispensable car, sans lui, c’est la pénurie qui deviendrait générale et avec le besoin, c’est aussi la lutte pour le nécessaire qui recommencerait et l’on retomberait fatalement dans la même vieille gadoue. » (p. 83) Voilà qui situe le communisme de façon presque intrinsèque dans une ère technologique en tout cas, et plutôt avancée, et pas vraiment à l’âge de pierre.
Comment convaincre les gens de cette technophilie modérée et libératrice ? Là, M. B. propose les voix de Bakounine selon lequel « la coutume suffirait à soumettre les tendances anti-sociales d’un individu aux valeurs et aux besoins de la collectivité dans que la société doive utiliser la contrainte. » ou Kropotkine, qui invoque carrément « le penchant de l’homme à l’aide mutuelle – instinct essentiellement social – comme garant de la solidarité dans la communauté anarchiste » (p. 85)
Il attire notre attention cependant sur les conditions de travail et notamment sur la mine, décrite comme « la concrétisation quotidienne du mythe de l’enfer : un monde abrutissant, sinistre, mort où le travail ne peut être que mécanique » (p. 98) et prône « la suppression de l’exploitation minière comme domaine d’activité humaine », symbole et condition d’une technologie libératrice.
Voilà la voie à suivre… et ce n’est pas celle que nous avons suivie :
La suite de l’article est l’examen minutieux des promesses contenues dans toutes les nouvelles technologies des années 70’… et pensons que l’ordinateur pointait tout juste son nez…
Et notre « crise énergétique » ?
Comme on le sait, les problèmes environnementaux commençaient à être bien connus dans la population et le fameux rapport Meadows, les limites à la croissance venait de sortir : or Bookchin ne croit pas à la crise énergétique et voici ce qu’il en dit : « On cherche à donner l’impression qu’en ce qui concerne ces ressources, nous sommes au bout du rouleau, que l’on touche réellement le fond des réserves de pétrole et de gaz naturel. Or cette impression est totalement erronée. Partons du problème de la relation entre « ressources naturelles » et besoins humains. Notre société capitaliste fondée sur le profit, sur la production pour la production et sur la consommation pour la consommation fausse radicalement notre conception des besoins. Il est à peine nécessaire de rappeler qu’elle dévorerait la planète entière si on la laissait faire indéfiniment. » (p. 206) Voici l’écologie anti-capitaliste qui pointe heureusement le nez !
Mais là où nous voyons que Bookchin écrit d’une autre époque : « Avec le lancement de la crise de l’énergie, une nouvelle mystique est née autour de l’expression « énergie nouvelle ». D’une façon typique de l’esprit américain, cela a pris la forme d’un rite de purification : sentiment de culpabilité à propos de l’utilisation extravagante de ressources énergétiques irremplaçables, terreur devant les conséquences apocalyptiques de la pénurie (etc.) (p. 225) : évidemment, et tout dernièrement, nous constatons avec effroi que les représentants des Etats-Unis, Trump, Musk, par exemple, se sont bien rebellés contre ce sentiment de culpabilité.

Pour terminer, je reviendrai sur le roman Ecotopia qui dépeint finalement une utopie proche de celle rêvée par Bookchin.

Techno-féodalisme
Par Cédric Durand, écrit en 2020, prometteur !
