Mon oncle Napoléon, de Iradj Pezechkzad

C’est un livre recommandé par Abnousse Shalmani que je vous présente ici ! Elle en parle dans L’éloge du métèque comme LE livre de chevet des Iraniens… et comme j’aime le monde chamaré et bigarré d’Abnousse, j’ai cherché à le trouver à travers les bibliothèques universitaires du coin où je me trouve… grâce à un collègue fort efficace, nous le dénichons et je le reçois, bien après la commande, confinement oblige !

Le voici, il est énorme. Il est drôle, rempli de personnages aux prénoms imprononçables pour moi, tous hauts en couleurs et très originaux !

L’histoire se déroule dans l’immense propriété familiale où vivent frères et sœur, avec leur famille respective, au moment de l’occupation de l’Iran par les Alliés de la Seconde guerre mondiale . Le narrateur est un jeune garçon. Sous ses yeux craintifs ou ébahis, se déploie un drôle de vaudeville, à coup de drames intestins, de burelesques dialogues et d’exagérations en tout genre. Une grande pièce de théâtre avec tous les excès que l’on prête parfois facilement aux méditerranéens. L’ire est reine, les gens hurlent, ils se cachent parfois dans les buissons de la propriété, s’espionnent et se jalousent, d’humilient ou se couvrent.

Mash Gassem, personnage omniprésent, relai, domestique de tout le monde, mais fidèle compagnon de l’oncle Napoléon, commence chacune de ses phrases par : « Ma foi, à quoi bon mentir ? La tombe n’est qu’à quatre pas. »

(J’aurais dit l’inverse pour ma part : Ma foi, à quoi bon dire la vérité ? La tombe n’est qu’à quatre pas !?)

On y trouve un proverbe de Mésopotamie : « Fais une bonne action au bord du Tigre, pour que Dieu te la rende en plein désert. »

Oui, il ne faut pas attendre que tout aille mal pour se porter secours. Il faut s’aider quand tout va bien… ! Mais en l’occurrence tout ne va pas bien : L’aîné des frères, celui qu’on appelle Oncle Napoléon (Cher Oncle, dans le version originale), à cause d’une mythomanie aiguë qui le fait parfois se prendre pour l’empereur lui-même et qui n’en finit pas de broder et arranger ses faits d’arme, est également colérique, fantasque et très vindicatif : ainsi fait-il régner la terreur dans la propriété.

« Mon oncle était, depuis son plus jeune âge, amoureux de Napoléon. Plus tard, nous apprîmes qu’il avait réuni dans sa bibliothèque tous les livres disponibles en Iran sur Napoléon, rédigés en persan ou en français (car il avait quelques vagues notions de cette langue). En vérité, les étagères de sa bibliothèque ne contenaient que des livres sur Napoléon. Il était impossible d’imaginer une discussion scientifique, littéraire, historique, juridique ou philosophique sans que mon oncle n’évoque une citation de Napoléon, au point que, influencés par sa propagande, la plupart des membres de la famille considéraient Napoléon Bonaparte comme le plus grand philosophe, mathématicien, politicien, homme de lettres et même poète de tous les temps. » (p. 15-16)

Alors que se passe-t-il dans cette espèce de huis-clos hystérique sous la coupe de ce personnage un peu fou ?

Une histoire d’amour contrariée : notre jeune narrateur tombe amoureux fou de Leyli, la fille du fameux oncle si revêche et caractériel, promise cependant à un autre, son cousin, Pouri. Comble de mauvaise fortune, le propre père du narrateur, Agha Djan, beau-frère de l’Oncle Napoléon, n’a de cesse que de vouloir rabaisser l’orgueil incommensurable du mythomane. Or ce dernier est susceptible et n’entend pas qu’on lui manque de respect. Autant dire que ça part mal ! ^^

Arrivent en scène d’autres personnages, comme Doustali Khan, un autre oncle, qui a trompé sa femme, avec Tahéreh, la très belle et tout aussi infidèle épouse de Shirali, le boucher, celui qui tue à la hache les amants de sa femme quand il le peut. La femme de Doustali, Aziz-ol-Saltaneh a cherché à se venger de l’infidélité de son mari en tentant de lui couper le… oui, vous m’avez compris, mais il n’est jamais nommé… le membre viril ! Ce dernier, de peur, s’est enfui. La police le recherche. La famille est accusée de meurtre, et l’inspecteur, que le prince prend d’abord pour un domestique, est assez mal reçu :

« Monsieur n’est pas un domestique… M. le lieutenant Teymour Khan est l’inspecteur de la Sûreté. » (p. 105)

Pour se venger de l’oncle Napoléon, des membres de la famille soutiennent que l’infidèle est bien mort et enterré sous l’églantier chéri et préféré de l’oncle terrible. 

Par un coup de théâtre amusant, et pour éviter la mort de l’églantier, le prince Asdollah Mirza, encore un autre oncle, avoue avoir tué lui-même l’amant et mari adultère, Doustali. Il accepte cet arrangement avec l’oncle Napoléon pour que ne soit pas révélée la liste interminable des amants de la fameuse de Tahérah, liste dont il fait partie. En effet, il ne tient pas à finir en article de boucherie.

