Jean-Marie Blas de Roblès, Dans l’épaisseur de la chair

Ce livre m’a été offert par ma mère, qui est ce qu’on appelle « pied-noir ». Elle me dit que j’y trouverais des questions… intéressantes, des informations sur ce qu’avait pu vivre mon grand-père, corrézien d’origine, étant parti vivre en Algérie et s’étant engagé dans l’armée de libération de la France, lors de la seconde guerre mondiale. Je le lis donc avec une grande curiosité. Des questions, j’en ai trouvé !

Mais également de bonnes réponses. Le livre est écrit par un narrateur qui est en train de se noyer. Il se souvient alors des conseils de Marc Aurèle, tellement bons qu’il me plait de vous les rapporter :

« Vivez une bonne vie. S’il y a des dieux et qu’ils sont justes, alors il ne se soucieront pas de savoir à quel point vous avez été dévots, mais ils vous jugeront sur la base des vertus par lesquelles vous avez vécu. S’il y a des dieux mais qu’ils sont injustes, alors vous ne devriez pas les vénérer. S’il n’y a pas de dieux, alors vous ne serez pas là, mais vous aurez vécu une vie noble qui continuera d’exister dans la mémoire de ceux que vous avez aimés. Je n’ai pas peur. » (p. 218)

Voici une morale qui m’est chère et familière. En voici la version plus pratique et brève :

R.E.S.C.A.P.

R pour Raison de vivre

E pour État d’esprit positif permanent

S pour Se maîtriser

C pour Calculez vos risques

A pour Analysez rationnellement les actions à mener

P pour Pensée non conventionnelle !

[…]

Le cerveau crée, paraît-il, les substances chimiques capables de nous faire réussir, mais à condition de « penser positif ». Pas de paroles tristes, dire l’espoir, refuser la négation, jusque dans la tournure des phrases. Cultiver l’humour ! » (p. 215)

Pensée non conventionnelle ? Bon, une fois n’est pas coutume, j’ai lu un roman.

Un homme en train de se noyer, donc, se remémore la vie de son père, de sa famille entière, des pieds noirs espagnols d’Algérie. Le livre s’ouvre sur une question : qu’est-ce qu’un « vrai » pied-noir ? Ou plutôt sur une accusation paternelle qui le laisse sans voix : « Mais toi, tu n’es pas un vrai pied-noir… » Mais qu’est-ce qu’un vrai pied-noir ?

Dans sa ville natale, Bel-Abbès, et sans doute dans toute l’Algérie, c’est plutôt l’hostilité qui règne, malgré l’entr’aide réelle et visible.

« A Bel-Abbès, les colons n’auraient jamais fait entrer dans leur famille un fils ou une fille d’Espagnols, quel que fût son statut dans la société. Ils se mariaient strictement entre eux ou avec des officiers de la Légion, le lustre de l’armée compensant l’opprobre de la naissance. Avec les Arabes, ceux qu’ils appelaient « ratons », « melons », ou « merles » quand il s’agissait de leur tirer dessus, cela n’était même pas envisageable. Les Juifs aussi se mariaient entre eux, les Espagnols et les Italiens, pareil. Idem pour tous les autres. Chacune de ces catégories cultivant avec la même hargne l’orgueil de sa propre ascension sociale. Des histoires d’argent, de race et de préjugés absurdes, vieilles comme le monde, mais qui reproduisaient un schéma identique dans toutes les couches de la population. » (p. 209)

Mais finalement, le rejet et la haine du différent, la famille du narrateur la retrouve à son arrivée en métropole, après la guerre d’indépendance de l’Agérie. (p.255) Le père, Manuel, héros du livre, Manuel, chirurgien en Algérie, ne trouve pas de travail dans sa branche. Les directeurs d’hôpitaux n’en veulent pas. Ils arguent explicitement de son origine « pied-noir » pour ne pas l’embaucher. Manuel se convertit finalement à la médecine généraliste et s’installe avec sa femme. Il se rappelle que, couché sur la liste noire des français, il était aussi sur une liste noire, en Algérie :

« Ton père était déjà sur la liste noire des deux camps : condamné à mort par les fellaghas, parce qu’il soignait les blessés de l’OAS, et par l’OAS parce qu’il soignait également les fellaghas qu’on lui amenait à l’hôpital. » (p. 277)

C’est alors que sa mère résume la situation et le contexte à son fils – le narrateur – en quelques phrases.

