La Commune, de Louise Michel

Vers la fin de ce passionnant témoignage bigarré, Louise Michel rapporte ce qu’on dit d’elle à son procès :

Un portrait

« Il y a entre elle et Théroigne de Méricourt, la bacchante furieuse de la Terreur, des points de ressemblance… » « Louise Michel est le type révolutionnaire par excellence, elle a joué un grand rôle dans la Commune ; on peut dire qu’elle en était l’inspiratrice, sinon le souffle révolutionnaire (…) Son front est développé et fuyant ; son nez large à la base lui donne un air peu intelligent ; ses cheveux sont bruns et abondants. Ce qu’elle a de plus remarquable, ce sont ses grands yeux d’une fixité presque fascinatrice. Elle regarde ses juges avec calme et assurance. » (p. 365)

Jugement des hommes probablement, qui furent d’ailleurs assez déroutés par la présence des femmes dans les insurrections que Louise Michel ne cesse de souligner ; merci à elle !

Les femmes

« Parmi les plus implacables lutteurs qui combattirent l’invasion et défendirent la République comme l’aurore de la liberté, les femmes sont en nombre.

On a voulu faire des femmes une caste, et sous la force qui les écrase à travers les événements, la sélection s’est faite ; on ne nous a pas consultées pour cela et nous n’avons à consulter personne. Le monde nous réunira à l’humanité libre dans laquelle chaque être aura sa place. » (p. 165) « Pourquoi étais-je là une privilégiée ? Je n’en sais rien, il est vrai, peut-être que les femmes aiment les révoltes. Nous ne valons pas mieux que les hommes, mais le pouvoir ne nous a pas encore corrompues. » (p. 167)

Louise Michel étaient institutrice : « Il y avait à ce moment à ma classe presque deux cents élèves, des fillettes de six à douze ans que nous instruisions ma sous-maîtresse et moi, et de tout petits enfants de trois à six ans (…) on a souvent parlé des jalousies entre institutrices, je ne les ai pas éprouvées ; avant la guerre nous faisions des échanges de leçons avec ma plus proche voisine, mademoiselle Potin donnant les leçons de dessin chez moi, et moi les leçons de musique chez elle, conduisant tantôt l’une tantôt l’autre nos plus grandes élèves aux cours de la rue Hautefeuille. Pendant le siège, elle fit ma classe, lorsque j’étais en prison. » (p. 169)

Louise Michel a lutté et passé pas mal de temps en prison et en exil.

Elle note inlassablement le rôle prépondérant des femmes, notamment dans la prise d’armes du 18 mars (p. 178) « Nous pensions mourir pour la liberté. (…) Tout à coup, je vis ma mère près de moi et je sentis une épouvantable angoisse : inquiète, elle était venue, toutes les femmes étaient là, montées en même temps que nous, je ne sais comment.

Ce n’était pas la mort qui nous attendait sur les buttes où déjà pourtant l’armée attelait les canons (…) mais la surprise d’une victoire populaire. »

Elle raconte ici l’événement du 18 mars où la Garde Nationale fraternise finalement avec les Communeux.ses en révolte.

Peu attentive, pour ma part, aux noms et aux précisions militaires, je suis en revanche fort sensible aux aspects matériels et humains du récit de Louise Michel, entêté dans une liberté de ton qui mêle songeries, réflexion, souvenirs, faits et sentiments, tendresse.

Où est le manifeste anarchiste-communiste de la Commune ?

Je m’attendais à un livre révolutionnaire, un manifeste, un vademecum du changement et du progrès ! On l’y trouve toutefois, à la toute fin de cette édition, dans les appendices :

Aux Communeux, publiés par les proscrits de Londres en 1874

Et c’est fort inspirant. Respirez en le lisant et le relisant.

Mais ce n’est pas de Louise Michel. Sur l’ensemble du récit La Commune, le chapitre éponyme n’en représente qu’un quart. L’avant est long, l’après, la défaite, est poignante et nous y reviendrons. Quelques pages seulement, au centre, pour décrire dans les grandes lignes ce que furent la réalisation et la mise en pratique, de la commune.

Les premières mesures de la Commune vont à l’instruction : « Partout des cours étaient ouverts, répondant à l’ardeur de la jeunesse. On voulait tout à la fois, arts, sciences, littérature, découvertes, la vie flamboyait. On avait hâte de s’échapper du vieux monde. » (p. 208)

Les établissements publics reçoivent alors des fonds et les communards regrettent que les banques ne soient pas déjà nationalisées, sans quoi ils auraient eu davantage encore à redistribuer.

Un petit chapitre où sont entassées les premières mesures, qui rendent l’argent. Parmi celles-ci, notable : « Des pensions alimentaires pour les fédérés blessés en combattant réversibles à la femme, légitime ou non, à l’enfant, reconnu ou non, de tout fédéré tué en combattant ». (p. 204) Mais également les premiers décrets de la lutte pour la laïcité dont elle dit : « l’abolition du budget des cultes et de la conscription ; on s’imaginait alors, on s’imagine peut-être encore, que le mauvais ménage de l’Eglise et de l’Etat, qui derrière eux traînent tant de cadavres, pourraient jamais être séparés (sic) : c’est ensemble seulement, qu’ils doivent en disparaître. » (p. 204) On récupère les ateliers abandonnés, on paye mieux les instituteurs et institutrices, on rémunère de façon juste les nouveaux élus. Pour les femmes : « la femme qui demandait contre son mari la séparation de corps, appuyée sur des preuves valables, avait droit à une pension alimentaire. » (p. 205) et enfin, l’instruction et la science, l’école gratuite pour tous les enfants de la Commune. C’est le chapitre V : premiers jours de la Commune, les mesures et la Vie à Paris.

Un tel programme pourrait nous paraître bel et bien acquis aujourd’hui et pourtant, tout comme on nous serine « des gens se sont battus pour le droit de vote », on pourrait rappeler et chanter sans cesse que bien des gens sont morts pour cette solidarité, ce savoir partagé, cette égalité de traitement – à noter : la pension alimentaire pour la femme qui ne travaillait pas, quelques dizaines d’années après l’horrible code civil.

La lutte

C’est un authentique et poignant récit de lutte permanente pour la liberté, les mots sont près du sol, du froid, de la boue, des baïonnettes, et ceux qui me frappent par leur grande fréquence sont trahison et sang.

« L’empire, les griffes saignantes, s’accrochait toujours. » (p. 42)

« Rouge était le soleil levant » (p. 48) inaugure le chapitre « Réveil ». Les difficiles luttes commencent (ou continuent), Louise Michel est alors âgée de 40 ans, elle n’est pas une jeunette, et pourtant il semble que sa vie commence à la Commune. Voici quelques passages inspirants et même roboratifs ; je suis frappée par une si belle écriture :

« Assez de lâcheté, les lâches sont des traitres,

Foule vile, bois, mange et dors :

Puisque tu veux attendre, attends, léchant tes maîtres,

N’as-tu donc pas assez de morts ? »

(p. 52)

Sur la guerre, qu’on entraîne les pauvres à faire :

« puisqu’il faut des combats, puisqu’on veut la guerre,

Peuples, le front courbé, plus tristes que la mort,

C’est contre les tyrans qu’ensemble il faut la faire :

Bonaparte et Guillaume auront le même sort. » L.M. 1870 (p. 58)

On y trouve rapportées la mort et l’enterrement de Victor Noir, extrait de Les aventures de ma vie de Henri Rochefort, suivi d’une ambiance de fin de règne, qu’on ne saurait que trop reconnaître :

« Comme les gouvernants qui ont besoin de détourner d’eux l’opinion publique, l’Empire faisait autour de lui un bruit continuel : complots, qu’il échafaudait lui-même : bombes, données par des mouchards ; scandales ; crimes, découverts en temps opportun, que depuis longtemps on connaissait et tenait en réserve, ils abondent à certaines fins de règne. » (p. 86)

C’est parce que c’est la fin que les choses deviennent pires. » (p. 419)

Voici le récit passionné de l’avènement d’une nouvelle République qui suit ; des prisonniers cependant, des mécontents, de l’espoir. C’est un peu partout en France que la Commune s’impose : « Strasbourg, investie le 13 août, ne s’était pas encore rendue le 18 septembre. Comme on était ce jour-là dans Paris plus angoissé, sentant l’agonie de Strasbourg qui, blessée, bombardée de toutes parts, ne voulait pas mourir, l’idée nous plut à quelques-uns, plutôt quelques-unes, car nous étions en majorité des femmes, d’obtenir des armes et de partir à travers tout pour aider Strasbourg à se défendre ou mourir avec elle. (…) Bon nombre d’institutrices étaient venues ; il y en avait de la rue du Faubourg-du-Temple que j’ai revues depuis, j’y rencontrai pour la première fois madame Vincent qui peut-être garda de cette manifestation l’idée de groupements féminins » (p. 113-114) A la suite de quoi toutes se retrouve piégées et emprisonnées. Louise arpente les rues avec son amis André Léo.

Face au risque permanent, Louise Michel est armée : « Je déposais d’ordinaire près de moi sur le bureau un petit vieux pistolet sans chien, qui habilement placé et saisi au bon moment arrêta souvent les gens de l’ordre qui arrivaient, frappant à terre leurs fusils ornés de la baïonnette. » (p. 131)

Des placards dans les rues, pas d’armistice, pas d’amnistie, résistance à mort, déchéance du gouvernement, La Commune, Vive la République. (p. 122) et là-dedans, les Bretons sont décrits comme des étrangers à la cause :

« A l’hôtel de Ville, les mobiles bretons, leurs yeux bleus fixés dans le vague, se demandaient si M. Trochu ne débarrasserait pas bientôt la France des criminels qui y causaient tant de désastres afin qu’il leur fût permis de revoir la mer, les rochers de granit durs comme leurs crânes, les landes où s’ébattent les poulpiquets et de danser aux pardons les jours où Armor est en fête. » (p. 127)

« Les voilà revêtus du linceul de l’Empire,

S’y ensevelissant et la France avec eux,

Et le nain Foutriquet, et le gnome fatidique

Cousant le voile horrible avec ses doigts hideux.

Oui, c’était bien l’Empire ! les prisons pleines, la peur et les délations à l’ordre du jour, les défaites changées en victoire sur les affiches. Les sorties refusées ; le nom du vieux Blanqui secoué comme un épouvantail devant la bêtise humaine. » (p. 128)

Puis la fin, rapide : « à cette besogne, qui devait être faite seulement dans la rage du combat, on employa l’armée, ivre de mensonges, de sang et de vin ; l’Assemblée et les officiers supérieurs sonnant l’hallali. Paris fut servi au couteau. » (p. 213) Les Communes des Provinces tombent aussi, notamment à cause des pouvoirs en place : « l’institution des préfectures est funeste à la liberté » (P 235) Marseille, Saint-Etienne, Narbonne, Lyon furent écrasées. Des villes envoyèrent par millions des lettres de réprobation à Versailles. (p. 241) « La Commune était alors la forme qui semblait la plus facile pour assurer la liberté. » (p. 242) « Toutes les villes de France demandaient la fin des tueries (elles ne faisaient que commencer) » (p 245)

« A Limoges, le 4 avril, les soldats d’un régiment de ligne qui y étaient casernés ayant reçu l’ordre d’aller renforcer l’armée de Versailles, la foule les conduisit à la gare, leur fit jurer de ne pas s’employer à l’égorgement de Paris, ils le jurèrent en effet, et remirent leurs armes à ceux qui les reconduisaient, puis retournèrent à la caserne, où devant leurs officiers la ville tout entière leur fit une ovation. » (p. 246)

Et l’on constate toujours les mêmes ressorts :

« Il y a en effet un complot, organisé pour exciter à la haine des citoyens les uns contre les autres, et pour faire succéder à la guerre contre l’étranger la hideuse guerre civile. Les auteurs de cette criminelle tentative sont les drôles qui se gratifient indûment du titre de défenseurs de l’ordre, de la famille et de la propriété. In l’Emancipation de Toulouse » (p. 248)

Et en effet les publications de Thiers n’en finissent pas d’invoquer l’ordre : la cause de l’ordre, le parti de l’Ordre, l’Ordre social (p. 257)

On est pourtant prévenu contre ce programme à venir, celui de Versailles, celui de L’ordre :

« Ce programme, c’est l’esclavage à perpétuité, c’est l’avilissement de tout ce qui est peuple ; c’est l’étouffement de l’intelligence et de la justice ; c’est le travail mercenaire ; c’est le collier de misère rivé à vos cous ; c’est la menace à chaque ligne ; on y demande votre sang, celui de votre femme, celui de vos enfants, on y demande nos têtes comme si nos têtes pouvaient boucher les trous qu’ils font dans vos poitrines, comme si nos têtes tombées pouvaient ressusciter ceux qu’ils vous ont tués. Ce programme, c’est le peuple à l’état de bête de somme, ne travaillant que pour un amas d’exploiteurs et de parasites, que pour engraisser des têtes couronnées, des ministres, des sénateurs, des maréchaux, des archevêques et des jésuites. » (p. 281) « vivre libre ou mourir. » (p. 282)

« Mais l’égorgement commençait en silence. » (p. 292) « Drapeau rouge en tête, les femmes étaient passées : elles avaient leur barricade place Blanche, il y avait là Elisabeth Dmitrieff, madame Lemel, Malvina Poulain, Blanche Lefebvre, Excoffon, André Léo étaient à celle des Batignolles. Plus de dix mille femmes aux jours de mai, éparses ou ensemble, combattirent pour la liberté. » (p. 296)

C’est le retour sanglant de la bourgeoisie, et avec elle, ce sont les mille et mille rois de la Finance… (p. 298) « Quelques enfants, sur les bras des mères, étaient fusillés avec elles, les trottoirs étaient bordés de cadavres. » (p. 304)

La tuerie de masse – Louise Michel se déguise en bourgeoise pour aller voir ce qui se passe de l’autre côté du front – les prisonnières qui boivent dans les bidons d’eau jaunâtre, « prise à la mare de la cour : dans cette mare, les vainqueurs lavaient leurs mains sanglantes et faisaient leurs ordures. Les bords charriaient une écume rose » (p. 330) et dans la prison des femmes, où elle ira : « sur le plancher serpentaient de petits filets argentés, formaient des courants entre de véritables lacs, grands comme des fourmilières et remplis comme des ruisselets d’un fourmillement nacré. C’étaient des poux ! énormes, au dos hérissé et un peu bombé, quelque chose de pareil à des sangliers qui auraient eu la taille d’une toute petite mouche ; il y en avait tant qu’on entendait le fourmillement. » (p. 334)

Après la prison à Satory puis déportation. Sur les drapeaux et sur les murs :

« Vivre en travaillant ou mourir en combattant. » (p. 368)

Voyage sur la Virginie où elle peut échanger avec Madame Lemel : « Entre deux éclaircies de calme où elle ne se trouvait pas trop mal, je faisais part à madame Lemel de ma pensée sur l’impossibilité que n’importe quels hommes au pouvoir pussent jamais faire autre chose que commettre des crimes, s’ils sont faibles ou égoïstes ; être annihilés s’ils sont dévoués et énergiques ; elle me répondit : « c’est aussi ce que je pense ! » et j’avais beaucoup confiance en la rectitude de son esprit, et son approbation me fit grand plaisir. » (p. 385)

En Nouvelle-Calédonie, elle enseigne, elle lit, elle apprend, elle admire – pour partir, elle menace d’aider la révolte des canaques en la racontant partout et comment se comporte l’administration française là-bas. Elle est connue et crainte. Elle repart en France où elle est accueillie par des milliers de personnes.

