Mark Lilla, La Gauche identitaire, l’Amérique en miettes

J’ai découvert Mark Lilla en écoutant France Culture ; sociologue américain, il présentait un point de vue sur les dérives identitaires assez proche du mien et j’ai cherché à en savoir davantage…

Son livre, « La Gauche identitaire », sous-titré « L’Amérique en miette », relève du pamphlet bien plus que du livre d’analyse historique. Aussi sa lecture nécessite-t-elle une certaine connaissance de l’histoire récente des États-Unis pour en comprendre les remarques très allusives et les interprétations de faits qui ne s’y trouvent pas rappelés en détails. Néanmoins, après une première impression de noyade et de submersion, voici ce que j’ai pu retenir de ce texte aussi court – 150 pages – que véhément.

Qui est Mark Lilla ? Laissons-le se présenter :

« Je suis un modéré de gauche – en termes américains, un « libéral ». Pour cette raison, je veux indiquer clairement à mes lecteurs français ce que ce livre n’est pas. Ce n’est pas un livre contre le multiculturalisme, lequel est un fait social dans tous les pays occidentaux. Ce n’est pas non plus un livre contre le communautarisme, sur quoi les expériences américaines et européennes sont très différentes. Et ce n’est pas un livre contre l’immigration, même s’il ouvre des pistes de réflexion. Ce livre défend un certain républicanisme, la forme la plus digne et éclairée de la démocratie moderne. » (10-11)

« J’écris en tant qu’Américain de gauche frustré. » (22)

À la lecture de Lilla, on se souvient du décalage… les gauchistes français passeraient pour des communistes aux E.-U. tandis que les mecs de droite des États-Unis trouveraient l’extrême droite française bien à gauche. Mark Lilla cite d’ailleurs à deux reprise l’un des plus gros vilains de droite que l’on puisse imaginer, le président des Americans for Tax Reform, lobby défendant en ces termes les intérêts du contribuable :

« Nous ne cherchons pas un dirigeant intrépide. Nous n’avons pas besoin d’un président pour nous dire dans quelle direction aller… (59)

et il rêve tout haut à un monde meilleur !

« Mon citoyen idéal, c’est le type qui travaille à so compte, qui éduque ses enfants à la maison, qui possède des plans d’épargne retraite, ainsi qu’un permis de port d’arme. Car cette personne n’a pas besoin de demander quoi que ce soit au putain d’État. » (35)

[Dans mon immense naïveté, je ne savais pas qu’on pouvait ainsi s’exprimer… en public, en sus.]

Mark Lilla sait très bien à qui il s’adresse… à des gens comme moi. Il parle aux français de gauche et voici d’ailleurs son petit avis sur la gauche française :

« À l’extrême gauche, de soi-disant indigènes racisés raillent les enfants de chœur républicains qui chantent La Marseillaise et ignorent le fait que la France reste un pays raciste condamnant les sans-dents, les jeunes, et les musulmans en particulier à vivre dans des quartiers inhumains, où ils sont privés d’espoir. Et les défenseurs sincères du républicanisme, beaucoup de ceux que j’admire, sont si résolument concentrés sur la laïcité qu’ils semblent avoir oublié le principe de solidarité, et ont adopté un ton si apocalyptique qu’ils font fuir les jeunes et ratent des opportunités de les accueillir et les inspirer. » (16)

Voici enfin le sujet du livre, qu’il résume lui-même à plusieurs reprises :

La thèse du livre :

« Les États-Unis sont en proie à une hystérie morale – notre sport national – sur les questions de race et de genre, qui rend impossible tout débat public rationnel. » (14)

Comment a pu-t-on en arriver là ?

« La politique identitaire de gauche s’est tout d’abord adressée à de vastes segments de la population – les Afro-américains, les femmes -, cherchant à réparer les torts dont ils avaient été victimes au cours de l’Histoire, en les rassemblant puis en se servant de nos institutions politiques pour faire valoir leurs droits. » (25)

Et Mark Lilla de déplorer la dispersion des luttes, en lieu et place d’une convergence qu’il appelle pourtant de ses vœux. Il cite en exemple de dispersion contre-productive la page d’accueil du Parti Démocrate, sur laquelle on trouverait 17 groupes d’identité différente et 17 messages différents !! (27)

« Nous sommes devenus une société bourgeoise hyperindividualiste, matériellement et culturellement. » (44)

Mais Comment a pu-t-on en arriver là (bis) ?

« La grande démission de la gauche a commencé durant les années Reagan. » (24)

Ah, pourquoi ? Et comment ?

« L’histoire de la transformation d’une politique de gauche fondée sur la solidarité et couronnée de succès en une stérile pseudo-politique identitaire n’est pas simple à raconter. Entrent en jeu les changements profonds de la société américaine qui ont eu lieu après la Seconde guerre mondiale, l’essor du romantisme politique que l’opposition à la guerre du Viêtnam a déclenché dans les années 1960, le repli de la Nouvelle Gauche dans les Universités et plus encore. » (74)

Mark Lilla en veut surtout aux universitaires, dont il fait partie et qu’il dit bien connaître, de par le fait… Ces derniers auraient dû « enseigner aux jeunes gens qu’ils partagent un destin avec tous leurs concitoyens, et qu’ils ont envers eux des devoirs. Au lieu de quoi, ils ont incité les étudiants à être les spéléologues de leur propre identité et en ont fait des êtres sans aucune curiosité pour le monde extérieur. » (74)

Quel contexte historique peut expliquer cela ? Lilla étaie sa thèse.

