Le cerveau a-t-il un sexe ?

 

Neurobiologiste et directrice de recherche à l’institut Pasteur, Catherine Vidal 9782746506251est en guerre contre les stéréotypes véhiculés ces dernières années dans les médias et la télévision : « I faut désintoxiquer les gens de la bêtise ambiante ! » Il faut le savoir, et la neurobiologiste le crie haut et fort : la totalité des arguments cités plus haut*, et repris en boucle dans les médias, sont réfutés depuis longtemps… par la science.

La théorie du corps calleux de 1982 ? (tu mourras moins bête 😉 Invalidée en 1997 par une enquête sur deux mille personnes qui ne montre aucune différence entre hommes et femmes. La femme serait la plus douée pour parler ? Une gigantesque étude menée en 2004 n’a révélé aucune différence entre les sexes concernant les capacités dans ce domaine. la théorie des hémisphères gauche (langage) et droit (représentation spatiale) ? Lancée dans les années 70, avant l’IRM, en pleine mode du yin et du yang, elle est complètement dépassée : l’imagerie cérébrale montre que les deux hémisphères fonctionnent en permanence en interaction, chez les deux sexes. La testostérone rend les hommes agressifs, et l’œstrogène, les femmes émotives et sociables ? Les récents progrès des neurosciences prouvent que l’être humain échappe à la loi des hormones : son cortex surdéveloppé, siège des fonctions cognitives les plus élaborées (langage, conscience, imagination…), n’est guère réceptif aux fluctuations hormonales, contrairement à celui des animaux. La préhistoire et ses atavismes ? Nous n’avons aucune trace de la répartition des tâches chez l’homme préhistorique. Le stéréotype de l’homme chasseur et de la femme au foyer est hérité du XIXè. Claudine Cohen a bien expliqué comment les imaginatifs scientifiques de l’époque ont calqué leur vision de la cellule familiale conservatrice du XIXè sur la préhistoire, et combien ces représentations persistent aujourd’hui.

« Les auteurs des livres qui véhiculent ces clichés ne font pas forcément volontairement de la désinformation, dit la neurobiologiste. Nous baignons dans une culture où le rôle des uns et des autres restent bien différents, marqués. Il y a les métiers d’hommes et de femmes. Inconsciemment, c’est intégré par chacun. Il faut faire un effort intellectuel pour penser autrement ». Les travaux des anthropologues Françoise Héritier en Afrique et Maurice Godelier en Nouvelle-Guinée ont pourtant montré qu’il existe une grande diversité dans la répartition des tâches selon les sociétés. Dans certaines tribus africaines, ce sont les femmes qui marchent des kilomètres tous les jours pour la cueillette et assurent les deux tiers de l’alimentation du groupe. Le mythe de l’homme des cavernes en prend un coup (de gourdin).

Malgré tout, les hommes et les femmes ont bien un cerveau différent. Le sexe génétique de l’embryon (XX et XY) induit la formation des organes sexuels. des hormones sexuelles différentes vont ainsi imprégner le cerveau et influencer la formation des neurones. Mais cela concerne uniquement la reproduction : « Pour tout le reste, toutes les différences de comprotement entre les hommes et es femmes sont essentiellement dues à la société, à la culture et à l’éducation. Pas aux hormones, ni aux gènes » explique Catherine Vidal.

Mais alors, comment expliquer que les chasseurs de gènes, ceux de l’amour romantique, de l’intuition féminine et des préférences sexuels parviennent à faire publier leurs recherches fumeuses dans les meilleures revues scientifiques ? Pour celles-ci, c’est l’assurance de retombées médiatiques. En 1999, une étude sur le « gène » de la fidélité conjugale publiée par l’hebdomadaire Nature défraya la chronique. Il y a aussi les arrières-pensées idéologiques. Nombreux aux États-Unis, présents dans les milieux néoconservateurs, ces chercheurs déterministes estiment que tout est joué à l’avance : les capacités, les défauts, les appétences, la morale. Les méchants naissent méchants. Les hommes incapables de trouver le beurre dans le réfrigérateur. Risque majeur du déterminisme : légitimer l’ordre social par l’ordre naturel. « Les femmes sont nulles en math », lançait peu ou prou Lawrence Summers, le directeur de Harvard, en 2005. Ce fut un tollé : il dut démissionner. Sa pique aura provoqué une nouvelle étude pour faire le point sur la question. Le rapport en a été publié en septembre 2006. Ses conclusions ? ‘Les études sur la structure du cerveau […] ne montre pas de différences entre les sexes qui pourraient expliquer la sous-représentation des femmes dans les professions scientifiques […] : cette situation est le résultat de facteurs individuels, sociaux et culturels. » Ouf !

Alors, hommes, femmes, tous pareils ? Non, tous différents. « Grâce aux nouvelles techniques d’imagerie cérébrale, on sait que la variabilité individuelle l’emporte sur la variabilité entre les sexes. » explique Catherine Vidal. c’est la grande découverte de ces dernières années : la plasticité du cerveau. Avec sa centaine de milliards de neurones plongés dans un bouillonnement électrique permanent, son million de milliards de synapses, il conserve nombre de ses secrets et continue d’alimenter les fantasmes. mais on est sûr d’une chose : il évolue du beceau jusqu’au cercueil. Le bébé naît avec tous ses neurones, mais 90% de ses connexions se feront dans les vingt années après sa naissance. Si les zones qui commandent la main gauche d’un violoniste professionnel ou celles de l’orientation dans l’espace d’un chauffeur de taxi sont surdéveloppées, difficile de l’imputer à un gène. l’expérience forge ce qui bourdonne sous nos fronts. Un jeune garçon sera mis très tôt sur un terrain de foot. Il développera son sens de l’orientation spatiale. Une petite fille habituée à rester à la maison dans une sphère consacrée à l’échange parlera plus vite. Dès sa prime enfance, l’être humain est inconsciemment imprégné d’un schéma identitaire auquel il doit se conformer pour être accepté par le groupe. On ne dit pas à une fille « Que tu es costaude !! », ni à un petit garçon « Que tu es joli ! ».

En définitive, on peut se demander pourquoi des homo sapiens aussi évolués que nous peuvent bien se ruer sur ces best-sellers qui expliquent nos comportements par une biologie de bazar : « Le succès de ces théories tient au fait qu’elles sont rassurantes, répond la neurobiologiste. Elles nous donnent l’illusion de nous comprendre et de nous sentir moins responsable de nos actes, de nos lacunes. »

Il sera plus difficile d’admettre que, non, monsieur, vous n’aurez plus d’excuses pour le beurre dans le frigo ; non, madame, plus d’excuses pour ces satanés créneaux ! Le cerveau évolue : entraînez-le !

TeleramaNicolas Delasalle, journaliste à Télérama, Extrait Télérama, Février 2007 p. 18

* Plus haut, l’article faisait l’inventaire des clichés du style : l’homme bénéficie d’une meilleure capacité d’orientation dans l’espace, la femme est meilleure diplomate, est plus douée pour communiquer. L’homme est désordonné et perd ses affaires : la femme aime que les objets soient rangés, elle est mieux organisée. les hommes conduisent trop vite, les femmes assez mal… etc.

Question subsidiaire : Le sexe a-t-il un cerveau ?

Publié par

laetitia

Écrivain, formation en Lettres Classiques et Docteur en linguistique, prof de communication et de FLE, je souhaite ici mettre à disposition de tous des cours, des avis et Compte-rendu de lecture, des extraits de mes romans, des articles de linguistique, des recherches en mythologie et religion…

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