L’espoir vissé au corps – au cœur

Louise Michel, partout, essaime son récit d’espoir et d’optimisme.

Elle cite un certain Docteur Pallay, de l’Université d’Oxford, à propos de la Commune, disant que la misère ne doit pas disparaître avec l’extinction des malheureux mais bien plutôt par la participation de tous à la vie : « L’Antiquité, disait-il, est morte d’avoir conservé dans ses flancs la plaie de l’esclavage. L’ère moderne fera son temps si elle persiste à croire que tous doivent travailler et s’imposer des privations, pour procurer le luxe à quelques-uns. » (p. 63)

Et puis un extrait des lettres des Internationaux français : « Travailleurs de tous les pays, quoi qu’il arrive de nos efforts communs, nous, membres de l’Internationale des Travailleurs, qui ne connaissons plus de frontières, nous vous adressons comme un gage de solidarité indissoluble les vœux et les saluts des travailleurs de France. » (p. 68)

On trouve critique de la religion, et c’est surtout une critique de l’ivresse, l’ivresse mystique, l’ivresse du sang, « dans toutes les ivresses se font de monstrueuses choses. » « Ce sont des épidémies morales pires que la peste, mais qui disparaitront avec l’assainissement des esprits dans la consciente liberté. » (p. 267) Et pourtant, « Quelle conciliation en effet peut exister entre le long esclavage et la délivrance. Dans dix ou douze églises, montait tous les soirs un chœur immense saluant la liberté. J’en entendis parler avec enthousiasme. Les femmes surtout y exhortaient à la liberté. » (p. 275)

Dieu est démasqué : « et ne me parlez plus de Dieu, le croquemitaine ne nous effraie plus, il y a trop longtemps qu’il n’est plus que prétexte à pillage et assassinat. » (p. 354)

« Souvent, au fond de ma pensée passe l’appel des noms au club de la Révolution – c’est l’appel des spectres, mais voir le progrès éternel, c’est en quelques heures vivre éternellement. » (p. 135)

« Un souffle de tempête les semait, elles ont ramifié, grandissant dans l’ombre et à travers les égorgements, elles sont aujourd’hui en fleur ; les fruits viendront.

Vers 70, avant, après, toujours, jusqu’à ce que soit accomplie la transformation du monde, l’attirance vers l’idéal vrai continue.

Est-ce qu’on peut empêcher le printemps de venir, lors même qu’on couperait toutes les forêts du monde ?

Vers 70, Cuba, la Grèce, l’Espagne revendiquaient leur liberté : partout, les Esclaves allaient secouant leurs chaînes, les Indes comme aujourd’hui se soulevaient pour la liberté.

Les cœurs montaient assoiffés d’idéal ; tandis que les maîtres plus implacables armaient leurs meutes inconscientes, les entraînant sur le gibier humain, toujours noyée dans le sang, la révolte renaissait sans cesse ; c’était partout une marée montante vers l’étape nouvelle et plus haute, en vue toujours sans qu’elle soit encore atteinte.

Les répressions déchaînées, plus féroces et plus stupides à mesure que la fin arrive, sollicitaient, comme nous le voyons encore, le pouvoir affolé et croulant.

En novembre 70, les cachots de Russie regorgeaient. Des hommes, des femmes appartenant comme grand nombre d’entre eux à la jeunesse des écoles avaient adhéré à l’Internationale ; ils essayaient d’éveiller les moujiks courbés depuis si longtemps sur la dure zemlia. » (p. 161)

« c’est que le pouvoir est maudit, c’est pour cela que je suis anarchiste. » (p. 201)

« Minute par minute, le vieux monde s’enlise davantage, l’éclosion de l’ère nouvelle est imminente et fatale, rien ne peut l’empêcher, rien que la mort.

Seul un cataclysme universel empêcherait l’éocène qui se prépare.

Les groupes humains en sont arrivés à l’humanité consciente et libre : c’est l’aboutissement.

Les juges vendus peuvent recommencer les procès de malfaiteurs pour les plus honnêtes, faire asseoir des innocents au prétoire, en laissant les vrais coupables comblés de ce qu’on appelle les honneurs, les dirigeants peuvent appeler à leur aide tous les inconscients esclaves, rien, rien n’y fera, il faut que le jour se lève et il se lèvera. » (p. 419)

« Nous sommes aujourd’hui plus asservis que le jour où l’Assemblée de Versailles trouva trop libéral le gnome Foutriquet, mais l’idée se fait plus libre et plus haute toujours. (…) Haut les cœurs ! Pour la sainte indépendance, camarades, levons-nous !

Aujourd’hui 2 janvier 1898 où je termine ce livre, la photographie ouvre la route, les rayons X qui permettrent de voir à travers les chairs, ce qui tue la vivisection au moment où disparaît la férocité chez les peuples, pense-t-on que la volonté, l’intelligence humaine ne sera pas libre ? (…)

Les mondes aussi, grâce à la science, livreront leurs secrets et ce sera la fin des dieux. L’éternité avant et après nous, dans l’infini des sphères poursuivant comme les êtres leurs transformations éternelles. Courage, voici le germinal séculaire.

Que cela paraisse ou non possible à ceux qui ne veulent pas voir voguer dans nos toruments les premiers rameaux verts arrachés à la rive nouvelle, la désagrégation de la vieille société se hâte.

Avant que sur le livre de pierre ou sur la tombe de Pottier on ait gravé ces vers terribles :

Je suis la vieille anthropophage

Travestie en société

Vois mes mains rouges de carnage,

Mon œil de luxure injecté.

J’ai plus d’un coin dans mon repaire

Plein de charogne, et d’ossements,

Viens les voir ; j’ai mangé ton père,

Et je mangerai tes enfants.

Pottier

Oui, avant même que la malédiction soit gravée, la vieille société ogresse peut-être sera morte, l’heure étant venue de l’humanité juste et libre, elle a trop grandi pour rentrer dans son sanglant berceau. » (p. 425)

https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/chronologie-au-jour-le-jour/446-l-ecole-des-enfants-de-refugies-a-londres

Notes pour plus tard : penser à relire Vallès, Elisée Reclus, Eugène Varlin et autres…

Editions La Découverte Poche – conforme au texte de l’édition originale Paris Stock 1898

Eloge du carburateur, essai sur le sens et la valeur du travail

Matthew B. Crawford, 2009

Par Louise Baillon

              « Matthew B. Crawford est philosophe et réparateur de motos. » Ces quelques mots présentent l’auteur en quatrième de couverture, et d’une certaine manière, tout y est dit. Il n’a pas été l’un puis l’autre, il est l’un et l’autre, et pas seulement pendant une même période de sa vie : il est à la fois philosophe et mécanicien, simultanément et indissociablement. Cette double identité, qui pourrait être contradictoire, est en réalité la source et l’enjeu de sa réflexion. Il souhaite se pencher sur « le savoir-faire manuel et le rapport qu’il crée avec le monde matériel », c’est-à-dire que l’acte de fabriquer ou de réparer sera analysé dans sa dimension intellectuelle, mais aussi morale, culturelle et politique.

              J’ai souhaité écrire au sujet de ce livre pour deux raisons. D’une part, c’est un excellent livre, écrit avec la clarté qui caractérise les penseurs soucieux de leur lecteur, et son contenu résonne fortement avec l’ambition de Dévisse & Lis ; en effet, comme le déclare son auteur, « ce livre s’intéresse à l’expérience de ceux qui s’emploient à fabriquer ou réparer des objets ». Sa réflexion philosophique est toujours située, jamais abstraite, et fait place aux gens dans leur singularité, tout comme nous cherchons dans notre association à susciter des récits de réparation qui mettent en avant la dimension émotionnelle et humaine de ces activités. D’autre part, il est un jalon important dans mon parcours personnel, parce qu’il répond à des interrogations centrales dans mon quotidien et m’aide à penser mes propres choix de vie. Je vais donc essayer de tenir ensemble ces deux dimensions, de la même manière que Matthew Crawford tient ensemble la mécanique et la philosophie.

              L’auteur a quitté un think tank pour un atelier de réparation de motos ; j’ai quitté l’enseignement pour quelque chose de manuel et d’artisanal. Voilà pourquoi j’ai eu un sentiment de familiarité avec lui, tout au long du livre ; j’ai eu l’impression que, si je le rencontrais, le courant passerait – malgré ma méfiance à l’égard des engins motorisés et du culte de la vitesse. Dans son premier chapitre, « Bref plaidoyer pour les arts mécaniques », il analyse la satisfaction toute particulière que procure le travail manuel, laquelle est liée au fait que celui qui s’y adonne y trouve sa propre réalisation concrète dans le monde. Loin de louer une image idéalisée du geste noble de l’artisan, il observe que le plaisir des « arts mécaniques » est aussi un plaisir intellectuel. Voilà donc une personne qui a ressenti comme moi ce paradoxe et cette évidence : lorsqu’on applique son intelligence à une tâche manuelle, on ne réfléchit pas moins, mais on réfléchit dans une relation avec le monde qui rend notre satisfaction plus réelle.

              Cette question du rapport à la réalité – au passage, on pourrait peut-être reprocher à Crawford de réduire « le monde » au monde des objets, mais il manie aussi les références philosophiques avec une fluidité qui prouve bien qu’il ne néglige pas l’importance des notions abstraites – est abordée par l’auteur à travers l’idée d’indépendance. La traduction retient ce terme, mais propose aussi des synonymes (« autonomie ») et conserve parfois une référence à l’expression américaine (« self-reliance »). Fabriquer ou réparer des objets, c’est se confronter directement aux contraintes du réel et en tirer une indépendance paradoxale, car elle se fonde sur la conscience de notre responsabilité vis-à-vis des objets. Acheter un meuble, ce n’est pas du tout la même chose que de le fabriquer, ni en termes d’investissement émotionnel, ni temporel, ni symbolique.

              La conséquence logique de cette idée est une critique de la société de consommation, « car il semble bien que la culture de la consommation soit intimement liée à une certaine idéologie de la liberté. Ce qu’on nous offre, c’est au fond la promesse de nous libérer de tous les fardeaux physiques et mentaux qui encombrent nos relations avec ce que nous possédons, et d’ouvrir ainsi la voie à la réalisation de nos véritables aspirations. Le problème, c’est que cette libération apparente élimine les occasions de faire l’expérience directe de notre responsabilité à l’égard de notre environnement matériel » (p. 70). Cette analyse du consumérisme, si elle n’offre pas une radicale nouveauté, convainc facilement car elle reste ancrée dans l’expérience de l’auteur et perceptible de manière très concrète dans notre quotidien.

              En revanche, les liens que la réflexion de Matthew Crawford tisse entre indépendance, liberté et responsabilité sont à mon sens ce qu’il propose de plus personnel et de plus contemporain. C’est aussi dans cette dimension de son livre que j’ai trouvé le plus d’échos à ma propre expérience.

              Par exemple, il voit dans l’objectivité des critères de réussite – la moto roule, le violon sonne – une caractéristique de l’artisanat qui présente un intérêt pédagogique majeur, perdu de vue par le système éducatif américain. Le fait que le jugement du réel soit remplacé par des évaluations aux critères changeants et souvent flous, à la fois dans la scolarité et dans le monde du management actuel, ne peut que signaler une perte de notre prise sur le monde : tirer fierté d’une bonne note, ce n’est pas du tout la même chose que de tirer fierté d’un objet bien exécuté et utile. Toutes ses remarques sur l’absurdité de l’éducation donnée aux élèves, puis aux étudiants, me rappellent douloureusement mes années d’Éducation Nationale, mais aussi m’aident à mieux comprendre ce que j’ai à reprocher au « système » ainsi mis en cause. J’ai eu souvent l’impression d’une déconnexion totale entre le monde et la classe ; en cours de français, on peut attribuer cela à la relative gratuité des études de littérature, ou à la vanité de cet objectif qui consiste à apprendre aux élèves à bien écrire à l’heure de l’intelligence artificielle. Cependant, l’univers littéraire tout comme les méandres de la grammaire ont leur place dans le monde, et je n’ai jamais pensé qu’il était inutile pour les élèves de s’y pencher. Mais alors, d’où venait ce sentiment de vacuité ? A lire Matthew Crawford, il me semble que c’est cette perte d’indépendance et de prise sur le réel qui m’affectait : les élèves ne comprenaient pas le sens des programmes, ni des épreuves, oubliaient tout une fois le test passé, mais attachaient une importance démesurée à la moindre note… Je vois ici la confirmation de ce qu’affirme Matthew Crawford : « Quand l’unique objectif de l’éducation devient la production de diplômes plutôt que la promotion du savoir, […] on arrive ainsi à une véritable indifférence intellectuelle chez les étudiants ». Qui croit encore en France que le bac sanctionne un niveau réel ? Il constitue, depuis un moment déjà, comme tout le monde le sait, un symbole creux, mais qu’on érige en véritable rite de passage en lui conférant une importance proportionnelle au ridicule toujours croissant de son contenu.

              Ces dernières années, les réformes de l’épreuve de français de fin de première ont abouti à un examen idiot où la classe doit passer une année entière à bachoter texte après texte – quelle que soit la créativité de l’enseignant, c’est ennuyeux pour tout le monde – afin que l’élève puisse recracher l’une des analyses de l’année, en la comprenant ou pas, peu importe. Ensuite, il doit présenter l’une de ses lectures dans un court exposé, exercice où un enfant de huit ans un peu dégourdi réussirait à merveille. Quel est le sens de ce cirque, et que peuvent penser d’eux-mêmes les élèves soumis à cette mascarade ? Il m’a paru évident, sur la fin, que cette épreuve préparait en réalité les adolescents à se présenter à l’heure devant la salle dite, à s’habiller correctement, à apporter le matériel prescrit et à réciter la leçon apprise, bref à devenir des imbéciles obéissants. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai démissionné, et je trouve dans les analyses de Matthew Crawford une confirmation : « la routine universitaire habitue les jeunes gens à accepter comme un état de choses tout à fait normal le décalage entre la forme et le contenu, les représentations officielles et la réalité ». J’enverrais bien un exemplaire à mon ancien inspecteur académique…

              Dernier point, je vois un lien fort entre les convictions professées par Matthew Crawford et le mouvement des bifurcations écologiques et autres retours à la terre, auquel il me faut bien reconnaître que j’appartiens. Certes, relier le souci écologique avec l’éthique d’un réparateur de motos peut paraître un peu audacieux, mais il n’en reste pas moins que la triade liberté/indépendance/responsabilité susmentionnée décrit à merveille l’engagement des néo-paysans, voire des zadistes, Soulèvements de la terre, etc. L’appel à la désertion des ingénieurs d’agroParisTech, par exemple, relève d’un peu des trois : il s’agit de sortir, avant d’être coincés par les obligations financières, d’un parcours à leurs yeux irresponsable car les métiers qu’il promet sont destructeurs. L’indépendance s’acquiert alors en mettant les mains dans le cambouis, ou dans la terre, peu importe… Il s’agit, pour eux comme pour le philosophe-mécanicien, de récupérer de la « capacité d’agir humaine » (« human agency » dans le texte original de Crawford), celle qui nous met en lien véritable avec le monde.

              De mon côté, je pense que ces « désertions », tout comme la mécanique dans cet essai, ont pour point commun de fusionner des enjeux intimes et une dimension politique, dans ce fameux « sens noble du terme ». C’est aussi l’exploration de cette intrication qui m’intéresse dans l’essai de Crawford : la question n’est pas vraiment que nos choix individuels aient des conséquences collectives, mais plutôt que notre réalisation en tant qu’individu est elle-même l’expression d’une nécessaire politique intérieure.