  1. Les nouvelles banlieues cossues des années 50 :

Les hommes et les femmes de ces nouvelles banlieues vendues comme des promotions sociales, se sont finalement sentis aliénés par un système qui en fait des machines à travailler et à consommer. Est alors montée la peur d’être englouti par la société de masse… « C’est l’âge de la crise identitaire, formule inventée au début des année 1950 par le psychologue allemand Erik Erikson pour décrire un état très répandu. » (83)

Tocqueville lui-même l’avait pressenti, note Lilla : « Plus les colons des nouveaux territoires se sont libérés des nécessités économiques et sociales, plus ils ont eu du mal à savoir quoi faire de leur liberté. » (83) (Tocqueville est très à la mode en ce moment… et Lilla le sait !)

  1. Le romantisme politique (autocentré)

Dans ces banlieues, on assiste à un déferlement inédit du romantisme politique dans les années 60.  Autour du slogan « le privé est politique » (81) selon les mots d’Emerson, qui prétend également « Partout la société conspire contre l’humaine nature de chacun de ses membres ». (84) Tout est dit. Une pensée complotiste assumée.

Lilla attire notre attention sur un extrait du manifeste de Port Huron publié en 1962 par le mouvement étudiant Students for a Democratic Society (SDS) : « Le but n’est pas d’avoir gain de cause mais d’agir selon son propre libre arbitre. » (86)

Ah le libre arbitre, vaste sujet… mais revenons à nos moutons romantiques et banlieusards…

  1. Le communautarisme qui monte

Dans les années 70 et 80, Lilla note une disparition du sentiment de citoyenneté. « Les gens ont commencé à parler plutôt de leur appartenance personnelle, de leur homoncule, petit être intérieur composé de plusieurs facettes à l’image de leur race, leur orientation sexuelle, leur genre. Le défi de Kennedy, que puis-je faire pour mon pays ? – qui avait inspiré la génération du début des années 1960 -, est devenu incompréhensible. La seule question significative était devenue profondément personnelle : que me doit mon pays en vertu de mon identité ? » (80)

Mais quel est le rapport avec la montée du communautarisme, me direz-vous ? Facile, pour ceux que Lilla appellent les romantiques, tout est lié [la fameuse inter-sectionnalité, peut-être].

Que s’est-il alors passé avec la nouvelle gauche ?

« La Nouvelle Gauche a été déchirée par les dynamiques intellectuelles et personnelles qui tourmentent toutes les gauches – plus une nouvelle : l’appartenance identitaire. Les divisions raciales n’ont pas tardé à se manifester. Les Noirs se sont plaints que la plupart des leaders étaient blancs, ce qui était vrai. Les féministes se sont plaintes que la plupart étaient des hommes, ce qui était également vrai. Bientôt les femmes noires ont commencé à se plaindre à la fois du sexisme des hommes noirs radicaux et du racisme implicite des féministes blanches – elles-mêmes critiquées par les lesbiennes qui leur reprochaient de considérer la nature hétérosexuelle de la famille comme allant de soi. » (88-89)

La Nouvelle Gauche a tout de même fait des trucs bien, relevés par Lilla « discrimination positive, diversité, féminisme, acceptation des LGBT » (90), mais elle a également « délaissé la notion de bien commun pour se concentrer sur la différence. » (91) Cela aurait débuté avec le manifeste de Port Huron en 1962 [cf au-dessus] et sa stratégie politique d’enseignement qui aurait rendu les villes et les étudiants bobo…

L’université a permis de flatter notre goût naturel pour l’introspection, à la vingtaine en particulier, de tout un vocabulaire « érudit […] fluidité, hybridité, intersectionnalité, performativité, transgressivité » (99). Le postmodernisme à l’américaine enseigne que « tout est malléable à l’infini » (99), que le moi n’existe pas (Foucault) et que finalement, l’on peut se définir à l’instar du modèle Facebook : « Le moi comme page d’accueil que j’élabore à l’instar d’une marque personnelle, lié aux autres à travers des associations que je peux « liker » ou pas à volonté. » (100)

Yes, and so what ? Quel est le problème ? Le problème est un problème de priorité !

« Avec la montée de la conscience identitaire, s’engager dans un mouvement social de portée universelle (pour protéger l’environnement, par exemple) a perdu de son attrait, et la conviction s’est installée que les mouvements les plus significatifs pour soi étaient, sans surprise, organisés autour de soi. » (95) Lilla en veut pour preuve – parmi d’autres – la déclaration des féministes de Combahee River Collective (1977) : « La politique la plus profonde et potentiellement la plus radicale émane directement de notre propre identité, et non pas de la lutte pour en finir avec l’oppression d’autrui. » (96)

Quelle est la conséquence dans le débat politique ?