« Lorsque le monde devient plus rude, les entreprises s’adaptent en devenant elles-mêmes plus coriaces, par nécessité. Cette attitude de type « protégeons les nôtres en priorité » est parfois appelée techno-féodalisme. Comme le féodalisme, c’est une réaction à un environnement chaotique, une promesse de service et de loyauté arrachée aux travailleurs en échange d’une garantie de soutien et de protection de la part des firmes (…) En l’absence de réglementation adaptée, les grandes entreprises se coalisent pour former des quasi-monopoles. Pour maximiser leurs profits, elles restreignent le choix des consommateurs et s’approprient ou éradiquent les rivales susceptibles de déstabiliser leurs cartels.«

C’est la première apparition de cette idée de techno-féodalisme en 1990, dans la section « économie« , rubrique « Entreprises » du volume Cyberpunk du GURPS rédigé par Blankenship. Il propose en fait un scénario de jeu vidéo où les grandes firmes ne connaissent aucune opposition : « il en découle une marginalisation de la figure des citoyens au profit de celle des parties prenantes (actionnaires, travailleurs, clients, créditeurs) liées à l’entreprise. Le rapport social qui prédomine est donc l’attachement, en ce que les individus dépendent des firmes. Celles-ci sont devenues des entités protectrices, des îlots de stabilité dans un monde chaotique. » (p. 10)
Cédric Durand se propose d’explorer l’intuition, l’hypothèse selon laquelle nous entrons aujourd’hui dans ce scénario techno-féodaliste en tâchant de comprendre ce que le capitalisme et le numérique se font l’un à l’autre. « Comment recherche de profit et fluidité digitale interagissent-elles ? » (p. 12) Ce livre propose d’y répondre en 4 parties : 1) la généalogie du récit qui annonce un nouvel âge d’or du capitalisme grâce au numérique 2) nouvelles formes de domination associées au numérique 3) conséquences économiques de l’essor des produits dits immatériels 4) quelle résurgence dans nos sociétés contemporaines d’un « métabolisme social de type médiéval, l’hypothèse techno-féodale. » (p. 13)
Misère de l’idéologie californienne (p. 15)
Tout le monde en connait les modèles et les héros, popularisés par l’oxymore macronien « la start-up nation »… le fameux « en même temps » puisque « lancer une entreprise innovante implique d’accepter un taux d’échec élevé pour un retour sur investissement potentiellement gigantesque« … ou pas !! (p. 16) Les héros sont « les entrepreneurs, eux qui savent transmuer contre vents et marées la créativité humaine en un progrès technologique salvateur » (p. 20)
Et pourquoi je ne peux pas m’empêcher d’y voir la revanche des moches binoclards geek… ?
Cette idéologie californienne aboutit pourtant à la dernière utopie du XXè, publiée en 1975, Ecotopia d’Ernst Callenbach, où malgré un amour de la nature respectée, des rapports humains et pluri-sexuels, on constate une certaine technophilie ! (p. 22) C’est la part des paradoxes, qu’on retrouve également chez Brand, qui en 1968, participe à la « mère de toutes les démos » qui aboutit à la multiplication inexorable des Personnel Computer (PC) tout en exigeant de la NASA qu’elle publie les photos de la Terre entière (whole earth) vue de l’espace, je cite, « afin d’accélérer la prise de conscience écologique ». (p.25)

Un focus sur Ayn Rand, icône libertarienne, pour qui « créer le nouvel environnement du cyberspace, c’est créer une nouvelle forme de propriété » autrement dit, « la propriété privée est seule fondée à se saisir du cyberspace ». Ses idées sont très influentes dans les années 80. D’après Georges Montbiot, Ayn Rand « a produit la plus horrible philosophie de l’après-guerre. Selon elle, l’égoïsme est le bien, l’altruisme est le mal, l’empathie et la compassion sont irrationnelles et destructrices. Les pauvres méritent de mourir et les riches ont droit à un pouvoir sans restriction. » « C’est précisément cette idéologie qui inspire l’idéologie de nombreux entrepreneurs californiens, qui se pensent investis de la mission historique (…) la création d’un nouvelle civilisation fondées sur les vérités éternelles de l’idée américaine« . (p. 33)
L’une des composantes de cette idéologie californienne, c’est aussi l’idée shumpetérienne de destruction créatrice (p. 38) qui conduit à percevoir autrement notre goût pour l’innovation à tout crin et conforte « la croyance selon laquelle le processus d’innovation procède avant tout de l’entrée sur le marché de nouvelles firmes, libres de tout héritage organisationnel et donc suffisamment agiles pour porter la disruption au cœur de secteurs industriels établis. » (p. 38)
Finalement, ce nouveau capitalisme se trouve en but à de nombreux paradoxes, notamment le retour des monopoles – et ils sont mondiaux – la tendance à la socialisation, la déshumanisation qui passe par un contrôle accru des employés – et des consommateurs – la diminution des services publics, en qualité et en quantité. (pp.60-75). Or, et ce n’est pas le moindre de ses paradoxes, « l’histoire de la Silicon Valley, et plus généralement, du développement technologique aux États-Unis est absolument indissociable de l’intervention publique : celle, au premier chef, du complexe militaro-industriel, mais aussi du secteur aéronautique et spatial, du fait notamment de la présence à Mountain View de l’Ames Research Center, un des principaux centres de recherche de la NASA. » (p. 78)
De la domination numérique (p. 87)
C’est là que nous arrivons à l’idée de féodalisme… et de glèbe numérique. « Les plateformes numériques sont souvent décrites comme des biens immobiliers virtuels ; d’où la comparaison avec la découverte d’une frontière nouvelle et luxuriante. (…) Dans les termes classiques du far West, (…) les rentes vont aux pionniers qui sauront impitoyablement surveiller et protéger ces territoires (…). Tout ceci sonne terriblement médiéval, parce que ce qui est à l’œuvre fait précisément écho à cette époque de l’histoire. La seule véritable différence, c’est le caractère numérique du paysage. En revanche, la nature des seigneurs qui prélèvent les tributs est la même. » (Indy JOHAR, p. 87)