Par Louise Baillon

Les Mains vides, de Elio Possoz

Les mains vides, de Elio Possoz

Merci à Louise pour ce joli prêt de livre ! Les échanges sont fructueux et on ne fait rien tout seul !

 C’est d’ailleurs sur de longs remerciements que s’achève ce livre : « Enfin, ce livre est aussi le fruit d’échanges et d’un soutien (parfois matériel) qui dépasse largement le seul nom inscrit sur sa couverture : je n’arriverai pas à citer tout le monde, mais on y trouvera… » (p. 283)

Près de trois cents pages d’un périple enrichissant dans un reste de France future qu’on devine finalement peuplée de diverses communautés, un récit dans une langue qu’on pourrait imaginer être la nôtre dans cent ans, deux cents ans… un récit à la deuxième personne du singulier, qui cueille et entoure avec chaleur la personne que l’on suit, dont on ne connaîtra jamais le genre, grâce à une grammaire nouvelle et fleurie. On y parle de notre langue qui évolue-ra :

(p. 80) à propos d’un personnage nommé Vautour

« Vautour – pourtant, il a ton âge, grosso tempo – utilise souvent des termes désuets, comme camarade ou putain, tu te demandes où il a chiné ça et te dis que c’est peut-être sa malédiction d’antiquaire, ce qui expliquerait aussi son affirmation si marquée de sa grammaire mec. »

(p. 149) on imagine aussi des expressions amusantes, type

« il est copain comme macron »

Et on y espère, non sans stupéfaction,  la fin de la viande…

(p. 54) « Un soir à la Tisane se tint l’un de ces cours de veillée rassemblant les jeunes et les autres de toutes les colocs. Ce fut sous la pergola, alors que le soleil se couchait, dans l’un de ces douceurs de velours qui permettent alors de profiter du dehors. Lorélène (tête grise de la coloc) raconta aux marmailles les années vieilles, le début du siècle et la société du Grand Gâchis. El raconte les maïs s’étendant plus grand que les collines, arrosés par des machines comme des insectes géants animés par le pétrole et l’électricité.

– pourquoi ils l’arrosaient ?

-c’était du maïs bleu comme not’ ?

Et El d’expliquer que c’était un maïs jaune, gros et gras, énorme, qu’on pouvait se perdre dans ses rangées et que ses épis étaient de petits mollets du dieu des Incas.

Et que tout ce maïs servait à nourrir les vaches, les porcs, les animaux, qui ensuite étaient – la conteuz jusque-là fluide hésite, gênée – mangés par les humains.

Moment de stupeur. D’incrédulité. Un gloussement de malaise, parti de la droite, contamine quelques marmottes.

L’une d’elles, enfin, l’air très sérieux, chevelure brun bouclé, pomme d’Adam déjà formée, se redresse et demande :

  • Pourquoi les humaines ne mangeaient pas directement le maïs ?
  • Peut-être qu’els n’avaient pas le bon probiote à l’époque ? »

On y dépeint en effet des humains conscients de leur organisme et qui innovent véritablement – ainsi cherche-t-on par exemple à se faire piquer par les parasites afin de les vacciner eux aussi :

(p. 93) « On a même un cocktail avec une bactérie anti-paludéenne. C’est le même principe : elle ira contrer le développement des plasmodia chez les moustiques qui te piqueront, et se transmettra à leur descendance.

Tu réponds que oui ; comme tous les nomades du Sud, on t’a encouragé à propager ce genre de probiote. (…) »

On sent bien que l’auteurice, sinon appelle de ses vœux, du moins, rêve tout haut d’une société humaine partageuse, égalitaire, et surtout responsable. Les allusions aux courants idéologiques qui nous intéressent sont claires : ici, zapatistes, anarchistes, communistes expérimentent de nouvelles façons de faire société, commentent, critiquent, améliorent ou sombrent dans une catastrophe naturelle, une inondation ou un incendie. J’y retrouve Bernard Friot, appelé Bernarde Friot, la Friote, et la critique de ses fameux passages de niveau qui m’avait tant intriguée, et quasi convaincue, à l’époque.

La réflexion est assez fine et loin d’un rêve totalitaire fanatique. Néanmoins, la cohabitation de différents modes de gouvernances peut parfois poser problème, comme soulevé ici :

(p. 257) « Comme tu as eu le temps ces derniers jours de te plonger dans des bouquins qui traînaient, dont un de la Friote, tu remarques :

– mais Friot, dans sa pensée, envisageait la collectivisation de l’ensemble de l’économie… ? La propriété privée productrice n’était pas censée demeurer ?

– C’est vrai, mais le régime est issu d’un compromis entre les réformateurs et un certain nombre de coopératives agricoles et industrielles qui ont joué sur l’ambiguïté de leur statut et leur poids économique pour que la collectivisation s’arrête à leur porte. »

Sociaux traitres… encore ?

J’ai bien aimé la tendresse pour l’humanité, la confiance que je continue d’éprouver aussi :

(p. 259) « –Mais comment vous faites, vous, quand vous voulez un objet, je ne sais pas, disons… un livre, ou… une clé à molette ?

-Eh bien… je vais le prendre dans ma casa ou à la bibliothèqe ou à l’outithèque de la communa. Et quand je n’en ai plus besoin, je vais le redéposer.

– mais si le livre que tu veux ou la clé à molette a déjà été pris par quelqu’un ?

– Je fais autre chose. Je peux inscrire une demande de réservation aussi, et même demander directement à l’emprunteuz de me le porte quand el aura fini de l’utiliser.

– Bon, et si tu veux quelque chose… mettons… que tu ne pourras pas rendre, un consommable, comme du sucre ?

– les Coordos de Bassins se mettent d’accord pour répartir les stocks que nous arrivons à avoir grâce à des communas productrices, ou en échangeant avec des corporations. Chaque communa se retrouve donc avec un stock de sucre, que les mana-dépôts vont réceptionner puis répartir entre les foyers en fonction du nombre d’habitants. Cela fonctionne comme ça dans la plupart des endroits que je connais, mais dans d’autres, surtout de petites communas, touste peuvent venir prendre ce qui leur plaît dans le dépôt, au risque que les plus retardataires se trouvent lésés, en pariant sur le fait que les personnes lésés ne soient jamais les mêmes. L’état des stocks d’arrivée est toujours mentionné, si bien que cela joue sur la responsabilité individuelle de ne pas prendre plus que ses besoins pour laisser la juste part aux autres.

– et ça marche ?

… tu serais étonnée comme cela peut fonctionner… »

Mais ce n’est pas que le doux rêve. On y critique ce qu’on nous a vendu comme la science-fiction désirable :

(p. 138) « Les vieux romans que nous avions t’horrifiaient – souvenir – par leurs trop grandes étrangetés de gâchis. La violence des relations pré-corazon, l’absurdité des enjeux de propriétaires te laissaient de marbre. Et les récits de maintenant… pleins de chants convenus, de « réalisme anarchiste », de peinture grossière des antagonistes vertis… ne t’ont jamais permis de te détacher du soupçon qu’il s’agissait d’UT, d’encre et de papiers bien mallouées.

Tu demandes tout de même à Rhéa :

  • Ça parle de quoi ?
  • – c’est une… – elle cherche le mot -eutopia, je crois ? L’auteur veut nous proposer un univers désirable, quasi-parfait.
  • – Et comment fonctionnerait cet univers ?
  • Il imagine une société spatiale où les sapiens seraient servis par des robots et des grands vaisseaux menés par des intelligences artificielles. Els seraient quasiment immortels et n’auraient pas à travailler, simplement à se divertir et créer.
  • Et les joules pour faire fonctionner tout ça ? Et les ressources minérales ?
  • Les robots les produisent, les extraient, les recyclent, l’auteur imagine qu’on a atteint la Circularité.
  • A, la fameuse ! Et personne ne vit à côté des mines ou des usines, j’imagine ?

Rhéa hausse une épaule, te répond avec une moue amusée ;

  • C’est l’espace ! »

Et bien entendu, le vieux monde et ses réflexes n’a pas disparu, mais cohabite bon an mal an… notre personnage passe chez les Vertis, ceux qui fonctionnent encore dans la hiérarchie et la propriété.

(p. 155) « quand tu manques de glisser dans un mouvement mal maitrisé par la fatigue, quand tu ne sais plus où poser les pieds assurés, sur ce troisième toit que vous nettoyez, tant il dégouline de flotte que vous avez répandue à mesure de vos grands gestes de perches et de seaux ; quand tu sens ton dos te faire mal et ton corps appeler les calories en manque, tu lâches, abandonnes, poses ta raclette et te diriges tout courbé vers la trappe de sortie.

Lou Jourdanienne te jette un regard étonné – non : effaré. Bredouille un « no, l’heure… » ponctué de ses mains croisées.

Le mana t’alpague d’un « ce n’est pas la pause » et tu es bien forcé d’énoncer :

« ben si, puisque j’arrête. Ce n’est plus prudent. Je fatigue. »

L’autre ne comprend pas. « Ce n’est pas la pause ! », il répète. Puis il fait tourner son index à la manière d’une aiguille d’horloge et dit : « Encore une heure et demie. »

C’est à ton tour de ne pas comprendre, pauvre chérie fleur ayant toujours poussé sauvage. Tu hausses les épaules. « Je reviendrai plus tard alors. »

Et tu descends l’échelle de service. »

Ne pas travailler plus que de raison, ne pas rester assis de telle heure à telle heure, ne pas céder à l’horloge, faire son dû, participer autrement. Ça me fait rêver !

Et alors ? Comment est la vie chez les Vertis ? Les verticaux ?

(p. 160) La Boulangière raconte : « Beaucoup ne croient pas qu’autre chose est possible. Les ondes radiot appartiennent aux Verticaux, ils contrôlent les autorisations et ce qui est diffusé dessus. Ce qu’ils appellent la « propagande anarchiste » est décrédibilisé. Des travailleurz, des volontaires, des réfugiéz pensent souvent que nous vivons sans médecine ni électricité, que nous sommes sales ou que nous passons notre temps à nous disputer. Les Vertis disent même à notre sujet que le meurtre est permis et que l’on arrache les enfants à la naissance pour les mettre en dortoir. »

Tu es horrifiée, comprends mieux les regards que l’on jetait vers toi lors de ton arrivée dans le Rhône. Lou Boulangière continue :

« Et puis il y a cels qui veulent els aussi vivre sans travailler, se casser le dos ou vivre dans la poussière, et qui pensent que si els obéissent assez longtemps aux propriétaires, els deviendront un jour pareilles, els pourront vivre avec des volontaires à leur service, ou leurs enfants le pourront. »

Tu as du mal à croire à cette histoire que ta nuque en a mal de se tendre vers la bouche qui la raconte. »

« Bien sûr, reprend lou boulangière, les volontaires, les travailleurz restent la plupart du temps volontaires et travailleurz toute leur vie, et leurs enfants le sont aussi. Et on n’a jamais vu un propriétaire ou enfant de propriétaire devoir nettoyer la merde ou boire de l’eau non filtrée. »

Et voilà pourtant bien résumée l’époque que nous vivons !! 😀

Alors, nouveau récit qui donne envie ? Essai Solarpunk ? Pas vraiment ! Rien n’est rose, tout est en demi-teinte et questionné avec finesse et dans des mots qui deviendront peut-être les nôtres un jour. Bravo, bravo !

Techno-féodalisme

Par Cédric Durand, écrit en 2020, prometteur !

« Lorsque le monde devient plus rude, les entreprises s’adaptent en devenant elles-mêmes plus coriaces, par nécessité. Cette attitude de type « protégeons les nôtres en priorité » est parfois appelée techno-féodalisme. Comme le féodalisme, c’est une réaction à un environnement chaotique, une promesse de service et de loyauté arrachée aux travailleurs en échange d’une garantie de soutien et de protection de la part des firmes (…) En l’absence de réglementation adaptée, les grandes entreprises se coalisent pour former des quasi-monopoles. Pour maximiser leurs profits, elles restreignent le choix des consommateurs et s’approprient ou éradiquent les rivales susceptibles de déstabiliser leurs cartels.« 

C’est la première apparition de cette idée de techno-féodalisme en 1990, dans la section « économie« , rubrique « Entreprises » du volume Cyberpunk du GURPS rédigé par Blankenship. Il propose en fait un scénario de jeu vidéo où les grandes firmes ne connaissent aucune opposition : « il en découle une marginalisation de la figure des citoyens au profit de celle des parties prenantes (actionnaires, travailleurs, clients, créditeurs) liées à l’entreprise. Le rapport social qui prédomine est donc l’attachement, en ce que les individus dépendent des firmes. Celles-ci sont devenues des entités protectrices, des îlots de stabilité dans un monde chaotique. » (p. 10)

Cédric Durand se propose d’explorer l’intuition, l’hypothèse selon laquelle nous entrons aujourd’hui dans ce scénario techno-féodaliste en tâchant de comprendre ce que le capitalisme et le numérique se font l’un à l’autre. « Comment recherche de profit et fluidité digitale interagissent-elles ? » (p. 12) Ce livre propose d’y répondre en 4 parties : 1) la généalogie du récit qui annonce un nouvel âge d’or du capitalisme grâce au numérique 2) nouvelles formes de domination associées au numérique 3) conséquences économiques de l’essor des produits dits immatériels 4) quelle résurgence dans nos sociétés contemporaines d’un « métabolisme social de type médiéval, l’hypothèse techno-féodale. » (p. 13)

Tout le monde en connait les modèles et les héros, popularisés par l’oxymore macronien « la start-up nation »… le fameux « en même temps » puisque « lancer une entreprise innovante implique d’accepter un taux d’échec élevé pour un retour sur investissement potentiellement gigantesque« … ou pas !! (p. 16) Les héros sont « les entrepreneurs, eux qui savent transmuer contre vents et marées la créativité humaine en un progrès technologique salvateur » (p. 20)

Et pourquoi je ne peux pas m’empêcher d’y voir la revanche des moches binoclards geek… ?

