Eloge du carburateur, essai sur le sens et la valeur du travail

Matthew B. Crawford, 2009

Par Louise Baillon

              « Matthew B. Crawford est philosophe et réparateur de motos. » Ces quelques mots présentent l’auteur en quatrième de couverture, et d’une certaine manière, tout y est dit. Il n’a pas été l’un puis l’autre, il est l’un et l’autre, et pas seulement pendant une même période de sa vie : il est à la fois philosophe et mécanicien, simultanément et indissociablement. Cette double identité, qui pourrait être contradictoire, est en réalité la source et l’enjeu de sa réflexion. Il souhaite se pencher sur « le savoir-faire manuel et le rapport qu’il crée avec le monde matériel », c’est-à-dire que l’acte de fabriquer ou de réparer sera analysé dans sa dimension intellectuelle, mais aussi morale, culturelle et politique.

              J’ai souhaité écrire au sujet de ce livre pour deux raisons. D’une part, c’est un excellent livre, écrit avec la clarté qui caractérise les penseurs soucieux de leur lecteur, et son contenu résonne fortement avec l’ambition de Dévisse & Lis ; en effet, comme le déclare son auteur, « ce livre s’intéresse à l’expérience de ceux qui s’emploient à fabriquer ou réparer des objets ». Sa réflexion philosophique est toujours située, jamais abstraite, et fait place aux gens dans leur singularité, tout comme nous cherchons dans notre association à susciter des récits de réparation qui mettent en avant la dimension émotionnelle et humaine de ces activités. D’autre part, il est un jalon important dans mon parcours personnel, parce qu’il répond à des interrogations centrales dans mon quotidien et m’aide à penser mes propres choix de vie. Je vais donc essayer de tenir ensemble ces deux dimensions, de la même manière que Matthew Crawford tient ensemble la mécanique et la philosophie.

              L’auteur a quitté un think tank pour un atelier de réparation de motos ; j’ai quitté l’enseignement pour quelque chose de manuel et d’artisanal. Voilà pourquoi j’ai eu un sentiment de familiarité avec lui, tout au long du livre ; j’ai eu l’impression que, si je le rencontrais, le courant passerait – malgré ma méfiance à l’égard des engins motorisés et du culte de la vitesse. Dans son premier chapitre, « Bref plaidoyer pour les arts mécaniques », il analyse la satisfaction toute particulière que procure le travail manuel, laquelle est liée au fait que celui qui s’y adonne y trouve sa propre réalisation concrète dans le monde. Loin de louer une image idéalisée du geste noble de l’artisan, il observe que le plaisir des « arts mécaniques » est aussi un plaisir intellectuel. Voilà donc une personne qui a ressenti comme moi ce paradoxe et cette évidence : lorsqu’on applique son intelligence à une tâche manuelle, on ne réfléchit pas moins, mais on réfléchit dans une relation avec le monde qui rend notre satisfaction plus réelle.

              Cette question du rapport à la réalité – au passage, on pourrait peut-être reprocher à Crawford de réduire « le monde » au monde des objets, mais il manie aussi les références philosophiques avec une fluidité qui prouve bien qu’il ne néglige pas l’importance des notions abstraites – est abordée par l’auteur à travers l’idée d’indépendance. La traduction retient ce terme, mais propose aussi des synonymes (« autonomie ») et conserve parfois une référence à l’expression américaine (« self-reliance »). Fabriquer ou réparer des objets, c’est se confronter directement aux contraintes du réel et en tirer une indépendance paradoxale, car elle se fonde sur la conscience de notre responsabilité vis-à-vis des objets. Acheter un meuble, ce n’est pas du tout la même chose que de le fabriquer, ni en termes d’investissement émotionnel, ni temporel, ni symbolique.

              La conséquence logique de cette idée est une critique de la société de consommation, « car il semble bien que la culture de la consommation soit intimement liée à une certaine idéologie de la liberté. Ce qu’on nous offre, c’est au fond la promesse de nous libérer de tous les fardeaux physiques et mentaux qui encombrent nos relations avec ce que nous possédons, et d’ouvrir ainsi la voie à la réalisation de nos véritables aspirations. Le problème, c’est que cette libération apparente élimine les occasions de faire l’expérience directe de notre responsabilité à l’égard de notre environnement matériel » (p. 70). Cette analyse du consumérisme, si elle n’offre pas une radicale nouveauté, convainc facilement car elle reste ancrée dans l’expérience de l’auteur et perceptible de manière très concrète dans notre quotidien.

              En revanche, les liens que la réflexion de Matthew Crawford tisse entre indépendance, liberté et responsabilité sont à mon sens ce qu’il propose de plus personnel et de plus contemporain. C’est aussi dans cette dimension de son livre que j’ai trouvé le plus d’échos à ma propre expérience.