Et en effet, dans ce nouveau cyberspace, il n’y a pas encore de règle… l’essor du numérique n’est pas seulement un moment extractiviste sur le plan strictement matériel des mines, mais également « dans la formation des Big Data, celui du captage des sources. » (p. 91) Big Other veille sur un monde d’où l’on ne s’échappe pas : Ce Grand Autre « qui absorbe toutes les données que nous lui concédons en vient à nous connaître mieux que nous-même. Il explore tout, depuis les détails de notre correspondance jusqu’aux mouvements dans notre chambre à coucher en passant par l’inventaire de nos consommations. Par le biais d’expérimentations massives en ligne, il apprend à guider nos actions et finit par incarner un nouveau genre de totalitarisme. » (p. 101)
Pour résumer la dernière partie du livre, C.D. lui-même : « La réflexion se situe ici au niveau de la logique du mode de production dans son ensemble, c’est-à-dire des contraintes politico-économiques qui pèsent sur les agents et des dynamiques qui en découlent. Une discussion approfondie du concept de féodalisme permet de faire ressortir les singularités du capitalisme et de mettre en évidence la résurgence paradoxale dans les sociétés contemporaines d’un métabolisme social de type médiéval : ce que j’appelle l’hypothèse techno-féodale. » (p. 13)
Depuis 2020, l’hypothèse n’a pas cessé de grandir et en 2025, C. D. publie un autre ouvrage, qui va un peu plus loin : Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Editions Amsterdam, Paris, 2025.
Mais il avait déjà proposé des idées passionnantes et nouvelles dans cette émission d’ARTE :
Dépêchez-vous de l’écouter, c’est disponible jusqu’en 2030 seulement ! Blague à part, le monde entier change vite et peut-être serons-nous passés à davantage de sobriété et de robustesse, avec un retour en force des livres… ^^
L’âge des LOW TECH
Vers une civilisation techniquement soutenable
Philippe Bihouix
Alors, oui, vous trouverez dans ce livre mille et une raison d’aller chialer votre maman, mais moi, malgré l’abondance de chiffres et d’ordres de grandeur assommants, j’y ai trouvé des arguments supplémentaires pour ma petite révolution, pour le bonheur (court) d’avoir raison et puis, se dessinant, les contours variés et bigarrés d’une communauté qu’on appelle communément et souvent avec un certain mépris, les « écolos » sans se rendre compte qu’ils se divisent en de nombreux, très nombreux courants fort différents. Comme beaucoup, je suis moi-même fatiguée par les injonctions aux petits gestes qui devraient sauver la planète, par l’hypocrisie des inventions technologiques destinées à enrichir d’autres que nous, pendant que nous irons trier notre compost et pédaler sous la pluie. C’est pourquoi je fus ravie de lire, vers la fin du bouquin :
« Bref, avec un peu de bon sens et de curiosité, il n’est pas difficile d’arriver à la conclusion que « de toute manière, ça va péter » et il faut une sérieuse dose d’optimisme pour raisonnablement croire à la survie de la forêt amazonienne. Je parie que même les plus obtus économistes ou adeptes du progrès en sont convaincus. Pour preuve : même les hiérarques du nucléaire, qui nous promettent des milliers d’années d’énergie, abondante avec les surgénérateurs (malgré l’échec de Superphénix) ou la fusion (aux perspectives lointaines), souhaitent, au même moment, enfouir les déchets à longue durée de vie pour ne pas les exposer, dans quelques décennies, à un monde qui deviendra instable et dangereux. Eux non plus ne croient pas au maintien d’un macro-système technique sur une durée longue ! Etonnant non ? Donc plusieurs pistes se présentent aux plus lucides. »
Et voici lesquelles (p. 235) :
Attendre et faire comme si de rien n’était… ou le fatalisme qui conduit à « en profiter » tant que c’est possible. Autrement dit, autruche ou YOLO ? Evitez à tout prix cependant la solution du survivaliste armé, qui atteindra forcément rapidement sa dernière balle – les envahisseurs présumés seront tellement nombreux – à moins de fabriquer soi-même sa poudre et de vivre dans un château fort…
Transformer son épargne en or ? Pourquoi pas… on a vu plus con ! (p. 236)
PHILIPPE BIHOUIX ne croit pas à un effondrement brutal, qui d’ailleurs ne s’est quasiment jamais produit nulle part, même lors de la chute de l’Empire romain, qui en réalité s’étale sur plusieurs décennies… 476 correspondant à l’abdication du dernier empereur, mais certes pas à la mort subite de tous ses sujets, dont certains se sont peut-être réjouis et d’autres n’ont peut-être perçus aucun changement notable. Le Japon et l’URSS, en s’organisant, ont très bien survécu à des baisses drastiques de production électrique – de l’ordre de 20% ! – les populations s’organisent et l’occident est encore très riche. Le vrai danger viendra sans doute de la cupidité des plus riches :
« Beaucoup trop de puissants et de privilégiés de toutes sortes, qui contrôlent le système, ont à y perdre, et beaucoup plus que le citoyen moyen ou les populations les plus exploitées, au Nord comme au Sud. Le système oligarchique fera donc tout pour se maintenir, jusqu’à saturation, quitte à guerroyer toujours plus dans les pays riches en ressources et à saccager l’environnement jusqu’à l’extrême. L’apparition de techniques aux rendements ridicules, hier les sables asphaltiques de l’Alberta, au Canada, les agrocarburants des zones tempérées ou des panneaux photovoltaïques dans des zones nordiques, et demain des pétroles de schiste, en est le signe avant-coureur, et la confirmation que le système ne reculera devant aucune absurdité et aucune barbarie pour survivre.