Cette idéologie californienne aboutit pourtant à la dernière utopie du XXè, publiée en 1975, Ecotopia d’Ernst Callenbach, où malgré un amour de la nature respectée, des rapports humains et pluri-sexuels, on constate une certaine technophilie ! (p. 22) C’est la part des paradoxes, qu’on retrouve également chez Brand, qui en 1968, participe à la « mère de toutes les démos » qui aboutit à la multiplication inexorable des Personnel Computer (PC) tout en exigeant de la NASA qu’elle publie les photos de la Terre entière (whole earth) vue de l’espace, je cite, « afin d’accélérer la prise de conscience écologique ». (p.25)

Un focus sur Ayn Rand, icône libertarienne, pour qui « créer le nouvel environnement du cyberspace, c’est créer une nouvelle forme de propriété » autrement dit, « la propriété privée est seule fondée à se saisir du cyberspace ». Ses idées sont très influentes dans les années 80. D’après Georges Montbiot, Ayn Rand « a produit la plus horrible philosophie de l’après-guerre. Selon elle, l’égoïsme est le bien, l’altruisme est le mal, l’empathie et la compassion sont irrationnelles et destructrices. Les pauvres méritent de mourir et les riches ont droit à un pouvoir sans restriction. » « C’est précisément cette idéologie qui inspire l’idéologie de nombreux entrepreneurs californiens, qui se pensent investis de la mission historique (…) la création d’un nouvelle civilisation fondées sur les vérités éternelles de l’idée américaine« . (p. 33)

L’une des composantes de cette idéologie californienne, c’est aussi l’idée shumpetérienne de destruction créatrice (p. 38) qui conduit à percevoir autrement notre goût pour l’innovation à tout crin et conforte « la croyance selon laquelle le processus d’innovation procède avant tout de l’entrée sur le marché de nouvelles firmes, libres de tout héritage organisationnel et donc suffisamment agiles pour porter la disruption au cœur de secteurs industriels établis. » (p. 38)

Finalement, ce nouveau capitalisme se trouve en but à de nombreux paradoxes, notamment le retour des monopoles – et ils sont mondiaux – la tendance à la socialisation, la déshumanisation qui passe par un contrôle accru des employés – et des consommateurs – la diminution des services publics, en qualité et en quantité. (pp.60-75). Or, et ce n’est pas le moindre de ses paradoxes, « l’histoire de la Silicon Valley, et plus généralement, du développement technologique aux États-Unis est absolument indissociable de l’intervention publique : celle, au premier chef, du complexe militaro-industriel, mais aussi du secteur aéronautique et spatial, du fait notamment de la présence à Mountain View de l’Ames Research Center, un des principaux centres de recherche de la NASA. » (p. 78)

C’est là que nous arrivons à l’idée de féodalisme… et de glèbe numérique. « Les plateformes numériques sont souvent décrites comme des biens immobiliers virtuels ; d’où la comparaison avec la découverte d’une frontière nouvelle et luxuriante. (…) Dans les termes classiques du far West, (…) les rentes vont aux pionniers qui sauront impitoyablement surveiller et protéger ces territoires (…). Tout ceci sonne terriblement médiéval, parce que ce qui est à l’œuvre fait précisément écho à cette époque de l’histoire. La seule véritable différence, c’est le caractère numérique du paysage. En revanche, la nature des seigneurs qui prélèvent les tributs est la même. » (Indy JOHAR, p. 87)

Et en effet, dans ce nouveau cyberspace, il n’y a pas encore de règle… l’essor du numérique n’est pas seulement un moment extractiviste sur le plan strictement matériel des mines, mais également « dans la formation des Big Data, celui du captage des sources. » (p. 91) Big Other veille sur un monde d’où l’on ne s’échappe pas : Ce Grand Autre « qui absorbe toutes les données que nous lui concédons en vient à nous connaître mieux que nous-même. Il explore tout, depuis les détails de notre correspondance jusqu’aux mouvements dans notre chambre à coucher en passant par l’inventaire de nos consommations. Par le biais d’expérimentations massives en ligne, il apprend à guider nos actions et finit par incarner un nouveau genre de totalitarisme. » (p. 101)

Pour résumer la dernière partie du livre, C.D. lui-même : « La réflexion se situe ici au niveau de la logique du mode de production dans son ensemble, c’est-à-dire des contraintes politico-économiques qui pèsent sur les agents et des dynamiques qui en découlent. Une discussion approfondie du concept de féodalisme permet de faire ressortir les singularités du capitalisme et de mettre en évidence la résurgence paradoxale dans les sociétés contemporaines d’un métabolisme social de type médiéval : ce que j’appelle l’hypothèse techno-féodale. » (p. 13)

Depuis 2020, l’hypothèse n’a pas cessé de grandir et en 2025, C. D. publie un autre ouvrage, qui va un peu plus loin : Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Editions Amsterdam, Paris, 2025.

Mais il avait déjà proposé des idées passionnantes et nouvelles dans cette émission d’ARTE :

https://www.arte.tv/fr/videos/117234-016-A/comment-bifurquer/?fbclid=IwY2xjawJu29RleHRuA2FlbQIxMAABHpZ56hvxw9aubdqfKH_FYlpux3Iz2skrYmpMO1LLxmfNnjnTPcP5q_a6RC8Q_aem_CDqLkZROMk9alN1hRATT0g

Dépêchez-vous de l’écouter, c’est disponible jusqu’en 2030 seulement ! Blague à part, le monde entier change vite et peut-être serons-nous passés à davantage de sobriété et de robustesse, avec un retour en force des livres… ^^

L’âge des LOW TECH

Vers une civilisation techniquement soutenable

Philippe Bihouix

Alors, oui, vous trouverez dans ce livre mille et une raison d’aller chialer votre maman, mais moi, malgré l’abondance de chiffres et d’ordres de grandeur assommants, j’y ai trouvé des arguments supplémentaires pour ma petite révolution, pour le bonheur (court) d’avoir raison et puis, se dessinant, les contours variés et bigarrés d’une communauté qu’on appelle communément et souvent avec un certain mépris, les « écolos » sans se rendre compte qu’ils se divisent en de nombreux, très nombreux courants fort différents. Comme beaucoup, je suis moi-même fatiguée par les injonctions aux petits gestes qui devraient sauver la planète, par l’hypocrisie des inventions technologiques destinées à enrichir d’autres que nous, pendant que nous irons trier notre compost et pédaler sous la pluie. C’est pourquoi je fus ravie de lire, vers la fin du bouquin :

« Bref, avec un peu de bon sens et de curiosité, il n’est pas difficile d’arriver à la conclusion que « de toute manière, ça va péter » et il faut une sérieuse dose d’optimisme pour raisonnablement croire à la survie de la forêt amazonienne. Je parie que même les plus obtus économistes ou adeptes du progrès en sont convaincus. Pour preuve : même les hiérarques du nucléaire, qui nous promettent des milliers d’années d’énergie, abondante avec les surgénérateurs (malgré l’échec de Superphénix) ou la fusion (aux perspectives lointaines), souhaitent, au même moment, enfouir les déchets à longue durée de vie pour ne pas les exposer, dans quelques décennies, à un monde qui deviendra instable et dangereux. Eux non plus ne croient pas au maintien d’un macro-système technique sur une durée longue ! Etonnant non ? Donc plusieurs pistes se présentent aux plus lucides. »

Et voici lesquelles (p. 235) :

Attendre et faire comme si de rien n’était… ou le fatalisme qui conduit à « en profiter » tant que c’est possible. Autrement dit, autruche ou YOLO ? Evitez à tout prix cependant la solution du survivaliste armé, qui atteindra forcément rapidement sa dernière balle – les envahisseurs présumés seront tellement nombreux – à moins de fabriquer soi-même sa poudre et de vivre dans un château fort…

Transformer son épargne en or ? Pourquoi pas… on a vu plus con ! (p. 236)

PHILIPPE BIHOUIX ne croit pas à un effondrement brutal, qui d’ailleurs ne s’est quasiment jamais produit nulle part, même lors de la chute de l’Empire romain, qui en réalité s’étale sur plusieurs décennies… 476 correspondant à l’abdication du dernier empereur, mais certes pas à la mort subite de tous ses sujets, dont certains se sont peut-être réjouis et d’autres n’ont peut-être perçus aucun changement notable. Le Japon et l’URSS, en s’organisant, ont très bien survécu à des baisses drastiques de production électrique – de l’ordre de 20% ! – les populations s’organisent et l’occident est encore très riche. Le vrai danger viendra sans doute de la cupidité des plus riches :

« Beaucoup trop de puissants et de privilégiés de toutes sortes, qui contrôlent le système, ont à y perdre, et beaucoup plus que le citoyen moyen ou les populations les plus exploitées, au Nord comme au Sud. Le système oligarchique fera donc tout pour se maintenir, jusqu’à saturation, quitte à guerroyer toujours plus dans les pays riches en ressources et à saccager l’environnement jusqu’à l’extrême. L’apparition de techniques aux rendements ridicules, hier les sables asphaltiques de l’Alberta, au Canada, les agrocarburants des zones tempérées ou des panneaux photovoltaïques dans des zones nordiques, et demain des pétroles de schiste, en est le signe avant-coureur, et la confirmation que le système ne reculera devant aucune absurdité et aucune barbarie pour survivre.

« En outre, croire à un effondrement brutal, financier, ou consécutif d’un pic pétrolier ou gazier, serait reproduire l’erreur, le péché originel marxiste, qui postulait la fin de l’inéluctable et toujours prochaine du capitalisme par la baisse tendancielle du taux de profit. L’avenir a montré que les capacités d’adaptation, de récupération, de perversion et de manipulation de ce dernier lui ont permis de traverser toutes les épreuves et la plupart des régimes, y compris la Russie soviétique avec un capitalisme d’Etat et le fascisme du Chili de Pinochet. » (p. 239)

En fait, ils finissent toujours par nous avoir avec le chantage à l’emploi… mais mon dieu, s’il n’y a plus d’énormes usines polluantes, combien d’emplois va-t-on perdre ? Ah c’est sûr qu’il va falloir revoir tout un pan de l’économie, et certainement un immense pan, mais certes, une réduction de la consommation – qui a déjà commencé de toute façon, de gré ou de force – peut détruire des emplois, mais « il y a fort à parier que l’évolution souhaitable dans l’agriculture (de plus petites exploitations, plus intensives en travail humain), dans l’artisanat (pour fabriquer et entretenir des biens durables), dans les services (le retour de l’humain contre la machine, le service de proximité), devrait être pourvoyeuse d’emplois. » (p. 248)

Après de savants calculs (pp. 249-254), PHILIPPE BIHOUIX parvient à la conclusion suivante : « nos 26 millions d’emplois à plein temps (et les 3 millions de chômeurs, plus les non-inscrits et les temps partiels subis) pourraient devenir, disons, de 20 à 23 millions « équivalent emplois », soit, en répartissant équitablement les efforts, autour de trois jours de travail par semaine pour chacun. Rien de catastrophique, d’inimaginable, et une perspective de nature à compenser quelques efforts sur notre consommation quotidienne. Débarrassés des voitures, des babioles importées, des écrans plats intempestifs, nous pourrions consacrer notre temps retrouvé à jardiner, à lire, à passer du temps ensemble, restaurer nos paysages et nos villes, à nous déplacer plus doucement, bref, à embellir nos vies. » (p. 254)

Embellir nos vies par les low tech, entre autres modifications de notre quotidien. Et heureusement parce que si PHILIPPE BIHOUIX finit par de belles espérances, il commence son livre par de tristes constats, à commencer par la folle valse des crevettes, (p. 7) « pêchées au Danemark et décortiquées au Maroc pour des raisons de coût de main-d’œuvre ou le yaourt à la fraise dont les ingrédients parcouraient en 1992 plus de neuf mille kilomètres contribuèrent à construire chez moi un certain scepticisme sur la notion de progrès. »

Les chiffres effrayants : « Voici notre pays si vertueux, en véritable « transition écologique » : nous produisons autour de deux tonnes de déchets industriels par habitant et par an, presque 5kg par jour ! Chaque jour, chacun d’entre nous génère 12 tonnes-km de fret, soit environ 100kg sur une moyenne de 120 km, à 88% en transport routier. » (p. 13)

Le premier chapitre présente un grand intérêt historique, commençant par noter que l’humain est à peu près le seul à utiliser des outils exosomatiques (p. 19), des instruments, et qui montre comment la technique a (toujours) répondu à la pénurie de ressources, à force d’exemples nombreux dans l’histoire. Quand bien même dès le paléolithique, nous avons des traces de destruction, voire de mise à sac de l’environnement, l’humain trouve des solutions techniques (p. 20), qui passent également par migrer, échanger ou inventer (p. 21) puis par l’avènement des énergies. A noter : depuis sa première tonne extraite, le charbon n’a cessé d’être en exploitation croissante. « Le pétrole n’est donc pas venu résoudre une pénurie de charbon, mais plutôt une pénurie de baleines ! » (p. 24). Puis P B parle d’une nuée de criquet sur les métaux, et ce, depuis l’antiquité : « Athènes a pu armer da flotte contre les envahisseurs perses grâce à ses légendaires mines de plomb argentifère du Laurion, épuisées pour l’essentiel dès le IIIè siècle avant JC. » (p. 26). Jusqu’à la fin du XVIIIè, les ressources non-renouvelables exploitées étaient principalement les métaux -et un peu de charbon.

Et pourtant, les high tech ne nous sauveront pas cette fois (p. 49) ? Et bien en quelques exemples, la démonstration est faite. Nous ne parlerons pas longuement du difficile calcul d’EROI, qui permet de remettre en cause sévèrement la qualité et l’accessibilité des ressources : il s’agit du retour sur investissement, pour lequel « on atteint le ratio époustouflant de 1 baril pour en produire 3 dans le cas des sables asphaltiques de l’Athabasca (Canada) » (p. 53) – attardons-nous plutôt sur les limites de l’économie circulaire et du recyclage quasi impossible : « la complexité des produits, des composants (dizaine de métaux différents dans un téléphone portable ou un ordinateur) et des matières (milliers d’alliages métalliques différents, mélanges de plastiques et d’additifs, matériaux composites) nous empêche d’identifier, de séparer et de récupérer facilement les matières premières. Ainsi du nikel, pourtant facilement repérable (aciers inoxydables) et assez coûteux, qui n’est recyclé correctement qu’à 55%. 15% sont bien captés et recyclés mais perdus fonctionnement ou avec dégradation de l’usage car ils ont été noyés dans de l’acier carbone de bas de gamme, tandis que 35% sont égarés entre mise en décharge et incinération. En trois cycles d’utilisation, on perd donc de l’ordre de 80% de la ressource. Et il s’agit d’un métal plutôt bien recyclé, le pourcentage de récupération ne dépassant pas 25% pour la plupart des « petits » métaux. » (p. 57)

En bref, perte par dispersion (à la source), perte mécanique (la boîte de conserve, l’agrafe et le stylo partis en décharge), perte fonctionnelle (par recyclage inefficace), perte entropique (marginale) : tel est notre destin… (p. 57)

Que faire ? Commence ici la liste des Y’a qu’à-faut qu’on mais de toute façon c’est pas toi qui décide, l’une des nombreuses listes rébarbatives à la fin desquelles vous vous sentez bien sûr découragés, inutiles ou alors idiot utile !

Quels sont les principes du Low Tech ?

Le premier principe, c’est remettre en cause les besoins (p. 95)

Quelques suggestions qui ne coûtent rien (P. 100) : interdire les imprimés publicitaires, les sacs plastiques, recycler les pneus, éteindre les éclairages, interdire l’eau en bouteille, teindre en couleur naturelle – même si elles sont pâlottes – organiser des prêts d’outils intracommunautaire ou villageois, généraliser la tonte par les lapins ou les moutons, brider les moteurs de voiture à 120, voire 90, mettre des pulls supplémentaires en hiver, chauffés alors à 16° ou 18°, se chauffer soi-même plutôt que la pièce, rationaliser le recyclage du verre : le saviez-vous ? « des technologies coûteuses à base de capteurs optiques émergent pour trier le verre blanc du verre coloré », qui empêche un recyclage aisé… n vaudrait-il pas mieux trier en amont le verre blanc du verre coloré ? mieux : interdire la production de verre coloré ? (p. 99 à 103)

Voici la matrice éco-liberticide (p. 105)

Concevoir et produire réellement durable (p. 106), on l’aura compris, n’est pas objectif si facilement atteignable. Il faudra relocaliser les externalités négatives : avoir sous les yeux le patron maltraitant et la pollution, les déchets, peut aider à orienter sa consommation. (p. 107) Mais le local a ses limites : même un vélo contient « plusieurs centaines de pièces élémentaires dont la plupart ont un contenu technique qui n’est pas maîtrisable « localement » (p. 108) Dans d’autres domaines, on pourrait envisager de revenir à l’ancien modèle, comme pour le thermomètre à mercure (p. 109).