« Je t’explique : tu sais où se trouve l’Algérie ? Bien. Au début du siècle dernier, c’était un pays peuplé de tribus berbères gouvernées par des représentants de l’Empire Ottoman, la Turquie actuelle. Je te passe les détails, mais voilà qu’un jour, en 1830, le roi Charles X décide d’envahir leur territoire et de l’annexer à la France. Cela n’a pas été facile, et il y a eu des centaines de milliers de morts, mais le fait est qu’à peine cinq ans plus tard, des Espagnols et des Italiens comme tes arrière-grands-parents sont venus s’y installer pour travailler, nourrir leur famille, etc… » (p. 277)

Et nous arrivons au fond du problème, au cœur des questions, où il faut affronter sans complaisance les temps cruels :

« Pour une étude sur le patrimoine archéologique de l’Algérie, et sans doute, je m’en aperçois maintenant, à cause de ce contact invisible avec le cœur sacrificiel de ma ville natale, j’ai lu nombre de récits, de rapports, de carnets de route rédigés par les militaires français qui ont mené la conquête du pays. Contre toute attente, j’en ai tiré une sorte de respect pour ces soldats d’un âge révolu. Ils sont racistes, certes, mais comme la grande majorité de leurs contemporains ; cruels, bien sûr, mais autant que n’importe qui lorsque le fiel de la guerre nous dévore ; obtus, souvent ; imbéciles, parfois ; imbus d’eux-mêmes, presque toujours, mais jamais ou très rarement déloyaux. Ils ont été les seuls à voir la réalité en face et à prendre la mesure de la résistance berbère. Bugeaud l’a clamé sur tous les tons sans être entendu : « Il n’est pas dans la nature d’un peuple guerrier, fanatique et constitué comme le sont les Arabes, de se résigner en peu de temps à la domination chrétienne. Les indigènes chercheront souvent à secouer le joug, comme ils l’ont fait sous tous les conquérants qui nous ont précédés. Leur antipathie pour nous et notre religion durera des siècles. » (p. 76)

Bugeaud, j’ai souvent entendu son nom. Il se prenait en effet pour les conquérants romains… Jugurtha !

« Quant aux méthodes de guerre de Bugeaud – politique de la terre brûlée, mise à sac des douars, massacres de civils, etc. – elles ne sont pas plus novatrices, ni plus féroces que le modèle dont elles s’inspirent : celui du consul Metellus, durant le conflit qui l’opposa à Jugurtha. » (p. 78)

Cette cruauté, cette injustice, il faut l’avaler. Il faut tâcher de la comprendre, et Manuel s’y attèle. Il essaie de comprendre le point de vue de son père :

« Ce qu’il veut dire, je crois, c’est qu’il y aurait eu là-bas une chance de réussir quelque chose comme la romanisation de la Gaule, ou l’européanisation de l’Amérique du Nord, et que les gouvernements français l’avaient ratée. Par manque d’humanisme, de démocratie, de vision égalitaire, par manque d’intelligence surtout, et parce qu’ils étaient l’émanation constante des « vrais colons » - douze mille en 1957, parmi lesquels trois cents riches et une dizaine plus riches à eux dix que tous les autres ensemble – dont la rapacité n’avait d’égal que le mépris absolu des indigènes et des petits Blancs qu’ils utilisaient comme main-d’œuvre pour leurs profits. » (p. 305)

Et après tout, si on regarde vraiment l’histoire, sans fixer des dates arbitraires de début de colonisation…

« L’histoire des hommes, après tout, n’est faite que de ces ethnocides stratifiés. Se pose-t-on jamais la question pour la préhistoire ? Les hommes de Neandertal sont arrivés quelque part, voici trois cent mille ans, puis d’autres sont venus qui les ont avalés, puis d’autre encore, et ainsi à l’infini. […] Après une Algérie maure, carthaginoise, romaine, byzantine, vandale, arabe, ottomane, pourquoi n’y aurait-il pas eu une Afrique du Nord française, comme il y a aujourd’hui une Amérique du Nord anglo-saxonne ? Une conquête, une spoliation de terres, d’innombrables victimes, puis un lent processus de rééquilibrage conduisant à un président noir ? » (p. 306)

Alors l’auteur, après avoir endossé la vision paternelle, répond à la question : suis-je un vrai pied-noir ?

« Si être pied-noir consiste à faire partie du million de petites gens que le non-respect des accords d’Evian a humiliés, spoliés, chassés de leur terre natale, et qui portent en eux ce déchirement irrémédiable, alors je suis, de fait, un de ceux-là.

Si être un « vrai » pied-noir consiste à déplorer que la France ne soit pas allée jusqu’au bout de son « œuvre civilisatrice » à admettre la colonisation comme un péché véniel dont on pourrait s’affranchir au vu des améliorations introduites en Algérie, alors mon père a raison, je n’appartiens pas à cette catégorie. » (p. 308)

Après toutes ses réflexions, le narrateur, qui au début de livre, était en train de faire naufrage, réagit et repart retrouver son père.

Mais revenons sur l’injustice. Je suis toujours épatée par ce mélange de solidarité et de racisme ou, pour le moins, de xénophobie, mais également de barbarie. Dans cette guerre pour libérer la France, où tous luttaient ensemble dans un seul but, notre histoire officielle cache tout de même quelques exactions. Alors parlons-en de l’Italie !