« En outre, croire à un effondrement brutal, financier, ou consécutif d’un pic pétrolier ou gazier, serait reproduire l’erreur, le péché originel marxiste, qui postulait la fin de l’inéluctable et toujours prochaine du capitalisme par la baisse tendancielle du taux de profit. L’avenir a montré que les capacités d’adaptation, de récupération, de perversion et de manipulation de ce dernier lui ont permis de traverser toutes les épreuves et la plupart des régimes, y compris la Russie soviétique avec un capitalisme d’Etat et le fascisme du Chili de Pinochet. » (p. 239)
En fait, ils finissent toujours par nous avoir avec le chantage à l’emploi… mais mon dieu, s’il n’y a plus d’énormes usines polluantes, combien d’emplois va-t-on perdre ? Ah c’est sûr qu’il va falloir revoir tout un pan de l’économie, et certainement un immense pan, mais certes, une réduction de la consommation – qui a déjà commencé de toute façon, de gré ou de force – peut détruire des emplois, mais « il y a fort à parier que l’évolution souhaitable dans l’agriculture (de plus petites exploitations, plus intensives en travail humain), dans l’artisanat (pour fabriquer et entretenir des biens durables), dans les services (le retour de l’humain contre la machine, le service de proximité), devrait être pourvoyeuse d’emplois. » (p. 248)
Après de savants calculs (pp. 249-254), PHILIPPE BIHOUIX parvient à la conclusion suivante : « nos 26 millions d’emplois à plein temps (et les 3 millions de chômeurs, plus les non-inscrits et les temps partiels subis) pourraient devenir, disons, de 20 à 23 millions « équivalent emplois », soit, en répartissant équitablement les efforts, autour de trois jours de travail par semaine pour chacun. Rien de catastrophique, d’inimaginable, et une perspective de nature à compenser quelques efforts sur notre consommation quotidienne. Débarrassés des voitures, des babioles importées, des écrans plats intempestifs, nous pourrions consacrer notre temps retrouvé à jardiner, à lire, à passer du temps ensemble, restaurer nos paysages et nos villes, à nous déplacer plus doucement, bref, à embellir nos vies. » (p. 254)
Embellir nos vies par les low tech, entre autres modifications de notre quotidien. Et heureusement parce que si PHILIPPE BIHOUIX finit par de belles espérances, il commence son livre par de tristes constats, à commencer par la folle valse des crevettes, (p. 7) « pêchées au Danemark et décortiquées au Maroc pour des raisons de coût de main-d’œuvre ou le yaourt à la fraise dont les ingrédients parcouraient en 1992 plus de neuf mille kilomètres contribuèrent à construire chez moi un certain scepticisme sur la notion de progrès. »
Les chiffres effrayants : « Voici notre pays si vertueux, en véritable « transition écologique » : nous produisons autour de deux tonnes de déchets industriels par habitant et par an, presque 5kg par jour ! Chaque jour, chacun d’entre nous génère 12 tonnes-km de fret, soit environ 100kg sur une moyenne de 120 km, à 88% en transport routier. » (p. 13)
Le premier chapitre présente un grand intérêt historique, commençant par noter que l’humain est à peu près le seul à utiliser des outils exosomatiques (p. 19), des instruments, et qui montre comment la technique a (toujours) répondu à la pénurie de ressources, à force d’exemples nombreux dans l’histoire. Quand bien même dès le paléolithique, nous avons des traces de destruction, voire de mise à sac de l’environnement, l’humain trouve des solutions techniques (p. 20), qui passent également par migrer, échanger ou inventer (p. 21) puis par l’avènement des énergies. A noter : depuis sa première tonne extraite, le charbon n’a cessé d’être en exploitation croissante. « Le pétrole n’est donc pas venu résoudre une pénurie de charbon, mais plutôt une pénurie de baleines ! » (p. 24). Puis P B parle d’une nuée de criquet sur les métaux, et ce, depuis l’antiquité : « Athènes a pu armer da flotte contre les envahisseurs perses grâce à ses légendaires mines de plomb argentifère du Laurion, épuisées pour l’essentiel dès le IIIè siècle avant JC. » (p. 26). Jusqu’à la fin du XVIIIè, les ressources non-renouvelables exploitées étaient principalement les métaux -et un peu de charbon.