« Ainsi, les discussions en salle de classe qui jadis auraient commencé par Je pense A et voici pourquoi, prennent aujourd’hui la forme En tant que X, je suis choqué(e) que vous puissiez affirmer B. Ceci est parfaitement sensé si vous croyez que l’identité détermine tout. » (103)

« Seuls ceux ayant un statut identitaire approuvé sont autorisés, tels des chamans, à s’exprimer sur certains sujets. » (103)

Retour d’un fantôme marxiste

Alors Lilla s’amuse à faire intervenir un marxiste qui analyserait la situation comme suit : « Ce n’est pas un hasard […] si un culte de l’identité personnelle s’est développé dans nos universités sous l’ère de Reagan pour devenir l’idéologie dominante de l’élite de l’aile gauche du Parti démocrate, des médias, et du monde de l’éducation ainsi que des professions juridiques. » (107)… en fait, c’est une alliance qui sert l’idéologie capitaliste. « La politique identitaire n’est pas l’avenir de la gauche. Ce n’est pas non plus une force hostile au néo-libéralisme. La politique identitaire, c’est du reaganisme pour gauchistes. » (107)

Lilla écrit pour nous secouer et nous donner des injonctions. Alors, que faire ?

Nous devons devenir une gauche républicaine (31)

« Une vague populiste venant de la gauche s’est élevée pour résister à celle, populiste, venant de la droite, et c’est encourageant. Mais « résister » ne suffira pas. » (33)

Il faut regarder par delà Trump et unir nos forces… « le seul adversaire qui nous reste, c’est nous-mêmes ». (114)

Lilla conclut longuement par quelques leçons à tirer de l’Histoire.

« Les trois premières s’articulent autour des priorités : donner la priorité à la politique institutionnelle plutôt qu’à l’action militante ; à la persuasion démocratique plutôt qu’à l’expression vaine de soi ; et à la citoyenneté plutôt qu’à l’identité d’un groupe ou d’une personne. La quatrième relève du besoin urgent d’éducation civique dans une nation toujours plus individualiste et fragmentée. » (116)

Il termine en des accents de plus en plus passionnés… un résumé :

« Dès que vous présentez un problème exclusivement en termes d’appartenance identitaire, vous invitez votre adversaire à faire de même. […] Et cela ne fait que donner à votre adversaire une excuse supplémentaire pour être indifférent à votre sort. » (141)

Or il faut redonner du sens et du souffle au concept de citoyenneté. (134)

Ne pas oublier dans son ouverture les gens et les idées que l’on trouve condamnables…

« En tant que gens de gauche dignes de ce nom, vous avez appris à ne pas vous comporter ainsi  [en les regardant de haut] avec les paysans des contrées lointaines ; faites de même avec les pentecôtistes du Sud et les propriétaires d’armes à feu des Rocheuses. Tout comme il ne vous viendrai pas à l’esprit de taxer les croyances d’une autre culture de simple ignorance, n’attribuez pas automatiquement à la machine médiatique de droite (aussi répugnante et nuisible soit-elle) tout ce qu’on vous dit. » (128-129)

[je n’ai pas pu m’empêcher de mettre cela en rapport avec la condamnation rapide des gilets jaunes au nom de l’allégeance de certains d’entre eux aux mouvements d’extrême droite].

Mais Lilla va même plus loin. Alors qu’il se présente radicalement PRO IVG, il explique qu’on ne devrait pas rechigner à s’allier momentanément et faire des compromis avec les anti-avortements (130)

Enfin ses recommandations ultimes avec un seul objectif : renverser Trump… (et les autres vilains)

« Être curieux du monde extérieur et des gens différents de soi. Se soucier du pays et de ses concitoyens – tous -, et être prêt à se sacrifier pour eux. Et avoir l’ambition d’imaginer un avenir commun à l’ensemble du pays. Tout parent ou enseignant qui inculque ce genre de choses accomplit un travail politique – celui de former des citoyens. Il nous faut avoir des citoyens pour espérer que certains rejoignent les rangs de gauche. Et sans citoyen de gauche, nous ne pouvons pas nous attendre à remettre le pays dans le droit chemin. Si vous voulez résister à Donald Trump et à tout ce qu’il représente, voilà par quoi il faut commencer. » (151)

Pour être bien de son avis sur de larges pans de son livre, je ne pourrai toutefois pas m’associer avec des anti IVG… ni renoncer à un idéal universaliste au nom du respect temporaire que l’on devrait à un multiculturalisme teintée de croyances diverses, louées parfois au seul mérite de leur ancienneté… bref, à la fin du livre, je nous trouve globalement mondialement mal barrés.

Publié par

laetitia

Écrivain, formation en Lettres Classiques et Docteur en linguistique, prof de communication et de FLE, je souhaite ici mettre à disposition de tous des cours, des avis et Compte-rendu de lecture, des extraits de mes romans, des articles de linguistique, des recherches en mythologie et religion…

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