« Quoi qu’en dise mon père, ces crimes l’avaient suffisamment marqué pour qu’il s’en souvienne avec dégoût ; s’étonner d’y avoir été insensible, c’était se reprocher de n’avoir rien fait jadis pour essayer d’y mettre fin.

La vérité, pourtant, c’est qu’en matière d’exactions sur les populations civiles, goumiers et tirailleurs n’ont pas été plus sauvages que les GI lors de la libération de la France. Entre trois et cinq mille viols pour le corps expéditionnaire français en Italie, à peu près la même chose pour les soldats américains en France et en Angleterre, les Russes remportant la palme, avec cent-vingt mille femmes violées dans la seule ville de Berlin.

Plus qu’une sordide décompensation de soldats épargnés par la mort, le viol a toujours été une véritable arme de guerre. La pire, sans doute, avec le rapt et la torture. On ne blâme pas Ajax d’avoir violé Cassandre lors de la prise de Troie, mais seulement de l’avoir forcée tandis qu’elle agrippait une statue d’Athéna, accident qui transformait sa juste récompense en une fâcheuse profanation. » (p. 147)

Un goumier, c’est un soldat appartenant aux goums, unité d’infanterie légère de l’Armée d’Afrique, composé de troupes autochtones marocaines.

Alors pourquoi le viol de femmes ? Est-ce que tout le monde l’acceptait ?

(p. 139) « Au soir de ce même jour encore, dans le village de Seggiano, Peyrebrune châtia un goumier surpris en train de violer une fillette. Après l’avoir fait déshabiller et attacher à un arbre de la place, il le cravacha lui-même durant de longues minutes jusqu’à le laisser pour mort. »

Ah quand même ! C’est bien fait. Mais tout s’explique… ?

« Comme le général Guillaume, Peyrebrune connaissait ses goumiers depuis la campagne de Tunisie. Courageux jusqu’au sacrifice, irremplaçables en terrain montagneux, ces hommes ne combattaient qu’avec l’espérance d’un butin de guerre. Dans leur esprit, soutenait-il, les femmes relevaient de cette récompense, et somme toute, ils ne faisaient avec elles que ce que les soldats italiens avaient infligé aux leurs en Afrique du Nord. Et puis face aux Boches, il valait mieux passer pour des barbares que pour des dégonflés. » (p. 134)

La dernière phrase résonne. Violer pour passer pour des barbares et non des dégonflés… face à d’autres hommes qui, probablement, violaient eux aussi, des femmes qui passaient donc pour des dégonflées ?

Et puis je tombe sur Jean de Lattre de Tassigny… Des rues Jean de Lattre de Tassigny, en googlelisant, on en trouve à Issoudun, Cannes, Colmar, Autun, Limoges… et qui s’est interrogé sur qui est-ce ?

« Le bellâtre, tout le monde le savait depuis l’Italie, au moins parmi les soldats, c’était Jean de Lattre de Tassigny, dit aussi « le roi Jean » ou « l’excité », dont on moquait moins les manières d’aristocrate que sa façon de s’entourer de jeunes efféminés. Marigny faisait allusion au théâtre, évidemment. Un « pédé », avait dit Petitpoisson, l’air navré, quand on avait appris qu’il remplacerait Juin à la tête de l’armée d’Afrique. » (p. 152)

Wikipedia confirme ce surnom, « le roi Jean ». Né en 1889 et mort en 1952. Il s’est battu, encore jeune officier, lors de la Première Guerre mondiale. Il participe à la guerre du Rif, au Maroc, puis se bat contre l’Allemagne jusqu’à l’armistice du 22 juin 1940.

Parmi ses hauts faits, si j’ai bien compris, il refuse l’ordre de ne pas combattre, ordre donné par le gouvernement de Vichy, et continue à commander à ses troupes de s’opposer aux Allemands. Il est, pour cela, arrêté et condamné à dix ans de prison. Il réussit à s’évader et rejoint la France libre et De Gaulle. Ce dernier lui confie la 1èrearmée. Il réussit à réunir l’ensemble des résistants, de gauche ou de droite, et de tout horizon. Il mène la campagne dite du Rhin et du Danube, contre le Troisième Reich. De Toulon à Colmar. L’armée « invincible », la fameuse 1èrearmée.

Qu’est-ce que c’est que cette campagne du Rhin et du Danube ? C’est cette 1èrearmée qui est parfois surnommée Rhin et Danube ? Pour finir, je vais publier une affiche, faite par ma tante, en hommage à son père, mon grand-père, que j’ai très peu connu, qui résume un peu sa participation à cette guerre.

poster guerre louis

Publié par

laetitia

Autrice ! de formation en Lettres Classiques, Docteur en linguistique, prof de Français Lettres Classiques, actuellement d'expression écrite et orale. Je souhaite mettre à disposition de tous des cours, des avis et Compte-rendus de lecture, des extraits de mes romans, des articles de linguistique, des recherches en mythologie et religion… et les liens vers la chaine "La Boule Athée" que je co-créai avec mon ex- compagnon et ami.

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