Et pourtant, les high tech ne nous sauveront pas cette fois (p. 49) ? Et bien en quelques exemples, la démonstration est faite. Nous ne parlerons pas longuement du difficile calcul d’EROI, qui permet de remettre en cause sévèrement la qualité et l’accessibilité des ressources : il s’agit du retour sur investissement, pour lequel « on atteint le ratio époustouflant de 1 baril pour en produire 3 dans le cas des sables asphaltiques de l’Athabasca (Canada) » (p. 53) – attardons-nous plutôt sur les limites de l’économie circulaire et du recyclage quasi impossible : « la complexité des produits, des composants (dizaine de métaux différents dans un téléphone portable ou un ordinateur) et des matières (milliers d’alliages métalliques différents, mélanges de plastiques et d’additifs, matériaux composites) nous empêche d’identifier, de séparer et de récupérer facilement les matières premières. Ainsi du nikel, pourtant facilement repérable (aciers inoxydables) et assez coûteux, qui n’est recyclé correctement qu’à 55%. 15% sont bien captés et recyclés mais perdus fonctionnement ou avec dégradation de l’usage car ils ont été noyés dans de l’acier carbone de bas de gamme, tandis que 35% sont égarés entre mise en décharge et incinération. En trois cycles d’utilisation, on perd donc de l’ordre de 80% de la ressource. Et il s’agit d’un métal plutôt bien recyclé, le pourcentage de récupération ne dépassant pas 25% pour la plupart des « petits » métaux. » (p. 57)
En bref, perte par dispersion (à la source), perte mécanique (la boîte de conserve, l’agrafe et le stylo partis en décharge), perte fonctionnelle (par recyclage inefficace), perte entropique (marginale) : tel est notre destin… (p. 57)
Que faire ? Commence ici la liste des Y’a qu’à-faut qu’on mais de toute façon c’est pas toi qui décide, l’une des nombreuses listes rébarbatives à la fin desquelles vous vous sentez bien sûr découragés, inutiles ou alors idiot utile !
Quels sont les principes du Low Tech ?
Le premier principe, c’est remettre en cause les besoins (p. 95)
Quelques suggestions qui ne coûtent rien (P. 100) : interdire les imprimés publicitaires, les sacs plastiques, recycler les pneus, éteindre les éclairages, interdire l’eau en bouteille, teindre en couleur naturelle – même si elles sont pâlottes – organiser des prêts d’outils intracommunautaire ou villageois, généraliser la tonte par les lapins ou les moutons, brider les moteurs de voiture à 120, voire 90, mettre des pulls supplémentaires en hiver, chauffés alors à 16° ou 18°, se chauffer soi-même plutôt que la pièce, rationaliser le recyclage du verre : le saviez-vous ? « des technologies coûteuses à base de capteurs optiques émergent pour trier le verre blanc du verre coloré », qui empêche un recyclage aisé… n vaudrait-il pas mieux trier en amont le verre blanc du verre coloré ? mieux : interdire la production de verre coloré ? (p. 99 à 103)
Voici la matrice éco-liberticide (p. 105)
Concevoir et produire réellement durable (p. 106), on l’aura compris, n’est pas objectif si facilement atteignable. Il faudra relocaliser les externalités négatives : avoir sous les yeux le patron maltraitant et la pollution, les déchets, peut aider à orienter sa consommation. (p. 107) Mais le local a ses limites : même un vélo contient « plusieurs centaines de pièces élémentaires dont la plupart ont un contenu technique qui n’est pas maîtrisable « localement » (p. 108) Dans d’autres domaines, on pourrait envisager de revenir à l’ancien modèle, comme pour le thermomètre à mercure (p. 109).