Continuons : n’utiliser que 4 formats standards de bouteille en verre blanc (p. 110) et on comprend son exaspération à travers certains exemples en faveur du développement durable. Le chargeur universel : « outre le côté un peu ridicule de l’affaire (un chargeur doit contenir quelques bobinages de cuivre, mais il est évident que l’essentiel de la pollution, en amont ou en aval de la fabrication, est dans le téléphone lui-même), mon cœur frémit lorsque je pense à toute cette entropie générée, tous ces efforts déployés – spécialistes mondiaux et employés d’administrations internationales se réunissant en séminaires après de longs voyages en business class, rapports épais, commissions diverses et dossiers auprès des organismes, conférences téléphoniques internes – pour un résultat médiocre et balayé par l’arrivée des smartphones. » (p. 111)

Oui, mais continuons…

Il faudra orienter le savoir vers l’économie de ressources (p. 114) et mieux répandre ce savoir entre nous, quitter un peu la spécialisation et il y a tant à apprendre ! Rechercher l’équilibre entre performance et convivialité, selon la définition de Ivan Illich : « j’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité et non au service d’un corps de spécialistes. » (p. 117) Dans cette perspective, il est possible que les éoliennes géantes ne soient pas de meilleures solutions que plusieurs petites… (p. 119) Relocaliser sans perdre les (bons) effets d’échelle, mais là encore, tout dépend de ce que nous choisissons de produire (p. 121), nous pourrions en effet créer « de nouveaux dégâts environnementaux collatéraux en réinstallant des productions locales : il faudrait trouver de nouvelles friches industrielles, installer de nouveaux équipements, consommer des espaces et des ressources maintenant pour un gain futur espéré sur les coûts du transport. » (p. 123) La main invisible du marché nous a menés trop loin ? Sans doute faudrait-il revoir nos besoins, à la base (p. 134), remettre de l’humain et « démachiniser » les services tout en restant modeste (p. 140). Enfin, voici les sept commandements des low tech :

A ce stade de ma lecture, je commence à souffrir de l’aspect Y’a qu’à-faut qu’on mais de toute façon c’est pas toi qui décide et de l’allongement de la liste des recommandations, du type réduire les exploitations agricoles et diversifier leurs activités en mêlant élevage et agriculture (p. 152), recréer des haies, alterner légumineuses et céréales (p. 154). On notera tout de même, à ranger dans les arguments, qu’en Italie, on trouve 3 fois plus d’exploitations agricoles qu’en France, pour deux fois moins de surface (p. 154). Manger moins de viande, oui, mais surtout manger directement ce qu’on produit pour nourrir les animaux (p. 156) et bien sûr, le fameux sujet des toilettes sèches puisqu’il faudrait « idéalement, récupérer les précieux azote, phosphore et potassium dans les urines et matières fécales. » (p. 158) Conformément à nos attentes, la partie transport recommande le vélo, les pieds et PHILIPPE BIHOUIX élabore de savants calculs pour nous montrer qu’on pourrait travailler deux ou trois jours par semaine, dormir sur notre lieu de travail avec un lit de camp qu’on transporterait avec notre super vélo, que les économies de bagnoles permettraient également des économies militaires à l’autre bout de la planète et des économies sur les soins aux bâtiments et aux personnes après pollution au gaz d’échappement… (p. 170) Pour le bâtiment, PHILIPPE BIHOUIX repart sur les conseils hors de portée comme arrêter les grands travaux d’infrastructure… mais concrètement, comment fais-je ? (p. 174) et puis bien sûr, partir moins loin, acheter moins de jouets -surtout en plastique – moins se maquiller, éviter les horribles cosmétiques au plomb ou aux nanoparticules, recycler ses habits etc. D’une manière générale, toujours et encore réduire ses besoins, préférer – voire imposer – la lenteur, fabriquer soi-même, préférer les sports simples, économiser le numérique (p. 189), d’autant plus qu’il semble permettre une multiplication de la connerie ! Le secteur digital consomme 10% de l’électricité mondiale ; nous serons peut-être sauvés par l’ordinateur quantique, mais en attendant, notons par exemple que « l’intégralité du site Wikipedia en anglais correspond à une taille de 9 giga-octets, soit l’équivalent de… deux films en format DVD. Alors que le site compte parmi les dix plus visités au monde, Wikipedia utilise « seulement » mille serveurs répartis dans différents pays. Les raisons ? Pas de vidéos haute définition stockées, architecture optimisée et intelligente etc. » (p. 200) autant dire que Facebook, Twiter – maintenant X – sont loin d’une telle gestion. Et pourtant, l’électronique et l’électricité de nos jours… qui prétend pouvoir s’en passer ? mais peut-être pouvons-nous envisager de mutualiser les équipements ? (p. 201)

La suite, sur les banques, les retraites qui semble mission impossible quelle qu’en soit la forme, le démantèlement des centrales nucléaires me laisse pantoise (p. 205) Plus loin, et avec prudence, PHILIPPE BIHOUIX s’attaque à l’amour : profiter des bijoux qui existent déjà au lieu d’en fabriquer de nouveau, couper les fleurs du jardin en été et cesser de faire voyager, surgelées, des fleurs cultivées trop loin de nous, se séduire avec un poème plutôt qu’une voiture de sport… (p. 211) Quitter l’injonction religieuse ou celle du PIB qui nous pousse à faire trop d’enfants, en effet : « plus nous ferons des progrès pour allonger la durée de la vie, plus nous devrons nous restreindre sur le nombre d’enfants. » (p. 212) et puis, dans les zones urbaines, des lombricomposteurs et des cochons dans les cours des immeubles pour limiter drastiquement nos déchets ; et pour finir, mourir dans un linceul et être enterré au fond du jardin… la crémation pollue et enlève le retour d’un tas de nutriment à la terre.

Toutes ces pistes me font immanquablement penser à ce roman d’anticipation dont j’ai parlé sur mon site, ici même ! Ecotopia !

La transition est-elle possible ?

Alors, voilà la fameuse et épineuse question de l’échelle et de qui c’est qui s’y jette en premier ? PHILIPPE BIHOUIX argue avec justesse que pour l’abolition de l’esclavage, les discussions et les réticences étaient les mêmes : celui qui abolit en premier se fera bouffer par les autres ! Il oublie de dire que derrière la belle abolition, il y avait la garantie du pétrole, bien moins cher à entretenir et nourrir qu’un esclave. Mais soit, PHILIPPE BIHOUIX rêve d’une société où les héros de demain seraient paysans, chiffonniers, cordonniers, mécaniciens, menuisiers, réparateurs d’électroménager ou d’informatique… tandis que banquier et comptable, juristes et publicitaires disparaitraient. « Un retour massif de l’artisanat et de la petite industrie donc des métiers manuels, n’empêcherait pas de maintenir parallèlement la possibilité de mener des études poussées et intéressantes » (p. 262) à condition d’allier dans une même vie travaux manuels et travaux intellectuels. Et puis a-t-on vraiment d’autre choix que d’essayer quelque chose !?

Et la version longue du résumé… en PDF ! (et en couleurs !!)

L’énergie du déni par Vincent Mignerot

J’ai découvert Vincent Mignerot par youtube et grâce à ses nombreuses conférences, toujours longues et instructives, passionnantes. Je l’ai contacté une première fois pour mieux connaître l’association Adrastia. Nous avons échangé un peu au sujet de nos actions et nos espoirs. Puis, lors de sa conférence donnée au Shift Project,

alors qu’il présentait la dernière édition de son livre l’Energie du déni, il aborde alors cette problématique particulièrement prégnante et qui devrait tous nous occuper : pour être vraiment optimiste avec nos projets de transition, il faudrait que nous puissions envisager de produire et remplacer les machines qui transforment les rayons du soleil ou le vent en électricité avec l’énergie que justement elles fournissent. En d’autres termes, pouvons-nous vraiment nous passer des hydrocarbures ? 

Évidemment, la question n’est pas « pouvons-nous », mais plutôt « comment allons-nous ? » car, un jour, il n’y aura plus d’hydrocarbures. Mais quand bien même nous n’en maquerions jamais, son exploitation commence à engendrer de sérieux dégâts sur notre environnement et notre santé. Il faudrait donc s’en passer bien avant d’en manquer.

Puisque j’enseigne auprès d’étudiants en Génie Mécanique, appelés pour la moitié d’entre eux à devenir ingénieurs, m’est venue l’idée de leur soumettre le défi suivant : nous sommes en 2050, il n’y a plus d’hydrocarbure. Combien de temps faut-il à une éolienne pour fournir l’énergie nécessaire à la construction d’une autre ? Idem avec les panneaux solaires. Au-delà d’un calcul prosaïque, un ensemble de réflexions s’est imposé à mes étudiants, sur les matériaux, leur provenance, leur exploitation ainsi qu’une nécessaire discrimination quantité versus qualité de l’énergie. Ils comprennent alors vraiment à quel point le pétrole, c’est une source d’énergie quasi miraculeuse, qui a bouleversé notre existence humaine d’une façon inouïe et extraordinaire, et peut-être unique dans notre histoire.

Vincent Mignerot a eu l’extrême gentillesse et la patience de consacrer beaucoup de temps à mes étudiants, toujours friands d’intervenants extérieurs, et je l’en remercie vivement. Des collègues se sont vivement intéressés au sujet posé et au défi que je proposais aux étudiants. Certains se sont procuré le livre de VM ; beaucoup en ont lu la préface, ont pris connaissance également d’articles de Philippe Bihouix et de Jean-Baptiste Fressoz. Tout comme Aurélien Barrau, Valérie Masson-Delmotte, Emma Haziza, Jean-Marc Jancovici, Arthur Keller, Yamina Saheb, Pablo Servigne, Aurore Stephant et tant d’autres encore, chacun de ces chercheurs, scientifiques et intellectuels pensent notre époque, notre monde et ses enjeux d’une façon particulière et souvent propre à sa formation, son activité professionnelle, et parfois sa sensibilité personnelle, voire ses croyances. Cette richesse de points de vue qui se complètent procure une joie intellectuelle qui fait partie des rares plaisirs que peuvent nous procurer les incertitudes et craintes d’un quotidien informé des sujets qui nous préoccupent ici.

VM propose lui aussi une lecture originale des problèmes environnementaux qui nous assaillent déjà, une réflexion anthropologique plus large, que j’avais d’ailleurs découverte avec jubilation dans cette émission de février 2020.

L’un des premiers points du livre de VM sur lesquels je m’arrête volontiers est souvent abordé par d’autres, notamment JB Fressos 2014 ou même JMJ qui précise qu’entre 2000 et 2017, à l’échelle mondiale, pour une unité supplémentaire d’énergie produite par l’éolien ou par le photovoltaïque, il en a été généré respectivement six et quatorze fois plus que le charbon. (p. 6) Le propos est souvent illustré d’un graphique très parlant.

VM rappelle dans la foulée les objectifs du GIEC (p. 6) : réduction de moitié de nos émissions d’ici 2030 et réduction à néant en 2050. Cela paraît fou car l’énergie, pour nous, c’est tout. (p. 9)

Mais qu’est-ce que l’énergie ? 

« la capacité à modifier un état ou à produire un travail. »

Autrement dit, « tout ce qui bouge, tout ce qui est transformé, tout ce qui tombe, s’écoule, vole, chauffe, tout ce qui est animé, tout ce qui vit, change de vitesse ou d’état de quelque façon que ce soit ne le peut que grâce à l’énergie. Lorsque nous parlons d’énergie, nous ne faisons qu’évoquer des quantités de transformations. C’est ce que mesurent les joules, les kilowattheures et les calories. » (p. 9)

Et il ajoute, ce qui est très important à avoir à l’esprit en permanence :

« Personne ne sait ce qu’est l’énergie et personne ne la produit. »

Oui, l’humain la trouve et l’utilise. Il en possède lui-même d’ailleurs, tant qu’il est en vie, ce qui lui permet de se mouvoir, d’allumer un feu, bref, d’incarner lui-même l’énergie qui modifie déjà son milieu. Toute transformation nécessite donc de l’énergie.

Et vers où, vers quoi court ce mouvement, cette transmission d’énergie ? Est-ce que cela va s’arrêter ? J’ai pour habitude de scander bonnes et mauvaises nouvelles d’un pathétique et tranquille : « ce n’est pas grave, tout doit disparaître de toute façon. » Je ne fais que badiner gentiment avec le second principe de la thermodynamique, quelque chose de très sérieux en revanche : irréversibilité et entropie. L’énergie transformée se dissipe et nous ne pouvons pas revenir en arrière. En plus clair et pour comprendre ce que cela implique concrètement : « Nous les (énergies) utilisons pour fabriquer les produits que nous consommons. Lorsque ces produits s’usent ou que nous les jetons, les matières qui les constituent se retrouvent irrémédiablement davantage dispersées qu’elles ne l’étaient au départ. » (p. 12)

Cela éclaire tout autrement la prétendue solution du recyclage : (p. 12) « L’ingénieur Philippe Bihouix rappelle que les objets fortement composites qui nous entourent désormais, faits d’alliages très complexes, rendent ces opérations le plus souvent non rentables. » Par exemple, les microplastiques et toutes sortes de mini composants. Il faudrait des heures pour séparer les minuscules éléments contenus dans notre téléphone et ces minuscules éléments une fois recueillis ne se vendent qu’à deux ou trois euros – pour le moment. Bref, de toute façon, il serait vain de chercher à contrecarrer l’entropie. Tout va disparaître.

Alors comment protéger l’environnement ? La dissipation semble inévitable. Des organismes « autotrophes » sont à la base des chaînes alimentaires. « Les organismes hétérotrophes ne peuvent exister qu’en consommant d’autres êtres vivants afin de récupérer les ressources qui les composent et l’énergie potentielle qu’ils contiennent. » (p. 16)

Partant de là, que penser de la croyance en la croissance ? VM aborde alors les théories des économistes en s’appuyant entre autres sur Steve Keen et en insistant sur l’oubli flagrant de l’énergie dans la prise en compte de la valeur du travail. 

« Le travail en physique est une autre façon de parler des transformations. Toute transformation provient de l’énergie. » (p. 18)

Et pourtant…

« Au XIXè siècle pourtant, certains penseurs explorent déjà le lien entre économie, énergie et limites au développement. » (p. 20)

« Selon certains analystes – dont Matthieu Auzanneau, Gaël Giraud et Jean-Marc Jancovici -, la crise de 2008 ne serait pas liée à des facteurs économiques secondaires, généralement considérés comme les causes (…) mais à la rigidité du lien entre flux d’énergie et PIB. Ainsi serait advenu en 2006-2008 un « pic » dans la production de pétrole qui aurait généré une onde de choc dans l’économie et aurait provoqué la crise dites des « subprimes ». (p. 22)

Mais revenons à la physique : le fameux démon de Laplace, le monstre déterministe : « Nous devons […] envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. » (p. 25), qu’en reste-t-il diluée dans l’entropie ? Le démon de Laplace n’adviendra jamais, puisque d’après le principe d’incertitude d’Heisenberg, une mesure totale du réel est impossible !