              Par exemple, il voit dans l’objectivité des critères de réussite – la moto roule, le violon sonne – une caractéristique de l’artisanat qui présente un intérêt pédagogique majeur, perdu de vue par le système éducatif américain. Le fait que le jugement du réel soit remplacé par des évaluations aux critères changeants et souvent flous, à la fois dans la scolarité et dans le monde du management actuel, ne peut que signaler une perte de notre prise sur le monde : tirer fierté d’une bonne note, ce n’est pas du tout la même chose que de tirer fierté d’un objet bien exécuté et utile. Toutes ses remarques sur l’absurdité de l’éducation donnée aux élèves, puis aux étudiants, me rappellent douloureusement mes années d’Éducation Nationale, mais aussi m’aident à mieux comprendre ce que j’ai à reprocher au « système » ainsi mis en cause. J’ai eu souvent l’impression d’une déconnexion totale entre le monde et la classe ; en cours de français, on peut attribuer cela à la relative gratuité des études de littérature, ou à la vanité de cet objectif qui consiste à apprendre aux élèves à bien écrire à l’heure de l’intelligence artificielle. Cependant, l’univers littéraire tout comme les méandres de la grammaire ont leur place dans le monde, et je n’ai jamais pensé qu’il était inutile pour les élèves de s’y pencher. Mais alors, d’où venait ce sentiment de vacuité ? A lire Matthew Crawford, il me semble que c’est cette perte d’indépendance et de prise sur le réel qui m’affectait : les élèves ne comprenaient pas le sens des programmes, ni des épreuves, oubliaient tout une fois le test passé, mais attachaient une importance démesurée à la moindre note… Je vois ici la confirmation de ce qu’affirme Matthew Crawford : « Quand l’unique objectif de l’éducation devient la production de diplômes plutôt que la promotion du savoir, […] on arrive ainsi à une véritable indifférence intellectuelle chez les étudiants ». Qui croit encore en France que le bac sanctionne un niveau réel ? Il constitue, depuis un moment déjà, comme tout le monde le sait, un symbole creux, mais qu’on érige en véritable rite de passage en lui conférant une importance proportionnelle au ridicule toujours croissant de son contenu.

              Ces dernières années, les réformes de l’épreuve de français de fin de première ont abouti à un examen idiot où la classe doit passer une année entière à bachoter texte après texte – quelle que soit la créativité de l’enseignant, c’est ennuyeux pour tout le monde – afin que l’élève puisse recracher l’une des analyses de l’année, en la comprenant ou pas, peu importe. Ensuite, il doit présenter l’une de ses lectures dans un court exposé, exercice où un enfant de huit ans un peu dégourdi réussirait à merveille. Quel est le sens de ce cirque, et que peuvent penser d’eux-mêmes les élèves soumis à cette mascarade ? Il m’a paru évident, sur la fin, que cette épreuve préparait en réalité les adolescents à se présenter à l’heure devant la salle dite, à s’habiller correctement, à apporter le matériel prescrit et à réciter la leçon apprise, bref à devenir des imbéciles obéissants. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai démissionné, et je trouve dans les analyses de Matthew Crawford une confirmation : « la routine universitaire habitue les jeunes gens à accepter comme un état de choses tout à fait normal le décalage entre la forme et le contenu, les représentations officielles et la réalité ». J’enverrais bien un exemplaire à mon ancien inspecteur académique…

              Dernier point, je vois un lien fort entre les convictions professées par Matthew Crawford et le mouvement des bifurcations écologiques et autres retours à la terre, auquel il me faut bien reconnaître que j’appartiens. Certes, relier le souci écologique avec l’éthique d’un réparateur de motos peut paraître un peu audacieux, mais il n’en reste pas moins que la triade liberté/indépendance/responsabilité susmentionnée décrit à merveille l’engagement des néo-paysans, voire des zadistes, Soulèvements de la terre, etc. L’appel à la désertion des ingénieurs d’agroParisTech, par exemple, relève d’un peu des trois : il s’agit de sortir, avant d’être coincés par les obligations financières, d’un parcours à leurs yeux irresponsable car les métiers qu’il promet sont destructeurs. L’indépendance s’acquiert alors en mettant les mains dans le cambouis, ou dans la terre, peu importe… Il s’agit, pour eux comme pour le philosophe-mécanicien, de récupérer de la « capacité d’agir humaine » (« human agency » dans le texte original de Crawford), celle qui nous met en lien véritable avec le monde.

              De mon côté, je pense que ces « désertions », tout comme la mécanique dans cet essai, ont pour point commun de fusionner des enjeux intimes et une dimension politique, dans ce fameux « sens noble du terme ». C’est aussi l’exploration de cette intrication qui m’intéresse dans l’essai de Crawford : la question n’est pas vraiment que nos choix individuels aient des conséquences collectives, mais plutôt que notre réalisation en tant qu’individu est elle-même l’expression d’une nécessaire politique intérieure.

Par Louise Baillon

Publié par

laetitia

Autrice ! de formation en Lettres Classiques, Docteur en linguistique, prof de Français Lettres Classiques, actuellement d'expression écrite et orale. Je souhaite mettre à disposition de tous des cours, des avis et Compte-rendus de lecture, des extraits de mes romans, des articles de linguistique, des recherches en mythologie et religion… et les liens vers la chaine "La Boule Athée" que je co-créai avec mon ex- compagnon et ami.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *