Les Mains vides, de Elio Possoz

Les mains vides, de Elio Possoz

Merci à Louise pour ce joli prêt de livre ! Les échanges sont fructueux et on ne fait rien tout seul !

 C’est d’ailleurs sur de longs remerciements que s’achève ce livre : « Enfin, ce livre est aussi le fruit d’échanges et d’un soutien (parfois matériel) qui dépasse largement le seul nom inscrit sur sa couverture : je n’arriverai pas à citer tout le monde, mais on y trouvera… » (p. 283)

Près de trois cents pages d’un périple enrichissant dans un reste de France future qu’on devine finalement peuplée de diverses communautés, un récit dans une langue qu’on pourrait imaginer être la nôtre dans cent ans, deux cents ans… un récit à la deuxième personne du singulier, qui cueille et entoure avec chaleur la personne que l’on suit, dont on ne connaîtra jamais le genre, grâce à une grammaire nouvelle et fleurie. On y parle de notre langue qui évolue-ra :

(p. 80) à propos d’un personnage nommé Vautour

« Vautour – pourtant, il a ton âge, grosso tempo – utilise souvent des termes désuets, comme camarade ou putain, tu te demandes où il a chiné ça et te dis que c’est peut-être sa malédiction d’antiquaire, ce qui expliquerait aussi son affirmation si marquée de sa grammaire mec. »

(p. 149) on imagine aussi des expressions amusantes, type

« il est copain comme macron »

Et on y espère, non sans stupéfaction,  la fin de la viande…

(p. 54) « Un soir à la Tisane se tint l’un de ces cours de veillée rassemblant les jeunes et les autres de toutes les colocs. Ce fut sous la pergola, alors que le soleil se couchait, dans l’un de ces douceurs de velours qui permettent alors de profiter du dehors. Lorélène (tête grise de la coloc) raconta aux marmailles les années vieilles, le début du siècle et la société du Grand Gâchis. El raconte les maïs s’étendant plus grand que les collines, arrosés par des machines comme des insectes géants animés par le pétrole et l’électricité.

– pourquoi ils l’arrosaient ?

-c’était du maïs bleu comme not’ ?

Et El d’expliquer que c’était un maïs jaune, gros et gras, énorme, qu’on pouvait se perdre dans ses rangées et que ses épis étaient de petits mollets du dieu des Incas.

Et que tout ce maïs servait à nourrir les vaches, les porcs, les animaux, qui ensuite étaient – la conteuz jusque-là fluide hésite, gênée – mangés par les humains.

Moment de stupeur. D’incrédulité. Un gloussement de malaise, parti de la droite, contamine quelques marmottes.

L’une d’elles, enfin, l’air très sérieux, chevelure brun bouclé, pomme d’Adam déjà formée, se redresse et demande :

  • Pourquoi les humaines ne mangeaient pas directement le maïs ?
  • Peut-être qu’els n’avaient pas le bon probiote à l’époque ? »

On y dépeint en effet des humains conscients de leur organisme et qui innovent véritablement – ainsi cherche-t-on par exemple à se faire piquer par les parasites afin de les vacciner eux aussi :

(p. 93) « On a même un cocktail avec une bactérie anti-paludéenne. C’est le même principe : elle ira contrer le développement des plasmodia chez les moustiques qui te piqueront, et se transmettra à leur descendance.

Tu réponds que oui ; comme tous les nomades du Sud, on t’a encouragé à propager ce genre de probiote. (…) »

On sent bien que l’auteurice, sinon appelle de ses vœux, du moins, rêve tout haut d’une société humaine partageuse, égalitaire, et surtout responsable. Les allusions aux courants idéologiques qui nous intéressent sont claires : ici, zapatistes, anarchistes, communistes expérimentent de nouvelles façons de faire société, commentent, critiquent, améliorent ou sombrent dans une catastrophe naturelle, une inondation ou un incendie. J’y retrouve Bernard Friot, appelé Bernarde Friot, la Friote, et la critique de ses fameux passages de niveau qui m’avait tant intriguée, et quasi convaincue, à l’époque.

La réflexion est assez fine et loin d’un rêve totalitaire fanatique. Néanmoins, la cohabitation de différents modes de gouvernances peut parfois poser problème, comme soulevé ici :

(p. 257) « Comme tu as eu le temps ces derniers jours de te plonger dans des bouquins qui traînaient, dont un de la Friote, tu remarques :

– mais Friot, dans sa pensée, envisageait la collectivisation de l’ensemble de l’économie… ? La propriété privée productrice n’était pas censée demeurer ?

– C’est vrai, mais le régime est issu d’un compromis entre les réformateurs et un certain nombre de coopératives agricoles et industrielles qui ont joué sur l’ambiguïté de leur statut et leur poids économique pour que la collectivisation s’arrête à leur porte. »

Sociaux traitres… encore ?

J’ai bien aimé la tendresse pour l’humanité, la confiance que je continue d’éprouver aussi :

(p. 259) « –Mais comment vous faites, vous, quand vous voulez un objet, je ne sais pas, disons… un livre, ou… une clé à molette ?

-Eh bien… je vais le prendre dans ma casa ou à la bibliothèqe ou à l’outithèque de la communa. Et quand je n’en ai plus besoin, je vais le redéposer.

– mais si le livre que tu veux ou la clé à molette a déjà été pris par quelqu’un ?

– Je fais autre chose. Je peux inscrire une demande de réservation aussi, et même demander directement à l’emprunteuz de me le porte quand el aura fini de l’utiliser.

– Bon, et si tu veux quelque chose… mettons… que tu ne pourras pas rendre, un consommable, comme du sucre ?

– les Coordos de Bassins se mettent d’accord pour répartir les stocks que nous arrivons à avoir grâce à des communas productrices, ou en échangeant avec des corporations. Chaque communa se retrouve donc avec un stock de sucre, que les mana-dépôts vont réceptionner puis répartir entre les foyers en fonction du nombre d’habitants. Cela fonctionne comme ça dans la plupart des endroits que je connais, mais dans d’autres, surtout de petites communas, touste peuvent venir prendre ce qui leur plaît dans le dépôt, au risque que les plus retardataires se trouvent lésés, en pariant sur le fait que les personnes lésés ne soient jamais les mêmes. L’état des stocks d’arrivée est toujours mentionné, si bien que cela joue sur la responsabilité individuelle de ne pas prendre plus que ses besoins pour laisser la juste part aux autres.

– et ça marche ?

… tu serais étonnée comme cela peut fonctionner… »

Mais ce n’est pas que le doux rêve. On y critique ce qu’on nous a vendu comme la science-fiction désirable :

(p. 138) « Les vieux romans que nous avions t’horrifiaient – souvenir – par leurs trop grandes étrangetés de gâchis. La violence des relations pré-corazon, l’absurdité des enjeux de propriétaires te laissaient de marbre. Et les récits de maintenant… pleins de chants convenus, de « réalisme anarchiste », de peinture grossière des antagonistes vertis… ne t’ont jamais permis de te détacher du soupçon qu’il s’agissait d’UT, d’encre et de papiers bien mallouées.

Tu demandes tout de même à Rhéa :

  • Ça parle de quoi ?
  • – c’est une… – elle cherche le mot -eutopia, je crois ? L’auteur veut nous proposer un univers désirable, quasi-parfait.
  • – Et comment fonctionnerait cet univers ?
  • Il imagine une société spatiale où les sapiens seraient servis par des robots et des grands vaisseaux menés par des intelligences artificielles. Els seraient quasiment immortels et n’auraient pas à travailler, simplement à se divertir et créer.
  • Et les joules pour faire fonctionner tout ça ? Et les ressources minérales ?
  • Les robots les produisent, les extraient, les recyclent, l’auteur imagine qu’on a atteint la Circularité.
  • A, la fameuse ! Et personne ne vit à côté des mines ou des usines, j’imagine ?

Rhéa hausse une épaule, te répond avec une moue amusée ;

  • C’est l’espace ! »

Et bien entendu, le vieux monde et ses réflexes n’a pas disparu, mais cohabite bon an mal an… notre personnage passe chez les Vertis, ceux qui fonctionnent encore dans la hiérarchie et la propriété.

(p. 155) « quand tu manques de glisser dans un mouvement mal maitrisé par la fatigue, quand tu ne sais plus où poser les pieds assurés, sur ce troisième toit que vous nettoyez, tant il dégouline de flotte que vous avez répandue à mesure de vos grands gestes de perches et de seaux ; quand tu sens ton dos te faire mal et ton corps appeler les calories en manque, tu lâches, abandonnes, poses ta raclette et te diriges tout courbé vers la trappe de sortie.

Lou Jourdanienne te jette un regard étonné – non : effaré. Bredouille un « no, l’heure… » ponctué de ses mains croisées.

Le mana t’alpague d’un « ce n’est pas la pause » et tu es bien forcé d’énoncer :

« ben si, puisque j’arrête. Ce n’est plus prudent. Je fatigue. »

L’autre ne comprend pas. « Ce n’est pas la pause ! », il répète. Puis il fait tourner son index à la manière d’une aiguille d’horloge et dit : « Encore une heure et demie. »

C’est à ton tour de ne pas comprendre, pauvre chérie fleur ayant toujours poussé sauvage. Tu hausses les épaules. « Je reviendrai plus tard alors. »

Et tu descends l’échelle de service. »

Ne pas travailler plus que de raison, ne pas rester assis de telle heure à telle heure, ne pas céder à l’horloge, faire son dû, participer autrement. Ça me fait rêver !

Et alors ? Comment est la vie chez les Vertis ? Les verticaux ?

(p. 160) La Boulangière raconte : « Beaucoup ne croient pas qu’autre chose est possible. Les ondes radiot appartiennent aux Verticaux, ils contrôlent les autorisations et ce qui est diffusé dessus. Ce qu’ils appellent la « propagande anarchiste » est décrédibilisé. Des travailleurz, des volontaires, des réfugiéz pensent souvent que nous vivons sans médecine ni électricité, que nous sommes sales ou que nous passons notre temps à nous disputer. Les Vertis disent même à notre sujet que le meurtre est permis et que l’on arrache les enfants à la naissance pour les mettre en dortoir. »

Tu es horrifiée, comprends mieux les regards que l’on jetait vers toi lors de ton arrivée dans le Rhône. Lou Boulangière continue :

« Et puis il y a cels qui veulent els aussi vivre sans travailler, se casser le dos ou vivre dans la poussière, et qui pensent que si els obéissent assez longtemps aux propriétaires, els deviendront un jour pareilles, els pourront vivre avec des volontaires à leur service, ou leurs enfants le pourront. »

Tu as du mal à croire à cette histoire que ta nuque en a mal de se tendre vers la bouche qui la raconte. »

« Bien sûr, reprend lou boulangière, les volontaires, les travailleurz restent la plupart du temps volontaires et travailleurz toute leur vie, et leurs enfants le sont aussi. Et on n’a jamais vu un propriétaire ou enfant de propriétaire devoir nettoyer la merde ou boire de l’eau non filtrée. »

Et voilà pourtant bien résumée l’époque que nous vivons !! 😀

Alors, nouveau récit qui donne envie ? Essai Solarpunk ? Pas vraiment ! Rien n’est rose, tout est en demi-teinte et questionné avec finesse et dans des mots qui deviendront peut-être les nôtres un jour. Bravo, bravo !

Publié par

laetitia

Autrice ! de formation en Lettres Classiques, Docteur en linguistique, prof de Français Lettres Classiques, actuellement d'expression écrite et orale. Je souhaite mettre à disposition de tous des cours, des avis et Compte-rendus de lecture, des extraits de mes romans, des articles de linguistique, des recherches en mythologie et religion… et les liens vers la chaine "La Boule Athée" que je co-créai avec mon ex- compagnon et ami.

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