Or, pour accéder à des mesures que l’on qualifiera d’objectives, les humains sont obligés de découper le monde en parties mesurables, en dénombrables. « La simplification nécessaire à l’étude du monde de l’énergie implique de ne considérer que des parties limitées, séparées les unes des autres. Rien ne dit que le réassemblage des éléments étudiés puisse être fidèle à la réalité. » (p. 27)

Une fois ces bases posées et développées dans son livre, VM atteint le sujet brûlant du remplacement des hydrocarbures par des énergies solaires, éoliennes etc. Comment transiter ? N’y a-t-il pas ce qu’on pourrait appeler avec VM une impasse thermodynamique :

« A contrario des végétaux et de l’industrie des hydrocarbures, les énergies dites de substitution (ENS), telles que le nucléaire, le photovoltaïque, l’éolien ou encore les barrages hydroélectriques, ne sont pas des convertisseurs d’énergie autonomes. Il leur est impossible de constituer progressivement une infrastructure à partir d’un flux d’énergie directement accessible et gratuit. » (p. 36)

Autrement dit, se passer des hydrocarbures semble très compliqué, voire impossible. « L’industrie des ENS est un sous-produit de celle des hydrocarbures. Si l’objectif de la transition est bien une substitution des énergies, c’est-à-dire la réduction relative de l’exploitation des hydrocarbures, les ENS devraient à terme maintenir leur propre infrastructure fonctionnelle grâce à la seule énergie qu’elles génèrent. Or les infrastructures des ENS sont des assemblages de matériaux et de mécanismes qui n’échapperont pas aux dysfonctionnements. L’usure des pièces mobiles d’une éolienne, la corrosion et la fissuration de la cuve […] Si les moyens alloués à la maintenance des ENS ne sont pas à la hauteur des besoins, alors les dysfonctionnements augmentent avec le temps, ce qui réduit peu à peu leur capacité productive. » (p. 37)

Voulez-vous quelques horribles chiffres assortis d’une illustration de l’échec des quotas :

« L’optimisation des transactions de quotas a enrichi les entreprises polluantes. En 2014, les ventes de crédits carbone ont généré une recette de 37 milliards d’euros pour la société Lafarge, spécialiste du ciment, une des activités les plus émettrices de CO2 qui soient. Les industriels soumis au marché carbone européen auraient gagné 27 milliards d’euros grâce aux échanges de quotas entre 2011 et 2016. En 2020, alors que la faillite menaçait Tesla depuis plusieurs années, le constructeur de véhicules électriques est resté à flot grâce à la vente de crédits à d’autres constructeurs aux véhicules moins « verts ». Depuis 2012, c’est ainsi 3 milliards d’euros de crédits qui ont renfloué ses caisses, 440 millions au cours du seul premier trimestre de 2021, pendant que les autres constructeurs écoulaient des moteurs thermiques. » (p. 42)

Finalement, les ENS ont généré bcp de gaz à effet de serre… « le développement de l’industrie du nucléaire civil depuis les années 1060 par exemple, en contribuant à la croissance économique mondiale, a très bien pu renforcer les capacités globales d’extraction de pétrole, de gaz et de charbon. Le taux de CO2 atmosphérique actuel serait alors moins élevé si cette source d’énergie n’avait pas été exploitée du tout. » (p. 43)

Quelle triste conclusion et comment échapper au pessimisme ? Nous sommes devenus dépendants des hydrocarbures : pouvons-nous imaginer une journée sans plastique ? regardez bien autour de vous ! J’ai fait faire cette expérience d’imagination aux étudiants et ils se sont beaucoup émus de leurs résultats. Loin, donc, de se substituer aux hydrocarbures, il semblerait que les ENS deviennent au contraire un acteur de plus dans la pollution : « le nucléaire et les énergies dites renouvelables sont susceptibles de devenir des constituants intrinsèques des modèles économiques carbonés de demain, en participant à l’optimisation de l’extraction des énergies fossiles et à l’amortissement de ses coûts. Cette contribution technique des ENS, en plus de participer au profit des exploitants, augmenterait en volume la capacité extractive globale. Ce qui donnerait pour le climat et l’environnement en général, des résultats à l’exact inverse des avantages présupposés de ces technologies. » (p. 47)

Mais admettons que nous y parvenions, que les ENS ont désormais remplacé les hydrocarbures… et bien, « des énergies supposément autonomes et parfaitement décarbonées nécessiteraient toujours l’artificialisation des sols, ponctionneraient des ressources minérales et dissémineraient les déchets des transformations dans l’environnement, le polluant encore. Inscrire véritablement les ENS dans un programme global de réduction de l’empreinte écologique humaine engagerait a minima à la maîtrise de leur propre empreinte. » (p. 61)

Alors quid des solutions ? VM en donnent 4. Attention, il ne s’agit pas de trier ses déchets, faire pipi sous la douche, consommer local et ne plus prendre l’avion… cela va bien plus loin.

« Réduire volontairement ses moyens, se délester des garanties de la vie, travailler de ses mains et partager : le seul véritable désengagement, la seule façon d’espérer couper les vivres énergétiques au système productif dominant. Si ce désengagement parvenait à être réalisé à une échelle suffisante pour s’imposer face aux stratégies de court terme, sans générer de résistance contre-productive et sans laisser personne se confronter aux difficultés au-delà de l’effort proportionné de tous les humains (les plus privilégiés d’abord), il contrarierait le modèle économique capitaliste et réduirait tendanciellement les émissions de CO2. » (p. 64)

Alors évidemment, à ce point du livre, on comprend pourquoi il s’appelle l’énergie du déni. J’aimerais que le lecteur déjà engagé dans cette voie ou qui le souhaiterait se désigne. Mais s’il lit mon petit article sur un ordinateur ou un portable, c’est déjà foutu. Et nous mettrons beaucoup d’énergie à combattre cette nécessité de ralentir et réduire tout qui nous est pourtant mise sous les yeux. Et même convaincue de cette nécessité, pour ma part, je persiste diaboliquement dans mes trop petits gestes qui ne compensent en rien ceux que je ne parviens pas à éviter, même en me répétant : « tu ne devrais pas faire ça… » et en repoussant à demain la recherche d’alternative. 

Mais si encore je n’entraînais que moi dans la catastrophe… des humains qui ne sont pas visibles de ma fenêtre souffrent déjà terriblement de cette couverture que nous tirons à nous. « Olivier Vidal rappelle dans Matières premières et énergie que ce sont les pays les moins regardants quant aux impacts sociaux, sanitaires et environnementaux qui ont obtenu des positions de quasi-monopoles dans l’extraction de certaines ressources critiques : la Chin pour les terres rares, l’Afrique du Sud pour les platinoïdes, la République démocratique du Congo pour le cobalt et le tantale, le Brésil pour le niobium. Dans ces États, des techniques minières extrêmement polluantes ont été adoptées, qu’aucun pays dit développé n’aurait acceptées sur son territoire. » (p. 74)

Alors peut-être resterez-vous d’un optimisme à toute épreuve ? Peut-être construirez-vous des fusées pour fuir ou confierez-vous votre futur aux intelligences artificielles ?

Peut-être même êtes-vous un « extropien » ? Je vous encourage en tout cas au plaisir de la lecture de VM pour découvrir de quoi il s’agit !

Histoire de la Misogynie, par Adeline Gargam et Bertrand Lançon

Belle fresque historique !

Et qui n’a pas fait l’économie d’un avertissement sur le sujet que ne manqueraient pas de réclamer les grincheux : le livre ne nie pas l’existence de la philogynie, de la misanthropie et de la misandrie. Simplement, ce n’est pas le sujet. « Mais là n’est pas notre propos. Le sujet de cet essai est la misogynie en tant que telle, en tant que concept culturel en Occident, d’en repérer les paradigmes les plus insistants et d’en suivre le fil rouge à travers les siècles. » (p. 16)

Commençons donc par l’antiquité et la mythologie, au cœur de laquelle « Les Amazones constituent le contre-exemple le plus éclatant du patriarcat hellénique méditerranéen. Leur royaume constituait un véritable monde à l’envers. Leur société brutalement matriarcale représentait, aux yeux des Grecs, le comble de l’horreur et de la répulsion. » (p. 35)

Les séductrices cruelles et les ensorceleuses qui se mêlent d’être trop amoureuses : la fameuse Circé, la malheureuse Déjanire, et bien entendu Médée.

Philomèle et Procné

Je m’arrêterais plus volontiers sur Procné, la moins connue des malheureuses héroïnes : « Le récit de son histoire, ainsi que de sa sœur Philomèle, se trouve en particulier dans les Métamorphoses d’Ovide. Le mari de Procné, le roi thrace Térée, avait violé sa belle-sœur Philomèle. Pour la contraindre au silence, il lui coupe la langue et la retient prisonnière. Procné la libère, tue Itys, le fils qu’elle avait eu de Térée, le dépèce et le donne à manger à Térée. C’est en tant que meurtrière de sa progéniture qu’elle peut être comparée à Médée. » (p. 41)

Dans la Bible, les mêmes figures de femmes défiant le pouvoir et les lois qu’on leur impose : Dalila, Jézabel, mais aussi Hérodiade et sa fille Salomé. (42-43) Beaucoup d’œuvres témoignent de la fascination que ces deux femmes exercèrent sur des siècles de littérature. Nous pourrions en citer de nombreuses autres (p. 44 à p. 48) et l’auteur d’en supposer : « Magiciennes, violentes, ensorceleuses ou dominatrices, ces figures négatives de la féminité ont déterminé, aux racines mêmes des cultures méditerranéennes, une perception prédatrice du féminin, dans laquelle il est permis de voir les premiers ancrages d’une misogynie puissante et durable. […] Certes, l’examen critique des textes et des œuvres réévalue sans cesse [ces références culturelles], mais peine à les entamer. En témoigne la pérennité des vocables antiques pour désigner encore les femmes d’aujourd’hui. Dans les esprits masculins, Harpies, Furies et Amazones ont la vie dure et témoignent toujours du fait que dans la misogynie nichent des craintes ataviques originelles devant le féminin, qui sont autant de projections mythologiques archaïques dans une culture largement postérieure. » (p. 49)

Alors qu’en est-il de la fameuse Ève et de sa très grande faute originelle ? Cette légende sur laquelle s’appuient les religions du livre, monothéistes, pour fustiger le sexe prétendument faible. Il semblerait qu’il y aurait comme un malentendu… en effet, d’après nos auteurs, « la bible a été convoquée de manière fallacieuse pendant des siècles afin de légitimer des fantasmes misogynes dont elle n’était pas porteuse. » (p. 52) Le récit biblique aurait été dévoyé… On en trouve des traces chez Thomas d’Aquin (p. 56) d’après lequel la femme aurait pu (dû ?) être considérée au contraire comme le parachèvement de la création. De plus, Ève possède surtout une certaine curiosité intellectuelle (p. 57) qui lui est reprochée… finalement, la misogynie biblique procèderait surtout « des gloses juives et chrétiennes sur le texte, mais n’est pas contenue par le texte de manière explicite. Autrement dit, l’Écriture n’établit pas ici une infériorité ontologique de la femme, et ce sont les contextes culturels antiques et médiévaux de milieux rabbiniques et cléricaux qui la produisirent en l’extrapolation. » (p. 60)

Parmi les écrivains à l’origine de cette diabolisation, on peut citer Tertullien (p. 62) mais aussi d’autres (p. 65) qui parlent alors de l’Ève intérieure, le démon. C’est donc parti : les textes de l’église sont réinterprétés par les Pères de l’Église. C’est alors la porte ouverte à la chasse aux sorcières (p. 67), en partie à l’instigation d’Augustin, et ce, malgré une certaine conception de l’égalité : « Les Pères du Moyen Âge ont suivi Augustin. À leurs yeux, il y a égalité entre la femme et l’homme, créature unique en deux sexes. Mais, dans l’ordre de la symbolique, des valeurs sont assignées à la part féminine, qui vulnérabilisent l’homme et la femme. Si donc Ève n’est pas obérée de l’infériorité, les symboles qu’on lui prête en font cependant la possible porte du diable : elle se trouve donc porteuse de moindres forces et d’une plus grande fragilité. » (p. 70)

Le contexte latin dès les premiers temps romains, aura favorisé l’apparition de telle pensée. Pensons à Tarpéia ou à Lucrèce

Collier, John; Lilith; Atkinson Art Gallery Collection; http://www.artuk.org/artworks/lilith-65854

Impossible de quitter l’antiquité sans évoquer Lilith. « Avec Lilith, le folklore juif a intégré le démon féminin Liliu (ou Lilitu) de la mythologie akkadienne, qui est apparentée à Lamashtu. Présente dans la Bible sous le nom hébreu de Lîlît, elle y est perçue comme un être malfaisant. L’Alphabet de Ben Sira en fait même la première épouse d’Adam, rebelle à l’autorité de l’homme. Séductrice, magicienne, épouse de Satan, Lilith est considéré comme la mère des démons et des mélancoliques. Elle représente l’osmose archaïque entre le féminin et le diabolique, et le principe de la femme comme intrinsèquement dangereuse. On ajoutera cependant que ses caractéristiques malfaisantes sont liées à une féminité amputée : Lilith ne peut pas être mère. » (p. 76)

Mais finalement, c’est à croire que ses contempteurs ne sont jamais contents… on l’a compris : la mauvaise femme ne peut être mère. Mais si par bonheur elle l’est, alors cela la définit totalement… et assez mal. Elle n’est pas nourricière, elle est la nourriture et elle n’est que nourriture. Il faut attendre le XVIIè pour que commence à disparaître l’idée que la semence masculine vient se nourrir et croître dans le ventre féminin. ^^

« L’année 1672 [est la date de] parution du livre du médecin néerlandais Reiner De Graaf, intitulé Nouveau traité des organes génitaux de la femme, où est exposée la théorie de l’ovisme selon laquelle l’homme et l’animal tireraient leur origine d’un œuf contenu, avant le coït, dans les ovaires des femmes. Cette thèse était d’une importance capitale car elle ébranlait dans ses fondements la théorie aristotélicienne et galénique qui était, jusque-là, le modèle de référence obligée pour quiconque s’intéressait au processus de la génération. Avec la découverte du follicule de l’ovaire, la participation de la femme à la reproduction ne pouvait plus être contestée et le vieil axiome de la supériorité masculine se trouvait donc ruiné. »

Évidemment, il se trouva tout de même des scientifiques pour s’opposer à cette thèse. Le travail de sape se poursuit inlassablement et finalement, on va regarder le cerveau des femmes. En partant du préjugé qu’elles sont moins intelligentes, on tâche d’expliquer cette infériorité par la taille du cerveau desdites dames. Chez Barclay, 1829, The Anatomy of the Bones of the Human Body, on trouve ce dessin (ci-dessous) entre autres, assimilant le squelette de l’homme à celui du cheval – force et intelligence – et celui de la femme à l’autruche – « animal célèbre pour son aveuglement stupide. » Son bassin est large et sa tête bien plus petite. Les pages suivantes énumèrent les divers travaux scientifiques allant dans ce sens, jusqu’à l’aube du XXème siècle. La femme reste l’éternelle inférieure, un peu débile, au sens propre du terme, dotée d’une grande sensibilité. Mais lorsqu’il s’avère que le sensible est primordial pour accéder à la compréhension du réel, alors on lui dénie cette capacité par un habile tour de passe-passe (p. 90) « L’entendement devint donc tributaire de la physiologie des organes sensitifs et nerveux ; et la sensibilité la mesure de la force de l’esprit. Dans ce grand tournant épistémologique, la femme, de par sa nature sensible, aurait dû logiquement accéder au monde intelligible. Mais les scientifiques prétendirent que sa sensibilité handicapait son accès à l’intellectualité. Il fut établi qu’un surplus ou un déficit de sensibilité pouvait fortement altérer l’organe cérébral et le plonger dans une faiblesse extrême. Or, celle de la femme fut pensée en termes d’excès. » (p. 90) Épatant de constater la mauvaise foi et l’acharnement misogyne. Notons tout de même que dans ce marasme, existait des hommes comme le philosophe féministe Poullain de La Barre qui affirmait que « l’esprit n’a point de sexe » (p. 91) et il ne fut pas le seul à défendre un autre point de vue sur une question qui, visiblement et heureusement, ne faisait pas l’unanimité.