Le tout jeune narrateur rêve de démystifier le vieil oncle gênant : « j’avais envie d’interrompre leur conversation et de crier que toute la famille se moquait de la terreur que les Anglais inspiraient à l’oncle Napoléon. J’avais envie de dire à mon oncle que, en lui insufflant cette idée, Agha Djan cherchait à le ridiculiser aux yeux de tous, que les Anglais n’allaient pas se donner la peine de se venger d’un simple sous-officier cosaque qui au temps de Mohammad Ali Shah avait tiré quelques balles contre des bandits de grand chemin. Mais je savais que non seulement ma parole ne servirait à rien, mais qu’en plus je serais puni par Agha Djan [son père], peut-être même recevrais-je une véritable raclée. » (p. 210)

Mais au milieu du tumulte des adultes devenus fous, notre narrateur, tout de même assez couard, reste impuissant et assiste passif au déroulement des événements qui vont contrarier durablement et définitivement son amour partagé pour Leyli. 

Ce n’est pas faute d’avoir reçu de l’aide et des conseils, notamment de son oncle le prince Asdollah Mirza : il lui faut faire San Francisco… on comprend rapidement qu’il s’agit d’une métaphore sexuelle, que le conseilleur développe ainsi : « Bon si tu ne veux pas aller jusqu’à San Francisco, fais un tour au moins dans sa banlieue. Fais comprendre que tu es un voyageur potentiel ! »

Les choses se gâtent. Doustali Khan serait maintenant accusé d’avoir mis enceinte sa belle-fille, à moitié folle. Sur ce, la paranoïa de l’oncle Napoléon augmente : « Je n’ai aucun doute sur le fait que cet épisode fait partie intégrante du plan global de ceux qui cherchent à me nuire. Un plan concocté par ce vaurien d’espion indien, exécuté par son laquais, mais dont les ficelles sont tirées de plus haut. – Donc, d’après vous, chaque fois que les Anglais détestent quelqu’un, ils envoient un grand gaillard pour déshonorer son arrière-petite-cousine ! s’esclaffa Asdollah Mirza. » (p. 296-297)

Mais l’oncle Napoléon reste imperturbable dans sa paranoïa. Les Anglais viendront se venger de ses hauts-faits, il en est certain. Alors soit, on marie la belle-fille à demi folle avec un aspirant, de classe bien inférieure, au grand dam de la famille entière, mais que faire ? L’aspirant arrive avec sa sœur, un peu vulgaire, et sa mère, un peu poilue. On apprend alors que « les femmes poilues aiment les jeunes garçons. » (p. 330)

De rebondissements en coups de théâtre, la famille entière protège et assaille à la fois l’oncle Napoléon et sa grande mythomanie. Certains se dévouent… mais pas trop :

« Pour l’apaisement de mon frère, je suis prêt à sacrifier ma vie, mais enfin mes tapis sont tous assortis deux par deux, je ne voudrais pas les dépareiller… » (p. 429)

Le ton reste léger et l’amoureux transi qu’est le narrateur parvient à nous tirer encore un sourire dans ses moments les plus désespérés : 

« J’ai décidé de me tuer, dis-je d’une voix sourde.

– Bien, très bien, très bonne décision ! sourit Asdollah Mirza après m’avoir jeté un regard. A la bonne heure… ça sera pour quand, inch’allah ?

– Je suis sérieux, tonton Asdollah.

– Moment ! Moment ! Alors tu choisis la solution la plus facile !… l’être humain est toujours à la recherche de la solution la plus facile… Pour certains descendre au cimetière de l’imam Abdollah est donc plus simple que d’aller à San Francisco… bon, chacun sa nature ! » (p. 405)

C’est avec ce charmant personnage libidineux que l’épilogue prend fin : Le narrateur a perdu sa belle, qui s’est consolée dans les bras de son mari. Une dernière fois, son oncle tente de le dévergonder : « ça fait déjà une semaine que je suis à Paris… Et demain matin, je vais descendre dans le Sud de la France… Accompagné de deux demoiselles belles comme deux boutons de rose. Je voulais savoir si tu étais partant pour qu’on passe quelques jours ensemble ?

[…] – Je vous demande pardon, tonton Asdollah, mais j’ai du travail. […] Ce sera, si dieu le veut, pour une autre fois…

Le cri assourdissant d’Asdollah Mirza retentit dans mes oreilles :

– Va au diable ! Enfant, jeune homme ou maintenant, tu n’as jamais été foutu d’aller à San Francisco… Allez, salut ! On se verra à Téhéran ! »

(p. 491)

Alors attention, cet énorme livre très théâtral, publié dans les années 70, a donné lieu tout de même à 14 épisodes d’une série télévisée en 1976 par Nasser Taghvai, diffusée par la RTNI. Je serais bien curieuse d’en voir quelques extraits !!

Publié par

laetitia

Autrice ! de formation en Lettres Classiques, Docteur en linguistique, prof de Français Lettres Classiques, actuellement d'expression écrite et orale. Je souhaite mettre à disposition de tous des cours, des avis et Compte-rendus de lecture, des extraits de mes romans, des articles de linguistique, des recherches en mythologie et religion… et les liens vers la chaine "La Boule Athée" que je co-créai avec mon ex- compagnon et ami.

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