Quelques extraits de lectures recueillis par Lidia Lebas sur la collaboration essentielle au développement humain…

Ces extraits contribuent à défendre l’idée, développée notamment par Albert Jacquard, selon laquelle les humains se sont développés grâce à la collaboration plutôt qu’à la compétition.

François Flahault, « Pour une conception renouvelée du bien commun », revue Études, juin 2013.

Aristote : En dehors de toute société, l’homme n’est pas un homme.

Les différentes recherches scientifiques (en primatologie, en paléoanthropologie et en psychologie du développement) aboutissent à la même conclusion : l’état de nature de l’homme c’est l’état social. Confirmation des idées d’Aristote et de Thomas d’Aquin, ainsi que celles de la plupart des cultures non occidentales.

C’est seulement dans un cadre de coexistence socialisée que le nouveau-né peut trouver sa place en tant qu’être humain. Le fait d’être à plusieurs, de coexister, précède l’existence de soi.

La société étant logiquement antérieure à ses membres, il existe un lien entre le bien de chacun et le bien commun. L’une des fonctions du politique est donc de favoriser les relations humaines.

Les idées propagées par les économistes « mainstream » contemporains (ex. Hayek et Friedman) sont conformes à la conception de l’homme et de la société occidentalocentrée, diffusée par les Lumières.

Premier présupposé : les hommes sont des individus auto-existants, logiquement antérieurs à la société. La notion chrétienne d’âme, en se sécularisant, est devenue le self, support et assurance d’être dont chacun jouit de manière innée. Une telle conception de l’être humain conduit à souligner la valeur des droits individuels, qui à leur tour la renforce. Une telle anthropologie s’accompagne logiquement d’une conception utilitariste de la société.

Second présupposé : le désir humain n’est pas problématique ; son déploiement ne tend pas à s’effectuer aux dépens des autres. Il n’y a pas à redouter l’illimitation du désir : sur la base de l’intérêt bien compris se développent nécessairement des relations humaines harmonieuses.

Les institutions, la culture (au sens anthropologique du terme) et la société marchande ont pour fonction, selon cette vision, de répondre aux besoins et aux désirs ; elles n’ont pas à les gérer et à les contenir.

Selon François Flahault, contrairement au premier présupposé, le processus grâce auquel on devient soi et celui par lequel on apprend à être avec les autres ne sont pas deux processus distincts et séparés. Il s’agit d’un seul et même processus. Les modalités d’interaction relationnelles au fil desquelles l’enfant se socialise sont également celles au gré desquelles se constitue sa personne et son sentiment d’exister.

Et contrairement au second présupposé, le désir d’exister, comme Aristote l’avait déjà souligné, est illimité. Cette illimitation va à l’encontre de la coexistence et de la nécessaire limitation que celle-ci implique. Et puisque le fait d’être avec les autres est constitutif de l’existence même de chacun, l’illimitation produit des effets déshumanisants et destructeurs. Ce qui fait que notre humanité ne vient pas uniquement de l’intérieur de nous, mais aussi de ce qui nous maintient dans un cadre de coexistence, de ce qui, en limitant l’expansion de notre désir d’exister, nous permet d’avoir une place parmi les autres.

Michael Tomasello, A Natural History of Human Thinking, Cambridge, Massachusetts, London, England: Harvard University Press, 2014.

Les résultats des recherches comparant les humains (en observant notamment le comportement de jeunes enfants) et les grands singes, menées depuis une vingtaine d’année, confirment que l’interaction sociale coopérative est la clé de la spécificité cognitive de l’espèce humaine. Une fois que nos ancêtres ont réussi à réunir leurs esprits pour poursuivre des buts communs, l’espèce humaine s’est mise sur sa propre voie d’évolution.

Selon Tomasello, nos ancêtre pré-humains, comme les grands singes d’aujourd’hui, étaient des êtres sociaux qui pouvaient résoudre des problèmes grâce à la pensée. Mais ils étaient presque entièrement compétitifs, poursuivant uniquement des buts individuels. Les changements écologiques les ont forcés à trouver des fonctionnements plus coopératifs, en obligeant les premiers humains à coordonner leurs actions et à communiquer leurs idées à leurs partenaires collaboratifs. L’hypothèse d’« intentionnalité partagée » de Tomassello, permet de concevoir la façon dont ces formes de vie plus complexes socialement ont conduit au développement d’une forme de pensée plus complexe conceptuellement. Afin de survivre, les humains ont appris à envisager le monde selon les perspectives multiples (en devenant donc capable de prendre en compte le point de vue d’autrui) et à ajuster leur propre pensée aux standards normatifs du groupe. Le langage et la culture eux-mêmes qui ont surgi du besoin préexistant de coopérer.

Bernard Victorri, Homo narrans : le rôle de la narration dans l’émergence du langage, Langages, n°146, 2002, pp. 112-125.

Le système de communication des hominidés se serait développé par étapes. Les hominidés qui nous ont précédés étaient dotés d’un protolangage, qui était un système de communication plus rudimentaire que le langage proprement dit, servant à communiquer uniquement sur la réalité sensible immédiate, sans rendre possible l’évocation d’événements passés ou imaginaires.

Le passage du protolangage au langage aurait été déclenché par l’émergence d’une nouvelle fonction de communication : la fonction narrative, qui a surgi du besoin de raconter des événements passés. Afin de pouvoir remplir cette fonction, le système de communication de nos ancêtres a dû se complexifier progressivement en se dotant de nouvelles propriétés syntaxiques et sémantiques.

Le contexte de l’apparition de la fonction narrative a été celui d’une dérégulation sociale. Cette dérégulation s’est produite à la suite de l’évolution des hominidés résultant dans l’augmentation de leur intelligence, et entraînant par là même la disparition des instincts biologiques qui permettaient de réguler les comportements agressifs au sein du groupe. [On peut faire le lien avec le « changement écologique » mentionné, par Tomasello.] Cela a fini par mettre en péril la survie de l’espèce, du fait que, en agissant « intelligemment » pour se protéger de rivaux, des individus n’hésitaient pas à s’entretuer, en provoquant la propagation de la violence au sein du groupe. Pour compenser la perte de contraintes biologiques, et pour se protéger, notre espèce a réussi à développer des contraintes sociales, consistant dans des interdits explicites. Cela a été accompli grâce à la narration et à sa ritualisation, permettant aux membres du groupe de se remémorer collectivement des événements dramatiques passés et leurs conséquences désastreuses, en créant ainsi la régulation sociale, via la pression du groupe, des comportements individuels. [Ainsi, on retrouve le facteur « coopératif » et « social » dans cette hypothèse : les humains ont dû coopérer, en se laissant influencer les uns par les autres, pour défendre leur intérêt commun, au détriment des intérêts individuels responsables de comportements menaçant l’intérêt commun.]

Publié par

laetitia

Écrivain, formation en Lettres Classiques et Docteur en linguistique, prof de communication et de FLE, je souhaite ici mettre à disposition de tous des cours, des avis et Compte-rendu de lecture, des extraits de mes romans, des articles de linguistique, des recherches en mythologie et religion…

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