Mais revenons quelques siècles en arrière pour aborder le destin d’un fantasme très curieux : celui de l’utérus, perçu alors comme une bête sauvage se baladant dans le corps des femmes. Ce fantasme eut la vie dure, malgré les descriptions anatomiques des organes sexuels féminins des médecins grecs du Vè av JC ! Cependant, d’après le Corpus Hippocratique (Vème siècle avant J.-C.), « l’utérus était un être vivant, organe creux doté d’une bouche et capable de se déplacer dans toutes les cavités du corps. » L’utérus est alors un animal tyrannique qu’il faut satisfaire – une femme qui n’a pas suffisamment de rapports sexuels est donc susceptible d’être plus malade que les autres… (p. 109) Cette théorie de l’utérus voyageur dut attendre le XVIIIè pour être remise en question ! « Jusqu’au premier tiers du XXè, certaines régions françaises (Languedoc, Alsace et Lorraine) et certaines régions espagnoles (Galice) et italiennes (Sicile) associaient encore l’hystérie à une mobilité de la matrice. » (p. 113) (Giordana Charuty, Folie, mariage et mort, Paris, Seuil, 1997, pp. 40-94)

Évidemment, avec l’utérus, les règles intriguent. Elles sont même perçues comme nuisibles à la santé des femmes (Pline l’Ancien et Soranos d’Éphèse). Le coït durant les règles peut être funeste à l’homme. (p. 127-128) Du coup, à partir de la ménopause, comme de juste, les femmes sont libérées et peuvent penser : la femme est comme contaminée. Vue bizarre de la ménopause, à partir de laquelle les femmes peuvent penser (p. 115)… quand elles ne deviennent pas de malfaisantes sorcières, bien entendu. Mais jusque-là, du fait même de sa complexion, la femme est dévolue au foyer, à prendre soin de son époux et de ses enfants. C’est ce qui la rend heureuse, preuves anatomiques à l’appui. D’ailleurs, est-elle autre chose que matière ? La femme a-t-elle une âme ? La question était sérieuse ! les femmes sont-elles des êtres humains ? Au XVIème, la discussion est vive.

« En 1595, parut en Allemagne un petit livre latin intitulé Disputatio nova contra mulieres qua probatur eas homines non esse, que nous pourrions traduire par « Discussion nouvelle contre les femmes dont il est prouvé qu’elles ne sont pas de l’espèce humaine ». Sa paternité fut vite imputée à un jeune philologue allemand, originaire de Breslau, Valens Acidalius, dont les ouvrages sur les auteurs latins avaient été publiés, selon Pierre Bayle, par le même libraire. »

Heureusement, la Disputatio ne rencontre pas de succès et fait plutôt scandale, même à l’époque, mais lance tout de même une longue querelle où chaque intellectuel de son temps y va de ses arguments.

Entrons alors dans le debunkage du fameux concile de Mâcon au cours duquel aurait été affirmé que les femmes n’ont pas d’âme. Eh bien, cela n’a jamais été dit lors de ce concile… (https://fr.wikipedia.org/wiki/Légende_du_concile_de_Mâcon) Pourtant, dans le cadre de sa critique sévère du christianisme, c’est ce que Michel Onfray explique : « en 2005, dans son Traité d’athéologie, Michel Onfray, non seulement donne tête baissée dans la légende mais commet l’anachronisme sidérant de faire commenter par les évêques de Mâcon, en 585, le livre attribué à Valens « Alcidalus » (sic) publié en 1595 ! Bien que la légende ait été scientifiquement démontée, on la trouve encore en 2009 dans un livre de Pascal Picq et Philippe Brenot, Le Sexe, l’homme et l’évolution. Les auteurs y affirment, sans sourciller, à propos de la femme, qu’elle est « bien inférieure à l’homme puisque n’ayant pas d’âme, selon la conclusion de Mâcon de 585. »

Ah…

En bref, pour conclure, « les débats sur l’humanité et l’âme des femmes procèdent donc d’une longue mystification de caractère anticatholique. Ils reposent sur une dissertation faussement attribuée à Valens Acidalius, sur un synode qui ne s’est sans doute pas tenu à Mâcon, et dont une brève discussion corollaire a été érigée en décision canonique. Les noms propres de la controverse, Acidalius et Mâcon, se dérobent donc en tant que réalités, mais pas en tant que symboles, devant l’enquête historique ; celle-ci doit se tourner vers les raisons qui ont construit et perpétué une légende, en l’occurrence, l’affaiblissement de l’Église catholique par un procès en misogynie. » (p. 190)

Hypatie, École d’Athènes par Raphaël

Cependant, que dire de la chrétienté dès ses débuts ? On connait la mise à mort cruelle d’Hypatie, par exemple, dans l’Antiquité alexandrine. Or, s’agit-il d’un meurtre misogyne ? « Si Hypatie avait été un homme, eût-elle subi un sort similaire ? Tels sont les termes dans lesquels il convient de s’interroger si l’on veut débusquer la misogynie dans cette sombre affaire. La réponse est : oui, sans doute. » En effet, en qualité de maîtresse (i.e. « professeur ») du préfet Oreste en opposition ferme avec l’homme fort de la ville d’alors, l’évêque Cyrille, ce dernier a pu se sentir gêné par la notoriété d’Hypatie ; il a pu voir en elle un obstacle à sa progression politique. (p. 243) Donc, peut-être pas un meurtre misogyne, mais plutôt politique… En revanche, l’agressivité et la cruauté de sa mort, orchestrée par des chrétiens radicaux, peuvent être perçues comme un emballement misogyne !

Revers du christianisme, c’est par le monachisme – à l’instar d’Hildegarde de Bingen (XIème siècle) – que les femmes pouvaient espérer n’être pas exclues de l’érudition et du savoir en général, mais l’université se développa sans les femmes. Citons tout de même Herrade de Landsberg, Béatrice de Nazareth et Hadewijch d’Anvers, suffisamment peu nombreuses pour qu’on tente de ne pas les oublier. 

Citons également Gaspara Stampa, poétesse du XVIème, Barbara Strozzi, musicienne compositrice de madrigaux au XVIIè et Artémisia Gentileschi, peintre. N’oublions pas Christine de Pisan et Marguerite de Navarre. Je poursuis avec « Élisabeth Jacquet de la Guerre, claveciniste virtuose et compositrice, admise à jouer devant Louis XIV ou Mme Vigée-Lebrun, célébrée comme la portraitiste la plus accomplie de la seconde moitié du XVIIIè. »

Autoportrait de Louise Élisabeth Vigée Le Brun

Le XXème siècle et le suivant laisse la part aux femmes, petit à petit, mais de façon exponentielle. Rappelons que ce n’est qu’en 1975 que l’école devient mixte de la maternelle au lycée, avec la loi Haby.

La tête des femmes… dans la tête des femmes… il y a quelques années déjà, une étudiante chinoise m’expliquait vouloir être docteure parce qu’en Chine, les femmes ayant un doctorat sont considérée comme le troisième sexe. En France, c’était encore ainsi sous l’Ancien Régime « en se faisant lettrée ou savante, une femme devenait un être ni femme ni homme, mais le mélange des deux, soit une femme-homme, c’est-à-dire métaphoriquement parlant, ce que les scientifiques de l’âge classique appelaient une gynanthrope. » (p. 249) D’ailleurs, ne lit-on pas dans le Journal des Goncourt : « si on avait fait l’autopsie des femmes ayant un talent original, comme Mme Sand, Mme Viardot… on trouverait chez elles des parties génitales se rapprochant de l’homme, des clitoris un peu parents de nos verges. » (p. 250)

Ah la magie du pénis… notons que l’on trouve beaucoup d’homosexuels parmi les hommes de génie. Je dis ça, je dis rien.

En tout cas, certains fantasmèrent vraiment d’aller chercher dans la tête des femmes. C’est ainsi que naquit le fameux personnage de Lustucru, ce bon père Lustucru, connu pour aller guérir la tête des femmes à l’aide ses outils de forge… délicatesse… 

:O

Cette violence et cette guerre menées par des hommes contre l’intelligence de femmes peut-elle trouver sa source dans la peur ? On peut bien parler de méfiance quand on lit sous la plume de Martial ce qui sonnerait presque comme un aveu : « que la femme soit inférieure à son mari, Priscus ! Sans quoi les femmes et les citoyens ne pourront pas être égaux. » Autrement dit, si la femme n’est pas inférieure à l’homme, elle ne peut être que supérieure à lui. À égalité, elle lui est donc supérieure. Seul un abaissement de la femme permettrait donc à l’homme d’être son égal. » (p. 139) Mais il faut attendre le XIIè siècle pour voir émerger une littérature philogyne. Martial, Juvénal s’en donnent à cœur joie et sont imités pendant des siècles par bien d’autres de façon remarquable, même si l’on peut remarquer toutefois que l’époque est au dénigrement généralisé. (p. 147) C’est finalement un vrai genre littéraire qui se développe (p. 150) qui alimente alors une controverse encore d’actualité. (p. 151)

Bien sûr, on trouve la femme orgueilleuse et tentatrice, coquette également. Au XVIIIè cependant, avec l’émergence d’intellectuels, la moquerie vis-à-vis des femmes change d’objet. Elles sont désormais dénigrées sur le plan intellectuel plus que sur le plan physique. (p. 156) À l’instar de Virgile, pour de nombreux écrivains, varium et mutabile semper, « chose variable et toujours changeante » que la femme. Ou « Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie ! » (p. 157) jusqu’au fameux donna è mobile, de Verdi. Et tous les coups sont permis : on cherche alors jusque dans la lune des preuves scientifiques de ces a priori, notamment en la qualifiant d’astre féminin – comme c’est mignon ! (p. 158)

renouer avec sa féminité grâce à la lune ^
Durga, la destruction

La femme est bavarde (p. 159), aussi, mais elle peut être même dominatrice et elle est sévèrement attaquée sur ces points : « Les textes littéraires se plaisent à représenter, sous la loupe grossissante de la caricature, des mégères et des épouses qui, dans leur maison, crient, grondent et tempêtent, tyrannisent et portent la culotte, battent et fouettent leurs enfants, leurs domestiques et leurs époux, réduits à des tâches subalternes et féminines. En somme, à représenter, non sans ironie, un antimonde où les rôles et les valeurs sont inversés, où la femme, dominatrice et méchante, est campée en bourreau et le mari, battu et bonasse, en victime et forçat misérable ; un monde renversé où le foyer est devenu pour l’homme un joug insupportable et un enfer domestique. » (p. 161) C’est l’avènement de la mégère…

Mais si toutefois elle ne l’était point, si toutefois elle se piquait de délicates attentions, alors c’est la précieuse ridicule, la prétentieuse et la pédante. Bref, où qu’elle aille, on ne la rate jamais. (p. 163) 

Finissons les évocations proprement littéraires par celle d’un film du XXIè : « il s’agit d’un long métrage de Mitchell Lichtenstein, intitulé Teeth (2007). Ce film retrace, dans une petite ville du Texas, l’éveil à la sexualité d’une jeune fille qui se découvre dotée d’un vagin denté. Elle se sert de cette anomalie anatomique pour punir les hommes qui lui manquent de respect. Cette fiction est devenue réalité par une invention sud-africaine qui, se plantant dans le pénis de l’agresseur-violeur, ne peuvent en être retirées que sur une table d’opération. » (p. 132)

Bref, pour conclure, « la misogynie consiste ici à faire doublement de la femme un être à protéger d’elle-même et dont l’homme doit en même temps se prémunir. En d’autres termes, elle repose sur une méfiance multiséculaire construite dans les registres littéraire aussi bien que scientifique. » (p. 133)

C’est le droit qui canonise et même cristallise les faits de société : il peut donc se lire comme un enregistrement indirect de ces faits. On constate alors, à la lecture du droit, que les femmes ont été longtemps juridiquement inférieures, légalement, en Occident.

« À Athènes, la femme était une « éternelle mineure » dans la mesure où elle demeurait toute sa vie sous la tutelle d’un kyrios ; un maître, et le mariage, qui était le fondement de son existence, ne l’en émancipait pas. Même les filles dites « épiclères », qui étaient les survivantes uniques d’une fratrie, étaient cernées : elles étaient contraintes d’épouser leur plus proche parent dans la lignée paternelle. Quant aux Romaines, il convient de distinguer deux époques : celle de la République (Vè-Ier siècle avJC) où leur situation juridique était proche de celle des Grecques, et celle de l’Empire (Ier-VIè siècle), pendant laquelle elles ont acquis plus d’autonomie. » (p. 192) Souvent, pour expliquer cet état de droit, est invoquée la faiblesse des femmes et la nécessité de les protéger, en les plaçant légalement sous la tutelle des hommes de la famille. (p. 196) D’ailleurs, le droit distingue les femmes dont il serait avéré qu’elles échappent à la faiblesse d’esprit réputée liée à leur sexe (p. 201) : peuvent alors administrer leur bien « celles que recommandent l’honorabilité de leurs mœurs et l’ingéniosité de leur esprit. » (p. 201)

Les femmes n’étaient pas pour autant méprisées ; elles étaient valorisées et respectées en tant que mères, en tant que pourvoyeuse de citoyens. Il est vrai cependant que la paternité était également très valorisée et les hommes devaient participer à cette production d’humains.

Femme à Sparte

Notons l’exception spartiate : « À Sparte, les femmes nées de citoyens n’étaient pas cloîtrées dans un gynécée comme les Athéniennes pour y filer de la laine. Elles vivaient à l’extérieur et pratiquaient l’exercice physique, sportif et guerrier, à l’instar des hommes. Le célibat leur était interdit car leur mission était explicitement d’enfanter de nouveaux citoyens. Mais les rôles impartis aux femmes et l’étanchéité de la citoyenneté provoquèrent au IVème siècle un affaissement démographique : cette « oliganthropie » fut fatale à Sparte, qui s’éteignit par le tarissement des citoyens. » (p. 195)

Bien plus tard, la loi salique est censée écarter les femmes du trône. Cependant, à y regarder de plus près, là encore les choses ne sont pas si simples. Plusieurs historiens, tels que Sarah Hanley, Ralph Giesey et Éliane Viennot, ont récemment démontré le mécanisme de sa fabrication. » (p. 205) En réalité, les femmes étaient exclues du droit de succession des terres allodiales (les alleux) mais rien ne leur interdisait d’accéder au trône. Néanmoins, à la suite de falsifications nombreuses, on finit plus tard par invoquer cette loi pour bannir les femmes de la fonction royale.

Pendant la période révolutionnaire, on s’appuya encore sur l’infériorité biologique prétendue des femmes pour les exclure de droits civiques, et ce malgré les efforts des féministes de l’époque. (p. 210) Le code civil apporta la dernière pierre à l’édifice en instituant un ordre sexiste et inégalitaire sur le plan juridique (p. 211). S’ensuit une longue période de luttes féministes ; notons qu’il faudra attendre le 6 juin 2000 pour que la loi française entérine l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et à la fonction élective. (p. 221).

Les Pétroleuses !

Et pourtant, elles prirent part aux mouvements et revendications politiques. Les femmes n’étaient pas les dernières à la révolte : Pendant la Commune de Paris (1871), des femmes de Paris versaient du pétrole sur les édifices afin de hâter les incendies. (p. 273) Les Versaillais montrèrent du doigt les « pétroleuses » !

Et en effet, l’un des traits de la misogynie consiste à tourner en dérision, voire à pathologiser des traits plutôt considérés comme une force chez l’homme : colère, abnégation, rébellion, action spectaculaire. (p. 275) On suppose également la femme incompatible avec la machine, et notamment la voiture. On note toutefois la triple exception faite aux machines à laver, machines à coudre et machine à écrire ! 😮

De nos jours, la femme reste objet, submergée et harcelée, comme le montrent les derniers événements MeToo et autres BalanceTonPorc. Le cinéma poursuit l’œuvre de dénigrement, à l’écran comme dans ses coulisses, mais des femmes s’y attaquent. Voyons avec le documentaire Sois belle et tais-toi de Delphine Seyrig comment elles s’y prirent.