Continuons : n’utiliser que 4 formats standards de bouteille en verre blanc (p. 110) et on comprend son exaspération à travers certains exemples en faveur du développement durable. Le chargeur universel : « outre le côté un peu ridicule de l’affaire (un chargeur doit contenir quelques bobinages de cuivre, mais il est évident que l’essentiel de la pollution, en amont ou en aval de la fabrication, est dans le téléphone lui-même), mon cœur frémit lorsque je pense à toute cette entropie générée, tous ces efforts déployés – spécialistes mondiaux et employés d’administrations internationales se réunissant en séminaires après de longs voyages en business class, rapports épais, commissions diverses et dossiers auprès des organismes, conférences téléphoniques internes – pour un résultat médiocre et balayé par l’arrivée des smartphones. » (p. 111)
Oui, mais continuons…
Il faudra orienter le savoir vers l’économie de ressources (p. 114) et mieux répandre ce savoir entre nous, quitter un peu la spécialisation et il y a tant à apprendre ! Rechercher l’équilibre entre performance et convivialité, selon la définition de Ivan Illich : « j’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité et non au service d’un corps de spécialistes. » (p. 117) Dans cette perspective, il est possible que les éoliennes géantes ne soient pas de meilleures solutions que plusieurs petites… (p. 119) Relocaliser sans perdre les (bons) effets d’échelle, mais là encore, tout dépend de ce que nous choisissons de produire (p. 121), nous pourrions en effet créer « de nouveaux dégâts environnementaux collatéraux en réinstallant des productions locales : il faudrait trouver de nouvelles friches industrielles, installer de nouveaux équipements, consommer des espaces et des ressources maintenant pour un gain futur espéré sur les coûts du transport. » (p. 123) La main invisible du marché nous a menés trop loin ? Sans doute faudrait-il revoir nos besoins, à la base (p. 134), remettre de l’humain et « démachiniser » les services tout en restant modeste (p. 140). Enfin, voici les sept commandements des low tech :
A ce stade de ma lecture, je commence à souffrir de l’aspect Y’a qu’à-faut qu’on mais de toute façon c’est pas toi qui décide et de l’allongement de la liste des recommandations, du type réduire les exploitations agricoles et diversifier leurs activités en mêlant élevage et agriculture (p. 152), recréer des haies, alterner légumineuses et céréales (p. 154). On notera tout de même, à ranger dans les arguments, qu’en Italie, on trouve 3 fois plus d’exploitations agricoles qu’en France, pour deux fois moins de surface (p. 154). Manger moins de viande, oui, mais surtout manger directement ce qu’on produit pour nourrir les animaux (p. 156) et bien sûr, le fameux sujet des toilettes sèches puisqu’il faudrait « idéalement, récupérer les précieux azote, phosphore et potassium dans les urines et matières fécales. » (p. 158) Conformément à nos attentes, la partie transport recommande le vélo, les pieds et PHILIPPE BIHOUIX élabore de savants calculs pour nous montrer qu’on pourrait travailler deux ou trois jours par semaine, dormir sur notre lieu de travail avec un lit de camp qu’on transporterait avec notre super vélo, que les économies de bagnoles permettraient également des économies militaires à l’autre bout de la planète et des économies sur les soins aux bâtiments et aux personnes après pollution au gaz d’échappement… (p. 170) Pour le bâtiment, PHILIPPE BIHOUIX repart sur les conseils hors de portée comme arrêter les grands travaux d’infrastructure… mais concrètement, comment fais-je ? (p. 174) et puis bien sûr, partir moins loin, acheter moins de jouets -surtout en plastique – moins se maquiller, éviter les horribles cosmétiques au plomb ou aux nanoparticules, recycler ses habits etc. D’une manière générale, toujours et encore réduire ses besoins, préférer – voire imposer – la lenteur, fabriquer soi-même, préférer les sports simples, économiser le numérique (p. 189), d’autant plus qu’il semble permettre une multiplication de la connerie ! Le secteur digital consomme 10% de l’électricité mondiale ; nous serons peut-être sauvés par l’ordinateur quantique, mais en attendant, notons par exemple que « l’intégralité du site Wikipedia en anglais correspond à une taille de 9 giga-octets, soit l’équivalent de… deux films en format DVD. Alors que le site compte parmi les dix plus visités au monde, Wikipedia utilise « seulement » mille serveurs répartis dans différents pays. Les raisons ? Pas de vidéos haute définition stockées, architecture optimisée et intelligente etc. » (p. 200) autant dire que Facebook, Twiter – maintenant X – sont loin d’une telle gestion. Et pourtant, l’électronique et l’électricité de nos jours… qui prétend pouvoir s’en passer ? mais peut-être pouvons-nous envisager de mutualiser les équipements ? (p. 201)
La suite, sur les banques, les retraites qui semble mission impossible quelle qu’en soit la forme, le démantèlement des centrales nucléaires me laisse pantoise (p. 205) Plus loin, et avec prudence, PHILIPPE BIHOUIX s’attaque à l’amour : profiter des bijoux qui existent déjà au lieu d’en fabriquer de nouveau, couper les fleurs du jardin en été et cesser de faire voyager, surgelées, des fleurs cultivées trop loin de nous, se séduire avec un poème plutôt qu’une voiture de sport… (p. 211) Quitter l’injonction religieuse ou celle du PIB qui nous pousse à faire trop d’enfants, en effet : « plus nous ferons des progrès pour allonger la durée de la vie, plus nous devrons nous restreindre sur le nombre d’enfants. » (p. 212) et puis, dans les zones urbaines, des lombricomposteurs et des cochons dans les cours des immeubles pour limiter drastiquement nos déchets ; et pour finir, mourir dans un linceul et être enterré au fond du jardin… la crémation pollue et enlève le retour d’un tas de nutriment à la terre.
Toutes ces pistes me font immanquablement penser à ce roman d’anticipation dont j’ai parlé sur mon site, ici même ! Ecotopia !
La transition est-elle possible ?
Alors, voilà la fameuse et épineuse question de l’échelle et de qui c’est qui s’y jette en premier ? PHILIPPE BIHOUIX argue avec justesse que pour l’abolition de l’esclavage, les discussions et les réticences étaient les mêmes : celui qui abolit en premier se fera bouffer par les autres ! Il oublie de dire que derrière la belle abolition, il y avait la garantie du pétrole, bien moins cher à entretenir et nourrir qu’un esclave. Mais soit, PHILIPPE BIHOUIX rêve d’une société où les héros de demain seraient paysans, chiffonniers, cordonniers, mécaniciens, menuisiers, réparateurs d’électroménager ou d’informatique… tandis que banquier et comptable, juristes et publicitaires disparaitraient. « Un retour massif de l’artisanat et de la petite industrie donc des métiers manuels, n’empêcherait pas de maintenir parallèlement la possibilité de mener des études poussées et intéressantes » (p. 262) à condition d’allier dans une même vie travaux manuels et travaux intellectuels. Et puis a-t-on vraiment d’autre choix que d’essayer quelque chose !?

Et la version longue du résumé… en PDF ! (et en couleurs !!)
Lettre aux ingénieurs qui doutent
L’échappée – Olivier Lefebvre
Tout au long de ce livre, l’auteur montre avec amertume en quoi le métier d’ingénieur peut être une « cage dorée ». « L’intention de ce livre est de tenter d’élucider ce mystère en espérant que cette démarche permettra à quelques ingénieurs qui doutent d’y voir plus clair. Comprenons-nous bien : je n’ai pas l’ambition – et encore moins les compétences -, de leur offrir une forme de soulagement psychique. Mon projet est essentiellement d’ordre politique, car il y a un sens politique à refuser de se résigner et à déserter sa cage dorée. »
Ce moderne artisan du « business as usual » finit par se lever tous les matins pour un nouveau bullshit job, cette fois bien mieux déguisé que d’autres – mais la dissonance cognitive peut monter… lorsqu’on comprend par exemple que non, la voiture n’a pas été le miracle qui nous a permis de vivre loin, dans des pavillons toujours plus étendus, mais bien au contraire, que ces pavillons ont donné un sens à la technique de la voiture qu’il fallait bien justifier (p. 35)
Pour que cela fonctionne, il a fallu que le métier d’ingénieur devienne alléchant et enviable – l’élitisme y est donc cultivé, à travers la prééminence accordée aux mathématiques, l’intégration des sciences humaines et sociales dans un véritable cursus d’ingénieur – ce qui le distingue d’un cursus directement et exclusivement plongé dans la technique – et pour finir, la création d’une identité propre (p. 44-45).