Le viol est-il misogyne ? Les violences conjugales sont à 97% le fait d’hommes à l’encontre de femmes. « Au moins deux millions de femmes sont victimes de violence conjugale en France chaque année. » (p. 290) «  C’est la première cause de mortalité féminine, avant le cancer. » (p. 290)

« La violence faite aux femmes est-elle une négation de la féminité ? Disons plutôt que c’est une perception de la féminité qui détermine ces paroxysmes d’agressivité. C’est une affaire de domination masculine : « la libido qui s’exerce à l’encontre des femmes est en même temps une libido dominandi. Forcer une femme, c’est vouloir la dominer en niant son libre-arbitre. » (p. 292)

« Un livre saisissant, récemment consacré par Annick Cojean au colonel Kadhafi, montre que le viol et la domination misogyne étaient constitutifs de l’autorité tyrannique exercée pendant quarante années par le dictateur libyen. […] le colonel avait droit de cuissage sur toute la Libye et faisait enlever et séquestrer de jeunes libyennes pour en faire des esclaves sexuelles. La puissance sexuelle dominatrice était chez lui, de toute évidence, le support majeur de l’autorité. […] Par ailleurs, cette misogynie violente a été placée au cœur de la répression des rebelles par le colonel Kadhafi : des distributions massives de Viagra à ses soldats appuyaient l’incitation à violer les femmes pour restaurer l’autorité menacée. » (p. 294)

Des discriminations salariales à la misogynie à l’assemblée nationale, en passant par le harcèlement de rue ou le harcèlement tout court, la route est encore longue et « l’Institut national d’études démographiques, à la suite de l’enquête Virage, a abouti à des constatations quantitatives alarmantes. (p. 307). « Il apparaît aujourd’hui que la misogynie est considérée comme à l’origine d’un corps de délits. Cela amène à penser qu’une étape décisive serait franchie par le Droit si celui-ci l’inscrivait comme un délit – au même titre que l’homophobie et la pédophilie – juridiquement défini comme couvrant une panoplie de délits et de crimes. La « misogynie » ne serait alors plus seulement une très ancienne disposition mentale définie par le dictionnaire, mais aussi un ensemble de délits et crimes faisant des femmes d’éternelles victimes de sujétions et de violences. » (p. 312)

L’archéologie d’un mépris – ÉPILOGUE

Luce Irigaray a émis l’hypothèse selon laquelle, à l’inverse des théories freudiennes, l’homme serait complexé par sa libido moins forte que celle de la femme et l’absence de matrice dans son corps. « Et telle serait, selon elle, la raison pour laquelle il voudrait imposer sa supériorité physique et sociale. Une domination si forte qu’elle contraindrait les femmes à renoncer à leur féminité, tant les hommes voudraient la nier. Cela peut certes prêter à discussion, mais nous avons là une explication intéressante de la misogynie et de sa puissance multiséculaire. » (p. 315)

Parmi les bonnes nouvelles cependant, on constatera que la misogynie n’est plus à la mode, ne fait pas vendre et n’est plus rentable. (p. 322)

Boomer…

La conclusion des auteurs

« Au terme de cet essai, il est permis de se demander si, dans la misogynie, l’ingrédient majeur, plus encore que le mépris, ne serait pas la peur. Une peur masculine exacerbée devant l’altérité féminine. Cicéron écrivait en s’inspirant de Platon que, si l’on accordait des libertés aux femmes, les esclaves en demanderaient bientôt, puis les chiens, puis les chevaux et les ânes. Derrière le trait satirique, on perçoit la crainte du renversement d’un ordre présidé par les hommes. Mais Cicéron le dit explicitement : sa crainte est de voir l’homme « s’effacer » devant la femme. Or si l’on pense que cet effacement a commencé, que deviendra cette peur ? Se déporterait-elle vers de nouvelles altérités ? Que restera-t-il de la misogynie ? Un ressentiment ? » (p. 323)

Écotopia, de Ernest Callenbach

Emballée par Écotopia comme j’aurais été emballée par un projet de société, un programme politique complet ! À lire et à commenter !

Ernest Callenbach écrit cette œuvre de science-fiction en 1975 puis meurt en 2012. Et bien, je n’en reviens de la similitude entre son texte et ce que nous devrions de toute évidence mettre en place au plus vite maintenant que l’urgence est plus que tangible.

Le roman se présente comme les « notes personnelles de William Weston », sorte de chroniqueur journaliste des E.-U., auxquelles sont adjointes les articles qu’il envoie régulièrement comme témoignage de son séjour en Ecotopia. Ce nouveau pays se trouve sur le continent américain et a fait sécession avec les États-Unis pour entamer une vie parfaitement écologique.

Gestion collective des ressources, du bois, de la production, mais également des humeurs et du temps. Tout y passe. On nous expose là une utopie que le titre cache à peine : cela pourrait être le rêve des zadistes, le rêve des écologistes.

Le plastique est d’origine végétale. Tout est électrique et les livraisons se font sur des tapis roulants souterrains. Bien sûr tout est recyclé et recyclable. La démographie vise la décroissance de façon consciente et consentie. « Après la Sécession, les écotopiens firent de la baisse démographique un objectif national, mais non sans de longues et amères discussions préalables. Tous étaient d’accord pour adopter une forme ou une autre de déclin, afin de diminuer la pression sur les ressources naturelles et les espèces vivantes et pour améliorer le confort des citoyens du nouvel État. » (p. 129) Bien sûr, on se déplace à vélo : d’ailleurs les écotopiens se moquent du sport. Les besoins auxquels ils doivent répondre pour assurer leur quotidien suffisent à entretenir une belle carcasse en forme. Bien sûr la gestion de la forêt est collective et intelligente : on anticipe et on protège.

De fait, pour la production et l’économie, les inventions et nouveautés doivent passer par une sorte de tribunal anticipatoire : « l’autorisation de fabriquer tel ou tel produit est seulement accordée si tous les jurés peuvent réparer les pannes probables avec des outils de base. » (p. 91) Les écotopiens fabriquent d’ailleurs du petit et la devise est Small is beautiful ! Ils économisent ainsi de la matière et de l’énergie. 

Pour l’énergie, notons qu’un livre de 75 envisage sérieusement le nucléaire comme solution semi-pérenne (p. 202-203) « Comme le reste du monde, l’Écotopia suit de très près les efforts sans cesse plus prometteurs pour domestiquer l’énergie de la fusion atomique à des fins civiles. […] Les Écotopiens ont hérité d’un parc de centrales fonctionnant au pétrole et au gaz (qu’ils ont fermées au bout de quelques années) et de quelques centrales nucléaires à fission. S’ils considèrent cette technique comme dangereuse à cause de ses sous-produits radioactifs et de sa pollution thermique, ils ont accepté d’exploiter temporairement les centrales situées à l’écart des villes, dans des zones peu habitées. »

La gestion du temps fait l’objet de grand soin. La semaine de travail réglementaire ne dépasse pas 20 heures, les outils de production et les entreprises appartiennent aux travailleurs (et le roman de préciser : « Il y avait quelques exemples dont on pouvait s’inspirer : ainsi, dans la France de la fin des années soixante, la prise en main de certaines entreprises par leurs salariés et bien sûr un nombre non négligeable de firmes américaines étaient devenues la propriété de leurs employés par des moyens purement légaux et progressifs. » (p. 181), les bénéfices sont reversés aux structures publiques et collectives : recyclage, logement, électricité, eau, téléphone, soins médicaux, police, tribunaux etc. (p. 186) Certaines professions créatrices – artistes, chercheurs, médecins – gagnent un peu plus… mais la meilleure récompense consiste à pouvoir partir en retraite plus tôt. Le gain véritable, c’est le temps. (p. 185)

D’autres aspects de cette société sont séduisants : l’école ! (p. 226-227, 234) « les élèves sont rassemblés toute la journée dans une salle de classe afin d’y suivre leurs cours. L’informatique joue un rôle très minime, car on croit dur comme fer aux vertus pédagogiques de la présence physique des professeurs et des camarades de classe. […] Incroyable mais vrai, les enfants ont seulement une heure quotidienne de véritables cours. » Ces écoles appartiennent aux professeurs ; ils sont les propriétaires de leurs écoles. Les enseignements sont relativement libres : des examens nationaux viennent sanctionner les 12 ans et 18 ans. Ils apprennent « bel et bien à lire, écrire et calculer, mais ils ont tendance à faire leurs apprentissages dans des contextes très concrets. Ils acquièrent également beaucoup de connaissances et de compétences en dehors du cursus classique. Tout jeune de dix ans, je l’ai observé, sait construire un abri, cultiver des légumes, chasser pour se nourrir, confectionner des vêtements simples, etc. »

Contre toute attente, je trouve abordée la problématique de la musique, et notamment la musique électrique (p. 261) « la question musicale qui agite aujourd’hui l’Écotopia tout entière est celle de l’utilisation de l’électricité. » La musique électrique est considérée par certains comme trop gourmande et polluante, endommageant les tympans. Cependant, les Écotopiens qui défendent la musique électrique s’acharnent : « L’invention de petits amplificateurs bon marché réduisit à néant leur premier argument, et le dernier point ne sembla guère impressionner les jeunes musiciens Écotopiens, pas plus que les nôtres autrefois. Le débat fait toujours rage entre les deux clans. » (p. 261)

On découvre ainsi au fil des pages une société qui n’est ni figée, ni uniforme. Les Écotopiens discutent, argumentent, expriment leurs désaccords et leurs émotions. Ils apprennent à les gérer plutôt qu’à les contrôler ou les refreiner. De petits passages amusants pourraient anachroniquement être mis en regard de nos habitudes des réseaux sociaux : « Il n’y a aucune règle d’objectivité, contrairement à la déontologie de nos présentateurs télé ; la majorité des Écotopiens méprisent cette idée comme relevant du « fétichisme bourgeois » et croient qu’on sert mieux la vérité en indiquant d’abord de quel point de vue l’on s’exprime. » (p. 88) D’ailleurs, il n’y a pas de photo dans cette société (p. 151) pour ne pas tricher avec le temps, la mort et la dégradation des corps. Voilà une idée qui, semble-t-il, a fait son chemin jusqu’à nous, contrairement à la majorité de celles contenues dans ce livre.

D’autres aspects de cette société peuvent paraître plus étranges et l’auteur a sans doute voulu insister sur un retour à un état sauvage qu’il fantasmait : par exemple, les Écotopiens, et surtout les Écotopiennes, font l’amour comme ils mangent ou festoient, ce n’est qu’une activité récréative parmi d’autres. Pas de tabou. Pour assumer l’agressivité présumée des mâles et la canaliser, une guerre rituelle est organisée pour laisser s’épanouir dans un cadre réglementaire la rivalité entre les hommes. Les Écotopiens considèrent que la compétitivité des femmes s’affirme dans d’autres domaines, plutôt politiques ou d’organisation du travail, « une tâche à laquelle les femmes excellent ». (p. 153) (je te le fais pas dire ^^)

Quelques petits détails qui, aujourd’hui, sont déroutants : l’utilisation des ressources animales. La consommation de viande, de cuir, est plutôt valorisée, au détriment du plastique.

« Le cuir et la fourrure sont apparemment des matériaux de prédilection – utilisés pour les sacs et les besaces, les pantalons et les blousons. » (p. 42) cependant, un peu plus loin, « les bêtes doivent rester le plus sauvages possible et les gens n’ont apparemment aucun besoin de leur compagnie. » Du coup, les écotopiens chassent pour manger de la viande. (p. 45) La valeur de la viande de cerf possède d’ailleurs des qualités spirituelles (un peu de NewAge dans ce roman, mais pas tant ! Même si, p. 124, le journaliste nous explique que « Certains écotopiens considèrent les arbres comme des êtres vivants, presque au même titre que les êtres humains » Cependant, cette croyance de certains n’empêchent nullement une exploitation rentable et bon marché, mais intelligente, de la forêt.

Évidemment, le journaliste qui part avec beaucoup d’appréhension et s’apprête à découvrir toute sorte d’abus ou de terrible secret, finit par être conquis, par tomber amoureux etc. Mais au-delà du scénario sans surprise, l’alternance de ses notes et des articles composés que la vie en Écotopia, destinés aux lecteurs états-uniens permet toutefois de progresser dans cette suite de description sans trop d’ennui.

Bref, au lieu d’avoir peur en relisant 1984… on pourrait s’amuser et imaginer, rêver en lisant Écotopia. C’est donc l’expérience que je propose. J’envoie ce livre de main en main et chaque lecteur pourra inscrire ci-dessous ce qu’il en aura pensé, ce qui l’aura fait rêver et ce qui l’aura laissé dubitatif.

Range ma chambre ! de Jean-Marc DOULS

Sous-titre : Ou comment nos enfants devront nettoyer le bazar qu’on aura mis…

Jean-Marc DOULS est l’un de ses collègues qui vous ravit d’avoir choisi votre profession et dont la fréquentation est particulièrement roborative. Il faut dire que nous partageons bien des préoccupations, en particulier écologiques, professionnelles (nous sommes profs !) et familiales.

Dans son livre au titre fort bien choisi, « Range ma chambre », il rappelle en chiffres et comparaisons édifiantes les enjeux qui devraient capter désormais toute notre attention. 55 pages dont l’achat bénéficie directement à l’association The Shift Project puisque Jean-Marc lui reverse ses droits d’auteur. Sept chapitres concis et précis résument parfaitement ces enjeux et problématiques : Où en sommes-nous ? Comment en est-on arrivé là ? Où va-t-on ? Existe-t-il des solutions ? Alors, qu’est-ce qu’on attend ? Et moi, que puis-je faire ? Que vont penser nos enfants ?

Et ce n’est pas un énième livre déprimant ! Jean-Marc s’y montre très optimiste.

« Les jeunes d’aujourd’hui sont probablement mieux armés que leurs aînés pour affronter les évolutions à venir. Ils ont grandi dans l’idée que quelque chose ne fonctionne pas bien et ont conscience qu’il va falloir y remédier. A condition que ce point de vue soit suffisamment partagé, ils auront à redéfinir de nombreuses règles de fonctionnement auxquelles nous sommes habitués. Si les modalités d’exercice du travail manuel peuvent évoluer techniquement grâce à l’émergence de moyens tels que les cobots (robots collaboratifs), les activités d’ordre intellectuel peuvent connaître une révolution par le télétravail, la visio-conférence, l’enseignement à distance, l’e-learning, et la jeunesse saura s’approprier de tels chamboulements bien mieux que ceux qui ont connu une progression constante de leur confort de vie et refusent – on peut les comprendre – le moindre pas en arrière. » (p. 39)

Sans compter que, lorsqu’on n’a pas tous les chiffres en tête, on trouve ici toutes les données bien rangées. Par exemple,

« Récapitulons les quelques grandeurs énoncées ci-dessus :

  • Sans effet de serre, la température de l’atmosphère serait d’environ -15°C à l’albedo constant
  • Grâce à l’effet de serre, elle est vivable à +14°C (soit une trentaine de degrés de plus)
  • On observe une augmentation de cette température d’environ +1° en quelques décennies
  • L’augmentation de la concentration de CO2 occasionne un surplus d’effet de serre de +3%

C’est ce qu’on appelle le forçage radiatif ! Vous ne le saviez pas ? Alors achetez vite ce petit ouvrage qui fait du bien et contribuez vous aussi aux travaux du Shift Project.

À venir, la suite : Équilibrons !