Pourtant, les ingénieurs qui doutent, ceux en proie à la dissonance cognitive, ne s’y retrouvent plus. Pourquoi parler d’un bullshit job ? « On attend en effet d’un ingénieur de l’efficacité dans la résolution d’un problème et un respect rigoureux du cadre défini par les données de celui-ci. Sa créativité est mobilisée pour trouver la meilleure solution, mais le cadre général du problème lui est donné comme une contrainte non questionnable. A l’inverse du philosophe, l’ingénieur ne questionne pas la question. Il propose une réponse technique au problème qui lui est soumis. C’est sa capacité « à résoudre les problèmes qui est valorisée, certainement pas sa propension à se questionner sur leur bien-fondé. » (p. 46) Pire : le travail de l’ingénieur pourrait bien précisément consister à être la main ouvrée du capitalisme. D’après Noble, il serait même « historiquement conduit par les impératifs de croissance des entreprises. » (p. 51) Comme l’écrit David Graeber, Bullshit Job, 2018 : « La règle générale semble être que plus un travail bénéficie clairement aux autres, moins il est rémunéré. » (p. 52)
En poussant plus loin sa réflexion, notre auteur analyse la pensée de l’ingénieur en quelques traits, en la qualifiant par exemple d’algorithmique : « N’importe quel sujet est perçu comme un ensemble de variables pouvant être manipulées par un ordinateur, comme des éléments calculables. » (p. 63) Par rapport à son environnement, il suit Merleau-Ponty à propos de la naissance de la science moderne : « Ce ne sont pas les découvertes scientifiques qui ont provoqué le changement de l’idée de nature, c’est le changement de l’idée de nature qui a permis ces découvertes. » C’est la vision mécaniste de la nature qui donne à la science son caractère opératoire. » (p. 67) Pour l’auteur, c’est une des raisons qui expliquent que les ingénieurs se laissent volontiers séduire par les zététiciens qui s’érigent en véritables « gardiens de la raison » (p.69)
Mais finalement, l’ingénieur qui doute se trouve piégé, par sa pensée-même qui va le conduire à justifier son travail plutôt que de sauter dans l’inconnu et de tout quitter. « Il va poser le couvercle d’une histoire inventée ad hoc pour étouffer la petite voix de la dissonance. » (p. 79) L’écrivain Upton Sinclair synthétise assez bien la situation : « Il est difficile de faire comprendre quelque chose à un homme quand son salaire dépend du fait qu’il ne le comprenne pas. » (p. 89)
Finalement, l’auteur aborde le problème de l’éthique de l’ingénieur… qu’est-il juste de faire ou de ne pas faire ? « Un ingénieur, ce serait une personne qui produit quelque chose sans se préoccuper des conséquences de ce qu’il produit ? Cela semble impossible, car cela me ramène au concept de Hannah Arendt sur « la banalité du mal », chacun exécutant ses tâches dans le cadre qui lui est donné et se contentant de les appliquer en refusant volontairement de sortir du cadre et de se donner une vision d’ensemble. » (p. 99) Il va jusqu’à réfléchir au concept de servitude volontaire, notamment dans un passage Lordon-Spinoza : « Dans son livre Capitalisme, désir et servitude, Frédéric Lordon critique pour sa part l’expression de La Boétie, la « servitude volontaire », arguant que l’oxymore « vaut moins que la thèse qu’il désigne ». Pour Lordon, la servitude est de l’ordre de l’habitude prise, que viennent sédimenter des structures hiérarchiques et des mécanismes de dépendance, de telle sorte que l’individu ne peut s’en extraire. Il réfute donc l’idée d’une volonté d’entrer en servitude, en s’apputant notamment sur la théorie des affects de Spinoza qui nie l’existence d’un quelconque libre arbitre, la volonté n’étant qu’une illusion masquant un ensemble de désirs qui sont les moteurs de l’agir humain. Lordon souligne que la position des cadres est ambiguë, « mi-travail, mi-capital », c’est-à-dire à la fois du côté des dominants et de celui des dominés, de l’exploiteur et de l’exploité, et propose le terme de « consentement » pour caractériser cette « obéissance heureuse » qui semble les animer. » (p. 113) Mais tout compte fait, les hommes ne se croient-ils pas libres que par le fait qu’ils ignorent les causes qui les déterminent à vouloir ? (p. 117)
En guise de conclusion, l’auteur ouvre quelques pistes d’agir…
Rendre insupportable l’intérieur de la cage, en amplifiant la dissonance et en dégradant la cage…
Rendre désirable un « en dehors » de la cage au travers des alternatives et du « quotidien politique » : cela consiste à délaisser progressivement la consommation de marchandises issues d’un système productif invisible et anonyme au profit d’activités de subsistance telles que le bricolage, la fabrication d’objet, la construction, la cuisine ou la petite agriculture vivrière. Ces activités s’inscrivent dans un projet, éminemment politique, de réappropriation collective de nos moyens de subsistance. » (p. 129)